Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.213051832x
220 pages

p. 14 à 16
doi: en cours

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Entretien

n° 43 2001/3

2001 Revue internationale et stratégique Entretien

L’information au cœur des enjeux politiques en Russie

Anne Nivat Correspondante de Libération à Moscou. Anne Nivat est aussi l’auteur de Chienne de Guerre (Fayard, 2000 ; Prix Albert-Londres) et d’Algérienne, avec Louisette Ighilahriz (Fayard, 2001).
Près de dix ans après l’effondrement de l’Union soviétique, la question des droits de l’homme et de la liberté d’expression se pose avec une acuité nouvelle à Moscou. L’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine a en effet coïncidé avec plusieurs événements et affaires qui ont pu créer l’impression d’une dérive autoritaire.
ARNAUD DUBIEN et NADèGE RAGARU — La première année de présidence Poutine donne lieu à des analyses très contradictoires. Estimez-vous que l’on assiste actuellement à une dérive autoritaire en Russie et que l’un des principaux acquis de la perestroïka, la liberté d’expression, soit menacée ?
ANNE NIVAT — Non, la liberté d’expression n’est pas menacée dans la Russie d’aujourd’hui, ce qui ne signifie pas que le gouvernement actuel n’ait pas de difficultés à déterminer l’attitude à adopter vis-à-vis des médias. Le nombre de publications et de chaînes de télévision (surtout si l’on prend en compte les stations régionales) garantit que le pluralisme n’est pas menacé. En revanche, ce qui est beaucoup plus ambigu, c’est la marge de manœuvre des journalistes russes eux-mêmes. En effet, ils doivent constamment opérer des choix entre leurs principes déontologiques et le fait qu’ils sont des employés de tel ou tel oligarque dont le seul but est d’exister et d’influer sur la scène politique, ce à quoi ils s’adonnent justement par voie de presse. L’autocensure est également une pratique courante parmi les journalistes russes.
Pensez-vous que le pouvoir russe soit en mesure d’exercer un réel contrôle sur l’information ?
ANNE NIVAT — Pas de façon permanente, mais, au gré des événements, le pouvoir tente – avec plus ou moins de succès – de limiter l’accès des journalistes à l’information, en la contrôlant à la source. L’exemple le plus frappant est bien sûr la Tchétchénie. Dès le début du conflit, les autorités publiques ont eu le souci de leur propre propagande, et s’en sont tirées en organisant des voyages pour les journalistes étrangers afin de ne leur montrer sur le terrain que ce qu’elles avaient décidé de montrer. Pendant le drame du sous-marin nucléaire Koursk, qui s’est abîmé en mer de Barents, en août 2000, pour des raisons toujours inconnues, provoquant la mort des 118 membres de l’équipage, seule la chaîne de télévision d’État (RTR) a eu le droit de s’approcher du lieu du naufrage. L’envoyé spécial de la chaîne a réussi à interviewer en exclusivité les militaires en charge de l’opération de sauvetage, alors que les autres chaînes (dont la station indépendante NTV) n’avaient d’autre option que de rester à terre et attendre d’hypothétiques informations. Le pouvoir russe choisit donc savamment à propos de quel type d’événement médiatique exercer son contrôle.
L’ « affaire NTV » a constitué l’un des événements les plus marquants des derniers mois en Russie. Seule chaîne de télévision indépendante d’audience nationale, NTV – joyau du groupe de presse Media-most de l’oligarque Vladimir Goussinski – est récemment passée sous le contrôle de son principal créditeur, la compagnie d’État Gazprom. Quelles en sont les répercussions ?
ANNE NIVAT — Malheureusement, le « scandale NTV » n’a attiré l’attention du public que pendant très peu de temps. Tout est rapidement rentré dans l’ordre. Aujourd’hui, seuls les téléspectateurs à l’œil particulièrement exercé se rendent vraiment compte des changements de contenu de la chaîne. Les programmes de NTV sont restés à peu près les mêmes, le grand absent étant Evgueni Kissiliov, le présentateur-vedette de l’émission politique du dimanche soir, « Itogui », qui est passé sur TV6 (une autre chaîne privée dont l’audience est moindre et qui appartient à l’oligarque Boris Berezovski, actuellement en exil forcé à l’étranger). La nouvelle équipe de journalistes de NTV (constituée en partie de journalistes de l’ancienne équipe qui ne sont pas partis) ne critique plus du tout le président Vladimir Poutine ; elle couvre aussi l’actualité en Tchétchénie, en mettant avant tout l’accent sur les activités de l’armée russe. Le sort des réfugiés est passé au second plan. Le « scandale » NTV a également été l’occasion pour certaines « stars » de la télévision de régler leurs comptes en public. Mais la profession en est sortie encore davantage décrédibilisée. Les anciens journalistes de presse écrite du groupe Media-most, excellents professionnels, sont à la recherche d’investisseurs pour créer de nouvelles publications.
Les médias régionaux russes ont souvent été soumis, au cours des années 1990, à de fortes pressions de la part de certains gouverneurs ou présidents de républiques. Est-ce que la refonte du système fédéral décidée par Vladimir Poutine – dont l’un des objectifs est précisément de mettre au pas les « barons régionaux » – a eu une incidence pour ces médias ?
ANNE NIVAT — Pour le moment, les incidences sont minimes. Le « pouvoir vertical », cher au président Poutine, concerne avant tout les relations politico-administratives entre les barons régionaux et le centre, c’est-à-dire Moscou. Depuis une dizaine d’années, les journaux et stations de télévision locaux sont souvent financés par les autorités locales, et en deviennent les porte-parole. Dans les grandes villes, le « contre-pouvoir » peut parfois provenir de la presse financée par la mairie, ou par des hommes d’affaires provinciaux ayant investi dans les médias électroniques. Cependant, on trouve parfois dans les médias régionaux russes un étonnant niveau de professionnalisme, même si la corruption y règne en maître, comme à Moscou.
La guerre en Tchétchénie est souvent présentée comme l’exemple le plus probant de la reprise en main de l’information souhaitée par le nouveau pouvoir en Russie. Comment les médias russes continuent-ils à couvrir ce conflit ?
ANNE NIVAT — Le conflit tchétchène ne fait plus la « une » de la presse et des journaux télévisés russes, de même a-t-il depuis longtemps disparu des pages des médias occidentaux. Cependant, une poignée de journaux édités dans la capitale, comme, par exemple, l’hebdomadaire Novaïa Ejednevnaïa Gazeta et le quotidien d’affaires Kommersant, continue à publier régulièrement des informations relativement objectives sur la situation en Tchétchénie. Elles sont avant tout dues à la persévérance de deux journalistes, la Russe Anna Politkovsskaïa pour l’hebdomadaire et le Tchétchène Moussa Mouratov (qui habite encore en Tchétchénie) pour le quotidien. Presque deux ans après le début du second conflit, l’opinion publique russe se montre de moins en moins en faveur de la guerre, alors que le Kremlin garde un étonnant silence sur le sujet. Ne sont commentés que les « succès » de l’armée russe, comme, par exemple, au début du mois de juin, la mort du « chef de guerre » Arbi Baraïev. Dans ces cas-là seulement, quelques images tournées par des journalistes russes vivant dans les garnisons sur place sont disponibles.
Comment les pays occidentaux pourraient-ils contribuer à la défense de la liberté d’expression en Russie et favoriser l’émergence d’une société civile ?
ANNE NIVAT — La première contribution des pays occidentaux devrait être le respect et la tolérance vis-à-vis de ce qu’expriment aujourd’hui la plupart des représentants de la société civile et de la liberté d’expression en Russie. Par peur et incompréhension de la Russie, trop souvent les Occidentaux se complaisent dans une approche pêchant par son caractère idéologique et son manque de pragmatisme. La société civile russe est loin d’être complètement formée, et les nombreux représentants des médias contribuent tant bien que mal à son émergence.
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