Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

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220 pages

p. 40 à 47
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Dossier

n° 43 2001/3

2001 Revue internationale et stratégique Dossier

L’affaire de la prise d’otages de Jolo : un exemple de criminalisation du politique en Asie du Sud-Est

Romain Bertrand Chargé d’études au CERI (Centre d’études et de recherches internationales), Paris, Sciences Po. E-mail: jjjakarta@ club-internet. fr.
L’affaire de la prise d’otages de Jolo a mis au jour le système dans lequel s’inscrit la prolifération des « zones grises » en Asie. Champ d’investigation privilégié, le Sud-Est asiatique offre un terrain propice au développement d’une marginalité para-étatique. Dans un jeu complexe de miroirs et d’apparences, se dessinent des mouvements « hors-la-loi » en quête de visibilité. Et derrière une mystification politico-religieuse, seule la recherche des moyens nécessaires à leur survie semble inspirer l’action de ces groupements. Dès lors, pour s’attirer capitaux et légitimité, le discours transnational est opportunément brandi : c’est en tissant les liens d’une solidarité islamique transfrontalière, que le groupe Abu Sayyaf s’est affirmé. Jeu de dupes auquel chacun aime à se prendre, les États y trouvent aussi leur compte. Car c’est bien dans la porosité d’une structure étatique délétère que s’insinuent ces nouvelles formes d’illégalismes transnationaux. The seizure of hostages in Jolo : An example of the criminality process within the South-East Asia politics
The event of the seizure of hostages in Jolo has revealed the process in proliferation of « grey areas » in Asia is occurring. As a privileged investigation field, South-East Asia constitutes a favourable ground for the development of a fringe of society. In a complex game of mirrors and images, « outlaw » movements searching for visibility appear. And behind a political and religious mystification, search for the means to survive seems to be the sole activity they carry out. Thus, in order to draw to themselves funding and legitimacy, the transnational speech is put forward : the Abu Sayyaf group has asserted itself by weaving a transnational Islamic solidarity. Game of fools one likes to fall into, states get something out of it. Indeed, these new forms of transnational illegality creeps in the lapses of deleterious state structures.
L’affaire des « otages de Jolo » est dans toutes les mémoires. Et c’est bien là, précisément, le problème. Car la raison d’être de cette entreprise, tant du point de vue des preneurs d’otages que de celui des négociateurs de tous horizons accourus à la rescousse des victimes, résidait dans sa dimension médiatique. Mieux vaut le dire tout de go : l’affaire n’est pas des plus glorieuses. Elle confine même au pathétique. À l’inverse d’autres prises d’otages célèbres, comme en Iran ou au Pérou, aucune considération idéologique un tantinet sérieuse ne la sublime en épopée de martyrs d’une cause qui, pour être incompréhensible, n’en aurait pas moins possédé son mystère et, partant, son inquiétante noblesse. Le rappel des événements, de l’enlèvement des otages sur l’île de Sipadan jusqu’à leur libération trois mois plus tard, doit donc constituer le point de départ de l’analyse, et non pas l’épuiser.
À partir de l’affaire des « otages de Jolo », c’est en effet un pan entier du fonctionnement des zones grises d’Asie du Sud-Est qu’il convient de mettre au jour. L’incident terroriste jette une lumière crue sur les phénomènes de criminalisation du champ politique [1], rendus possibles par la multiplication de ce que Pierre Conesa nomme des « espaces en déshérence » [2] ; c’est-à-dire des territoires où ne s’exerce plus que nominalement l’autorité des États et où l’idée même de « frontière » se réduit à un marqueur de différentiel de valeurs (dans les deux acceptions du terme). Qu’il s’agisse des détroits indonésiens, des hauts plateaux du nord de la péninsule malaise ou des jungles de Kalimantan (Bornéo) et de Papouasie-Nouvelle-Guinée, ces zones grises sont le creuset des illégalismes transnationaux qui, simultanément, défient et sustentent des États en pointillés.
 
« HORREUR SOUS LES TROPIQUES » : L’ÉCONOMIE DU COMMENTAIRE MÉDIATIQUE
 
 
Dans la tragédie de Jolo, les preneurs d’otages apparaissent très rapidement comme des imposteurs. Le groupe Abu Sayyaf est pourtant bien répertorié, depuis la mi-1999 [3], comme un « mouvement terroriste extrêmement dangereux », par le département d’État américain. On le sait issu, en 1991, d’une scission au sein du Front de libération nationale moros (MNLF). Les Moros, qui représentent de 5 à 7 % de la population des Philippines et sont concentrés dans la province méridionale de Mindanao, luttent depuis la période coloniale américaine pour la reconnaissance de leur indépendance [4]. L’idée même d’une « identité moros » homogène, transcendant les clivages entre plaines et vallées, doit beaucoup, selon les historiens, à l’ethnographie coloniale anglo-saxonne. Cette « identité » repose, au départ, sur deux références fantasmatiques : l’une religieuse (l’appartenance à l’umma islamique), l’autre politique (le modèle aristocratique des sultanats du pays magindanao). La rébellion moros tient autant dans l’entre-deux-guerres de la revendication nationaliste, anticoloniale, que de l’insurrection religieuse.
Après les violents combats entre l’armée philippine et le MNLF (1974-1975), plusieurs séries de négociations semblent à même de désamorcer le conflit. Lors de l’arrivée au pouvoir de Corazon Aquino en 1986, les pourparlers entre le gouvernement et les rebelles, menés sous l’égide de l’Organisation de la conférence islamique, aboutissent à la création d’une « Région musulmane de Mindanao ». Mais cet accord ne satisfait qu’imparfaitement les attentes des composantes les plus radicales du MNLF. En septembre 1996, sous la présidence de Fidel Ramos, un accord de paix est conclu. Cependant, dès février 1997, de nouveaux affrontements ont lieu. L’élection de Joseph Estrada, en 1998, paralyse à nouveau le « processus de paix ». Soutenu par les grands propriétaires terriens chrétiens, Erap durcit le ton face aux appels redoublés en faveur d’une autonomie élargie. Des élections locales portent au pouvoir les politiciens qui sont les plus opposés à un développement économique autocentré de Mindanao. La guerre entre factions rivales au sein du MNLF, et entre celui-ci et le Front islamique moros de libération (le MILF, né en 1984), rend par ailleurs difficile la poursuite du dialogue [5]. Abu Sayyaf, qui ne compterait pas plus de quelques centaines de combattants en armes, semble donc posséder un prestigieux pedigree idéologique. C’est, de prime abord, le rejeton d’une vieille sédition : le porte-étendard d’une population musulmane miséreuse face à un État chrétien arrogant.
Mais les premières déclarations du commandant Robot aux journalistes étrangers jettent le doute sur l’authenticité des convictions indépendantistes du groupe. « Notre seul soutien, proclame-t-il avec fierté, c’est Oussama Ben Laden » – le célèbre terroriste saoudien réfugié en Afghanistan ou au Pakistan, auquel les États-Unis attribuent les attentats sanglants commis contre leurs ambassades de Tanzanie et du Kenya en juillet 1998, et contre l’USS Cole. L’argument, même dans la bouche d’un petit homme exalté brandissant une mitrailleuse lourde plus grande que lui, fait mouche auprès des médias – d’autant que l’armée philippine le reprend à son compte pour obtenir de Washington un chèque en blanc pour ses opérations « antiterroristes » à Mindanao. Mais la rumeur devient vite grotesque, qui veut qu’Oussama Ben Laden se soit déplacé en personne en vedette rapide jusqu’à Jolo afin d’y pourvoir les Abu Sayyaf en matériel et en instructions. L’étendard de la lutte contre le Grand Satan part définitivement en lambeaux lorsque, interrogé sur les raisons de son action criminelle par l’équipe du négociateur philippin Aventajado, le commandant Robot rétorque avec aplomb qu’il exige « l’autonomie pour les Musulmans (et) le rétablissement du troc dans l’île ». Aux journalistes de France 2, Robot, tombant enfin le masque, déclare quelques semaines après qu’il se contentera « d’un million de dollars et de deux montres de plongée ». La fascination des pseudo-guérilleros pour les emblèmes de l’opulence occidentale éclate d’ailleurs au grand jour quand, à la suite du premier paiement de rançon, le numéro deux du groupe, qui porte cheveux longs et blouson de cuir à la mode du voyou de bas étage, parade sur une moto rutilante, d’où il adresse un dernier adieu narquois au car qui emmène un contingent d’otages grassement monnayés vers la liberté [6].
Dans leurs récits de captivité, publiés dès leur retour en Europe, la plupart des otages raillent d’ailleurs ouvertement le commandant Robot, qualifié de « pauvre type », de « clown dangereux », et du groupe Abu Sayyaf, une « bande de crapules » [7]. La presse internationale, recourant sans vergogne à un culturalisme de bas étage, est prompte, pour se dédouaner de sa crédulité initiale, à imputer les instincts vénaux d’Abu Sayyaf à une « tradition Tausug » de piraterie et de contrebande (les Tausug sont l’ethnie majoritaire de l’île de Jolo). Rares sont les commentateurs qui contemplent, sans fards, la banalité d’une entreprise criminelle dictée par une situation sociale explosive. Si l’énigme du « fanatisme » n’est plus au rendez-vous, alors les mystères de la « culture » feront office d’argument de dramatisation. Dans les reportages consacrés par les principales chaînes européennes et nord-américaines à cette mésaventure épique de touristes occidentaux (car les otages malais ne comptent pas), Jolo est présentée comme une « île coupée du monde », comme le dernier refuge des « gens sans foi ni loi » héritiers des chasseurs de têtes et des aventuriers du Far East. La rhétorique primitiviste refait surface.
 
DES ÉTATS SANS FRONTIÈRES ? REGARDS SUR LA RÉALITÉ DE LA CRIMINALITÉ TRANSNATIONALE EN ASIE DU SUD-EST
 
 
Or, ce sont précisément les deux points occultés par le commentaire médiatique – la banalité crue de la criminalité vénale et le contexte politique on ne peut plus « moderne » du drame – qui font son intérêt pour l’analyste. Que les Abu Sayyaf ne soient aucunement des militants islamistes intransigeants, mais un simple gang de rançonneurs en quête de notoriété et de profit, en dit long sur la réalité des menaces dont sont porteuses les différentes formes de « criminalité transnationale » en Asie du Sud-Est. Encore la notion même de « criminalité » n’est-elle pas nécessairement la mieux adaptée à la qualification des phénomènes dont il sera maintenant question. Car la définition de l’illégalisme présuppose celle de la règle : la transgression est affaire de normes. Or, en matière de « relations internationales illicites », pour reprendre la belle formule de Pierre Conesa, la hiérarchie des normes et des autorités habilitées à les édicter et à les faire respecter, constitue un enjeu à part entière du processus de surveillance des territoires. Les apories de la lutte contre la piraterie en Asie du Sud-Est offrent un bel exemple des difficultés qui surgissent lorsqu’il s’agit de tracer au cordeau la ligne de partage entre l’illégal et l’illicite. La définition juridique de l’acte de piraterie donne en effet lieu, depuis longtemps, en Asie, à d’âpres débats, en particulier dans le cadre des réunions « ASEAN +3 » auxquelles prend part la Chine (soupçonnée d’avoir contribué à l’accroissement des « vaisseaux-fantômes » dans les détroits insulindiens).
L’île de Jolo est située dans l’archipel de Sulu, mince guirlande d’îles reliant le Sabah, partie malaisienne de Bornéo, à la péninsule philippine de Zamboanga. Dans les années 60, les Sulu avaient acquis une certaine notoriété auprès des navigateurs de la zone, car elles étaient réputées abriter la « route des cigarettes » de contrebande, qui inondaient le pays du fait du prix excessif du tabac d’importation [8]. Située idéalement à mi-chemin de deux États aux niveaux de développement socioéconomique très dissemblables, l’île de Jolo n’avait affaire aux autorités de Manille que sur un mode conflictuel : lorsque l’armée traquait dans ses jungles les fuyards du MILF, ou bien lorsque tel ou tel ministère décidait abruptement de se lancer dans un ambitieux « plan de développement local » qui profitait avant tout aux notables spéculateurs du cru [9]. Jolo était donc une « île pauvre », tournée vers les étendues maritimes plus que vers ses hinterlands, qui ponctionnait les richesses en transit (bancs de poissons et cargaisons de tabac) plutôt que les maigres ressources de son sol. La pêche et la piraterie étaient deux types d’activité définissant une économie d’extraversion, favorisée par une situation politique liminale, aux confins d’États hostiles [10].
Mais la situation de Jolo n’est nullement exceptionnelle en Asie du Sud-Est. Les détroits et les passes maritimes ont toujours été, dans la longue histoire des royautés et des empires d’Insulinde, des sites privilégiés pour l’extraction des ressources. La mer de Ceram, le détroit de Malacca, le détroit de Karimata, le détroit de Macassar abritaient une intense activité maritime. Les côtes des îles de Sumatra, de Bornéo et des Célèbes étaient maillées de rades de mouillage et de comptoirs portuaires. Le commerce des denrées de la mer (les carapaces de tortue et les « bèches de mer »), des épices (poivre, noix de muscade), des textiles (en provenance de Java et de Coromandel), des porcelaines de Chine méridionale, des biens de prestige fabriqués sur la péninsule indochinoise, assurait aux thalassocraties des pourtours côtiers les moyens de leur puissance et de leur renom. L’histoire de l’Asie du Sud-Est, entre le XIVe et le XXe siècle, est une histoire de ports et de ponts, de gués et de digues : c’est l’histoire de la conquête des points de passage vers l’extérieur, l’histoire de la mise au pas plus ou moins réussie de communautés marchandes. Le sultanat d’Aceh (au nord-ouest de Sumatra) et le sultanat de Malacca (sur la côte occidentale de la péninsule malaise) étaient, suivant la belle expression de Denys Lombard, des « États éoliens » qui finançaient la construction de leurs appareils administratifs par la taxation de marchandises en transit [11].
Les « passagers du vent », les commerçants qui arrivaient et repartaient avec la mousson, avaient besoin d’États-entrepôts où amarrer leurs vaisseaux et « stocker » leurs cargaisons. L’expansion de l’empire javanais de Mataram, sous le règne de Sultan Agung (1613-1646), n’avait pas pour seule finalité la conquête de territoires, mais aussi la mainmise sur les puissantes cités portuaires du Pasisir, comme Surabaya qui fut envahie en 1625. Même des empires que l’on a longtemps dit « agraires », c’est-à-dire tournés vers la terre et la petite paysannerie, comme l’empire de Majapahit qui connut son apogée au XIVe siècle, n’avaient de cesse de s’assurer le contrôle des gués marchands et des fleuves à batellerie. L’Asie du Sud-Est a été et continue d’être un monde en mouvement : le carrefour de flux d’hommes, de biens et d’idées en provenance du Moyen-Orient, d’Afrique ou d’Asie méridionale. Elle n’a jamais été une zone « figée », un assemblage de prés carrés étatiques vivant en autarcie culturelle. C’est, au contraire, un formidable creuset d’identités métisses élaborées par les bourgeoisies en vadrouille dans les interstices du contrôle étatique [12]. Les Babas de Malacca, immigrants chinois vivant au rythme des us malais, ou les marchands yéménites de Jakarta, arrivés de l’Hadramaout au XIXe siècle, sont les témoins d’une Asie « sans frontières » vieille comme le goût du commerce et de l’aventure.
L’existence précoce d’États en pointillés, ceints de vastes marches peu ou pas administrées, et maillés de zones « hors l’État » comme les forêts ou les montagnes [13], doit-elle conduire à nuancer le discours sur la « nouveauté » des faits transnationaux ? Oui, si l’on entend par là que la « globalisation » n’est pas un phénomène surgi ex-nihilo et possède une généalogie – dans laquelle le « moment impérial précolonial » ou le « moment colonial » occupent une place de choix, en ce qu’ils furent des séquences d’intensification, de densification et de diversification accélérées des flux migratoires, commerciaux et idéologiques [14]. Non en ce sens que les « relations internationales illicites » du XXIe siècle sont porteuses de menaces qui ont partie liée avec un ordre étatique international qui ne possède pas de véritable antécédent historique (n’oublions pas que le système westphalien était une « affaire européenne » et que le Congrès de Berlin ne mettait aux prises qu’une poignée d’opérateurs étatiques).
Même si elles le mettent à mal (ce qui reste à démontrer...), les entreprises transnationales contemporaines, licites ou illicites, ne sont pas pensables sans l’État. Outre que l’absence de frontières augure mal de la survie du métier de contrebandier, les mouvements transnationaux prospèrent grâce à l’existence des « points de repère » étatiques, et sont tributaires des aléas des revirements diplomatiques et des guerres entre entités souveraines. La prise d’otages médiatique de Jolo, si elle a bien été rendue possible par la porosité des frontières entre la Malaisie et les Philippines, si elle n’a perduré que du fait de la faiblesse du contrôle étatique sur des territoires périphériques, n’était rentable et n’a trouvé de dénouement que grâce aux États et aux relations que ceux-ci avaient tissées les uns avec les autres. Le souci de reconnaissance diplomatique de la Libye aura, par exemple, été l’un des leviers de la fin de l’histoire – tout comme l’implication des États européens dans le dialogue entre Manille et la mouvance moros était l’un des résultats escomptés par les preneurs d’otages. Les États, dans l’affaire de Jolo, ont certes été « contournés » par divers acteurs transnationaux, mais ils ont conservé le mot – ne serait-ce que financier – de la fin. Dans bien des cas, d’ailleurs, les autorités de tel État d’Asie du Sud-Est participent activement aux activités transfrontalières criminelles. Il est ainsi permis de penser que le trafic de pierres précieuses ou de bois rares entre la Malaisie et l’Indonésie, à l’abri des jungles des hauts plateaux, doit son essor à la paresse intéressée des services douaniers. Loin d’affaiblir l’État, les relations internationales illégales ou « illicites » peuvent le renforcer en lui permettant d’avoir accès à des ressources dont il ne pourrait assumer seul l’exploitation. Le « coût politique » des trafics de drogues ou de matières premières restant rédhibitoire pour de nombreux États à l’heure des sanctions internationales, leur gestion « indirecte » présente de nombreux avantages.
 
DE NOUVELLES MENACES TRANSNATIONALES EN ASIE DU SUD-EST ? LE MYTHE DE « L’OFFENSIVE ISLAMISTE EN ASIE »
 
 
Cela étant, il serait pour le moins hâtif de conclure à l’innocuité des espaces en déshérence d’Asie du Sud-Est, ou de ne faire de tout trafic de produits prohibés qu’une forme ordinaire et somme toute acceptable de commerce transfrontalier. Ces espaces en déshérence sont plus nombreux que l’on ne le croit. Leur principale caractéristique n’est pas d’être « hors l’État », mais tout au contraire de s’articuler, de façon a priori paradoxale, aux intérêts bien compris des États. Ce sont des étendues dans lesquelles la « privatisation des États » bat son plein – c’est-à-dire où s’observe une cession ou une délégation des prérogatives régaliennes à des acteurs « privés » (les réseaux mafieux, les grandes compagnies concessionnaires travaillant dans le secteur des bois, des hydrocarbures ou des minerais) [15]. En Birmanie, par exemple, les diverses organisations issues de l’armée Kachin ont mis sur pied, dans le nord du pays, un véritable système administratif parallèle, avec la bénédiction des autorités nationales qui ne souhaitent pas revenir sur les « trêves » des années 80. Le trafic d’opium associe de la sorte acteurs étatiques (services de police, armée) et acteurs privés, et il prend place dans une « zone charnière » entre États, où ne s’exerce plus que nominalement le pouvoir de ceux-ci (Chine, Laos, Thaïlande) [16].
De même, il est réaliste d’envisager que le commerce de la ganja constitue toujours l’une des sources de financement du GAM, le mouvement séparatiste d’Aceh (nord de Sumatra), créé en 1976 par Hassan Di Tiro et qui s’oppose depuis lors à Jakarta [17]. Il existe de sérieux indices tendant à montrer que la communauté acehnaise de Malaisie, qui vit principalement à Penang, participe au blanchiment du produit de cet « argent sale », et qu’elle entretient des liens épisodiques avec les mouvements de libération du pays Pattani (sud-est de la Thaïlande), et notamment avec le PULO (Pattani United Liberation Organization), décimé en 1997-1998 par l’armée thaïlandaise mais qui continue à revendiquer d’aventure le droit à la pratique de « l’islam malais » (et donc un rattachement éventuel aux États islamiques de Malaisie). Enfin, il n’est pas exclu que les mouvances « islamistes » d’Indonésie, symbolisées par la montée en puissance dévastatrice du Front Pembela Islam ( « Front des défenseurs de l’Islam » ) et des Laskar Jihad ( « Milices du Jihad » ), entretiennent des contacts informels avec les « réseaux de Peshawar » (en particulier avec les célèbres Laskar-e-Taïba) [18]. Umar Thalib, « commandant en chef » des Laskar Jihad, prétend ainsi avoir appartenu aux « commandos Hekmatyar ». Qu’il ait été ou non l’hôte des talibans importe finalement assez peu : c’est la « filiation imaginaire » avec l’islam radical, gage de légitimité à l’échelle internationale, qui compte pour dresser la « carte mentale » des nouveaux mouvements islamiques d’Asie du Sud-Est, et analyser leur discours et leur positionnement au sein des champs religieux nationaux. Le « détour par l’extérieur » [19], la revendication de solidarités lointaines, sert ici la fabrication d’un imaginaire de « jihad » : de guerre contre l’État immoral et la société décadente [20].
La solidarité idéologique ou religieuse n’est cependant pas le seul élément à l’œuvre dans ces rapprochements voulus ou effectifs, car la plupart des mouvements « islamistes » du nord du Pakistan ou d’Indonésie sont en voie de « gangstérisation » avancée, et partagent plus des intérêts matériels que des idéaux. Ils restent en outre très « nationaux », prospérant grâce à des situations de crise de régime provoquées par l’inéluctable essoufflement des nationalismes autoritaires hérités de la période des indépendances. Autrement dit, si la circulation des hommes, des idées et des capitaux entre ces différentes mouvances radicales est indéniable, leur mise en réseau institutionnelle est peu plausible au vu de leur enracinement dans les controverses et les conflits politiques locaux.
Le fantasme russo-américain d’une « grande offensive islamiste en Asie » n’a donc pas lieu d’être, sauf à verser dans la spéculation pure, et à supposer que les nationalistes ouïgours du Xinjiang, les militants javanais des Laskar Jihad, les combattants moros de Mindanao et le ministère des Affaires religieuses du Brunei décident soudainement de s’unir en un front « anti-reste du monde ». Pour autant, il ne faut pas négliger le potentiel déstabilisateur de ces mouvances radicales à l’échelle des États-nations. Surtout, il faut prendre la mesure de leur criminalisation, et donc du danger de leur enchevêtrement mafieux. Si la « menace transnationale » existe, ce n’est que lorsque des convergences d’ordre financier se font jour. Preuve supplémentaire de l’importance redoublée du facteur étatique dans la légitimation de ces acteurs transnationaux, l’absence de soutien officiel de la part de l’Arabie Saoudite ou de la Libye joue à l’encontre de l’essor des mouvances « islamistes » d’Asie du Sud-Est, qui sont en manque de puissants « patrons ». À tout bien considérer, les Abu Sayyaf, qui souhaitaient apparaître comme l’un des maillons forts de la multinationale terroriste « Ben Laden and Co. », n’ont fait qu’exposer au grand jour l’inanité de la thèse du grand complot islamiste en Asie. Chaque communauté diasporique, chaque réseau criminel transfrontalier continue à obéir à de multiples logiques de positionnement politico-religieux. Mais le discours triomphaliste de la plupart de ces groupuscules masque la réalité de leur insoluble contradiction, qui est de n’acquérir une visibilité médiatique ou politique qu’en valorisant leur appartenance à une elliptique « mouvance transnationale », alors même qu’ils sont le produit de situations de crise locales, et qu’ils restent prisonniers du rapport conflictuel à l’État. Pour Abu Sayyaf comme pour tant de ses homologues, l’argent et l’État restent des réalités incontournables.
 
NOTES
 
[1] Consulter Jean-François Bayart, Béatrice Hibou et Stephen Ellis, La criminalisation de l’État en Afrique, Paris, Éditions Complexe, 1997.
[2] Voir sa contribution dans la présente livraison.
[3] Consulter Patterns of Global Terrorism, United States Department of State, avril 1999.
[4] Pour un essai d’histoire sociale du mouvement moros, on se reportera à Thomas Mac Kenna, Muslim Rulers and Rebels. Everyday Politics and Armed Separatism in the Southern Philippines, Berkeley, The University of California Press, 1998. Mac Kenna met bien en évidence l’hétérogénéité des trajectoires militantes au sein du mouvement indépendantiste moros.
[5] Éric Gutierrez, « The Politics of Transition », International Review of Peace Initiatives, mars 2000.
[6] Cette scène extraordinaire conclut le montage documentaire réalisé par Raymond Ley et Mario Schmidt : « Vous n’êtes que des animaux. Les otages de Jolo », diffusé le 31 mars 2001 sur la chaîne Arte.
[7] L’Allemand Werner Wallert a publié Horreur sous les Tropiques, dans lequel il décrit sa captivité comme une épreuve de foi endurée grâce à la sollicitude divine. Le Norvégien Seppo Fränti a exposé, dans une prestigieuse galerie d’Helsinki, 200 des croquis qu’il a réalisés durant sa détention. Marie Moarbes et Stéphane Loisy, deux ressortissants français, ont eux aussi publié leurs témoignages.
[8] Pour l’insertion des Sulu dans l’économie transnationale régionale, lire James Warren, The Global Economy and the Sulu Zone: Connections, Commodities and Culture, Quezon City, New Day Publishers, 2000. Pour un aperçu ethnographique des Tausug de Jolo, lire Thomas Kiefer, The Tausug. Violence and Law in a Philippine Moslem Society, Prospect Heights, Waveland Press, 1996.
[9] John Sidel, Capital, Coercion and Crim. Bossism in the Philippines, Stanford, SUP, 1999.
[10] Pour un aperçu des différentes modalités d’extraversion des communautés politiques du pays Magindanao et des Sulu (piraterie, commerce d’esclaves) à l’époque précoloniale et coloniale, consulter James Warren, The Sulu Zone, 1768-1798. The Dynamics of External Trade, Slavery and Ethnicity in the Transformation of a Southeast Asian Maritime State, Quezon City, New Day Publishers, 1985, et Patricio Abinales, Cotabato and Davao in the Formation of the Philippine Nation-State, Honolulu, University of Hawaii Press, 2000.
[11] Denys Lombard, Le carrefour javanais, 3 vol., Paris, EHESS, 1990.
[12] Voir Aihwa Ong, Flexible Citizenship. The Cultural Logics of Transnationality, Durham, Duke University Press, 1999, pour le portrait d’une Asie « sans frontières », mais non sans passeports.
[13] La notion d’espaces « hors l’État » (non-state places) est due à James Scott, « La montagne et la liberté, ou pourquoi les civilisations ne savent pas grimper », Critique internationale, Paris, Presse de Sciences Po, no 11, avril 2001.
[14] Frederick Cooper, « Le concept de mondialisation sert-il à quelque chose ? Un point de vue d’historien », Critique internationale, Paris, Presse de Sciences Po, no 10, janvier 2001, pour un plaidoyer en faveur d’une approche « généalogique » de la « mondialisation » (une notion dont l’auteur conteste radicalement la pertinence heuristique). Je suis également redevable, sur ce point, aux débats auxquels j’ai pris part, à Amsterdam en 1999, puis à Tokyo en 2001, avec Arjun Appadurai, Peter Geschiere, Saskia Sassen et Mamadou Diouf.
[15] Béatrice Hibou (sous la dir. de), La privatisation des États, Paris, Karthala, 1999.
[16] Consulter Catherine Brown, « The Political Economy of Violence in Burma », Disasters, vol. 23, no 3, 1999, p. 234-256, et Alan Dupont, « Transnational Crime, Drugs and Security in Asia », Asian Survey, vol. 39, no 3, juin 1999, p. 433-455.
[17] En décembre 1976, Hassan Di Tiro, de retour des États-Unis où il avait poursuivi une brillante carrière de businessman, proclame « l’indépendance de l’État d’Aceh-Sumatra ». Hassan Di Tiro est obligé de fuir l’Indonésie en 1979 après trois années de maquis, et se réfugie alors à Stockholm. De 1988 à 1998, la province d’Aceh bascule sous loi martiale (période dite « DOM », de Daerah Operasi Militer). La répression, sanglante, fait plusieurs milliers de morts et de victimes. À partir du mois de décembre 1999, le gouvernement d’Abdurrahman Wahid engage des pourparlers avec le GAM à Genève. Ceux-ci se traduisent par la conclusion de cessez-le-feu et de « trêves humanitaires » qui ne sont suivis d’aucun effet sur le terrain. Malgré la promesse formelle de ne plus recourir à la violence pour enrayer l’essor du mouvement séparatiste, le président Abdurrahman Wahid est contraint au début du mois d’avril 2001, sous la pression des autorités militaires, d’autoriser la reprise « d’opérations limitées de sécurité », qui se traduisent par une nette recrudescence de la violence à Aceh-Est. Consulter également, James Siegel, « Possessed », dans The Rope of God, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2000, p. 336-422 ; Tim Kell, The Roots of Acehnese Rebellion, 1989-1992, Ithaca, Cornell Modern Indonesia Project, 1995. Enfin, lire Hassan Di Tiro, The Price of Freedom. The Unfinished Diary of Tengku H. Di Tiro, Aceh-Sumatra National Liberation Front, Stockholm, 1984.
[18] Pour un essai de généalogie des mouvances islamiques radicales en Indonésie, on pourra se reporter à Robert Hefner, Civil Islam. Muslims and Democratization in Indonesia, Princeton, Princeton University Press, 2000. Les Laskar Jihad ont envoyé 2 000 à 3 000 hommes en armes aux îles Moluques pour combattre les « Chrétiens ». Ils s’entraînent à proximité de Bandung et de Bogor et bénéficieraient de la complicité, ou bien de la « négligence coupable », des forces armées et de la police. Né en 1998, le Front Pembela Islam compterait plusieurs milliers de militants. C’est un mouvement « néo-wahhabite » qui entend purger l’Indonésie des « lieux de vice », comme les maisons de passe ou les débits de boissons alcoolisées que ses militants incendient sous le regard impavide des forces de l’ordre. Lire aussi Romain Bertrand, « L’Indonésie : incertitudes et transitions », Cahiers du cercle d’études économiques et juridiques de Science Po », juin 2001.
[19] L’expression est de David Camroux, qui l’utilise à propos de l’instrumentalisation des enjeux de la diplomatie malaise par le Dr Mahathir à des fins de politique intérieure.
[20] Sur l’implication d’organisations islamistes transnationales dans les trafics transfrontaliers en Afghanistan et au Pakistan, se reporter à Ahmed Rashid, Taliban. Militant Islam, Oil and Fundamentalism in Central Asia, New haven, Yale University Press, 2001. A. Rashid met en évidence le soutien apporté par les mafias afghane et pakistanaise du transport routier au mouvement taleb à partir de 1996.
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Voir sa contribution dans la présente livraison. Suite de la note...
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Consulter Patterns of Global Terrorism, United States Depa...
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[4]
Pour un essai d’histoire sociale du mouvement moros, on se...
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[5]
Éric Gutierrez, « The Politics of Transition », Internatio...
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[6]
Cette scène extraordinaire conclut le montage documentaire...
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[7]
L’Allemand Werner Wallert a publié Horreur sous les Tropiq...
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[8]
Pour l’insertion des Sulu dans l’économie transnationale r...
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[9]
John Sidel, Capital, Coercion and Crim. Bossism in the Phi...
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[10]
Pour un aperçu des différentes modalités d’extraversion de...
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[11]
Denys Lombard, Le carrefour javanais, 3 vol., Paris, EHESS...
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[12]
Voir Aihwa Ong, Flexible Citizenship. The Cultural Logics ...
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[13]
La notion d’espaces « hors l’État » (non-state places) est...
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[14]
Frederick Cooper, « Le concept de mondialisation sert-il à...
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[15]
Béatrice Hibou (sous la dir. de), La privatisation des Éta...
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[16]
Consulter Catherine Brown, « The Political Economy of Viol...
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[17]
En décembre 1976, Hassan Di Tiro, de retour des États-Unis...
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[18]
Pour un essai de généalogie des mouvances islamiques radic...
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[19]
L’expression est de David Camroux, qui l’utilise à propos ...
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[20]
Sur l’implication d’organisations islamistes transnational...
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