2001
Revue internationale et stratégique
En librairie
Comptes rendus
La population des pays en développement, Sous la direction de Yves Charbit
C’est avec intérêt, et reconnaissance pour ses auteurs, que le lecteur féru de démographie consultera cet ouvrage – malgré un format qui, de prime abord, peut paraître modeste – faisant remarquablement le point sur une question sans nul doute incontournable. Aujourd’hui, 80 % de la population mondiale vit dans les pays en développement (PED) et, à l’orée de 2050, neuf humains sur dix y résideront (p. 157). Dans les cinquante prochaines années, 96 % de la croissance démographique planétaire sera concentrée sur cette aire géographique.
Conséquemment, l’analyse de l’évolution numérique des populations d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine dépasse le simple cadre d’une problématique démographique pour renvoyer à la géopolitique et, partant, à la géographie. Certes, Yves Charbit et les chercheurs réunis sous ses auspices en restent à la seule étude démographique – ce que l’on ne peut que regretter. Nonobstant, en filigrane, les perspectives de recherche peuvent être raisonnablement élargies. À cette aune, les prévisions de croissance du peuplement de certains États ne laissent pas d’interpeller le géopolitologue. Il n’est que de constater que, parmi les 18 pays dont la population dépassera les 100 millions d’habitants, l’on compte des zones géographiques au destin troublé, ainsi l’Inde, la Chine, le Pakistan, l’Indonésie, le Nigeria, le Bangladesh, l’Éthiopie, la RDC, l’Iran... Et le géographe ruraliste ne manquera pas de souligner que les perspectives de croissance de la population mondiale – même si elles ont été revues à la baisse depuis les années 80 – posent la question cruciale de la sécurité alimentaire cependant que, en 2000, 830 millions d’individus pâtissent toujours de malnutrition.
De fait, si l’on peut légitimement manifester un certain désappointement en constatant que le présent livre en reste à la seule perspective démographique et occulte les problèmes inhérents au croît de population – au lecteur sagace de se livrer à cette mise en relation ! –, l’on reconnaîtra à l’évidence toutes ses qualités. De prime abord, les auteurs se sont attachés à ne pas dérouter le néophyte grâce à de judicieuses définitions placées en aparté du texte principal. En outre, forces tableaux statistiques et quelques cartes bien choisies assurent la lisibilité du propos et augmentent son impact. Ce souci didactique, fort louable en lui-même, ne s’oppose pas pour autant à la prétention de toucher un public averti, davantage préoccupé de précision. L’ouvrage réussit donc la gageure de satisfaire et la curiosité du béotien et de répondre au souci du détail du spécialiste.
À cette aune, le Pr Yves Charbit place résolument son étude sous le sceau de l’idiographie, attitude à laquelle on ne peut que souscrire. Et de reconnaître qu’ « il n’est plus possible de parler du Tiers Monde comme d’un ensemble homogène de pays présentant les mêmes caractéristiques démographiques » (p. 9). Plutôt que d’en rester à des explications globalisantes ou par trop simplistes pour être fondées, il choisit donc de « souligner la diversité des situations dans les pays en développement ». Une telle méthode explique la structure récurrente, un tantinet répétitive, d’un ouvrage qui passe successivement en revue les situations les plus caractéristiques des pays en développement – et ce en fonction de l’angle d’étude choisi.
Au passage, le Pr Charbit en profite pour tordre le cou à certaines idées reçues, a priori et prétendument scientifiques. Il en va de la sorte de la transition démographique. Ce paradigme universel, pour opérant qu’il soit, n’en doit pas moins être nuancé et jauger à l’étalon des faits. Yves Charbit l’affirme lui-même : « On ne peut plus parler de modèle unique et universel de la transition, calqué sur l’expérience occidentale, car il existe plusieurs formes de transition » (p. 10). Les explications simplistes ne résistent pas à l’analyse des faits. Par définition, les « facteurs sont complexes [et] enchevêtrés » (p. 18). Les relations de cause à effet par trop mécanistes sont repoussées, tel le déterminisme de l’insularité. Constatant que la transition avait commencé dès 1960 dans de petits territoires (généralement des îles), d’aucuns avaient avancé l’idée selon laquelle l’insularité favorisait la diffusion d’attitudes nouvelles à l’égard de la fécondité. En réalité, il n’en est rien. Pareillement, il n’y a guère de corrélation stricte entre le développement social, économique et culturel et une baisse patente du solde naturel. L’un peut favoriser l’autre sans être, pour autant, une condition sine qua non. Des États ont démontré une aptitude au développement économique tout en faisant montre d’une forte vigueur démographique. A contrario, certains pays ont vu leur population adopter des comportements malthusiens alors que la situation socio-économique restait marquée du sceau de l’indigence. Ce « malthusianisme de la pauvreté » (terme forgé par Maria Cosio, p. 142) a notamment caractérisé le Nordeste brésilien où la diminution de la fécondité a été aussi abrupte que dans le Sudeste pourtant bien mieux loti sur le plan économique. Pour Yves Charbit, trois impératifs conditionnent la baisse de la fécondité : il est nécessaire que « la réduction du nombre d’enfants soit perçue comme avantageuse, que la fécondité soit l’objet d’un calcul conscient, que la contraception soit disponible ».
Catherine Scornet analyse (p. 131-149) les politiques démographiques. Elle souligne que l’Inde fut la première instigatrice en 1951-1952 de mesures visant à restreindre le croît d’une population qui avoisinera 1,55 milliard d’habitants en 2050. Faisant la part des choses entre politiques incitatrices et coercitives, elle souligne l’évolution culturelle des pays en développement en matière de maîtrise de la fécondité de leur population. Alors qu’en 1974, à la conférence de Budapest, les PED faisaient assaut de thèses populationnistes, arguant que le développement constituait « la plus efficace des pilules », les conférences de Mexico (1984) et du Caire (1994) ont montré un revirement total des positions en la matière. Un trop fort accroissement de la population est jugé incompatible avec la promotion du développement économique – tant il est vrai que la Banque mondiale a prouvé qu’au-delà d’un accroissement annuel de 2 % la population d’un pays en développement constituait un fardeau. En outre, les conceptions idéologiques selon lesquelles une population vigoureuse et nombreuse était garante de la puissance de l’État – en certaines zones d’Amérique latine, « toute intervention directe en matière de planification familiale [était] considérée comme un instrument de l’impérialisme nord-américain » (p. 139) – ont été peu ou prou dépassées pour céder la place à « une approche globale et intégrée des questions de population et de développement... La population, la pauvreté, les modes de production et de consommation et d’autres menaces pesant sur l’environnement sont des questions si étroitement imbriquées qu’aucune d’entre elles ne peut être examinée isolément ».
L’on n’aura garde, pour conclure, d’omettre d’insister sur un des grands mérites de ce dense livre : cette capacité à bousculer nos connaissances et à nous inviter à constamment nuancer notre propos en matière de démographie. Au chapitre des regrets, le géographe rangera un lapsus révélateur qui n’est en rien fortuit – attendu qu’il se répète p. 151 et p. 153. Rappelons en effet qu’une étude réalisée sur un village ou une région (par rapport à un État ou un continent) n’est pas menée à « petite échelle » mais bien à grande échelle.
Stéphane DUBOIS
Paris, La Documentation française, 2000, 175 p.
Pourquoi les crises reviennent toujours, Paul Krugman (traduit de l’américain par Joëlle Cicchini)
« Liquider le travail, liquider les stocks, liquider les fermiers, liquider les biens immobiliers... Éliminer la pourriture du système. » Cette phrase d’Andrew Mellon qui, en son temps, avait justifié l’inaction de l’administration Hoover à tenter de résorber la crise des années 30, semble totalement surréaliste aujourd’hui, tant nous croyons en la volonté et en la capacité de nos dirigeants à empêcher les conséquences les plus catastrophiques des crises économiques.
Paul Krugman dans son livre, Pourquoi les crises reviennent toujours, démontre que justement cette capacité de sauvegarde n’est peut-être pas établie, et que les outils macro-économiques modernes ne sont peut-être pas efficaces. En prenant comme objet d’analyse la crise économique de la fin des années 90 et comme modèle théorique récurrent une coopérative de baby-sitting, Paul Krugman décrit et décrypte les différentes étapes de la dernière crise économique de 1998.
Par cet essai, il tente de décortiquer les spécificités de chacune des économies et des processus mis en œuvre pour permettre la croissance économique. Paul Krugman montre de manière claire à quel point ces économies sont vulnérables, et comment, après une succession d’événements presque anodins, elles ont basculé dans la crise. Cette vulnérabilité est malheureusement accentuée par la dépendance intellectuelle que les dirigeants de ces pays entretiennent avec les États-Unis et les institutions économiques internationales. Cette dépendance aboutit à l’application sans nuance de remèdes qui ne sont pourtant pas forcément adaptés.
Pédagogique, l’utilisation du modèle de la coopérative permet de rendre facile d’accès les conséquences des décisions concernant l’inflation, la récession, le retrait des capitaux... Et d’envisager des portes de sortie.
Krugman démonte l’idée reçue selon laquelle tout ce qui arrive à ces pays n’est qu’un juste retour de balancier, une sanction divine pour tous les péchés commis.
Ce thème est le credo de Krugman : l’économie internationale n’est pas homogène. Le seul objectif de tout État doit être de réussir à maintenir la demande à un niveau satisfaisant pour utiliser de façon optimale les capacités de l’économie. La question du respect des lois du libéralisme n’est que secondaire puisqu’en cas de crise grave, elles se révèlent souvent inefficaces.
Olivier LE PHUEZ
Paris, Éditions du Seuil, 2000, 213 p.
Entre l’horreur et l’espoir 1990-1999. Chroniques de la nouvelle guerre d’Algérie, Saïd Zahraoui
Alors que l’Algérie vit, à nouveau, des heures parmi les plus troubles de son histoire, cet ouvrage de Saïd Zahraoui nous offre une vision partisane – chose que l’auteur revendique – de cette guerre sans nom, où l’on sait de qui le sang a été versé, sans toujours savoir qui l’a versé. Il semble évident que pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans les rues et les ruelles de l’Algérie, il faut avoir en tête les événements qui ont secoué ce pays durant les dix dernières années. Dix années de massacres, de questions et d’horreurs qui marqueront à jamais des générations entières.
Saïd Zahraoui offre sa vision des choses. Ancien journaliste, il a vu dans le détail les faits se dérouler, les rouages de l’actuel pouvoir se mettre en place ; alors, il raconte... De la montée en puissance des islamistes radicaux à l’entrée en lice de l’armée et de ses élites en passant par la confiscation du pouvoir. Mais aussi les massacres ciblés puis généralisés qui vont s’en suivre. Tout cela semble logique avec la possibilité d’avoir sur l’Algérie une vision rétrospective et historique.
Tous les faits sont décrits et analysés, notamment l’assassinat de Mohamed Boudiaf, fait ponctuel, mais aussi des processus de plus longue haleine, tels les massacres de populations civiles. Toutefois, la vision de l’auteur se voulant explicative, son approche tend à présenter l’ensemble des événements au travers d’un prisme unique. Peut-être, au vu de la complexité de la situation, aurait-il mieux valu, pour une meilleure compréhension historique, ne pas charger le récit de commentaires passionnés. Mais le peut-on vraiment lorsque l’on parle de l’Algérie de ces dix dernières années ?
En tous les cas, la situation actuelle et son extrême tension réclament, de la part de ceux qui veulent se tenir informé, une bonne connaissance des tenants et des aboutissants de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Cet ouvrage permet une bonne vision d’ensemble de la conjoncture algérienne de la dernière décennie et une meilleure appréhension des événements actuels. N’est-ce pas pour des raisons pécuniaires qu’une partie de l’élite militaire actuelle laisse la situation se dégrader d’elle-même ? Et cette même élite n’a-t-elle pas su profiter du désarroi de l’Algérie des années 90 pour faire fructifier ses intérêts liés à la manne pétrolière du pays ?
Samir MEDJANA
Paris, Robert Laffont, 2000, 291 p.
La République européenne, Michel Foucher
L’histoire politique du continent européen a constamment été présentée comme répondant à une dialectique de l’unité et de la diversité (Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1993). Cette dualité, ou plutôt ce processus dual, renvoie à des conceptions distinctes et à des modes interprétatifs particuliers du mouvement d’unification européenne. Suivant en cela certains des éléments d’analyse proposés par Michel Foucher, il nous semble possible de mettre en avant deux approches – mais ce ne sont pas les seules – autour desquelles ont pu s’organiser les débats scientifiques relatifs à l’interprétation de l’Europe depuis cinquante ans.
Ainsi, selon que l’on s’attache à suivre les postulats développés dès 1948 par Denis de Rougemont, selon lesquels « l’Europe unie [ne serait pas] un expédient moderne, économique ou politique, mais un idéal qu’approuve depuis mille ans tous ses meilleurs esprits » (Vingt-huit siècles d’Europe, Paris, Payot, 1961). C’est-à-dire, si l’on fait sienne l’idée que l’unité européenne aurait déjà existé par le passé et qu’il s’agirait, par le biais de l’actuel processus d’intégration européenne, de la recouvrer. Ou bien alors, selon que l’on adopte, comme Michel Foucher – mais également à l’instar de Jean-Baptiste Duroselle pour l’approche classique (L’idée d’Europe dans l’histoire, Paris, Denoël, 1965), ou sous l’influence d’Eric J. Hobsbawm pour une approche sociohistorique moins conventionnelle (The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983) –, une démarche qui présuppose que « la réflexion sur l’Europe n’est pas la quête d’un paradis perdu, pas plus que l’Europe, comme communauté organisée, n’est historiquement inévitable » (p. 34) ; on réalisera que l’approche positiviste actuellement à l’œuvre concernant l’interprétation de la « petite Europe » est d’une utilité relative et ne rend que partiellement compte de la diversité et de la force structurante des représentations que véhicule l’Europe.
Cette unité originelle postulée correspondrait, pour les tenants de cette analyse, à un socle politique, culturel et religieux commun constitutif d’une identité européenne propre, dissimulée derrière les formes modernes d’appartenance identitaire – appartenance na- tionale notamment, l’État-nation étant entendu comme groupe social et politique constitué –, et qu’il importerait de faire ressurgir. Selon cette approche, il s’agirait « d’exhumer dans le passé une réalité transcendante aux États-nations, pour démontrer une fois encore que ceux-ci ont eu raison d’une unité originelle » (p. 34), la référence au concept d’ « Europe » agissant alors comme principe fédérateur. Le déterminisme historique que sous-tend une telle approche de l’unification européenne ne doit pas manquer d’inquiéter puisqu’à la fois il impose, dans le débat scientifique, une représentation géopolitique – celle de l’Europe – comme réalité à visée politique, voire civilisationnelle ; et dans le même temps, il fait fi de la volonté des peuples européens, qui semble ramenée à une variable décisionnelle inconséquente.
Et pourtant, à contre-courant de l’analyse précédemment évoquée, comprendre l’Europe, n’est-ce-pas, au contraire, accepter a priori « la dialectique des convergences et des divergences, pour en faire bon usage et admettre que si l’Europe ne relève pas de la téléologie, elle peut s’entendre comme un processus » (p. 48) ? Ici, le processus d’unification aurait comme point de départ la diversité des entités politiques composant l’Europe, les États-nations en l’occurrence, et non plus une communauté prénationale imaginée potentiellement en « re-devenir » !
Conformément à la densité des outils analytiques et méthodologiques convoqués dans cet ouvrage – qui, en l’espèce, semble justifier la présentation réalisée par certains au sujet de la géographie comme « discipline de la synthèse » –, et eu égard à la position historiquement distanciée adoptée par l’au- teur, nous constatons ainsi qu’il est possible d’aborder l’Europe autrement qu’à travers les interrogations classiques développées sur l’Europe communautaire « telle qu’elle va » et de proposer une grille d’analyse pluridisciplinaire s’attachant davantage à réfléchir aux soubassements intellectuels qui fondent la manière dont cette Europe est représentée.
À ce titre, d’ailleurs, si le déterminisme méthodologique n’est pas l’outil interprétatif le plus adéquat pour interroger l’Europe, le conservatisme idéologique ne semble pas, non plus, devoir être le modèle analytique le plus adapté. En effet, l’État-nation tel que nous le connaissons, en tant que construit social, n’a peut-être pas vocation à perdurer éternellement ? Néanmoins, il importe, sur un plan scientifique, de ne pas le nier et de le reconnaître comme réalité politique objective et structurante. Ainsi, interpréter l’Europe comme construction politique, et pas seulement comme outil fonctionnel, oblige à penser l’Europe en référence au temps long pour tenter d’en déceler les permanences et les lignes de force, autant que les mutations et les lignes de fracture. Dans cette optique, la géopolitique, à laquelle l’auteur fait référence, peut s’avérer être un outil d’étude mobilisable, à condition de ne pas sombrer dans les travers de ceux qui, au milieu du XXe siècle, ont utilisé ce qu’il considérait alors comme une discipline, pour légitimer des politiques de puissance dans ce qu’elles pouvaient avoir de plus criminelles. Que l’on se réfère, par exemple, aux écrits de Karl Haushofer et à la justification de la notion d’espace vitale par les nazis, terminologie déjà plus ou moins présente, par ailleurs, dans la rhétorique allemande du XIXe siècle avec, notamment, l’idée du sonderweg. La géopolitique, entendue comme méthode d’analyse à visée cognitive, dont l’objet pourrait s’apparenter à une tentative de compréhension des déterminants fondant l’organisation et la mise en œuvre d’une politique sur un espace donné, aurait ainsi vocation à être le miroir des permanences et des mutations diplomatiques, stratégiques et culturelles d’une société. En ce sens, elle romprait, comme mode d’interprétation des questions européennes, avec des analyses s’apparentant davantage à des visions politiques en action qui se seraient octroyées le monopole de l’expression légitime de la modernité européenne.
Envisager la construction européenne sous cette angle serait une manière de repenser « l’Europe comme Res Publica c’est-à-dire comme “bien commun” » (p. 14), mais également comme projet politique original synonyme, pour les sociétés européennes, d’un champ des possibles sans cesse renouvelé.
Robert CHAOUAD
Paris, Belin, coll. « Frontières », 2000, 154 p.
Une idée fausse est un fait vrai. Les stéréotypes nationaux en Europe, Sous la direction de Jean-Noël Jeanneney
Les stéréotypes nationaux sont l’expression même des représentations que les pays nourrissent les uns envers les autres. Alors que l’Europe se construit progressivement sur les terrains économique, juridique et politique, l’unité culturelle de l’Europe est en question : l’identité européenne est en quête d’elle-même. Étudier les stéréotypes nationaux paraît être un bon moyen de reconnaître les singularités nationales, pour ensuite se pencher sur l’unité européenne.
Cet ouvrage, publié sous la direction de Jean-Noël Jeanneney, est le résultat d’un colloque organisé par l’association Europartenaires, qui a rassemblé des intervenants de tous horizons : universitaires, diplomates et représentants du monde des affaires. Chacun y développe une vision personnelle des stéréotypes nationaux qui ont cours dans les pays européens, s’attardant sur leurs aspects multiples, tant positifs que négatifs. L’ambition de ce livre n’est d’ailleurs pas de condamner les stéréotypes ou de s’y résigner, mais bien « d’apporter quelques lumières sur le phénomène et quelques suggestions pour en désamorcer les périls et en détourner les perversions ».
Le concept de stéréotype est d’abord défini avec une grande précision, puis exploré sous tous les angles, ce qui constitue un préalable à une réflexion plus large sur la manière dont les stéréotypes peuvent être à la source de l’identité européenne. Les dirigeants politiques sont invités à ne pas négliger, dans la construction de l’identité européenne, les perceptions croisées qui existent au sein des populations dans les différents pays européens. En effet, les stéréotypes et leurs images simplistes opèrent comme de puissants révélateurs des ignorances mutuelles. Les intervenants en appellent donc à un développement des échanges culturels entre les pays de l’Union : la chaîne Arte, fruit de la collaboration des télévisions allemande et française, est un bel exemple de réussite culturelle, même si elle souffre depuis ses origines d’un manque d’audience qui apparaît, à bien des égards, comme dû à la structure même de ses programmes.
L’ouvrage s’attache donc moins à juger de la pertinence des stéréotypes nationaux, qu’à en comprendre la nature profonde : il s’agit de les mettre à profit plutôt que de chercher immédiatement à les gommer. Reste à créer des stéréotypes européens, signe d’une réelle identité.
Paris, Éditions Odile Jacob, 2000, 229 p.
Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914, Thomas Lindemann
De nombreux ouvrages ont été publiés sur les origines de la Première Guerre mondiale. La plupart mettent en relief les causes relatives aux mouvements de nationalités perceptibles dans les États de l’Alliance, d’autres s’intéressent de façon plus précise à la montée des nationalismes en Europe. C’est ce second aspect que Thomas Lindemann aborde ici, en prenant comme exemple l’Allemagne, et en s’efforçant de montrer dans quelle mesure les doctrines issues des pensées darwinienne et malthusienne ont joué un rôle important dans la marche vers la guerre.
En développant les thèses du nationalisme völkish (ethno-culturel), des penseurs tels Hasse, Class ou Bernhardi (dont les travaux sont ici analysés de façon thématique et méticuleuse) se sont impliqués dans la définition d’une différence entre la nation allemande et les autres peuples européens ; différence à la fois culturelle, et donc basée sur des considérations historiques, mais également ethniques, faisant ainsi appel aux théories de Darwin. Cette recherche de l’altérité conduit inexorablement à la comparaison, et sur ce point les penseurs allemands n’ont pas manqué de glorifier le germanisme, tandis que la France ou la Russie (et par extension le monde slave) n’étaient que des peuples décadents et voués à la disparition. Cette mystification de la nation allemande a eu des effets directs sur le déclenchement de la Première Guerre mondiale. En effet, la guerre préventive était conseillée, dans la mesure où elle permettait à l’Allemagne de se débarrasser au plus vite de ses voisins hostiles. En écrasant une France revancharde une fois pour toutes, et en annexant la Hollande et la Belgique, le Reich pensait assurer sa sécurité à l’ouest. Sur le front oriental, la question était toute autre. La menace russe et l’assimilation des peuples slaves, vouant une haine viscérale à l’Allemand, risquaient à terme de mettre en péril la survie du monde germanique, et une guerre préventive à caractère malthusien permettait d’éviter le pire. Enfin, reste le cas de l’Autriche-Hongrie, nation multi-ethnique et anachronique, vouée à disparaître (le seul point sur lequel les penseurs völkish ont fait preuve de clairvoyance), et se fondre dans la construction d’une Mitteleuropa.
Le cas allemand est certainement le plus significatif, mais il convient de noter (et Thomas Lindemann ne l’a pas oublié) que des théories fondées sur la crainte de l’autre, et donc sur la nécessité de l’écraser, ont été véhiculées dans toutes les puissances européennes. Cependant, les Allemands y ont ajouté le paramètre ethnique, poussant ainsi plus loin la différence, prélude à la formulation des thèses nazies. Pour preuve, les penseurs völkish ne considéraient pas les juifs allemands comme de vrais nationaux, et prônaient à leur égard la méfiance, et même parfois des solutions plus radicales, jetant ainsi les bases d’une extermination que certains suivront aveuglément.
Fort d’une documentation riche et d’une réflexion poussée, cet ouvrage est un travail dont la portée dépasse nettement le cadre de la Première Guerre mondiale, annonçant la période la plus sombre du XXe siècle, et posant la question, toujours d’actualité, des nationalismes aux fondements ethniques injustifiés et absurdes.
Barthélémy COURMONT
Paris, Economica, 2001, 363 p.
DROIT ET RELATIONS INTERNATIONALES
Droit, légitimation et politique extérieure : l’Europe et la guerre du Kosovo, Sous la direction de Olivier Carten et Barbara Delcourt
L’intervention militaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) contre la République fédérale de Yougoslavie (RFY), du 24 mars au 12 juin 1999, a soulevé de nombreuses questions quant à sa légitimité, sa légalité, son efficacité, voire son bien-fondé. L’intensité des débats au moment même où se déroulaient les frappes aériennes n’ont été que rarement l’occasion d’analyses « scientifiques », c’est-à-dire qui ne soient pas dictées avant tout par des considérations passionnelles ou idéologiques. Il faudra sans doute plusieurs années avant que certaines des interrogations suscitées par cette guerre ne puissent trouver de réponse. C’est le cas, par exemple, du débat sur l’utilité de cette intervention au regard de l’évolution de la stabilité et de la sécurité régionale. Deux ans après le conflit, la situation sur le terrain et la montée des violences en Macédoine soulèvent même de nouvelles questions. Sans pouvoir être définitivement tranchés, certains éléments du débat peuvent – ou doivent – néanmoins faire l’objet de premiers décryptages.
C’est à cette tâche délicate, et sur une question fondamentale, que l’ouvrage réalisé sous la direction de Olivier Corten et Barbara Delcourt tente de répondre. L’originalité de l’ouvrage réside avant tout dans son ambition : « [...] analyser la manière dont l’intervention militaire a été justifiée par les gouvernements qui en ont assumé la responsabilité » (p. 12). Ce livre reprend les actes d’un colloque organisé en décembre 1999 par le Centre de droit international et de sociologie appliquée au droit international de l’Université de Bruxelles. Il ne saurait donc présenter une thèse précise et complète sur le sujet qu’il aborde, mais bien, comme le précisent les auteurs, une tentative de décryptage. Les différentes contributions forment malgré tout un ensemble cohérent, et surtout éclairant, sur la difficulté de justifier une intervention militaire comme celle du Kosovo.
Les argumentaires déployés par les dirigeants européens pour justifier la guerre contre la RFY ont, en effet, difficilement masqué une certaine confusion. Les différentes contributions de l’ouvrage démontrent notamment comment l’utilisation conjointe du droit, de la morale et de la politique comme registres justificatifs de cette guerre, révèle une grande difficulté des leaders européens à légitimer leur action. Ce malaise semble particulièrement évident en ce qui concerne l’invocation du droit comme facteur légitimant l’action. Comme le démontrent par exemple Laurence Weerts (p. 85-121), François Dubuisson (p. 149-206) et Olivier Corten (p. 223-260), celle-ci ne disposait pas de base juridique valide, à moins de se livrer à une interprétation très extensive du droit qui ne peut être que subjective. Il en ressort, comme le note Jean Salmon, que « c’est la notion d’engrenage qui semble la mieux à même de rendre compte de la situation », l’intervention militaire étant l’aboutissement d’un processus de pressions politiques, économiques et diplomatiques qui a échoué.
En abordant de manière claire des questions telles que la légitimité et la subjectivité de l’intervention militaire des Européens, les auteurs touchent ici à un enjeu qui dépasse largement le strict cadre du cas étudié dans l’ouvrage. Au moment où l’Union européenne développe sa propre politique européenne de sécurité et de défense (PESD), devant lui permettre de mener certaines actions militaires de manière autonome, beaucoup d’interrogations subsistent en effet quant à l’usage qui sera fait de ces capacités européennes naissantes. Si elle veut devenir un acteur stratégique de premier plan, l’Union européenne ne pourra se passer d’une réflexion de fond sur ce thème. Elle devra en particulier veiller à inscrire son action dans le cadre multinational (de l’ONU ou de l’OSCE), seule source de « légalisation de la violence » à l’heure actuelle, et surtout faire en sorte que celle-ci corresponde à une stratégie précise et non au dernier maillon d’un engrenage incontrôlé. Elle devra, en outre, faire en sorte que le « nouvel ordre mondial » invoqué dès 1991 au sujet de la guerre du Golfe, ne corresponde plus à un principe subjectif de légitimation des interventions militaires des Occidentaux, mais bien à une réalité politique et stratégique marquant un renforcement de la sécurité et de la stabilité mondiale.
Bastien NIVET
Bruxelles, Éditions Bruylant, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2000, 311 p.
The Expert Negociator, Raymond Saner
Cet ouvrage s’inscrit dans la lignée des nombreuses publications sur la négociation. Il présente l’ensemble des étapes, attitudes, stratégies et concepts relatifs à la négociation, mais l’auteur, suisse, ancien consultant pour les Nations unies, négociateur international, enseignant en Europe, en Asie et aux États-Unis, propose un intéressant regard sur ces éléments, à la croisée des procédures de négociation et de la culture occidentale.
Les sujets traités sont la distinction entre la négociation distributive et coopérative, la stratégie et les tactiques, les différentes séquences d’une négociation. Le dernier tiers de l’ouvrage met l’accent sur le comportement, la conduite de négociation en équipe, la communication et, plus succinctement, sur la dimension culturelle.
Il se distingue à la fois des écrits théoriques et des manuels pratiques par plusieurs aspects. Dans un style clair, chaque chapitre développe le thème traité puis l’auteur en dégage les points théoriques à retenir.
Ce livre est divisé en deux parties. La première expose, à travers les plus récentes analyses, les thèmes et notions de la négociation qu’il est nécessaire de connaître. Le regard proposé est celui de la négociation coopérative, de la recherche de solutions créatives ; la négociation étant considérée dès l’introduction comme un processus dynamique capable de procurer, dans un échange plus ou moins long, des intérêts à chacune des parties. Cet ouvrage éclaire ainsi la négociation conçue comme un processus d’interaction, ce qui nous éloigne des analyses centrées sur la recherche de l’optimum, qu’il soit mathématique ou schématique, parfois plus difficile à transposer dans le quotidien du négociateur.
Lorsque le lecteur avance dans sa lecture, il découvre, sur les thèmes liés à la relation et au comportement, des outils d’analyses, par exemple sur le déroulement d’une négociation ou sur l’évaluation du stress ou d’une situation.
Les graphiques et schémas présentés, respectant le processus dynamique de la négociation posé dès le départ, permettent d’aborder ce que l’auteur appelle « la danse du négociateur » (c’est-à-dire les mouvements possibles en fonction des attitudes et des choix tactiques) ou la question des distorsions de perception de soi et de l’autre en cours de processus. Ces outils, assez rares, sont forts précieux, et le lecteur pourra les adapter à ses besoins dans le cadre d’une utilisation quotidienne en négociation d’affaires, institutionnelle ou internationale.
Raymond Saner offre bien, ainsi qu’il le définit, « un guide utile, facile à suivre sans sacrifier aux vérités scientifiques » ; c’est un ouvrage qui tente, au-delà des concepts, de cerner la culture de la stratégie, sachant l’importance que représentent l’expérience et l’interaction dans le travail d’un négociateur.
Olivier ARIFON
The Hague, Kluwer Law International, 2000.
Tarek Aziz, le diplomate de Saddam Hussein, Béatrice Bouvet, Patrick Deniaud
Tarek Aziz est certainement l’un des diplomates les plus marquants de ces quinze dernières années, et l’un des meilleurs diplomates arabe et proche-oriental. Ce petit homme aux lunettes épaisses, aux cheveux blancs et constamment flanqué d’un havane a souvent été décrit comme « l’éminence grise » de Saddam Hussein, son porte-parole attitré avant l’invasion du Koweït et la guerre de 1991, sa face diplomatiquement présentable par la suite. C’est lui qui sera en première ligne, médiatique et politique, pour défendre l’indéfendable aux yeux de beaucoup d’Occidentaux : la cause irakienne. C’est vers lui que les chancelleries occidentales se tournent lorsqu’elles ont un message à faire passer au dirigeant irakien désormais infréquentable. Un homme si précieux pour son régime et pour les États de l’ancienne coalition qui libéra le Koweït, et pourtant, un homme dont on connaît peu de chose.
Qui est-il ? D’où vient-il ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles Béatrice Bouvet et Patrick Deniaud veulent tenter d’apporter des réponses grâce à une série d’entretiens avec ce personnage énigmatique.
Loin de se vouloir une biographie, ces questions-réponses semblent d’abord faites pour enfin cerner Tarek Aziz. Première surprise – et de taille, pour celui qui ne connaît pas ou peu la région du Proche-Orient : Tarek Aziz est chrétien ; son véritable nom est Mihaïl Yohanna, ce qu’il dément pourtant lors des entretiens. Sa famille l’est du moins, de la minorité chaldéenne irakienne. Lui, étant homme d’État, se veut laïc, mais ses origines subsistent. Au côté d’un Saddam Hussein diabolisé et que l’on pourrait croire enclin à un islam radical pour mieux s’assurer les faveurs populaires arabes, c’est donc un Chaldéen qui défend avec toute sa hargne son pays, l’Irak. Toutefois, cet homme si habile avec les journalistes et les diplomates étrangers semble refuser de s’exposer, il parle de lui, de son enfance, mais en parle peu. Il est beaucoup plus prolixe en revanche lorsqu’il s’agit de son itinéraire politique, de ses premières rencontres avec le futur chef de l’État irakien ou encore de l’histoire si tourmentée du parti Baas (également créé par un arabe chrétien), à la recherche d’une impossible unité arabe.
Mais la partie la plus intéressante de ces entretiens concerne bien évidemment les événements les plus récents de l’histoire irakienne, de la défaite contre la coalition mondiale, avec l’appui de certains pays arabes, aux relations plus que tourmentées avec les organes de l’ONU sur place, l’UNSCOM notamment. Tarek Aziz fait également part d’une certaine vision du monde et de la place qu’y occupent aujourd’hui quelques États considérés comme « parias » et mis au ban des nations, tels la Yougoslavie. Il est à noter que la discussion n’est pas le seul élément de réflexion que les auteurs nous offrent. De façon très intelligente, au cœur même d’une discussion ou juste après une réponse prêtant à propos, des textes traitant des sujets abordés sont insérés. Ainsi, grâce à ce décalage créé dans le discours, et grâce aussi à la justesse des textes proposés (citations, articles de presse, voire entretien avec une tierce personne...), le lecteur est à même de tirer une véritable réflexion des propos de Tarek Aziz qui, bien souvent (et c’est légitime), reflètent plus la vision du régime que de l’homme lui-même.
Ainsi, grâce à une discussion agrémentée d’articles de presse et balisée de points de vue permettant une meilleure prise en compte du contexte historique, c’est la vision d’une région tourmentée à travers le regard d’une personne aussi incomprise que respectée. Mais une question subsiste à la fin de la lecture : pourquoi un homme si intelligent et si fin diplomate reste-t-il aux côtés d’un homme décrit comme un barbare sanguinaire ? Peut-être Tarek Aziz n’est-il pas si intelligent que cela, ou alors nous offre-t-on, depuis plus de dix ans, une vision erronée du leader qu’il sert ?
Samir MEDJANA
Paris, L’Harmattan, coll. « Des conflits et des hommes », 2000, 209 p.
La Dictature, Carl Schmitt
À occulter absolument, tel semble être, aujourd’hui encore, l’attitude qu’il conviendrait d’adopter vis-à-vis de l’œuvre et de l’homme. La compromission de Carl Schmitt avec le régime nazi de 1933 à 1936 a fortement discrédité, notamment en France, une pensée du droit et de la politique savamment construite sur la critique radicale du traité de Versailles, de la République de Weimar et de la Société des Nations. Après Théorie de la Constitution, La Dictature et Le Nomos de la terre offrent au lecteur français une belle occasion de connaître et de se confronter à une pensée, certes terriblement polémique, mais majeure de la philosophie juridique et politique du XXe siècle.
Théoricien de l’État (Staatsrechtler) et de la souveraineté, s’inscrivant dans le sillage de philosophes comme Jean Bodin et Thomas Hobbes mais idéologiquement plus proche des contre-révolutionnaires catholiques tels Donoso Cortès ou Joseph de Maistre, Carl Schmitt a sans relâche disputé la pensée libérale du droit, dont la République de Weimar formait une traduction quasi typique. L’ « État de droit » libéral est un concept principalement construit par la doctrine publiciste allemande de la seconde moitié du XIXe siècle, le positivisme juridique formant son cadre théorique, la limitation de la puissance de l’État sa finalité politique. La souveraineté se trouvait par là réduite à une simple question de compétence, et diluée dans un système de normes d’habilitation. Le droit devient technique, un instrument politiquement neutre et purement fonctionnel. L’encadrement juridique complet du pouvoir, ainsi conçu, impliquait d’un point de vue théorique une acception stricte du droit comme devoir-être, trouvant dans le normativisme de Hans Kelsen (Théorie pure du droit) sa forme épurée. L’État de droit libéral donnait une transcription spécifique à la vieille et belle idée de la pensée juridique : assurer « le règne de la loi » en toute circonstance, afin que nécessité ne fasse point droit, impliquant en cette acception la complétude du système juridique. Or, c’est précisément la croyance en une possible normation a priori de l’événement qui forme selon Carl Schmitt le point obscur, la faiblesse constitutive de ce « constitutionnalisme libéral ». Pour, notamment, démontrer cette aporie conceptuelle du libéralisme politique et juridique, conséquence de la radicale disjonction entre le Sein et le Sollen, Carl Schmitt a conféré à la situation d’exception un rôle théorique crucial. Comment l’État de droit libéral peut-il conséquemment répondre au surgissement d’une situation susceptible de mettre en cause son existence et son ordre de valeur propres ?
La Dictature, dont la première édition date de 1921, est un essai historique magistral d’élucidation proprement juridico-scientifique d’un concept clé de la théorie de l’État et de la Constitution, qui, bien souvent, n’évoque plus que le souvenir de la magistrature romaine ou, dans le langage courant, l’idée d’un pouvoir autoritaire exercé sans partage. Par essence institution destinée à faire face à une situation d’exception – insurrection, invasion étrangère, etc. –, la dictature, qui est principiellement une commission d’action, présente la particularité d’être exclusivement ordonnée par une finalité concrète à réaliser, à savoir, du point de vue du droit public, la préservation de l’existence d’un ordre juridico-politique donné, ou, au contraire, l’institution d’un nouvel ordre jugé seul véritable. L’étude de Carl Schmitt en dégage deux formes. La « dictature de commissaire » est une institution dont on trouve dans la République romaine le premier exemple historique, et se décline, dans la pratique des commissaires princiers des XVIe et XVIIe siècles, comme une technique d’établissement et de consolidation de l’absolutisme. Mais cette institution, qu’elle permette la sauvegarde de la Constitution ou le renforcement du pouvoir, est un organe constitué, c’est-à-dire juridiquement encadré par la Constitution elle-même. Sa forme spécifiquement moderne est la « dictature souveraine » dont le premier modèle est la dictature révolutionnaire française, et au XXe siècle la dictature du prolétariat. Sa fin n’est plus la sauvegarde, mais l’instauration d’une nouvelle Constitution, dont la doctrine française du pouvoir constituant du peuple du XVIIIe siècle a donné le soubassement théorique.
La dialectique interne propre au concept est que par la dictature « est précisément niée la norme dont la domination doit être assurée dans la réalité historico-politique. Il peut donc exister une opposition entre la domination de la norme à réaliser et la méthode de sa réalisation » (p. 18), ce qui signifie la possible élimination in concreto des limites, des obstacles juridiques à la réalisation de la norme du droit. L’aporie conceptuelle et concrète de l’État de droit libéral – dont l’article 48 de la Constitution de Weimar autorisant une « dictature présidentielle » forme un exemple type – est donc que celui-ci ne peut pas ne pas, en une telle occasion, nier son principe propre – suspendre la Constitution et les droits fondamentaux – et échapper à la question décisive : Qui décide de l’état d’exception ? Qui estime que les conditions de cette situation concrète sont réunies ? La situation d’exception dans l’État de droit libéral ne pouvant être juridiquement définie que formellement et non matériellement, l’habilitation normative donne à une « institution » un pouvoir « absolu » d’appréciation et d’action. À ce point crucial, paroxystique, le fait d’avoir éliminé de la compréhension du droit tout élément ontologique – l’élément spécifiquement décisionnel du droit – risque de lui devenir fatal. Car, celui qui décide de l’état d’exception, celui-là est Souverain (Théologie politique, Paris, Gallimard, 1988, p. 15). La restauration comme l’instauration de l’ordre, « comme décision pure et véritable, ne peut être déduite du contenu d’une norme préalable, ni d’un ordre préexistant » (Les trois types de la pensée juridique, Paris, PUF, 1995, p. 83). C’est la décision qui fonde la norme et l’ordre. « La décision souveraine est commencement absolu, et le commencement [...] n’est rien d’autre qu’une décision souveraine. Elle jaillit d’un néant normatif et d’un désordre concret » (ibid).
Alexis MICHEL
Paris, Éditions du Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2000, 336 p.
Le Nomos de la terre dans le droit des gens du Jus publicum Europaeum, Carl Schmitt
Au décisionnisme répond une pensée selon « l’ordre concret », une pensée institutionnelle dynamique du droit. Ce versant net dans la Théorie de la Constitution (notamment la théorie des garanties institutionnelles) est également à l’œuvre dans sa pensée internationale résolument réaliste, dont Le Nomos de la terre (paru en 1950) en constitue la somme. Le terme de nomos est employé par Carl Schmitt comme « première mensuration qui fonde toutes les mensurations ultérieures, pour la première prise de terres en tant que première partition et division de l’espace, pour la partition et la répartition originelles » (p. 70). Désignant un processus constituant, fondateur d’ordre et de localisation (Ordnung und Ortung), le concept de nomos permet à Schmitt de se démarquer critiquement du positivisme juridique. L’ordre juridique n’est pas qu’une simple compilation de règles ou de normes abstraites, il est d’abord localisé, ancré, et c’est cette dimension spatiale qui donne aux règles leurs significations concrètes. Le droit est « unité d’ordre et de localisation » (p. 47) et un ordre juridico-politique véritable est toujours « situé ». Procédant de la décomposition du droit des gens du Moyen Âge chrétien – de « l’ordre spatial de la Respublica Christiana » (p. 60) issu des prises de terres des Grandes Invasions –, le Jus publicum Europaeum était un ordre global concret « européo-centrique » fondé sur l’État territorial souverain, dont la conquête du Nouveau Monde par les puissances européennes aux XVe et XVIe siècles avait formé l’événement constitutif fondateur, et qui est devenu caduc au début du XXe siècle après un progressif effacement de la conscience de son nomos dans la doctrine juridique internationaliste et la pratique diplomatique. Son nomos propre tenait au rapport entre deux ordres, continental (terre ferme) et maritime (mer libre), qui déterminaient pour chacun leurs propres normes et concepts, et dont l’Angleterre en tant qu’empire maritime assurait l’équilibre. La dimension spatiale du droit des gens européen est à mettre en étroite relation avec ce qui constitue l’objet central de cette histoire du droit international public et des relations internationales : la signification proprement juridique du concept de guerre. La grande œuvre du Jus publicum Europaeum est d’être parvenue à réaliser la fonction première de tout droit international public, à en réaliser le sens véritable : non « d’abolir la guerre, mais de la restreindre et de la circonscrire, c’est-à-dire d’éviter la guerre d’anéantissement » (p. 239). Le droit des gens européen a substitué à « la guerre civile confessionnelle et internationale des XVIe et XVIIe siècles » fondée sur la justa causa « la guerre en forme », la « réduction de la guerre terrestre européenne à une guerre purement étatique » (p. 152). La guerre juste peut être comprise de deux manières distinctes, en un sens matériel ou formel. Selon l’acception matérielle, propre aux doctrines médiévales de la justa causa, la justice d’une guerre était évaluée en fonction de sa conformité avec le contenu de normes théologiques ou morales, impliquant une discrimination spécifiquement axiologique de l’ami et de l’ennemi politique. À la doctrine de la justa causa, le Jus publicum Europaeum a substitué une conception purement formelle de la justice de la guerre fondée sur la reconnaissance du justus hostis – en ce sens les véritables fondateurs du droit international public classique sont des juristes comme Balthazar Ayala ou Alberico Gentili et non Hugo Grotius et son De jure belli ac pacis. « Œuvre d’art de la raison humaine » (p. 152), le Jus publicum Europaeum avait réalisé « une chose rare et d’une humanité invraisemblable » : « amener les hommes à renoncer à toute discrimination et diffamation de leurs ennemis » (Théorie du partisan, Paris, Flammarion, 1992 p. 300). Ainsi, la justice d’une guerre durant quatre siècles a résidé « dans la qualité institutionnelle et structurelle des entités politiques qui se font la guerre » (p. 144), se reconnaissent mutuellement comme des justi hostes, comme également souverains, et non comme des traîtres et des criminels. Seulement, cette limitation de la guerre n’est pas globale, elle est localement circonscrite au continent européen. La structure spatiale spécifique du droit des gens interétatique du XVIe-XIXe siècles reposait également sur la distinction fondamentale entre sol européen et sol extra-européen (p. 219). À la guerre limitée, publique et non discriminatoire en Europe, le sol colonial ou d’outre-mer formait un espace où les puissances européennes pouvaient se livrer à une guerre à outrance.
À la guerre limitée et spatialement circonscrite du Jus publicum Europaeum succède la guerre totale du XXe siècle. Celle-ci est la conséquence, selon l’analyse schmittienne, de la combinaison d’un ordre juridique global a-spatial produit d’un pacifisme utopique venu de l’hémisphère occidental, des progrès techniques en matière d’armes de destruction massives et de la réintroduction de la doctrine de la guerre juste en son sens matériel, nécessaire pour justifier l’emploi des armes d’anéantissement et la possibilité même de faire la guerre, guerre qui ne peut plus être conduite qu’au nom de l’humanité et de la paix (p. 320). L’abolition de la guerre d’agression – Pacte Briand-Kellogg – impliquait logiquement la criminalisation de la guerre, un État souverain ne pouvant plus user de son jus belli, sauf cas de légitime défense, sans devenir « hors-la-loi » et ennemi de l’humanité. L’erreur fondamentale de la doctrine publiciste internationaliste du XXe siècle et de ses institutions – notamment la Société des Nations – aurait ainsi été d’avoir voulu abolir la guerre sans avoir véritablement conscience que sa réalisation était éminemment politique. En ayant perdu le sens concret du concept de guerre – son institutionnalisation effective –, l’ordre juridique international – sans ordre spatial – se rendait incapable de limiter de manière effective la guerre interétatique, et sombrait dans le « nihilisme » pour avoir « perdu son unité fondamentale d’ordre et de localisation » (p. 61).
L’apologie de la guerre qui sous-tend la critique de la Société des Nations et du Pacte Briand-Kellogg, la défense de la Machtpolitik et le nationalisme quasi viscéral de Carl Schmitt rendent ses thèses extrêmement discutables, et l’impasse sur le projet nazi des plus obscurs. Une étude approfondie de l’œuvre et, tant que faire se peut dépassionnée, aurait le mérite de répondre à une question lancinante : dans quelle mesure l’engagement politique et juridique de Carl Schmitt relève-t-il de l’opportunisme ou se présente-t-il comme une conséquence logique de la métaphysique qui soutient son œuvre ?
Alexis MICHEL
Paris, PUF, coll. « Léviathan », 2001, 364 p.