Revue internationale et stratégique
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220 pages

p. 27 à 39
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Dossier

n° 43 2001/3

2001 Revue internationale et stratégique Dossier

Des produits et des activités de plus en plus variés

Les ambiguïtés de la « guerre à la drogue »

Alain Labrousse Fondateur de l’Observatoire géopolitique des drogues (OGD), actuellement chargé de mission à l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).
La fin de la guerre froide a favorisé, d’une part, l’apparition de pseudo-États au sein desquels s’est institutionnalisée la corruption du politique par l’argent des narcotrafics. Elle a permis, d’autre part, le déclenchement de nouveaux conflits locaux et la mutation d’anciennes luttes en des guérillas sans idéologies aux ressorts mafieux. Leurs protagonistes, ne recevant plus de subsides de l’un des deux blocs, ont dû chercher des sources de financement dans des activités illégales, au premier rang desquelles, le trafic de drogue. De la Colombie à l’Afghanistan en passant par l’Angola ou le Kosovo, la drogue est un des éléments de la prolongation des conflits. Enfin la lutte contre les drogues est brouillée par les intérêts géopolitiques des États, au premier rang desquels les États-Unis, qui y voient le moyen de conserver leur contrôle sur le pré carré latino-américain. Par ailleurs, l’argument de la lutte antidrogue est utilisé par beaucoup d’États pour discréditer leurs ennemis, tandis que la complaisance est de mise à l’égard de leurs alliés ou de leurs clients. The ambiguities of the drug war
The end of the old war has worked in favour of the emergence of pseudo-states in which institutionalised corruption of the political sphere by drug trafficker money has developed. Moreover, it has allowed the starting up of new local conflicts and the transformation of former conflicts into no-ideology guerrillas resting on mafia. As their protagonists stopped receiving subsidies from either blocs, they had to look for funding in illegal activities, and more importantly in drug traffic. >From Colombia to Afghanistan, from Angola to Kosovo, drugs have contributed to the lasting of conflicts. Finally, struggle against blurred the geopolitical interest of states, first of which is the United States, which uses it as the means to preserve its control over Latin America. Moreover, the argument of the struggle against drug traffic is used by numerous states to discredit their opponents, whereas complacency rules when their allies or customers are concerned.
Depuis que le président Nixon a déclaré la première « guerre à la drogue » en 1971 [1], politique amplifiée par les gouvernements de R. Reagan et de G. Bush, que Clinton a été impuissant à infléchir, les États-Unis assument le leadership mondial de la lutte contre le trafic des stupéfiants. Pourtant, des doutes quant à la validité de cette croisade commencent à poindre au sein des élites américaines. Le film à grand spectacle de Steven Soderbergh, Traffic [2], est, à cet égard, significatif [3]. Cependant, l’élection de George W. Bush à la présidence des États-Unis ne permet pas d’espérer dans ce domaine de modification sensible, d’autant moins que les États-Unis conservent encore des alliés de poids au sein de la communauté internationale, en particulier au niveau des Nations unies. En effet, l’Office pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (ODDCP) [4] se fait le relais des positions de Washington. Dans une préface à son dernier rapport [5], son directeur, Pino Arlacchi, écrit que « la psychologie du désespoir s’est emparée des esprits » (dans le domaine des drogues). S’en suit une série de données tendant à accréditer l’idée (que les faits devraient conduire, pour le moins, à nuancer) que de substantiels progrès ont été accomplis dans la lutte contre la production et le trafic de ces substances. Pino Arlacchi note en outre : « La fin de la guerre froide et l’émergence de réels processus de paix dans un nombre de conflits qui paraissaient insolubles a atténué les tensions au sein de la communauté internationale, facilitant la mise en place de la coopération. » [6] Nous verrons au contraire que la fin de la guerre froide a favorisé d’une part l’apparition de pseudo-États au sein desquels s’est institutionnalisée la corruption du politique ; elle a permis, d’autre part, le déclenchement de nouveaux conflits locaux. Leurs protagonistes ne recevant plus de subsides de l’un des deux grands blocs, ont dû chercher des sources de financement dans des activités illégales, au premier rang desquelles, le trafic des drogues. De la Colombie à l’Afghanistan, en passant par l’Angola ou le Kosovo, la drogue est un des éléments de la prolongation de ces conflits. Enfin la lutte contre le commerce des drogues est brouillée par les intérêts géopolitiques des États. Tandis que certains pays ont recours à la drogue pour discréditer leurs ennemis, ils font simultanément preuve de complaisance à l’égard de leurs alliés ou de leurs clients.
 
LES LIMITES DE LA LUTTE CONTRE LES TRAFICS
 
 
Seule une utilisation sélective des données permet à P. Arlacchi dans sa préface au rapport de l’ODDCP de prétendre que les productions illicites sont en sensible diminution. Par exemple, il y est écrit que les cultures de « cocaïers » ont régressé en Bolivie et au Pérou entre 1995 et 2000 (d’environ 150 000 à 50 000 ha), sans mentionner que cette diminution a été plus que compensée par une augmentation des superficies illicites en Colombie (de 40 000 à 130 000 ha). En outre, l’amélioration des techniques agricoles a entraîné une hausse sensible de la productivité. En 1990, la production annuelle de cocaïne, qui se situait entre 500 et 700 t, est passée de 800 à 1 000 t dix ans plus tard [7]. D’ailleurs, d’après le rapport du département d’État des États-Unis [8], rendu public au début du mois de mars 2001, la production de feuilles de coca a augmenté de 6 % dans les pays andins, passant de 613 000 t à 650 800 t.
Dans le cas des opiacés, la hausse mondiale de la production (qui est passée de 4 263 à 5 004 t entre 1999 et 2000, soit une augmentation de 20 %) est si élevée, que ce sont les trafiquants eux-mêmes qui auraient conduit à son gel en Afghanistan, de crainte de voir les prix s’effondrer. En juillet 2000, Mollah Omar, chef des talibans, a décrété l’éradication totale des cultures de pavot dans un pays qui était jusque-là le premier producteur mondial d’opium devant la Birmanie. Au mois d’octobre, période où l’on sème le pavot, des techniciens d’ONG (organisations non gouvernementales) européennes ont observé que des émissaires de l’Émir [9] parcouraient les villages en diffusant un message de ce dernier, selon lequel la terrible sécheresse qui frappait le pays était une punition du ciel pour avoir cultivé cette plante impie. Des paysans récalcitrants ont été emprisonnés à Djelalabad, capitale de la province du Nangahar. Une enquête de terrain dans l’est du pays auprès des commerçants d’opium pakistanais et afghans, donne à penser que la mesure aurait en fait été suggérée par les mafias d’Asie centrale et du Pakistan qui n’ont pas voulu jeter sur le marché les énormes stocks d’opium et d’héroïne accumulés à la suite des récoltes record de 1999 et 2000 [10]. Elles auraient donc proposé aux talibans de compenser financièrement l’arrêt de la production pendant une ou plusieurs années.
Quant à la production des dérivés du cannabis, elle ne cesse de croître pour alimenter des marchés où la consommation se banalise. Selon le rapport de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) publié au mois d’octobre 2000, « plus de 40 millions de personnes dans l’UE ont consommé de la marijuana ou du haschisch. En moyenne, un adolescent de 15-16 ans sur cinq et au moins une personne sur quatre dans la tranche des 15-34 ans y ont expérimenté le cannabis ». En 1999, l’Espagne, à elle seule, a saisi près de 400 t de haschisch en provenance du Maroc où les cultures pourraient couvrir, dans les montagnes du Rif et au-delà, plus de 100 000 ha [11]. Partout dans le monde, on saisit également d’importantes quantités de haschisch en provenance du Pakistan, d’Afghanistan et du Népal, et de la marijuana exportée par le Mexique, la Colombie, la Jamaïque, le Cambodge et par l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne.
Même si la substitution des drogues d’origine naturelle par des drogues de synthèse n’est pas encore à l’ordre du jour, la production et le trafic de ces dernières connaissent une croissance exponentielle. Dès 1996, le PNUCID lançait un cri d’alarme en affirmant que les stimulants synthétiques du type amphétamines « pourraient devenir les drogues de prédilection au XXIe siècle ». Force est de constater que, en Europe, les saisies ont augmenté de 38 % en 1997-1998 avec, en moyenne annuelle, près de 3 t de pilules au Royaume-Uni, 1,5 t aux Pays-Bas et 250 kg en Allemagne et en Belgique. Dans le premier de ces pays, la consommation de ces produits – en particulier à travers le phénomène des rave parties qui, chaque week-end, regroupent des centaines de milliers de jeunes – a triplé entre 1992 et 1998. Il semble cependant que la consommation se soit stabilisée au cours des deux ou trois dernières années. Aux États-Unis, où les saisies annuelles ont atteint 1,7 t par an en 1997-1998, le nombre d’admissions dans des centres de traitement a crû de façon spectaculaire entre 1992 (20 000) et 1997 (70 000). Le chiffre s’est ensuite stabilisé, en 1999 et en 2000. En revanche, en Asie du Sud-Ouest et, surtout, en Extrême-Orient, le phénomène ne cesse de s’amplifier.
 
ACTIVITÉS MAFIEUSES ET CORRUPTION DU POLITIQUE
 
 
Aucune autre activité illicite n’étant aussi lucrative, le trafic des drogues a accru la capacité de nuisance des organisations criminelles qui s’y livrent, notamment leur pouvoir de pénétrer les structures économiques et politiques de certains États. Sur le plan économique, elles ont suivi le mouvement de la mondialisation, quand elles ne l’ont pas anticipé. Cependant, confrontées à une offensive des États, les grandes organisations (« cartels colombiens », « mafias » italiennes et chinoises, parrains pakistanais et turcs, etc.) ont d’abord décentralisé leurs structures dans la seconde moitié des années 90 pour être moins vulnérables à la répression. Alors qu’il existait en Colombie trois ou quatre grands « cartels », on compte aujourd’hui dans ce pays de 40 à 80 « moyennes » organisations. De même, dans les années 80, on recensait une douzaine de groupes de la Camorra à Naples ; ils sont aujourd’hui une centaine, forts de 6 000 affiliés. Ces organisations ont simultanément diversifié leurs activités (trafic d’êtres humains, de diamants, d’espèces protégées, etc.) et les ont délocalisées en resserrant leurs liens d’affaires avec leurs homologues intervenant sur d’autres continents.
Ainsi, des organisations mafieuses turques autrefois spécialisées dans le trafic de l’héroïne, sont de plus en plus impliquées dans celui de clandestins, la contrebande de cigarettes et la contrefaçon. Lorsque le gouvernement turc a interdit les casinos, les baba (parrains) avaient commencé à les délocaliser dans les Caraïbes (à Saint-Martin en particulier) ou en Afrique (à Dar Es-Salaam en Tanzanie) [12].
Une affaire récente illustre la coopération entre organisations criminelles. À la fin du mois de février 2001, la police du Nicaragua appuyée par la DEA américaine [13], a intercepté en haute mer un navire battant pavillon brésilien et transportant 8 t de cocaïne vendues par les cartels colombiens à la mafia russe. Le capitaine du vaisseau était un Nicaraguayen travaillant depuis cinq ans pour une organisation criminelle russe.
La Cosa Nostra sicilienne, qui a subi des coups très durs de la part des forces de répression au cours de la dernière décennie, a renforcé son implantation internationale notamment au Brésil, au Canada, en Europe de l’Est ou en Afrique du Sud. Selon les services antimafia sud-africains, la mafia sicilienne est solidement implantée au Cap et à Johannesburg. Ses activités vont du blanchiment – sociétés-écrans, achat de biens immobiliers – au trafic de cocaïne, en collaboration avec des groupes colombiens, en passant par le recel de criminels en fuite. Pour la région du Cap, le parrain le plus en vue est Vito Palazzolo, ancien banquier de la Pizza Connection. Évadé de Suisse et « réfugié » en Afrique du Sud où il a d’abord mis ses compétences au service du régime d’apartheid, avant de rendre des services au gouvernement de Mandela, il resterait l’un des chefs de la Cosa Nostra. Il est actuellement en résidence surveillée, sous la seule accusation d’avoir usurpé la nationalité sud-africaine.
Ces activités sont favorisées par les liens entretenus par les organisations criminelles avec les pouvoirs politiques. Cela est vrai non seulement dans des « dictatures bananières » (Birmanie, Guinée équatoriale, Suriname) ou dans des non-États (Afghanistan, Paraguay, Liberia), mais également dans de grands pays qui jouent un rôle géopolitique clé dans leur région, comme par exemple la Turquie en Europe et le Mexique en Amérique du Nord. En Turquie, les élections d’avril 1999 ont permis à une coalition de partis nationalistes (de la gauche à l’extrême droite) de constituer, avec l’appui de l’armée, un gouvernement. Fort de ses 16 % des voix, le MPH (Parti nationaliste du mouvement) s’est vu attribuer les postes de vice-Premier ministre et de ministre de l’Intérieur, alors qu’il s’agit de la façade présentable d’une organisation qui l’est moins : les Loups Gris, dont des dizaines de membres sont incarcérés pour activités criminelles un peu partout en Europe.
Si la nouvelle direction du MPH déclare vouloir éradiquer les vieilles pratiques criminelles du parti, plusieurs de ses députés fraîchement élus n’ont pu effacer les traces de leur passé trouble. Ahmet Kenan Tanrikulu, par exemple, élu député d’Izmir, s’était évadé de la prison de Bostadel à Zurich en compagnie d’Abdulhah Catli, un parrain de l’héroïne décédé en 1995. Yalcin Özbey, qui a pris part à l’attentat contre le pape, est considéré comme responsable du blanchiment de millions de dollars et protégé par les services secrets américains. Marié à une citoyenne belge, il semble être l’homme de confiance de l’actuel secrétaire général du MPH, Koray Aydin. Enfin, Ismaïl Hakki Cerrahoglu, député de Zonguldak (une ville de mineurs de la mer Noire qui votait traditionnellement à gauche et qui a connu, de ce fait, la répression la plus violente), a séjourné pendant plus de dix ans en France pour échapper à une enquête sur l’assassinat d’un syndicaliste. Ce dernier, très proche de Catli, s’appelait Parlar, mais a changé par deux fois de nom au consulat turc de Paris.
Si, dans les conditions mises à l’admission de la Turquie à l’Union européenne, figurent le respect des droits de l’homme et de ceux de la minorité kurde, aucune mention n’est jamais faite de la criminalité liée à la drogue [14]. Pourtant la Turquie est redevenue le premier producteur d’héroïne en Europe, à partir de la matière première (opium et morphine base) en provenance d’Afghanistan via l’Iran. Partis politiques, mafias, services secrets sont impliqués, à des degrés divers, dans cette activité illicite et dans le blanchiment de ses profits. Le silence de l’Europe s’explique probablement par le fait que la coalition au pouvoir a permis d’évincer les islamistes, considérés comme la principale menace. Il n’en reste pas moins que, là comme ailleurs, les intérêts géostratégiques font passer à la trappe les besoins élémentaires de la lutte contre le trafic de drogues.
On trouve une situation semblable dans les relations entre les États-Unis et le Mexique. Un livre récent apporte des éléments nouveaux à la connaissance des relations entre les « cartels » mexicains de la drogue et les leaders du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir depuis soixante-dix ans, en particulier avec les différents présidents qui se sont succédé depuis le début des années 80 [15].
Jean-François Boyer, qui a interrogé des policiers de hauts rangs, des universitaires parmi lesquelles Jorge Castaneda, politologue devenu ministre des Affaires étrangères du président mexicain Vicente Fox, élu à l’été 2000, écrit : « Les autorités financières du pays auraient invité les narcotrafiquants à investir leurs revenus dans une économie décapitalisée, en pleine restructuration ; en contrepartie, la police et l’armée mexicaine fermeraient les yeux sur le narcotrafic ; et les deux parties s’engageraient à ne pas recourir à la violence et à négocier d’éventuelles arrestations au cas où il serait nécessaire de lâcher du lest vis-à-vis des autorités antidrogues américaines. L’État mexicain s’engagerait enfin à ne pas autoriser la DEA et les agences antidrogues américaines à participer à la répression sur son territoire. » En contrepartie, les organisations criminelles auraient investi dans le pays leurs profits (de 5 à 10 milliards de dollars chaque année), ce qui aurait contribué à permettre au Mexique de remplir les conditions économiques fixées par les États-Unis pour la création en 1994 du grand marché nord-américain, l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain). On remarque enfin que chaque président nouvellement élu a surtout réprimé le cartel dont son prédécesseur était le plus proche et s’est rapproché d’un de ses rivaux. Les États-Unis ont fermé les yeux sur ces « accords », et cela d’autant plus que, dans les années 80, leurs services secrets ont eux-mêmes utilisé les cartels mexicains pour appuyer les « contras », milices luttant contre le régime « marxiste » du Nicaragua à partir des pays voisins.
 
LA DROGUE DANS UN CONFLIT LOCAL : L’EXEMPLE DU KOSOVO
 
 
Avec l’explosion et la diversification des productions de drogues et la transformation des narco-organisations, le troisième élément constitutif de la situation actuelle est représenté par les effets, sur la criminalité et le trafic de drogues, de la multiplication des conflits locaux ; effets pervers de la fin de l’antagonisme des blocs et des soubresauts provoqués par l’effondrement de l’Union soviétique [16]. Durant la guerre froide, les grandes puissances que la dissuasion nucléaire empêchait de s’affronter directement, le faisaient à travers leurs alliés dans le Tiers-Monde. L’argent de la drogue utilisée par les belligérants évitait ainsi à certains pays d’avoir à puiser dans des fonds secrets pour financer leurs alliés. Cela a été notamment le cas des États-Unis en Amérique centrale. Un cas emblématique est celui du Liban où les grandes puissances (États-Unis, France), comme les puissances régionales (Israël, Syrie), ont fermé les yeux sur le financement des milices « amies » par le trafic de drogues. La fin de la guerre froide, loin de mettre fin à ces conflits locaux, n’a fait que révéler leur absence de motifs idéologiques, libérant des affrontements ethniques, nationaux, religieux, etc. Les belligérants ne pouvant désormais compter sur le financement de leurs puissants protecteurs ont dû trouver dans les trafics, dont celui de drogues, des ressources alternatives [17]. Dans une trentaine de conflits, ouverts, latents ou en voie de résolution, la présence de la drogue, à des titres et des niveaux divers est avérée [18] : en Amérique latine (Colombie, Pérou, Mexique), en Asie (Afghanistan, Tadjikistan, Inde, Azerbaïdjan-Arménie, Tchétchénie, Géorgie, Birmanie, Philippines), en Europe (Yougoslavie, Turquie, Irlande, Espagne) et en Afrique (Algérie, Soudan, Égypte, Sénégal, Guinée-Bissau, Liberia, Sierra Leone, République démocratique du Congo (RDC), Congo, Tchad, Ouganda, Angola, Somalie, Comores).
Certains de ces conflits – en Colombie, en Afghanistan ou en Angola – existaient avant la fin de la guerre froide. Mais le retrait de « partis frères » ou de puissants protecteurs a fait qu’ils ont pris un caractère nouveau : glissement progressif vers des activités de prédation dans le cas des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ; antagonismes ethnico-religieux manipulés par les puissances régionales dans celui des guerres civiles afghane et angolaise. Ailleurs, c’est la chute des régimes communistes qui est à l’origine des conflits yougoslaves, tchétchènes, azéris-arméniens et des guerres civiles géorgiennes [19]. Les protagonistes de ces affrontements, dans leur recherche de financements, font flèche de tout bois : trafic de pétrole, de drogues, de métaux stratégiques, etc.
L’escalade des profits dans le cas de la drogue [20] en fait une source de financement particulièrement intéressante. Ainsi on peut évaluer le montant des taxes perçues annuellement par les talibans sur la culture du pavot, la production et le trafic de l’héroïne à une centaine de millions de dollars [21]. Ce chiffre peut être multiplié par trois ou par quatre dans le cas des FARC. Dans un micro-conflit comme celui de la Casamance au Sénégal, on pouvait évaluer, en 1995, les taxes sur le cannabis perçues par le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MDFC) à plusieurs millions de dollars par an [22]. Cela contribue à expliquer que ces quelques centaines de combattants aux pieds nus se soient dotés, au fil des années, d’un armement de plus en plus sophistiqué et qu’en dépit des accords de paix signés avec le gouvernement, des groupes continuent à affronter l’armée et à se battre entre eux, particulièrement à la saison de la récolte du cannabis.
Un des exemples récents les plus significatifs de l’utilisation de la drogue dans le déclenchement du conflit puis dans les obstacles mis à sa résolution, est celui du Kosovo.
Dès 1991, l’OGD a signalé que les profits de la vente d’héroïne dans toute l’Europe, en particulier en Suisse, par des ressortissants albanais de cette province serbe, étaient utilisés pour acheter des armes dans la perspective d’un soulèvement contre l’oppression serbe [23]. L’UCK (Armée de libération du Kosovo), après avoir déclenché des opérations militaires à la fin de 1997, a été chassée progressivement de ses bastions par l’armée et la police yougoslaves et n’a plus opéré que dans des poches le long de la frontière albanaise. Après la campagne de bombardement de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) en Serbie et au Kosovo (du 24 mars au 10 juin 1999), il n’est plus resté au groupe nationaliste qu’à se préparer à un retour en force lors de la réinstallation des réfugiés. C’est la raison pour laquelle elle a cherché à acquérir le véritable potentiel militaire que lui refusaient les pays occidentaux. Pour cela elle a eu d’abord pour source de financement l’impôt payé par les 700 000 Albanais de la diaspora en Europe (3 % des salaires et souvent plus). Mais ce financement légal s’est révélé vulnérable, en particulier lorsque le gouvernement suisse a décidé de gérer le compte de l’UCK, intitulé « La Patrie appelle ». C’est alors que cette organisation a, semble-t-il, décidé de privilégier une recherche de financement dans le trafic des drogues, même si cela impliquait des liens avec les mafias italiennes qui lui fournissent des armes contre de l’héroïne, de la cocaïne ou des dérivés du cannabis [24].
Dans certaines affaires, la présence de l’UCK en tant que telle a été clairement établie, notamment par la justice italienne ; dans d’autres l’identité des commanditaires de trafics « albanais » est restée occultée [25], mais ne fait guère de doute. En effet, lorsque la police et la justice de pays européens détiennent les preuves de l’implication de l’UCK, il leur est difficile, du fait du rôle de l’OTAN au Kosovo, d’en faire officiellement état. C’est à la presse de tirer les conclusions des informations dont elle dispose ou des « fuites » dont elle bénéficie de la part de certains magistrats. En juin 1998, par exemple, une centaine de personnes parmi lesquelles de nombreux Kosovars ont été arrêtés à travers l’Italie et d’autres pays européens pour un trafic de drogues et d’armes. Selon le procureur de Milan, ils appartenaient à huit réseaux chargés d’introduire des armes au Kosovo. 100 kg d’héroïne et de cocaïne, servant à payer les armes, ont été saisis [26].
Le 12 mars 1999, la police tchèque a annoncé l’arrestation à Prague du Kosovar Princ Dobroshi, évadé d’une prison norvégienne et considéré comme l’un des plus importants trafiquants de drogue en Europe. Un de ses porte-parole a précisé à l’AFP que des documents attestaient, sans ambiguïté, que l’homme, âgé de 35 ans, utilisait le produit de son trafic pour des achats d’armes. Citant un membre des services secrets tchèques (BIS), le journal Lidove Noviny a indiqué que ces armes étaient livrées à l’Armée de libération du Kosovo (UCK) [27].
À la fin de ce même mois, c’est un journal italien, Tempo, qui, reproduisant une interview du procureur national antimafia Alberto Mariati, publiait que l’UCK était « liée à la mafia de Naples, la Camorra, ainsi qu’à celle des Pouilles » et que « les clans du Kosovo sont investis dans le trafic de drogues contre des armes ». En avril 1999, The Times de Londres indiquait qu’Europol préparait un rapport pour les ministres européens de l’Intérieur et de la Justice soulignant les connexions entre l’UCK et les narcotrafiquants. Selon ce magazine, les polices d’Allemagne, de Suisse et de Suède, détiendraient les preuves du financement partiel de l’UCK par la vente de drogues.
Selon les déclarations, le 16 décembre 2000 [28], d’un porte-parole du parquet d’Amsterdam, les mafias originaires des pays de l’ex-Yougoslavie sont également en train de faire de cette ville une des plaques tournantes du trafic d’armes, dont une partie sert à approvisionner des groupes indépendantistes et terroristes. Un expert de Jane, un bureau international de recherche dans les domaines de la géopolitique et de la criminalité, affirme que « l’important marché de la drogue à Amsterdam n’y est pas pour rien. Les groupes les plus pauvres paient souvent la marchandise avec de la cocaïne ou de l’héroïne ». Le chef des enquêteurs de la police ajoute : « Une centaine de personnes ont déjà été arrêtées. Nous avons trouvé de la drogue et de l’argent, mais aussi des armes dont le nombre et l’origine nous porte à croire qu’elles ne sont pas destinées au marché néerlandais. »
Dès le retour des réfugiés au Kosovo, des indices ont suggéré que des organisations criminelles s’infiltraient parmi eux. Simultanément, le territoire du Kosovo devenait une excellente plate-forme pour des trafics permettant de financer les activités politico-militaires d’un groupe armé comme l’UCK. En mars 2000, un institut de géopolitique, l’International Crisis Group (ICG) établi à Bruxelles et présidé par Gareth Evans, ancien ministre des Affaires étrangères de l’Australie, publiait un rapport sur l’organisation Presevo-Medvedja-Bujanovac Liberation Army (UCPMB). La vallée de Presevo est peuplée de 70 000 Albanais, dont 6 000 se sont réfugiés au Kosovo au moment des bombardements de l’OTAN. Ce groupe a commis des attentats contre la police serbe et des « collaborateurs » albanais. Mais cette zone se trouve sur la branche de la route des Balkans qui mène à l’Europe de l’Ouest via le Montenegro, l’Albanie et même la Serbie. L’ICG écrit notamment : « Il existe des indications, qui nous ont été notamment confirmées par un ancien membre de l’UCK, que d’importantes sommes d’argent provenant du trafic de drogues ont été versées à l’UCK. » [29] On ne sera donc pas étonné que de puissants réseaux mafieux, en particulier ceux qui s’intéressent à la drogue, soient en train de se mettre en place dans le « Kosovo libre » [30].
 
LA LUTTE CONTRE LA DROGUE, ARME ECONOMIQUE ET POLITIQUE
 
 
Les différents types de compromissions des pays riches avec les États trafiquants sont si répandus, que leurs caractéristiques peuvent être modélisées. Le plus répandu a pour origine des intérêts économiques. Durant les années 90, la Chine et la Pologne ont accepté sans rechigner que les armes qu’elles vendaient à la Birmanie soient payées avec l’argent de l’héroïne. Rangoon a en particulier dépensé près de 1 milliard de dollars pour acheter des avions de combat à la Chine, alors que ses réserves en devise ne dépassaient pas 300 millions de dollars [31]. Des membres des services de renseignement de l’ambassade de France au Pakistan, rencontrés par l’auteur de cet article, n’écartaient pas que l’argent de la drogue puisse, à la même époque, avoir également participé au règlement des ventes d’armements de la France à ce pays.
De leur côté, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ne se posent pas de questions sur l’origine des fonds qui permettent à certains pays – en particulier la Colombie durant toutes les années 80 – de payer leur dette extérieure. Si certains États européens, et l’Union elle-même, ferment les yeux sur les protections officielles dont bénéficie la culture de cannabis au Maroc, c’est qu’elle contribue largement à l’équilibre économique du pays et que sa substitution coûterait extrêmement cher [32].
Mais la drogue peut être aussi utilisée comme une arme diplomatique pour déstabiliser ou discréditer un adversaire politique. Un des exemples de cette attitude est la politique des États-Unis à l’égard de l’Iran dans le domaine des drogues. Durant toutes les années 90, en dépit de ses efforts dans le domaine de la lutte contre le transit de l’héroïne afghane (l’Iran a perdu près de 3 000 hommes depuis vingt ans dans ces combats), ce pays a été « décertifié » par Washington, c’est-à-dire placé sur la liste des pays qui sont considérés comme des États trafiquants. Cette mesure entraîne la suspension de toute aide économique de la part des États-Unis et surtout leur vote négatif dans toutes les instances internationales chargées de promouvoir la coopération internationale. Interrogé par l’OGD, un représentant du département d’État a répondu à ce sujet que si l’Iran était placé sur la liste des pays « décertifiés », c’est qu’il s’agissait d’un État terroriste, et non à cause de sa participation au trafic international des drogues. En décembre 1998, le président Clinton a annoncé qu’il allait retirer l’Iran de cette liste infamante. La raison avancée était que « l’Iran n’est plus un producteur significatif d’opium et d’héroïne, et qu’il avait cessé d’être un pays de transit de la drogue destinée aux États-Unis ». Tout le monde a compris qu’il s’agissait d’un geste de bonne volonté répondant à la politique d’ouverture manifestée par le président Mohamed Khatami depuis 1997.
L’utilisation par les États-Unis de l’arme politique de la drogue a fait des émules. De nombreux pays du Tiers-Monde l’utilisent désormais pour combattre leurs opposants politiques ou les minorités ethniques et religieuses qui vivent sur le territoire. La situation au Timor a été largement médiatisée. Mais il existe au moins un autre Timor en Indonésie : la province de l’Aceh, où la répression féroce menée contre la population de cette région du nord de Sumatra a provoqué depuis vingt ans un mouvement de révolte armée. Or, au début de l’année 1990, le prétexte pris par l’armée indonésienne pour intervenir en force dans cette région, a été de mener des campagnes d’éradication du cannabis, appuyées par les États-Unis. Il est vrai que cette région était un producteur traditionnel de cette drogue, mais ne justifiait en rien le déploiement de moyens militaires aussi importants qui se sont révélés meurtriers. Un autre exemple est celui du Soudan, où la lutte contre le cannabis, appuyée cette fois par l’organe spécialisé des Nations unies, a permis au gouvernement islamiste de Karthoum d’intervenir, ces dernières années, contre la tribu animiste des Beja [33].
Le dernier élément concernant les manipulations dont la drogue est l’enjeu est de caractère diplomatique. Il s’agit cette fois, pour un pays, de taire les implications d’un autre État dans le trafic de drogues, afin d’exercer un chantage pour qu’il y mette un terme, ou qu’il suive une politique voulue par le premier dans un autre domaine. Les États-Unis [34] ont simultanément visé ces deux objectifs dans le cas de la Syrie, pays dont les troupes étaient profondément impliquées dans le trafic de haschisch et d’héroïne au Liban : ils ont obtenu ainsi des campagnes d’éradication des cultures illicites dans la plaine de la Bekaa et la participation de la Syrie aux négociations de paix au Moyen-Orient. La même stratégie est actuellement utilisée par Washington à l’égard du général Hugo Banzer, président élu de la Bolivie. La dictature militaire de ce dernier (1971-1978) s’est non seulement livrée à de graves violations des droits de l’homme et à l’assassinat d’opposants à l’étranger dans le cadre du « Plan Condor », mais a aussi contribué à la spécialisation de la Bolivie dans la production de cocaïne [35].
Élu président pour cinq ans en 1997, le général Banzer, pour faire oublier son encombrant passé à la communauté internationale et en particulier aux États-Unis, s’est lancé immédiatement dans une vaste campagne d’éradication des cultures de « cocaïers » dont la quasi-totalité (37 000 ha) avaient été manuellement arrachés à la fin de l’année 2000. Cela a notamment valu à l’ex-dictateur d’être présenté comme un exemple lors de la réunion internationale qui s’est tenue à Palerme en décembre 2000 pour adopter une Convention contre le crime organisé. Cette réhabilitation tardive, avec l’acquiescement des États-Unis, peut donner à penser à des leaders du Tiers- Monde qu’ils auront toujours la possibilité de racheter dans l’avenir leur implication présente dans le trafic. En outre, durant l’année 2000, il a été prouvé qu’un des protégés du président de la Bolivie dont il avait fait le conseiller de ses services de renseignement, appartenait à une famille de la mafia italienne et renseignait les trafiquants de drogues boliviens [36].
 
L’EUROPE FACE AU « PLAN COLOMBIE »... ET AUX ETATS-UNIS
 
 
C’est cependant en Colombie que se concentrent les enjeux et les contradictions dans le domaine des drogues. C’est un des seuls terrains en Amérique latine, peut-être le seul, où l’Europe réplique aux menées des États-Unis sur ses chasses gardées africaines. On y trouve tous les ingrédients d’une crise durable : conflit interne entre guérillas marxistes et milices d’extrême droite dont le contrôle des productions de drogue est un des motifs ; tentative de l’État pour rétablir la paix civile et reprendre le contrôle du territoire ; volonté des États-Unis d’affermir leur mainmise sur le pays sous le prétexte de combattre le trafic de drogues, cela, afin de maintenir leur influence dans la région, fût-ce au prix d’une internationalisation du conflit. Volonté à laquelle s’oppose l’Europe qui s’efforce de jouer un rôle dans le processus de paix.
En dépit du retour de la zone du canal de Panama aux autorités nationales en décembre 1999, les États-Unis avaient espéré maintenir une présence militaire dans l’isthme. Dans ce but, ils tentaient d’imposer l’idée d’un Centre multilatéral antidrogues (CMA) basé dans ce pays. Mais, les pourparlers avec le président sortant Balladares (1994-1999) ayant été mis au jour, et la nouvelle présidente, Mireya Moscoso (entrée en fonction en septembre 1999), ayant refusé l’implantation du CMA sur son territoire au nom de la souveraineté nationale, les États-Unis ont dû parcourir les Caraïbes à la recherche de gouvernements plus conciliants. Ainsi, les bases qui coordonnaient depuis quatre-vingts ans la politique militaire américaine en Amérique latine se sont redéployées in extremis en Floride, à Porto Rico (île de Vieques), à Cuba (Guantanamo), en Équateur (Manta), au Honduras et dans les îles de Curaçao et Aruba (possessions néerlandaises).
La plupart de ces concessions étaient annuelles et devaient être renégociées. À cela s’est ajouté le fait que le gouvernement du président nationaliste du Venezuela, Hugo Chavez, a interdit le survol de son espace aérien aux avions militaires des États-Unis. Le Panama, quant à lui, a refusé de s’engager à protéger les agents antidrogues des États-Unis (DEA) opérant à partir de son territoire. Dans ce contexte géopolitique il était vital pour les Américains d’avoir une solide implantation en Colombie, non seulement pour combattre les trafics des drogues, mais également pour contrôler à partir de ce pays, qui a des frontières avec cinq autres États, la situation au nord de l’Amérique latine et dans la région stratégique des Caraïbes.
C’est dans ce contexte qu’a été élaboré par le gouvernement colombien du président Andrès Pastrana, en étroite collaboration avec celui des États-Unis, le « Plan Colombie ». Il a pour objectif officiel de combattre le narcotrafic, d’appuyer les négociations de paix ouvertes au début de l’année 1998 avec le principal mouvement de guérilla, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) [37] et, plus récemment, avec l’Armée de libération nationale (ELN) [38], et de promouvoir le développement économique du pays, en particulier en faveur des secteurs les plus modestes de la population. Le coût global de ce plan est de 7,5 milliards de dollars. La contribution du gouvernement colombien devrait s’élever à 4 milliards de dollars. Les États-Unis ont décidé d’y contribuer au niveau de 1,3 milliard de dollars. Le reste est attendu de la coopération bilatérale (Espagne, Japon) et multilatérale, en particulier des organismes financiers internationaux (Banque mondiale, BID, Communauté financière andine, BIRD, etc.) et de l’Union européenne.
En Colombie, le plan a fait l’objet de critiques, non seulement de la part des guérillas, mais aussi des ONG de développement et des organisations de défense des droits de l’homme. Ces critiques se fondent sur le fait qu’environ 70 % des financements américains (soit 1 milliard de dollars) iront au renforcement du potentiel militaire des forces de répression. En particulier 60 hélicoptères, dont 18 de type Blackhawk, sont achetés aux États-Unis. Les FARC et l’ELN estiment donc qu’elles sont la cible d’un véritable « acte de guerre » : sous couvert de lutter contre le narcotrafic, le gouvernement américain en renforçant l’armée colombienne, viserait en fait à saboter le processus de paix. Les ONG colombiennes et internationales (Amnesty International, American Watch, WOLA, etc.) dénoncent, quant à elles, « une logique de guerre » qui ne peut qu’aggraver la situation d’insécurité dans laquelle vivent les populations. Ce plan inquiète et divise également les voisins de la Colombie. Ils ne peuvent s’empêcher de le mettre en relation avec un projet – en faveur duquel les États-Unis ont lancé des ballons d’essai tout en le démentant officiellement – de créer une armée multilatérale latino-américaine d’intervention en Colombie, dans le cas où les guérillas et les narco-trafiquants menaceraient la sécurité régionale. Un tel projet, qui avait été approuvé par le Pérou de l’ex-président Fujimori, a fait l’objet d’une vive opposition de la part du Venezuela (dont le président nationaliste Hugo Chavez ne cache pas ses sympathies pour les FARC), du Panama et du Brésil qui voit d’un mauvais œil toute initiative pouvant concurrencer son rôle de puissance régionale. Les pays frontaliers de la Colombie (Équateur, Pérou, Brésil, Venezuela et Panama) craignent qu’une violente offensive contre la production de drogue dans ce pays rejette sur leur territoire, dans les régions amazoniennes à leurs frontières, non seulement les populations mais aussi les guérillas et les narco-trafiquants.
Au cours d’une réunion des pays appuyant la lutte antidrogues, qui s’est tenue à Bogota le 24 octobre 2000, l’Union européenne, à l’issue d’un processus au cours duquel la France a joué un rôle déterminant, a clairement pris ses distances à l’égard du « Plan Colombie ». La contribution financière de l’UE, se montant à 871 millions de dollars, sera destinée essentiellement à des programme de « renforcement des institutions » et de « développement social ». Mais, surtout, cette aide financière se situe clairement en dehors du cadre du « Plan Colombie ». Le porte-parole de l’Union, Renaud Vignal, du ministère des Affaires étrangères français, a déclaré à cette occasion : « L’aide européenne est différente du Plan Colombie » et afin que ne subsiste aucune ambiguïté, il a également ajouté : « L’assistance européenne n’inclut aucun aspect militaire... Pour l’Union européenne il n’existe pas d’alternative au processus de paix, il n’existe pas de solution militaire permettant de rétablir une paix durable. » Le responsable de l’Union pour l’Amérique latine, Francisco de Camara, a enfoncé le clou : « Nous voulons contribuer à la paix, non accroître la tension. »
Le 8 mars 2001 a eu lieu une réunion entre les diplomates de 26 États et les FARC dans la zone démilitarisée concédée à la guérilla. Les États-Unis ont refusé d’y participer [39], même si la nouvelle administration affirme « soutenir sans équivoque » le processus de paix et « n’exclut pas de participer » au prochain round de discussion avec la guérilla. L’Union européenne et la plupart des pays de l’espace Schengen étaient représentés ainsi que le Vatican, la Suisse, le Canada, le Japon, le Mexique, le Brésil, le Venezuela, etc. À l’issue de la réunion un communiqué signé par tous les pays présents réitérait leur appui au processus de paix. En outre cinq pays – Cuba, Espagne, France, Norvège et Suisse – font partie, depuis mai 2000, du groupe dit des « pays amis » du processus de paix en cours avec l’autre guérilla de l’Armée de libération nationale (ELN). L’opposition croissante de l’Union européenne au « Plan Colombie » a facilité le changement de stratégie des FARC qui, jusque-là rejetaient la présence de toute commission internationale dans la zone démilitarisée, et remis sur les rails des négociations sérieusement compromises.
 
CONCLUSION
 
 
Il est en revanche difficile de prévoir si cette prise de distance de l’Union européenne avec la stratégie du tout répressif en matière de drogue prônée par les États-Unis, s’étendra à d’autres points chauds de cette « guerre ». D’autres facteurs favorables pourraient pourtant permettre la remise en cause du leadership de Washington dans ce domaine. Un des protégés des États-Unis, le président du Pérou, Alberto Fujimori, a été destitué à la suite d’un scandale retentissant impliquant un de ses plus proches conseillers, Vladimiro Montesinos, notamment responsable de la lutte antidrogues [40]. Ce dernier, bien que fortement suspecté d’être lié au trafic de drogue, avait gardé le soutien de la CIA et de l’ambassade des États-Unis au Pérou, jusqu’à sa participation à une vente d’armes clandestines à la guérilla des FARC, qui a probablement été à l’origine de sa disgrâce [41]. D’autre part, les pays d’Amérique latine qui ont toujours été unanimement opposés au processus de « certification » de la part des États-Unis, ont reçu un important renfort avec l’élection, en 2000, à la présidence du Mexique, du président du Parti d’action national (PAN), Vicente Fox. Bien que proche des États-Unis, ce dernier rejette cette procédure de sanctions économiques et plaide haut et fort pour une révision des relations du Mexique et de l’Amérique latine avec les États-Unis sur le plan de la lutte antidrogues.
D’autre part, des phénomènes ponctuels, comme la quasi-disparition des productions d’opiacés en Afghanistan, ou plus structurels, comme le développement de la production des drogues de synthèse dans les pays développés, vont enlever une partie des arguments des États-Unis dans leur croisade contre les pays producteurs. Sur le plan de la toxicomanie, un autre signe de changement apparaît au travers de l’avancée des politiques de « réduction des risques », auxquelles s’est notamment ralliée la France depuis la fin des années 90, au détriment des politiques inspirées du slogan américain d’un « monde sans drogue », dont la Suède reste, en Europe, un des derniers tenants [42].
Mais les États-Unis conservent des alliés. Les trois grandes organisations onusiennes spécialisées dans la lutte contre les drogues appuient leur position : le PNUCID/ODDCP d’abord, nous l’avons dit, ainsi que l’Organe de contrôle international des drogues (OICS) dont la fonction est de veiller au respect de Conventions internationales (de 1964, 1971 et 1988) élaborées sous l’influence des États-Unis. Bien qu’ils puissent faire entendre leur voix au sein de ces organismes, c’est au niveau de la Commission des stupéfiants, expression directe de l’Assemblée générale des Nations unies, que les pays émergents ou en voie de développement se font surtout entendre. Or, ces pays sont sur des positions parfois plus extrêmes encore que celles des États-Unis tant au niveau des politiques nationales en matière de toxicomanie, que sur le plan de la lutte internationale contre les drogues.
Cette attitude a plusieurs raisons. Pour certains, elle découle du fait qu’il s’agit de sociétés non démocratiques – la Chine, la Malaisie, l’Arabie Saoudite ou l’Iran – qui punissent très sévèrement toutes les déviances visibles. Pour d’autres, il s’agit simplement de la conséquence de la fascination exercée par le « modèle américain » ou d’un opportunisme les poussant à rallier ce qui est perçu comme la position dominante parmi les pays riches. Une troisième catégorie vise, à travers des mesures punitives, à dresser un rideau de fumée sur les trafics auxquels se livrent leurs élites. Ces pays traitent les consommateurs comme des délinquants, les petits trafiquants comme des criminels dangereux, et sont prêts à appuyer toutes les croisades antidrogues dans la mesure où ils n’en sont pas la cible. Les États-Unis trouvent là des appuis empêchant toute évolution de la politique internationale dans ce domaine.
Et cela d’autant plus que si les Européens se sont montrés aussi entreprenants dans le cas de la Colombie, c’est que ce pays fait partie du pré carré des États-Unis. Mais en ce qui concerne par exemple l’Afrique, l’attitude des anciennes puissances coloniales – France, Royaume-Uni, Espagne, Portugal – est loin d’être toujours aussi ferme avec certains gouvernements du continent impliqués dans les trafics. Pour ne pas parler de la complaisance dont elles font preuve à l’égard de centres de blanchiment comme Jersey pour le Royaume-Uni ou Saint-Martin/Sint-Marteen pour la France et les Pays-Bas. Ces ambiguïtés et ces contradictions, non seulement sont un obstacle à la lutte contre la grande criminalité dans le domaine des stupéfiants, mais elles peuvent être elles-mêmes à l’origine de nouvelles menaces comme le suggère l’attitude des États-Unis dans le cas de la Colombie.
 
NOTES
 
[1] Cette décision a été provoquée par le retour des GI du Vietnam, dont environ 10 % étaient héroïnomanes et 1 % le resteront. Paradoxalement, cette situation avait été provoquée par les protections dont jouissaient de la part de la CIA de hauts responsables de l’armée vietnamienne impliqués dans le trafic. À ce sujet, voir la thèse de l’universitaire Alfred McCoy, publiée en France sous le titre La politique de l’héroïne en Asie du Sud-Est, Flammarion, 1971. Une version actualisée a été publiée par les Éditions du Lézard en 1998.
[2] Sorti aux États-Unis en décembre 2000 et en France en mars 2001.
[3] Il raconte le chemin de croix d’un magistrat qui, sans avoir une expérience particulière dans ce domaine, vient d’être nommé au poste de responsable de la lutte antidrogue aux États-Unis. C’est le moment où il découvre que sa fille a sombré dans la toxicomanie. Après être monté au front le long de la frontière mexicaine et avoir été témoin de la violence et de la corruption qui règne au sein même des forces de l’ordre du pays voisin, il renonce à son poste pour mener le combat contre la drogue sous une autre forme, au sein de sa famille cette fois.
[4] Qui a absorbé le Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues (PNUCId).
[5] World Drug Report 2000, publié au début de l’année 2001.
[6] P. 4 (c’est nous qui traduisons).
[7] ODCCP Global Illicit Drug Trends 2000, New York, 2000. Il s’agit cette fois d’un rapport technique constitué, pour l’essentiel, de statistiques.
[8] Bureau for International Narcotics and Law Enforcement Affairs, « Narcotics Control Report 2000 », U.S. Departement of State, Washington D.C., 2001.
[9] Titre que s’est décerné Mollah Omar.
[10] 4 500 t en 1999 (au lieu d’environ 2 500 t les années précédentes) et 3 200 t en 2000.
[11] Informations recueillies par l’auteur sur le terrain en juin-juillet 2001.
[12] Sur ce point, voir « La maffya diversifie ses activités », in La lettre internationale des drogues, no 4, mars 2001, publiée par l’Association de géopolitique des drogues (AEGd).
[13] Drug Enforcement Administration, le principal organisme de lutte antidrogue des États-Unis.
[14] L’Union européenne (UE) a adopté la même attitude dans le cadre du traité de libre-échange qu’elle a signé avec le Mexique en mars 2000.
[15] Jean-François Boyer, La guerre perdue contre la drogue, Paris, La Découverte, 2000.
[16] Alain Labrousse, Michel Koutouzis, Géopolitique et géostratégies des drogues, Paris, Economica, 1996, p. 23-32.
[17] Jean-Christophe Ruffin, Économie des guerres civiles, Paris, Hachette, 1996, 593 p.
[18] Voir OGd, « Conflits, drogues et activités mafieuses », communication à la conférence de l’Appel de La Haye pour la paix (11-15 mai 1999), 1999. Sur la plupart des pays cités, on peut également consulter les trois derniers rapports annuels de l’OGd (((((www. ogd. org).
[19] Michel Koutouzis « Drogues à l’Est : logique de guerres et de marché », IFRI, Politique étrangère, 1/1995, p. 233-244.
[20] Les prix du producteur au consommateur sont multipliés de 1 000 à 2 500 fois. Voir Alain Labrousse, Drogue : un marché de dupes, Paris, Éditions Alternatives, p. 78.
[21] OGd, chap. « Afghanistan », in Géopolitique mondiale des drogues 1998-1999.
[22] OGd, chap. « Sénégal », in Géopolitique mondiale des drogues 1995-1996, et Géopolitique mondiale des drogues 1997-1998, op. cit.
[23] La Dépêche internationale des drogues, nos 1, 16, 35, 56, 58.
[24] Voir également Philippe Chassage, « Réseaux et filières balkaniques du trafic de drogues depuis 1990 », mémoire de DEA de géographie, Université de Paris-Sorbonne, UFR de géographie, octobre 2000.
[25] Francesci Silvestri, « Mafia Network in the Southern Balkans », in Carmine Lanni, Albania, A Country of Europe. The Migration Factor, Turin, Edizioni Gruppo Abele (EGA), 2000.
[26] AFP, 18 septembre 1998.
[27] AFP, 12 mars 1999.
[28] AFP, 16 décembre 2000.
[29] AFP, 8 mars 2000.
[30] On trouve des informations à ce sujet dans le journal de Pristina Koha Ditore, dont les journalistes ont été à plusieurs reprises menacés par les mafias locales.
[31] Cette affaire a en particulier été suivie par Bertil Lintner, journaliste de la Far Easter Economic Review dont les articles ont été repris dans Burma in Revolt, Opium and Insurgency since 1948, Boulder, Westview Press.
[32] Une éradication sans alternative de développement accroîtrait le flux de migrants en Europe.
[33] Voir à ce sujet le chapitre « Soudan », in OGd, Géopolitique mondiale des drogues 1997-1998.
[34] Les services secrets israéliens détenaient également des dossiers sur l’implication des militaires syriens dans le trafic de haschisch et d’héroïne.
[35] Alain Labrousse, La drogue, l’argent et les armes, Paris, A. Fayard, 1977, p. 366-370.
[36] Voir à ce sujet le chapitre « Bolivie », in OGd, Géopolitique mondiale des drogues 1998-1999, op. cit.
[37] 15 000 hommes environ. Aucun cessez-le-feu n’a été conclu avec cette organisation et les opérations militaires continuent donc pendant les négociations.
[38] 1 500 à 2 000 combattants.
[39] Le prétexte utilisé est que les FARC n’ont pas livré aux États-Unis les guérilleros qui ont assassiné trois coopérants américains en février 1999.
[40] À ce sujet, voir Association d’études de la géopolitique des drogues (AEGd), « Pérou : les non-dits du scandale Montesinos », in La lettre internationale des drogues, décembre 2000.
[41] Il existe une variante de ce revirement. Selon le président de la commission d’enquête du Congrès péruvien, Robinson Rivadeneira (Semana du 19 juin 2001), les opérations de Montesinos avaient la bénédiction de la CIA (dont l’idée aurait été, en renforçant le potentiel militaire des FARC, de justifier l’approbation, par le Congrès américain et l’opinion latino-américaine, du Plan Colombie). Rivadeneira affirme que le ministère des Affaires étrangères d’Amman lui a déclaré avoir reçu le feu vert de la CIA pour vendre ces armes à l’armée péruvienne. C’est l’ampleur du scandale qui aurait poussé la CIA à lâcher son protégé.
[42] Voir « Suède : infléchissement de la politique antidrogues », in OFDT, Drogue trafic international, no 2, mars 2001.
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