2001
Revue internationale et stratégique
En librairie
Lecture critique
La défense antimissile en question
Georges Le Guelte
Directeur de recherche à l’IRIS.
À propos du livre de Dean A. Wilkening, Ballistic-missile defense and strategic stability, Adelphi paper no 334, The International Institute for Strategic Studies, Londres, 2000.
Publiée au mois de mai 2000, cette étude avait pour objet d’influer, pendant la campagne présidentielle aux États-Unis, sur les débats en cours à propos de la défense antimissile. Les développements portant sur l’analyse du système envisagé par l’administration Clinton sont donc en partie dépassés, mais cela ne gâte en rien l’intérêt de ce petit livre. Le jugement d’ensemble porté sur la défense antimissile reste en effet valable. La dissémination des missiles, et en particulier des missiles stratégiques, est une réalité que l’on ne peut ignorer, mais contre laquelle les États-Unis possèdent déjà trois catégories de protection : les moyens diplomatiques, la dissuasion et, le cas échéant, les armes conventionnelles antiforces qui pourraient détruire les sites de missiles menaçants avant que ces derniers ne soient lancés. Une défense antimissile est-elle alors justifiée, compte tenu de son coût et des difficultés qu’elle soulève sur le plan international ? Si le principe en était malgré tout décidé, il faudrait prendre le temps d’étudier tous les aspects des différentes options. Sur le plan technique, l’auteur a une préférence pour les intercepteurs aéroportés détruisant leur cible en phase de propulsion. Mais il pense surtout qu’il faut choisir la solution qui provoquera le moins d’opposition à l’étranger, et qui sera compatible avec le traité ABM (Anti-Ballistic Missile), ou du moins réalisable avec le minimum d’amendements.
Si l’administration Bush semble vouloir se rapprocher de cette position, ce n’est pas en cela que réside le principal intérêt de cet ouvrage. Wilkening est un scientifique
[1], et son étude constitue une analyse détaillée de tous les aspects techniques des différents éléments du dossier. En quatre chapitres, d’une écriture très dense mais accessible aux non- spécialistes, il étudie de façon pédagogique la prolifération des missiles balistiques, les projets de défense antimissile couvrant le territoire des États-Unis, les défenses antimissiles de théâtre et les intercepteurs en phase de propulsion.
Sur la réalité des menaces invoquées par les partisans de la défense antimissile, l’auteur s’en tient aux faits : une trentaine de pays essayent d’acquérir des missiles balistiques de courte portée et, dans cinq ans, certains pourront passer aux missiles de moyenne portée. Parmi eux, le Japon, le Brésil, l’Inde, Israël et l’Ukraine ont des programmes spatiaux qui leur permettraient d’acquérir rapidement des missiles intercontinentaux. La Corée du Nord, l’Iran, le Pakistan ont expérimenté ces dernières années des missiles d’une portée de 1 300 km, et l’Inde a tout récemment lancé un engin de 2 000 km de portée. Tous poursuivent des recherches sur des missiles de portée encore plus longue, qui ne sont évidemment pas destinés à un conflit avec leurs voisins immédiats. L’auteur rappelle cependant que l’URSS a mis dix ans pour passer des missiles intercontinentaux à carburant liquide et bases fixes (qui peuvent être assez facilement détruits préventivement) à la première génération de missiles à carburant solide. Il a fallu vingt ans à la Chine pour parvenir au même résultat et, en trente-cinq ans, celle-ci n’a pu construire qu’une vingtaine de missiles intercontinentaux à carburant liquide.
Sans entrer dans une polémique sur la réalité de la menace qui pèserait sur les États-Unis, l’auteur ne peut s’empêcher de conclure de façon lapidaire. La prolifération balistique est une réalité incontestable, mais la probabilité que la Corée du Nord, l’Irak ou l’Iran puissent bientôt causer des dommages considérables sur le territoire américain n’est guère supérieure au risque de chute d’une météorite géante, semblable à celle qui a fait disparaître les dinosaures. Il serait peut-être aussi rationnel et moins onéreux d’étudier un système capable de détourner la trajectoire d’une météorite.
Wilkening analyse aussi les arguments avancés contre la défense antimissile, le risque de remise en cause des accords de maîtrise des armements, la possibilité d’une reprise de la course aux armements – en particulier en Asie –, le risque de découplage entre les États-Unis et leurs alliés, la rupture de l’équilibre stratégique. Tous ces éléments sont considérés comme des données, et l’auteur ne se soucie pas d’examiner leur validité.
DéFENSE ANTIMISSILE ET DéFENSE ANTIMISSILE DE THéâTRE, CRITèRES D’EFFICACITé
L’étude porte ensuite sur les critères à retenir pour juger de la validité de chaque élément d’une défense antimissile. Bien entendu, le plus important de ces critères réside en la capacité des intercepteurs à détruire leur cible. De ce point de vue, les déboires rencontrés lors des essais menés en 1999 et 2000 ont pu faire douter que l’on parvienne jamais à mettre au point un engin assez précis pour percuter directement un missile dans sa course. Or, le 10 juin 1984, l’armée américaine a pour la première fois intercepté un missile intercontinental, et on peut penser que les États-Unis maîtriseront bientôt cette technique.
Cependant, aucun système ne sera jamais sûr à 100 %, et le jugement porté sur l’efficacité de chacun est une opération complexe. Il faut d’abord déterminer pour chaque catégorie d’intercepteur le coefficient de probabilité de destruction de la cible, en tenant compte du nombre de missiles dont dispose l’adversaire, de sa capacité à tirer par salves ou non et des caractéristiques des missiles qu’il faut arrêter : un intercepteur capable de bloquer un missile intercontinental pouvant se révéler inefficace contre un engin de moindre portée, dont la trajectoire sera trop basse. Il faut aussi faire entrer en ligne de compte l’existence et la précision des systèmes de détection de lancement de missiles, et leurs capacités de guidage de l’intercepteur jusqu’à ce qu’il puisse identifier lui-même sa cible. À partir de ces éléments, il est possible de dresser des courbes, fondées sur des calculs de probabilité, et permettant de déterminer combien d’intercepteurs seront nécessaires pour faire face à une agression par un nombre donné de missiles d’un type bien défini.
Dans ces calculs, une des variables majeures consiste à savoir si le missile assaillant est ou non équipé de leurres, plus ou moins sophistiqués, ou d’aides à la pénétration. Certains scientifiques américains estiment que des intercepteurs basés au sol et détruisant un missile dans la seconde partie de sa trajectoire ne seront jamais capables de discerner des leurres ou de neutraliser des missiles à têtes multiples. Wilkening, lui, semble considérer que ce n’est pas impossible ; il en fait simplement une variable exigeant la mise en œuvre d’un plus grand nombre d’intercepteurs.
Mais quelle que soit l’efficacité d’une défense antimissile, elle ne garantira jamais une sécurité absolue. Cela dit, il n’est pas toujours nécessaire d’avoir l’assurance absolue que la défense sera parfaitement étanche. Un adversaire disposant d’un petit nombre de missiles osera-t-il prendre le risque d’être anéanti s’il lance contre les États-Unis une attaque qui n’atteindra peut-être même pas son objectif ? Même une défense imparfaite peut suffire à l’intimider. C’est encore plus vrai si l’objectif est de disposer d’une arme politique : pendant la guerre du Golfe, aucun des Patriot dont on a pu suivre la trajectoire n’a touché de Scud irakiens
[2] ; pourtant, les Patriot ont atteint leur objectif politique, et Israël n’est pas entré en guerre contre Saddam Hussein. Le raisonnement se confirme encore si l’objectif est de rassurer l’opinion publique. Ceux qui ont réussi à persuader l’opinion américaine que les États-Unis risquent d’être détruits par des missiles nord-coréens peuvent penser qu’ils parviendront à la convaincre qu’une défense antimissile, même si elle n’est pas très efficace, est capable de la protéger d’un danger inexistant ou démesurément exagéré.
La défense antimissile de théâtre pose moins de problèmes politiques. Contrairement à une défense qui couvrirait l’ensemble du territoire américain, ce type de protection ne remet pas en cause les capacités de riposte des Russes. Quant aux Européens, peu convaincus de la nécessité de protéger le territoire des États-Unis, ils y sont aussi beaucoup plus favorables.
Aux États-Unis, chacune des trois armes a développé, ou met au point, son propre système de défense. Il existe par conséquent trois projets différents, dont chacun est adapté à la destruction d’une certaine catégorie de missiles. L’étude de ces différents types d’intercepteurs est aujourd’hui particulièrement intéressante, depuis que l’administration Bush semble vouloir, au moins dans une première étape, envisager une combinaison de plusieurs catégories de défenses de théâtre. L’attention de l’auteur se porte surtout sur le risque que certaines formes de défense puissent, si elles sont déployées en grand nombre, mettre en cause les capacités stratégiques de la Russie, et par conséquent provoquer des tensions semblables à celles qui ont suivi l’annonce de la National Missile Defense (NMD).
Wilkening analyse aussi très soigneusement la manière dont une défense de théâtre peut se transformer en une défense nationale pour protéger Taiwan contre les menaces chinoises, et même le territoire des États-Unis contre un petit nombre de missiles intercontinentaux chinois. Pour chaque cas, il étudie combien d’intercepteurs et de quel type seraient nécessaires. Si la neutralisation de l’arsenal russe exige des moyens impressionnants, sans commune mesure avec les systèmes actuellement envisagés, un petit nombre d’intercepteurs détruisant les missiles à haute altitude peut suffire à protéger les États-Unis d’une force chinoise en pleine expansion.
Cette analyse des différentes défenses de théâtre est particulièrement importante. Dans les années à venir, en effet, il n’est pas impossible que l’administration américaine poursuive un projet de défense de l’ensemble du territoire des États-Unis ayant quelque parenté avec la NMD prévue par Clinton. Mais ce sont surtout les défenses de théâtre qui peuvent modifier les données stratégiques. Un système protégeant le Japon, la Corée, Taiwan, voire les États-Unis, contre l’arsenal grandissant de la Chine aura sans doute beaucoup plus d’importance que les querelles sur les répercussions qu’une défense destinée à bloquer la Corée du Nord ou l’Iran peut avoir sur les capacités de représailles de la Russie.
L’OPéRABILITé DES INTERCEPTEURS AéROPORTéS
Le dernier chapitre de l’étude est consacré aux intercepteurs qui détruisent le missile non pas dans la dernière étape de sa trajectoire, mais dans la phase de propulsion, à un moment où la fusée porteuse, encore pourvue de son premier étage, est beaucoup plus facile à distinguer, où la chaleur dégagée par la combustion du carburant la rend aisément identifiable, où les têtes multiples éventuelles ne se sont pas encore séparées du corps principal et où il n’est pas nécessaire de faire la distinction entre des leurres, s’il en existe, et le missile.
La principale difficulté à surmonter pour ce type de défense, est la vitesse avec laquelle il faut intervenir, et donc la distance. Pour des missiles de théâtre, la durée de la propulsion est en général de 70 à 150 secondes. Pour des missiles intercontinentaux à combustible liquide, elle se situe entre 250 et 300 secondes, et pour ceux qui utilisent un carburant solide, elle est de l’ordre de 200 secondes. En outre, le temps nécessaire pour détecter le lancement et identifier le missile comme une menace est de 20 à 45 secondes. Et surtout, pour des missiles intercontinentaux basés assez loin à l’intérieur du pays, la phase de propulsion peut se dérouler entièrement au-dessus du territoire national.
Il existe plusieurs versions, aéroportées ou navales, d’interception en phase de propulsion. Chacune a ses partisans, mais en réalité chacune est plus ou moins bien adaptée, selon la nature des missiles à détruire, la taille du pays assaillant ou selon qu’il s’agit de missiles intercontinentaux à terre ou à bord de sous-marins (ceux-là sont pratiquement à l’abri des intercepteurs aéroportés). Pour pouvoir toucher leurs cibles, les défenses doivent être situées à proximité des bases de lancement des missiles, et prêtes à intervenir immédiatement. Pour les défenses aéroportées qui peuvent être installées à bord d’avions ou de drones, cela implique qu’en cas d’alerte, un nombre suffisant d’avions doivent être en vol vingt-quatre heures par jour, et susceptibles de pénétrer immédiatement dans l’espace aérien de l’assaillant. L’efficacité dépend donc ici de l’existence de défenses anti-aériennes dans le pays assaillant, de la nature de ces défenses et de la possibilité de les neutraliser préventivement.
Pour les navires, en revanche, la difficulté consiste à trouver des voies d’eau accessibles qui les mettent à assez courte distance de leurs cibles. Les capacités de réaction varient par conséquent de manière importante selon le pays qu’il s’agit de neutraliser. Le nombre de paramètres à prendre en considération est alors significatif pour déterminer le nombre d’intercepteurs nécessaire à la neutralisation d’une menace donnée. Il faut en particulier tenir compte du nombre maximal de missiles pouvant être lancés dans le périmètre couvert par une plate-forme d’intercepteurs, pendant le temps nécessaire pour remplacer les avions ou les drones qui ont déjà lancé tous leurs intercepteurs.
Wilkening consacre aussi quelques développements aux lasers aéroportés – l’arme préférée de l’armée de l’air américaine – qui devraient être opérationnels entre 2007 et 2014. Il s’agirait d’un laser de 3 MW, emporté par un Bœing 747-400F, dont la portée se situerait entre 320 et 470 km selon le type de missile visé. Le laser devrait détruire systématiquement son objectif si le missile est à sa portée ; la capacité de destruction étant nulle au-delà de cette distance. Plusieurs problèmes techniques restent cependant à résoudre. En outre, un seul appareil devrait pouvoir couvrir la totalité du territoire nord-coréen (mais il en faudrait d’autres si le pays est capable de lancer plusieurs missiles simultanément), et deux avions suffiraient à neutraliser l’Irak. Mais pour un pays plus étendu comme l’Iran, l’avion ne pourrait détruire ses cibles s’il était stationné en dehors de l’espace aérien national. Or, pénétrer dans cet espace comporterait des risques autrement importants. Il faut ajouter que l’efficacité des lasers peut être réduite par des contre-mesures relativement simples.
Les défenses aéroportées en phase de propulsion pourraient certainement intercepter un missile intercontinental russe. Mais pour menacer les capacités de représailles de la Russie, les États-Unis devraient maintenir en vol en permanence un nombre d’appareils d’autant plus impressionnant que les sous-marins russes sont dispersés en pleine mer, et non concentrés dans la région de Mourmansk. Ce qui signifie, en pratique, que cette forme de défense antimissile ne constitue pas une menace pour la Russie. Elle ne devrait pas non plus mettre en cause les futures capacités intercontinentales chinoises. Pour se trouver à une distance convenable des sites de missiles, les avions américains devraient, en effet, pénétrer très loin au.dessus du territoire chinois, s’exposant ainsi aux tirs d’une défense anti-aérienne. Au contraire, la défense antimissile aéroportée serait une menace très sérieuse pour les missiles de théâtre ou intercontinentaux qui pourraient être utilisés contre Taiwan.
Dans les temps à venir, les débats techniques risquent de l’emporter sur les discussions politiques. Et la question du type de défense adopté par les États-Unis pourrait bien être confisquée par les experts, abrités derrière des acronymes incompréhensibles et des querelles techniques auxquelles le profane reste étranger. Dans ces conditions, il risque d’être difficile de comprendre quels types de missiles peuvent être neutralisés par le système qui sera choisi, ou de savoir si la solution retenue est compatible avec les traités en vigueur.
Or, en une centaine de pages, le petit ouvrage de Wilkening traduit tous ces acronymes en un langage accessible au grand public, il explicite la signification de chaque terme, montre sa place dans l’ensemble d’un système antimissile, précise ses principales caractéristiques techniques, ses avantages, ses limites, les possibilités de contre-mesures, et indique son coût. Il se termine par un tableau décrivant les capacités balistiques des différents pays et les programmes en cours, ainsi qu’une brève description des forces stratégiques des États dotés de l’arme nucléaire. Il restera longtemps un manuel de la défense antimissile indispensable à tous ceux qui, sans être des spécialistes, voudront comprendre l’évolution d’un dossier qui n’est pas près de quitter le devant de la scène.
AUTRES LECTURES SUR LA DéFENSE ANTIMISSILE
Il est paru récemment un nombre important d’articles et d’ouvrages sur la défense antimissile, traitant pour les uns de certains problèmes techniques, pour les autres uniquement des aspects politiques, voire polémiques, du sujet. Il ne peut donc être question de dresser ici une bibliographie exhaustive. La liste des titres retenus constitue un simple échantillon, très arbitraire, de publications couvrant la plupart des questions soulevées par ce sujet.
Lisbeth Gronlund, George L. Lewis, and David C. Wright, « The continuing Debate on National Missile Defense », Physics Today, décembre 2000.
Gordon R. Mitchell, « US National Missile Defense : Technical Challenges, Political Pitfalls, and Disarmament Opportunities », ISIS Briefing Paper, no 23, mai 2000.
Aris Roubos et Michel Wautelet, National Missile Defense, le retour de la guerre des Étoiles et les enjeux stratégiques, Rapport du GRIP 2000/4.
Pierre Lellouche, Guy-Michel Chauveau et Aloyse Warhouver, La France et les bombes. Les défis de la prolifération des armes de destruction massive, Les documents d’information de l’Assemblée nationale, no 2788, 2000.
Paul Quilès, Défense antimissile : de la mythologie aux réalités, Les documents d’information de l’Assemblée nationale, no 2961, 2001.
[1]
Dean A. Wilkening est actuellement directeur du programme scientifique au Centre de sécurité et de coopération internationale de l’Université de Stanford en Californie.
[2]
L’explication la plus plausible de cet échec est que les Patriot sont conçus pour détruire des missiles ayant une trajectoire régulière. Or les Scud irakiens étaient des engins rudimentaires, montés à la hâte par des techniciens peu expérimentés. Mal équilibrés, ils ont décrit une trajectoire en vrille que les Patriot ont été incapables de suivre.