Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

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220 pages

p. 143 à 151
doi: en cours

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Tendances

n° 43 2001/3

2001 Revue internationale et stratégique Tendances

Quelque dix ans après le retrait des troupes soviétiques : où en est l’Afghanistan ?

Karim Pakzad Chercheur associé à l’IRIS, a été enseignant en sciences politiques à l’Université de Kaboul.
Apparemment absurde, la guerre civile qui ravage l’Afghanistan depuis le retrait des troupes soviétiques est en fait un nœud essentiel des conflits ethniques, religieux et géopolitiques de la région. L’arrivée au pouvoir à Kaboul des talibans, étudiants sunnites pachtouns, rend compte de la réussite d’un projet pakistanais ancien, qui consistait à faire imploser le nationalisme afghan en appuyant les extrémismes religieux, afin de ruiner son programme d’unification des territoires pachtouns, qui menaçait depuis 1947 les frontières du Pakistan. La rencontre au milieu des années 90 des intérêts pakistanais avec ceux des États-Unis et de l’Arabie Saoudite s’est faite par convoitise des richesses naturelles de l’Asie centrale, et contre les influences croisées de l’Iran chiite et de la Russie postsoviétique. Mais face à la menace du terrorisme international, les États-Unis commencent à réviser leur politique dans la région. Ten years after the withdrawal of soviet troops : Where does Afghanistan stand ?
Although it seems absurd, the civil war which is now devastating Afghanistan since the withdrawal of soviet troops is in fact the coral centre of ethnic, religious and geopolitical conflicts in this region. The coming to power of the Taleban in Kabul acknowledges for the success of a former Pakistani plan which consisted in breaking up the afghan nationalism by supporting the religious extremes, in order to destroy its programm of unification of pachtoun lands which threatened the Pakistan frontiers since 1974. The junction in the mid nineties of the interests of Pakistan and of the United States and Saudi Arabia was based upon covetousness over the natural wealth of central Asia, and was led against the crossed influences of chiite Iran and post soviet Russia. But in the face of international terrorism, the United States start to go back on their policy over this region.
En mars 2001, la décision des talibans de détruire le patrimoine culturel et historique afghan, notamment les deux Bouddhas géants de Bamiyan, a suscité une émotion réelle et sans précédent au sein de la communauté internationale. Et cela au moment même où l’ONU déclarait l’année 2001, année du dialogue entre cultures et civilisations, à l’initiative de Mohammad Khatami, président de la République islamique d’Iran. Cette folie destructrice des talibans a eu au moins le mérite de sortir l’Afghanistan de l’indifférence dans laquelle était tombé le pays, et de le remettre, pour quelque temps, au devant de l’actualité.
Depuis, les talibans se trouvent au ban de la communauté internationale, et un mouvement de solidarité vis-à-vis des Afghans, notamment envers les femmes, se développe en France et en Europe. Que se passe-t-il réellement en Afghanistan ? Qui sont les talibans et que représentent-ils ? Quelle est la nature des forces en présence ? Quels sont les enjeux régionaux et mondiaux de ce conflit ? Dix ans après la chute du régime communiste, survenue peu de temps après le retrait des troupes soviétiques, qu’en est-il de la situation en Afghanistan ?
 
UN BREF RETOUR SUR L’HISTOIRE
 
 
À la porte des steppes d’Asie centrale et du sous-continent indien, l’Afghanistan se trouvait, depuis l’aube de la civilisation, au carrefour des invasions et des voies de passage obligées des grands conquérants. Avant notre ère, Cyrus le Grand et l’armée perse, Alexandre le Grand et l’armée grecque, puis les Arabes, au Moyen Âge, l’ont envahi par l’ouest. Les hordes nomades des steppes et les tribus turco-mongoles de Gengis Khan et Tamerlan l’ont dévasté par le nord. Dans leur expansion impérialiste au XIXe siècle, les Anglais ont à trois reprises, à partir de l’Inde britannique, essayé d’occuper ce pays sans jamais vraiment y parvenir. Cette histoire mouvementée de guerres et d’invasions a pris fin avec l’échec de l’une des dernières tentatives de colonisation du XXe siècle, quand les derniers soldats de l’Armée rouge ont traversé l’Amou-Daria vers l’URSS, en février 1989.
Carrefour d’invasions et de conquêtes, l’Afghanistan était aussi l’une des anciennes étapes de la Route de la soie, le lieu de rencontre des civilisations et un lieu d’échanges entre les peuples venus d’Iran, d’Inde, d’Asie centrale, de Chine et de Grèce. Ce qui explique un passé culturel et historique d’une rare richesse, sans parler de son originalité dans toute l’Asie car, de la rencontre entre le bouddhisme et l’hellénisme, il y a plus de deux mille ans, est né un art spécifique en Afghanistan, que l’on appelle Gandhara. De nombreux sites archéologiques, tels Hadda (bouddhiste), Bagram (contenant des œuvres chinoises, grecques et indiennes), Aï Khanoum (une cité grecque) et le musée de Kaboul témoignaient de cette richesse. Tous ces héritages inestimables de l’histoire du peuple afghan ont disparu. Le pillage et la destruction de ces œuvres, commencés par les Mudjahiddin, sont achevés par les talibans.
L’exemple le plus frappant et le plus médiatisé de ces destructions fut le dynamitage des deux Bouddhas géants de Bamiyan. Exemplaires uniques au monde, ces deux Bouddhas avaient été sculptés dans une falaise entre le IIIe et le Ve siècle, et mesuraient 55 et 38 mètres de haut. À près de 3 000 mètres d’altitude, ils dominaient de leur beauté imposante la vallée de Bamiyan, l’une des rares vallées vertes et agricoles de cette région de haute montagne, habitée majoritairement par la minorité Hazara, chiite et persanophone. Pendant plusieurs siècles au début de notre ère, ils ont fasciné les pèlerins et les voyageurs qui allaient et venaient de l’Inde à la Chine.
Après avoir connu l’invasion destructrice de Gengis Khan au XIIIe siècle, et celle de Tamerlan (Timour Lang) un siècle plus tard, l’Afghanistan, dont la capitale était alors Hérat, devint au XVe siècle, grâce aux descendants turco-mongols des envahisseurs, l’un des berceaux de la renaissance de la civilisation islamique.
Au début du XVIIIe siècle, l’Afghanistan n’avait plus le rayonnement du passé. À l’ouest, il était gouverné par l’Empire safavide d’Iran, avec Ispahan comme capitale, et à l’est par les Grands Moghols, qui gouvernaient de Kaboul jusqu’à Delhi et Agra. Dans cette situation, la ville de Kandahar, capitale des tribus pachtounes, située entre Hérat et Kaboul, prit une importance stratégique majeure. Lorsque Nader Shah, le roi de Perse, voulut conquérir l’Inde, il choisit à cet effet Ahmad Khan, le chef de la tribu pachtoune Durani, à la tête de ses cavaliers également pachtouns. À la mort de Nader Shah, Ahmad Khan rassembla les tribus pachtounes et se déclara, en 1747, roi de la dynastie Durani. Ainsi, l’Aryana (pays des Aryens) d’il y a trois mille ans, devenue la Bactriane entre le VIe siècle avant J.-C. et le VIe siècle après J.-C., puis le Khorassan (soleil levant) au Moyen Âge, prit enfin le nom d’Afghanistan (pays des Afghans, c’est-à-dire des Pachtouns).
L’établissement d’un pouvoir pachtoun, depuis cette date, est d’une importance considérable pour comprendre l’histoire contemporaine de l’Afghanistan, et notamment les événements actuels liés à l’apparition des talibans sur la scène politique et militaire afghane, après la chute du régime communiste.
 
DE L’INVASION AU RETRAIT SOVIÉTIQUE : LES ENJEUX ET LES CONSÉQUENCES
 
 
Depuis dix ans l’Afghanistan est ravagé par une guerre civile aussi absurde que sans issue. Cette situation résulte d’une part, de l’occupation soviétique qui a désorganisé les structures politiques et administratives du pays, et bouleversé les rapports de force ethniques sur lesquels était basé le pouvoir étatique depuis plus d’un siècle ; et nous renvoie, d’autre part, aux relations conflictuelles que l’Afghanistan a toujours entretenues avec le Pakistan.
Pendant la guerre froide, l’Afghanistan représentait pour l’URSS un enjeu stratégique de premier plan. Il était toujours considéré comme la voie de passage vers les « eaux chaudes » de l’océan Indien cher à l’Empire tsariste. La mainmise sur l’Afghanistan était donc une étape décisive pour déstabiliser le Pakistan, pays fragile et vulnérable. L’URSS s’appuyait, avant même l’invasion, sur le Parti communiste (le Parti démocratique du peuple afghan ou PDPA) et ses deux branches Partcham et Kalq, hostiles au Pakistan, alors que ce dernier donnait refuge aux chefs des mouvements islamistes afghans [1].
Cependant, le contentieux entre l’Afghanistan et le Pakistan ne date pas de cette époque, et remonte à la création même du Pakistan avec la partition de l’Inde en 1947. L’Afghanistan fut, à ce moment-là, le seul pays à ne pas voter l’admission du Pakistan aux Nations unies, ne reconnaissant pas la validité de la ligne frontalière séparant les deux pays. Cette ligne, dite ligne Durand, avait été créée par le traité signé le 12 novembre 1893 entre Sir Henry Mortimer Durand, secrétaire des Affaires étrangères du gouvernement britannique de l’Inde et l’émir de Kaboul, Abdul Rahman Khan. Après la défaite anglaise de mai 1919, la Grande-Bretagne conclut un accord de paix avec l’Afghanistan, reconnaissant son indépendance (le 22 novembre 1921). Les négociations sur le sort des territoires pachtouns de l’autre côté de la ligne Durand furent remises à plus tard. Kaboul décida finalement, le 2 juillet 1949, de dénoncer le traité signé par l’ancien émir. Au Pakistan, le mouvement séparatiste pachtoun, incarné par le parti Awami Ligue d’Abdul Ghaffar Khan, souhaitait ouvertement le rattachement à l’Afghanistan de la province nord-ouest du Pakistan, également appelée « Pachtounistan ». Le soutien apporté par Kaboul, dans les années 50 et 60, au mouvement nationaliste pachtoun a, à plusieurs reprises, amené les deux pays au bord du conflit armé. C’est la raison pour laquelle les dirigeants pakistanais ont toujours considéré l’Afghanistan comme une menace pour la sécurité et l’existence même de leur pays [2].
Il a donc été normal que la politique pakistanaise vis-à-vis de l’Afghanistan ait été conçue, avant même l’invasion soviétique, suivant deux axes : éradiquer définitivement toute menace pour la sécurité du Pakistan en provenance d’Afghanistan, et faire de ce pays la profondeur stratégique dont Islamabad a besoin face à l’ennemi indien. Cette stratégie, fruit d’une connaissance profonde des faits ethniques et sociaux de l’Afghanistan, fut appliquée d’une manière très cohérente et poursuivie inlassablement jusqu’à aujourd’hui. Elle consiste d’abord à affaiblir le nationalisme afghan et à empêcher ensuite toute résurgence du nationalisme pachtoun, par le soutien constant apporté aux partis islamistes pachtouns les plus radicaux, revendiquant le dépassement de l’idée de nation [3]. La stratégie ainsi définie permettrait au Pakistan de mettre en place à Kaboul un gouvernement faible qui lui soit inféodé. Pour atteindre ces objectifs, le Pakistan a fondé sa stratégie sur un soutien constant aux Pachtouns, ethnie majoritaire et voisine du Pakistan. Le Hezb-é-islami de Gulbuddin Hekmatyar était considéré comme l’instrument privilégié de cette politique.
Or, Hekmatyar a échoué dans sa tentative de prise de pouvoir à Kaboul. En raison de son idéologie islamiste et de son hostilité envers l’ancienne aristocratie pachtoune, il n’a pas pu réaliser l’unité des tribus et clans pachtouns, indispensable à son accession au pouvoir. L’Afghanistan a toujours été gouverné par des émirs et des rois pachtouns, depuis sa création en 1747, jusqu’à la nomination comme président, en juin 1992, du tadjik Burhanuddin Rabani, le chef du Jamiat-é-islami. Les quatre chefs d’État du régime communiste qui se sont succédé de 1978 à 1992 étaient également des Pachtouns. Cette prédominance des intérêts des tribus et clans pachtouns n’a été obtenue qu’au détriment des intérêts des autres peuples qui n’étaient associés au pouvoir que de manière marginale.
 
LES DIFFICULTÉS DU PAKISTAN
 
 
Comme nous l’avons évoqué plus haut, l’Afghanistan actuel fut fondé par Ahmad Shah Durani en 1747. Mais il fallut attendre la fin du XIXe siècle pour qu’un État central voit le jour. L’émir Abdur Rahman, qui gouverna à Kaboul de 1880 à 1901, réussit à imposer avec une grande brutalité un pouvoir central répressif qui consistait, en fait, en la domination du pouvoir des Pachtouns sur les autres peuples d’Afghanistan, notamment les Tadjiks, les Hazaras, les Ouzbeks et les Turkmènes. Il a mené une véritable politique de colonisation des terres appartenant à ces minorités pour y installer les familles pachtounes des différentes tribus. Cette politique de domination à l’égard des peuples non pachtouns n’a nullement favorisé l’émergence d’un État-nation en Afghanistan. Au contraire, elle a semé les germes d’un conflit à caractère ethnique qui a resurgi à la fin du XXe siècle. En effet, après l’occupation soviétique, la résistance s’est organisée très vite sur une base ethnique ou régionale. Après une courte période marquée par l’affrontement idéologique entre l’islam et le communisme – période pendant laquelle l’ethnicité jouait toujours un rôle important –, l’identité ethnique a pris le pas sur l’appartenance idéologique dans tous les partis, y compris au sein du Parti communiste.
L’une des conséquences de la guerre contre les Soviétiques, sur le plan des rapports de force ethniques en Afghanistan, a été l’affaiblissement des Pachtouns et la montée en puissance des autres ethnies tadjik, hazara et ouzbek. Le président Nadjibullah, convaincu qu’il ne pourrait pas tenir plus longtemps sans le soutien de l’URSS, a œuvré pour une politique de réconciliation nationale, renforçant ainsi à son tour le rôle des minorités. Ce mouvement a été accéléré par l’échec, en mars 1990, de la tentative de coup d’État à l’initiative du général Shahnawaz Taneï, ministre de la Défense (appartenant à la branche Kalq à majorité pachtoune du Parti communiste afghan), soutenu par G. Hekmatyar et les services de renseignements pakistanais.
C’est ainsi qu’au début de l’année 1992, est mise en place à Mazar-é-Charif l’ « Alliance du Nord », une coalition entre différents partis, rassemblant le Jamiat-é-islami (tadjik), le Hezb-é-Wahdat (hazara), le Jounbech-é-Mili-é-islami du général Dostom (ouzbek) et le Parti ismaélite du général Naderi, afin de s’emparer du pouvoir à Kaboul, avec la complicité d’une partie des dirigeants gouvernementaux. La figure la plus importante de ce revirement était le général Abdul Rashid Dostom qui, à la tête de plusieurs milliers de soldats ouzbeks, constituait jusqu’alors la garde prétorienne du régime de Kaboul. Le 26 avril 1992, Kaboul tomba ainsi aux mains de l’Alliance du Nord.
La prise de Kaboul, dans ces conditions, constituait un échec pour le Pakistan. Ce revers ne s’explique pas uniquement par les difficultés des protégés du Pakistan à prendre le pouvoir à Kaboul. Il a été aussi le résultat de l’isolement d’Islamabad sur le plan international, après le retrait soviétique. Sans la présence soviétique, l’Afghanistan ne constituait plus un lieu d’affrontement dans le cadre des rapports de force Est-Ouest. Le Pakistan subit le contrecoup de cette situation nouvelle, et les relations entre Washington et Islamabad connurent une forte dégradation. Devant le refus du Pakistan de renoncer à son programme nucléaire à usage militaire, Washington imposa même, en 1990, au gouvernement de Nawaz Charif un embargo militaire et financier (l’amendement Pryceler).
Sans véritable projet politique et en l’absence d’une réelle coordination, l’Alliance du Nord était tout aussi incapable de mettre en place une administration crédible. Après deux mois de présidence de Subghatullah Moudjadidi, dirigeant d’un parti pachtoun modéré, Burhanuddin Rabani, le chef du Jamiat-é-islami lui succéda. Devant l’intransigeance d’Ahmad Shah Massoud, le consensus entre les membres de l’Alliance vola en éclats, et le Hezb-é-Wahdat des Hazaras chiites ainsi que le général Dostom entrèrent dans l’opposition. Les revendications des Hazaras furent jugées excessives, et Massoud refusa qu’un membre de leur parti occupât le poste de ministre de l’Intérieur, poste qui lui avait été pourtant attribué par le président S. Moudjadidi. Kaboul et toutes les villes étaient alors divisées en quartiers selon l’appartenance ethnique de la population, et transformées en autant de « Far West » où les commandants des différents partis, devenus des seigneurs de la guerre, rançonnaient la population et commettaient des exactions de toute sorte.
 
L’AVÈNEMENT DES TALIBANS
 
 
Les talibans sont apparus pour la première fois sur la scène politique afghane en septembre 1994, dans la région du Kandahar. Ils étaient recrutés parmi les étudiants pachtouns pakistanais et afghans, dans les madrasas pakistanaises (écoles religieuses) sous l’influence du parti fondamentaliste Jamiat al-Ulema. Le ministre de l’Intérieur du gouvernement de Benazir Bhutto, le général Nassrullah Babar, lui-même d’origine pachtoune, a joué un rôle déterminant dans leur mise en place. Les talibans représentaient, au début, les clans pachtouns du Sud, avant de contrôler l’ensemble du pays pachtoun et même la quasi-totalité du pays.
Sur le plan idéologique, leur interprétation des concepts coraniques (la charia) est un mélange de l’école déobandi, née au XIXe siècle dans le sous-continent indien, du wahhabisme, religion officielle en Arabie Saoudite, et des règles coutumières pachtounes (pachtounwali), sources de la justice tribale. Si la caractéristique du courant déobandi est le rejet de la modernité, le wahhabisme s’oppose quant à lui radicalement à toute représentation figurative du sacré, tandis que le pachtounwali restreint particulièrement les droits des femmes. Malgré les tentatives de l’État, tout au long du XXe siècle, pour soumettre aux Codes civil et pénal les traditions juridiques des tribus pachtounes, restées à l’écart de tout progrès économique et social, ce droit coutumier a gardé toute son importance. Le mélange de tous ces éléments se manifeste essentiellement dans les positions et les pratiques obscurantistes et discriminatoires des talibans vis-à-vis des femmes et des minorités ethniques et religieuses. Ces interprétations fanatiques, sans équivalent, revendiquées au nom de la charia, ne sont partagées par aucun pays musulman ou aucune autorité religieuse, à l’exception des partis religieux pakistanais [4].
 
LES TALIBANS ET LES ENJEUX RéGIONAUX
 
 
Nous avons examiné plus haut les raisons pour lesquelles le Pakistan s’appuie sur l’ethnie pachtoune dans sa politique afghane, mais d’autres raisons, liées à la géopolitique de la région, ont également leur importance dans l’avènement des talibans.
La désintégration de l’URSS, en 1991, et l’apparition de nouvelles républiques en Asie centrale ont ouvert de nouveaux champs politiques, économiques et commerciaux au Pakistan. L’Afghanistan redevient ainsi le théâtre des rivalités entre les puissances régionales, et Washington recommence à s’y intéresser, pour des raisons géopolitiques, mais aussi pour y trouver d’autres accès aux gisements pétroliers d’Asie centrale. Après l’arrivée au pouvoir de Benazir Bhutto, pour la deuxième fois en octobre 1993, les relations entre les États-Unis et le Pakistan se sont réchauffées, et le président Bill Clinton a obtenu du Congrès un assouplissement de l’amendement Pryceler.
L’activisme de l’Iran en Asie centrale [5] et son rapprochement avec la Russie ne pouvaient pas non plus laisser indifférente la diplomatie américaine. Ainsi, les intérêts d’Islamabad en Afghanistan se révèlent être encore une fois en conformité avec ceux des États-Unis et de l’Arabie Saoudite. Cette dernière, grande rivale de l’Iran dans le Golfe et hostile à son islam révolutionnaire, a financé les mouvements sunnites conservateurs dans toute la région. La mise en place, à Kaboul, d’un gouvernement sunnite pachtoun et stable, mais non moins docile, est destinée à atteindre les objectifs fixés : ouvrir une nouvelle voie de communication avec l’Asie centrale, affaiblir la présence iranienne en Afghanistan et endiguer son influence en Asie centrale, notamment au Turkménistan [6].
Toutefois, l’objectif immédiat d’Islamabad était de sécuriser les routes reliant le Pakistan au Turkménistan, entreprise nécessaire au passage des futurs gazoducs. Washington s’aligne encore une fois sur la politique d’Islamabad, et son ambassadeur se rend fin 1994 dans cette région, pour s’assurer du contrôle effectif de ces zones par les talibans. Deux ans plus tard, la prise de Kaboul est commentée par la diplomatie américaine comme « un pas positif ». Un projet de construction d’un gazoduc reliant le Turkménistan au port pakistanais de Gawdar, sur l’océan Indien, en passant par l’Afghanistan, est signé dès octobre 1995 entre le Turkménistan et les sociétés pétrolières américaine (UNOCAL) et saoudienne (Delta oil), qui auraient financé les efforts de guerre des talibans à hauteur de 30 millions de dollars.
Face à la stratégie pakistanaise soutenue par les États-Unis, l’autre grand voisin de l’Afghanistan, l’Iran, n’a jamais réussi à mettre en place une politique afghane cohérente, à la mesure de ses ambitions régionales. Il est vrai que pendant la guerre antisoviétique, l’Iran était en guerre contre l’Irak (1980-1989), et n’avait donc pas les moyens suffisants pour s’investir en Afghanistan. Mais la multiplicité des centres de décisions en Iran et le souci permanent de ne pas heurter directement le Pakistan ont largement diminué la capacité d’intervention iranienne. Contrairement à ce que l’on pensait en Occident, l’Iran n’a jamais eu une grande influence sur les partis chiites afghans, à l’inverse de la mainmise qu’il a pu avoir sur le Hezbollah libanais. Confronté aux contradictions de sa politique afghane, l’Iran a même été accusé de trahison par le parti chiite Hezb-é-Wahdat, lorsqu’il a soutenu le gouvernement de Rabani et Massoud quand ces derniers étaient en guerre contre les chiites à Kaboul [7].
La chute de Mazar-é-Charif puis de Bamiyan, fin 1998, a inauguré un tournant dans la politique afghane de Téhéran. Ces événements ont convaincu l’Iran que non seulement ses intérêts étaient menacés en Afghanistan et dans toute la région, mais aussi qu’il existait désormais une menace sur la sécurité de ses frontières orientales, représentée par les talibans. Ceci a incité l’Iran à s’impliquer plus sérieusement en Afghanistan. Il fournirait désormais la plus grande partie de l’aide militaire à l’opposition. Alors que le Pakistan est désormais de plus en plus isolé sur le plan international, l’Iran multiplie les initiatives de paix et se pose en puissance locale désireuse de stabilité régionale. La contribution iranienne à la reconstitution de l’Alliance du Nord est une réussite politique nouvelle et pèse en faveur de son influence en Afghanistan. Les partis qui composent cette alliance sont les mêmes qui se sont entredéchirés de 1992 à 1996, et, de ce fait, ont contribué à la prise du pouvoir par les talibans.
L’Iran a trouvé dans sa politique afghane un allié de poids en la Russie, qui redoute que l’expansion des mouvements islamistes en direction de l’Asie centrale n’ait pour effet de déstabiliser la région. Depuis la disparition du régime communiste, celle-ci se trouve en effet dans une situation de vide idéologique et est gouvernée par des régimes autoritaires et répressifs, ce qui constitue un terrain favorable à la montée des mouvements islamistes.
Il était donc logique que la Russie soit inquiète de voir les talibans masser leurs troupes dans le nord de l’Afghanistan, près des frontières de l’Ouzbékistan, du Turkménistan et du Tadjikistan. Depuis deux ans, des groupes islamistes venus du Tadjikistan ou de l’Afghanistan ont effectivement multiplié des actions armées en Ouzbékistan et au Kirghizistan. Ces opérations ont été revendiquées par le Mouvement islamique d’Ouzbékistan, dirigé par Djouma Namangani. Ce dernier a combattu dans les rangs de l’opposition islamiste pendant la guerre civile au Tadjikistan, et semble posséder des bases d’entraînement dans le nord de l’Afghanistan. Ce mouvement est accusé d’être à l’origine d’attentats à Tachkent, dont l’un, contre le président Islam Karimov, a fait 16 morts au mois de février 1999.
Ces actions militaires risquent d’avoir des conséquences négatives sur la stabilité de la région. Elles peuvent provoquer des réactions encore plus répressives de la part de ces pays contre l’opposition qui, à son tour, enrôlera plus de jeunes dans les rangs des rebelles. C’est déjà le cas pour l’Ouzbékistan, où le régime de Karimov a condamné plusieurs dirigeants islamistes à la peine de mort. Ces opérations pourraient également accentuer les tensions entre pays voisins. Les relations entre Tachkent et Douchanbe, depuis leur indépendance et l’implication de l’Ouzbékistan dans la guerre civile tadjik, sont déjà marquées par une méfiance réciproque. Les Kirghizes accusent également le Tadjikistan de ne pas être capable de contrôler les régions de l’est du pays, où se trouvent toujours des bases islamistes.
Cette situation fournit à la Russie l’occasion de retrouver son rôle dominant dans le secteur. Inquiète de la menace islamiste sur son flanc sud et du transit de la drogue produite en Afghanistan, la Russie a obtenu l’implantation d’une nouvelle base militaire au Tadjikistan, où elle maintenait déjà 20 000 hommes près de la frontière afghane. Le « Groupe de Shanghai » (Russie, Chine, Tadjikistan, Kirghizistan et Kazakhstan), créé en 1996 pour résoudre les différends frontaliers entre ces cinq pays, s’est transformé, sous l’impulsion de Vladimir Poutine, en un front uni contre la menace islamiste. Outre la Russie et les trois pays d’Asie centrale, la Chine elle aussi redoute la montée de l’islamisme au Xinjiang. L’arrestation, par le commandant Massoud, des Ouïgours qui combattaient dans les rangs des talibans et aussi celle de trois indépendantistes ouïgours au Kazakhstan en 1998, ont convaincu la Chine de la menace que les talibans peuvent représenter pour elle [8].
 
LE CHANGEMENT DE L’ATTITUDE AMÉRICAINE
 
 
Les États-Unis commencent à changer d’attitude envers les talibans à la fin de l’année 1997 : sous la pression de l’opinion publique américaine, Madeleine Albright a qualifié de « méprisable » le comportement des talibans face aux droits de l’homme. Mais ce sont les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, le 7 août 1998, attribués au milliardaire d’origine saoudienne, Oussama Ben Laden, ex-allié des États-Unis pendant la guerre contre les Soviétiques, qui marquent la rupture entre les États-Unis et l’Émirat islamique des talibans. En représailles à ces attentats, les Américains ont bombardé les bases d’entraînement des islamistes proches de Ben Laden, installées en Afghanistan. Après le refus des talibans d’extrader Ben Laden, l’ONU a voté, en novembre 1999, les premières sanctions contre le régime afghan, qui ont été renforcées en janvier 2001, sous la pression américaine.
Ces sanctions, comprenant un embargo sur les livraisons d’armes, des restrictions aux déplacements des dignitaires de Kaboul, l’interdiction des liaisons aériennes entre Kaboul et l’étranger et le gel des avoirs des talibans à l’étranger, ont été obtenues contre l’avis de Kofi Annan et des organisations non gouvernementales (ONG) qui portent secours aux populations démunies et à près de 1 million de réfugiés sur le territoire afghan. Au moment où la communauté internationale n’accorde que très peu d’aide humanitaire à ce pays, ces sanctions viennent encore aggraver les conditions de vie de la population, même si, il est vrai, elles affaiblissent également le régime des talibans, qui se trouve plus que jamais isolé sur la scène internationale.
 
QUEL AVENIR POUR L’AFGHANISTAN ?
 
 
Tout en contrôlant près de 90 % du territoire, les talibans n’arrivent pas à venir à bout de la résistance des opposants, mieux armés et mieux organisés que dans le passé. Le gouvernement de B. Rabani est toujours reconnu par l’ONU et par la plus grande partie de la communauté internationale, alors que le régime des talibans n’est reconnu que par trois pays (le Pakistan, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis). Isolés sur le plan international, les talibans rencontrent également de plus en plus de difficultés à l’intérieur et ont perdu toute crédibilité aux yeux de la population, y compris dans certaines régions pachtounes. Leur hostilité envers les minorités ethniques et religieuses et les massacres commis à leur égard font qu’ils sont considérés dans les régions non pachtounes comme des envahisseurs.
Cependant, incarnant une certaine revanche des pachtouns, les talibans représentent une force politique avec laquelle il faudra compter, tant qu’ils garderont l’appui des tribus pachtounes du Sud et du Sud-Est. Le Front uni de l’opposition, mieux coordonné qu’auparavant, autour d’Ahmad Shah Massoud, reste néanmoins sans projet politique au niveau national. Il pourra toujours marquer des points sur le plan militaire, mais ni Massoud – plus populaire à l’étranger, notamment en France, que dans son propre pays – ni d’autres dirigeants de l’Alliance n’ont la dimension d’une figure nationale capable de mettre en place une administration crédible et efficace à Kaboul. Une reconquête du Nord et du Centre par Massoud et les Hazaras pourrait rétablir un certain équilibre entre les forces en présence et faciliter une solution politique, mais, de toute évidence, le retour à la situation d’avant l’arrivée au pouvoir des talibans n’est guère souhaité par la population, car elle serait certainement aussi dramatique que celle d’aujourd’hui.
La logique d’une solution politique existe. Sur le plan intérieur, l’ex-roi Zaher Shah, la seule personnalité qui peut encore prétendre incarner une idée nationale et non ethnique du pouvoir à Kaboul, a enfin pris une initiative politique d’envergure. De son exil à Rome, il a appelé, fin 1999, à la tenue d’un Loya Jirga (Grande assemblée traditionnelle) pour mettre un terme à la guerre. Le roi compte également sur la convocation d’une conférence internationale sous l’égide de l’ONU pour garantir la paix [9]. Mais pour que cette initiative soit couronnée de succès, deux conditions doivent être préalablement réunies. Il faudrait, premièrement, inverser les priorités des exigences de la communauté internationale à l’égard des talibans : aujourd’hui, la lutte contre le terrorisme – qui se résume en réalité à l’extradition de Ben Laden et à la lutte contre la production et le trafic de drogue – prime sur l’exigence du respect des droits de l’homme et sur le rétablissement de la paix. Deuxièmement, la communauté internationale, et les États-Unis en tête, doivent convaincre le Pakistan, seul véritable soutien des talibans, d’accepter réellement une solution politique. Celle-ci passe inévitablement par la mise en place d’un gouvernement représentatif de toutes les composantes de la société afghane, garanti et soutenu par la communauté internationale. Une fois cet objectif atteint, et la paix revenue, on pourra alors véritablement parler de respect des droits de l’homme, de la fin du soutien au terrorisme et de la réduction, voire de l’arrêt, de la culture de l’opium dans ce pays.
 
NOTES
 
[1] À la suite du coup d’État de juillet 1973, le général Mohamad Daoud, ex-Premier ministre et nationaliste pachtoun convaincu, a renversé son cousin l’ex-roi Zaher Shah et installé la première république en Afghanistan. L’une des premières mesures prises par le général Daoud fut la répression du mouvement islamiste les « Jeunes musulmans », équivalent des Frères musulmans égyptiens. La plupart des dirigeants des partis islamistes afghans tels G. Hekmatyar, Burhanuddin Rabani, le chef du Jamiat-é-islami et Ahmad Shah Massoud sont issus de ce mouvement né en 1970 à l’Université de Kaboul. Ils ont été accueillis par Zulfikar Ali Bhutto, le Premier ministre pakistanais de l’époque.
[2] Le 25 mai 2000, le général Pervez Musharraf, le chef de la junte militaire au pouvoir au Pakistan, a reconnu, avec une grande clarté que, « en raison de la configuration démographique et géographique, il est dans l’intérêt national du Pakistan et de sa sécurité de soutenir le régime pachtoun des talibans ». Ces propos contredisent les déclarations précédentes du Pakistan en faveur de l’établissement d’un gouvernement élargi à Kaboul.
[3] De nombreux intellectuels afghans, notamment de gauche, ont été victimes du terrorisme des partis islamistes (mudjahiddin) dans les années 80, parce qu’ils défendaient l’idée d’une « résistance nationale » contre l’invasion étrangère plutôt qu’une « résistance religieuse ».
[4] Un rassemblement organisé par le parti intégriste Jamiat al-Ulema, à l’occasion du 150e anniversaire de l’école de Déoband, pour soutenir les talibans, a réuni plus de 200 000 personnes, le 10 avril 2001, à Peshawar (nord-ouest du Pakistan).
[5] En usant de son influence auprès de l’opposition islamiste tadjik, l’Iran, en collaboration avec la Russie, a joué un rôle déterminant pour mettre fin à la guerre civile au Tadjikistan.
[6] Ce dernier pays a une place à part en Asie centrale. Peuplé de seulement 4 millions d’habitants, il possède la troisième réserve mondiale de gaz naturel et des ressources pétrolières importantes. L’Iran, doté des infrastructures déjà en place et possédant plus de 1 000 km de frontières communes avec le Turkménistan, est bien placé pour offrir à ce dernier des débouchés importants pour l’exploitation de ses ressources naturelles. Depuis un an, le Turkménistan est relié par le chemin de fer aux ports iraniens sur le golfe Persique, et les travaux pour la construction d’un gigantesque gazoduc, reliant le Turkménistan à l’Europe, via l’Iran et la Turquie, ont déjà commencé.
[7] « Lettre d’information de Wahdat » publiée par la Représentation du Hezb-é-Wahdat-é-Islami d’Afghanistan en Europe, no 47 (décembre 1995).
[8] La dernière initiative en la matière est la mise sur pied, décidée par six pays de la CEI (Communauté d’États indépendants), le 26 mai 2001, d’une force de réaction rapide en Asie centrale « contre la menace qui vient du territoire d’Afghanistan », et à laquelle participe notamment la Russie, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan.
[9] Il existe actuellement un cadre de négociations entre les talibans et l’opposition, sous l’égide de l’ONU, et avec la participation du groupe 6 + 2 (les six voisins de l’Afghanistan : le Pakistan, l’Iran, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, le Tadjikistan et la Chine, auxquels s’ajoutent les États-Unis et la Russie). La dernière réunion du groupe 6 + 2 remonte à décembre 2000, sans aucun résultat jusqu’à aujourd’hui. À l’heure actuelle, les talibans, faute d’avoir obtenu la reconnaissance internationale et pour protester contre les sanctions internationales à leur égard, refusent de reprendre, sous le contrôle de l’ONU, des pourparlers de paix avec le gouvernement de B. Rabani.
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