Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.213051832x
220 pages

p. 55 à 63
doi: en cours

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Dossier

n° 43 2001/3

2001 Revue internationale et stratégique Dossier

Les trafics de matières nucléaires

Daniel Kiffer Olivier Mutez Membres de la Délégation aux affaires stratégiques, les auteurs s’expriment ici à titre personnel.
Bien que le trafic de matières radioactives ne soit pas un phénomène nouveau, l’éclatement de l’URSS et la multiplication des républiques indépendantes ont favorisé son essor. Les stocks nucléaires imposants des pays de l’ex-bloc soviétique représentent un risque pour la prolifération des matières fissiles, d’autant que les systèmes de contrôle étaient, au début des années 90, lacunaires, voire inexistants, principalement dans les installations nucléaires civiles – des améliorations notables y ont été apportées grâce à l’aide de la communauté internationale. En outre, le manque de moyens financiers, la corruption et l’illusion d’un marché hypothétique à l’ouest ont largement encouragé les tentatives de détournements de matières. Pourtant les statistiques montrent que les cas sont relativement peu nombreux et ne portent que sur de petites quantités. On peut dire que ce trafic se différencie des autres en ce sens qu’il est conduit par les pourvoyeurs eux-mêmes, et qu’il n’existe pas de véritable demande pour ces matières. Il est également difficile d’identifier les acheteurs potentiels, souvent assimilés aux États qui ont une volonté nucléaire ou aux groupes terroristes. Il n’a pas été possible à ce jour d’apporter la preuve directe de leur implication. Toutefois, il convient de rester vigilant car le petit nombre de cas répertoriés à ce jour n’indique en rien qu’il n’existe pas un trafic à plus grande échelle et mieux organisé qui aurait échappé à la vigilance internationale. The nuclear traffic
Even though the traffic of nuclear elements is not a new phenomenon, the collapse of the USSR and the multiplication of independent republics have encouraged its spread. The nuclear stocks belonging to the countries of the former soviet block represent a danger in terms of proliferation of fissible elements, especially as in the beginning of the nineties, the systems of control were insufficient or even inexistent more particularly in the civil nuclear structures – genuine improvements have been made thanks to the help of the international community. Also, lack of funding, corruption and the hypothetical market of the west have largely contributed to attempts to misappropriate these nuclear elements. However statistics show this is rarely the case and that whenever it has happened, it only concerned small quantities. One can say this traffic is different from other types of traffics in that it is led by the providers themselves and that there is no real demand for nuclear elements. It is moreover difficult to identify the potential buyers, often considered to be the states which have a nuclear will or the terrorist groups. It has not been possible so far to prove their direct implication. However, one needs to remain watchful as the small number of cases registered to this day do not prove no traffic exists on a larger scale and on a better organised basis, that would have escaped international vigilance.
Les affaires de trafics de matières nucléaires ou présumées comme telles existent depuis longtemps. Un trafic traditionnel tirant son origine des mines d’uranium situées en Afrique existe depuis le début de l’ère nucléaire. Ainsi des quantités plus ou moins grandes de concentré d’uranium ont parfois été proposées par des trafiquants sous le nom d’uranium enrichi à des prix très élevés. En 1991, l’Empire soviétique disparaissait pour laisser place à la Russie et à un nouvel ensemble de républiques indépendantes. Le Protocole de Lisbonne en 1992 a reconnu la Russie comme héritière des armements nucléaires au titre du traité de non-prolifération nucléaire (TNP), les autres républiques où étaient déployées des armes nucléaires, essentiellement le Kazakhstan, l’Ukraine et la Biélorussie, acceptèrent le transfert des ogives nucléaires stockées sur leur territoire vers la Russie par le biais d’accords bilatéraux. Toutes ces nouvelles républiques ont finalement ratifié le TNP en tant qu’États non nucléaires militaires avant la conférence de réexamen de 1995. Il est donc a priori acquis que les ogives nucléaires stratégiques et tactiques de l’ex-Union soviétique sont passées sous le contrôle unique des forces nucléaires de la Russie. Ce qui permet, semble-t-il, d’éliminer l’hypothèse de trafic d’ogives nucléaires qui avait été un moment évoquée par une certaine presse [1].
L’URSS comptait quelque 150 installations d’assemblage d’armes nucléaires et 1 500 centres nucléaires [2], des réserves connues de matières nucléaires fissiles [3] évaluées à plus de 1 000 t, et certainement des milliers de tonnes de matériaux de toutes sortes entrant dans le cycle nucléaire. Si les installations détenant des composants d’armes nucléaires semblent avoir été toujours bien gardées, il n’en allait pas de même d’autres installations nucléaires civiles où la comptabilité des matières nucléaires et leur protection physique étaient pratiquement inexistantes. Après le démembrement de l’URSS, cet immense complexe nucléaire soviétique, où les activités civiles et militaires étaient souvent mêlées, s’est morcelé entre les nouvelles républiques au gré des nouvelles frontières géographiques. La plus grande partie des sites nucléaires, dont les plus sensibles, se trouvait sur le territoire de la Russie. Les autres républiques ont néanmoins hérité d’installations importantes telles que centrales nucléaires, centres de recherche nucléaire, complexes miniers, installations d’enrichissement d’uranium, centre de production de combustibles nucléaires pour sous-marins, etc. La désorganisation engendrée par ce redécoupage politique et administratif, mais aussi le manque de moyens financiers pour faire fonctionner les établissements et pour payer le personnel, a fait craindre aux experts occidentaux dès le début des années 90, d’une part, une fuite des cerveaux vers des pays proliférants, d’autre part, le détournement d’équipements sensibles et de matières nucléaires, voire de matières fissiles, à partir des sites nucléaires et autres cités interdites.
Le vrai danger de dissémination réside donc dans les dérives des transitions étatiques des pays de l’ex-URSS : la recherche de débouchés pour le complexe militaro-industriel (y compris le secteur nucléaire), le contrôle physique défaillant des matières nucléaires et des équipements connexes, accompagnés de la corruption bureaucratique, forment un environnement de nature à faciliter les transferts illicites de matières nucléaires vers des pays dits « proliférants », voire vers des groupes terroristes par le biais d’organisations mafieuses. Cette situation a engendré une certaine angoisse, parfois exagérée, en Occident.
 
LES FAITS
 
 
Sur une quarantaine de cas relevés en 1991, une petite moitié venait de l’Est, les autres affaires plus traditionnelles venaient du continent africain. Ils portaient généralement sur de petites quantités d’uranium naturel ou faiblement enrichi et sur diverses substances radioactives inutilisables pour fabriquer des armes nucléaires. Beaucoup de clients potentiels se sont faits extorquer des sommes importantes, pour récolter, à la place de l’uranium hautement enrichi ou du plutonium promis, bien souvent de l’uranium naturel, de l’uranium faiblement enrichi, du combustible de centrale nucléaire, du plomb, voire des vieilles pastilles utilisées il y a quelques années dans les paratonnerres, qui contenaient un peu d’américium 241, présenté comme étant du plutonium 239.
Des trafics à partir de l’ex-URSS ont commencé à être décelés au début de la décennie 90. Puis ils se sont accélérés. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) confirmait l’existence de 130 cas enregistrés entre 1993 et 1996. Pour sa part, le Bundeskriminalamt (BKA) allemand a recensé 77 saisies entre 1992 et 1995. Selon le Dr William C. Potter qui s’exprimait devant le Sénat des États-Unis en 1996 [4], trois problèmes méritent une attention réelle : les cas avérés de détournements et d’exportations illégales de matières nucléaires dans les anciens États soviétiques, les enseignements pouvant être tirés de ces différents cas, enfin les affaires auxquelles il n’a pas été accordé un intérêt suffisant.
Les cas avérés
Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, sept tentatives au moins de détournements d’uranium hautement enrichi (UHE) ou de plutonium ont été empêchées avant exportation des matières [5]. Plusieurs l’ont été sur le territoire russe et les autres en divers points d’Europe. Il s’agit respectivement des cas suivants.
Le premier cas confirmé de détournement de matières fissiles est survenu, entre la fin du mois de mai et le début du mois de septembre 1992 au Luch Scientific Production Association à Podolsk, ville située à 40 km au sud-ouest de Moscou, où 1,5 kg d’uranium enrichi à 90 % (UHE) a été détourné par un ingénieur du site après 20 à 25 prélèvements. Cet ingénieur n’avait pas de complice et paraît s’être inspiré d’un article de presse évoquant les bénéfices procurés par la vente d’UHE. Il a été appréhendé à la gare de Podolsk, le 9 octobre 1992, avec l’essentiel de l’UHE dans trois cylindres en plomb. Il projetait de le vendre à Moscou. Bien que cette personne ait admis avoir un client caucasien en vue, l’enquête officielle a conclu qu’aucun acheteur n’avait été contacté. C’est un des deux seuls cas de détournement officiellement reconnus par Minatom [6], l’autre étant celui ayant eu lieu près de Moscou, chez Elektrostal.
Un autre détournement confirmé d’UHE a eu lieu, fin juillet 1993, sur le site de stockage d’une base de la Flotte du Nord à Andreeva Guba, à 40 km de la frontière norvégienne. Deux marins ont été arrêtés pour le vol de 1,8 kg d’UHE. Les matières retrouvées étaient enrichies à 36 % environ et servaient de combustible à des réacteurs de sous-marins de troisième génération. Les hommes ont dit avoir opéré avec l’aval de deux officiers, lesquels nient toute implication. Le procès des quatre prévenus a eu lieu en novembre 1995. Les deux marins ont été condamnés à des peines de quatre et cinq ans de prison. Les deux officiers ont été déclarés non coupables faute de preuves.
Le 27 novembre 1993, deux officiers russes se sont introduits à l’intérieur du chantier naval de Sevmorput, près de Mourmansk, un des principaux sites de stockage de combustible nucléaire de la marine russe, pour s’emparer de 3 barres d’uranium enrichi à 20 % provenant du cœur d’un réacteur. Ils ont vainement tenté de les vendre pour 50 000 $. Les coupables ont été appréhendés et les éléments récupérés chez l’un d’eux six mois plus tard. Les deux accusés et un complice ont été jugés pour vol en 1994 et condamnés à des peines respectives de trois ans et dix-huit mois de prison.
Le premier cas connu de saisie d’une quantité significative de plutonium date de mai 1994. La police allemande a découvert à Tengen, en Bavière, 5,6 g de plutonium 239 presque pur. La matière se trouvait dans le garage d’une personne qui était déjà sous le coup d’une procédure pour contrefaçon. Bien que l’origine de la matière n’ait pas été déterminée avec précision, des indices donnent à penser qu’elle avait été produite à des fins non militaires à Arzamas-16. On ignore l’itinéraire suivi par le plutonium d’Arzamas à Tengen, ainsi que les intentions de l’utilisateur final, s’il y en avait un.
Le 13 juin 1994, les autorités bavaroises saisissaient à Landshut, en Bavière, 800 mg d’UHE enrichi à 87,7 %. L’analyse spectrométrique de l’UHE et le taux d’enrichissement ont permis de déterminer que cette matière provenait d’un réacteur naval ou d’un réacteur de recherche.
Un autre cas significatif de trafic de plutonium a été révélé à Munich, le 10 août 1994. Les autorités bavaroises ont saisi une valise, à bord d’un vol de la Lufthansa venant de Moscou, contenant 363 g de plutonium et 201 g de lithium-6. Cette prise est, de loin, la plus importante. Il s’agit là de la plus grande saisie effectuée à ce jour, non pas par la quantité, mais par le type de matériel proposé. Deux Espagnols et un Colombien ont été arrêtés. L’agence de renseignement extérieur russe aurait reconnu le détournement de matières d’une installation de recherche à Obninsk, que démentit par la suite le ministère russe de l’Énergie atomique (Minatom). Les services secrets allemands semblent avoir été à l’origine de cette affaire qui a eu d’importantes répercussions sur le service de renseignement allemand (BND) basé à Munich, ainsi que dans la classe politique (affaire Schmidbauer) [7]. Devant l’augmentation des cas de contrebande de matières fissiles en Allemagne en provenance des pays de l’Est, le BND avait, semble-t-il, pris la décision de vérifier que le trafic de matériaux stratégiques à partir des pays de l’Est était une réalité dans le but d’inciter les autorités russes à prendre des mesures de sécurité. Des agents, se faisant passer pour des acheteurs potentiels de matières fissiles à usage militaire, ont essayé d’acheter du Pu-239 auprès de revendeurs indépendants.
Le 14 décembre 1994, suite à un appel téléphonique anonyme, la police tchèque a saisi 2,7 kg d’UHE enrichi à 87,7 %, sous forme de poudre d’oxyde d’uranium (UO2), sur le siège arrière d’une voiture garée dans une rue fréquentée de la capitale tchèque. La police a arrêté le propriétaire du véhicule, un scientifique nucléaire tchèque, ainsi que deux complices originaires de Biélorussie et de Russie. Les matières saisies semblent identiques aux 800 mg d’UHE retrouvés à Landshut en Allemagne en juin 1994. C’est la plus grande quantité de matière fissile de qualité militaire trouvée à cette date. Elle paraît provenir d’un réacteur de recherche russe.
D’autres cas demeurent obscurs : la saisie de béryllium, inclus dans un alliage de béryllium-UHE, dans le coffre d’une banque de Vilnius en Lituanie en mai 1993 ; la découverte à Saint-Petersbourg en juin 1994 de 3,05 kg d’UHE provenant d’une installation nucléaire (certainement Elektrostal) près de Moscou ; la saisie de 6 kg d’uranium enrichi (probablement à 20 %) en mars 1995, à Kiev en Ukraine ; le détournement en janvier 1995 de plutonium de l’usine de machines-outils à Elektrostal, près de Moscou ; le vol en janvier 1996 de 7 kg d’uranium enrichi sur la base navale russe du Pacifique de Sovietskaya Gavan. L’affaire de Saint-Petersbourg constitue un des cas les plus sérieux de détournement en termes de quantité et d’enrichissement. Néanmoins, elle n’a jamais été confirmée par la police ou par la justice russe. Certaines agences gouvernementales américaines croient, pourtant, à la réalité du vol. Enfin, au mois de mars 1996, la police roumaine a arrêté trois hommes en possession de 82 kg d’uranium faiblement enrichi. En décembre 1998 et en mai 1999, les gardes frontières ukrainiens ont intercepté respectivement 11,5 kg et 20 kg d’uranium faiblement enrichi. Ces saisies de matières nucléaires décrites sont caractéristiques d’un véritable trafic car elles impliquent des quantités relativement importantes d’UHE ou de plutonium pouvant alimenter de manière significative la prolifération nucléaire.
 
LES ENSEIGNEMENTS
 
 
Nature des transferts
L’analyse des cas avérés de détournements d’UHE et de plutonium permet de dresser une typologie des trafics. Il apparaît que, si le nombre d’affaires de vols de matières nucléaires reste faible, la quantité de matières offerte à la vente s’est progressivement accrue. Concernant la nature des matières retrouvées, la prédominance des saisies de combustible frais destiné à la propulsion navale est manifeste. Par contre, très peu d’entre elles ont porté sur des matières militaires. Ainsi, outre le combustible nucléaire à l’uranium faiblement enrichi, les saisies du BKA allemand en 1995 se révèlent être principalement de l’uranium naturel, de l’uranium appauvri, des isotopes à usages industriels tels le strontium 90, le césium 137 et le cobalt 60, voire des matériaux non nucléaires. Les tarifs proposés par les trafiquants n’ont aucun rapport avec la valeur réelle de la marchandise. Ainsi Interpol [8] a rapporté le cas d’uranium naturel (présenté comme de l’uranium enrichi) proposé à 700 000 $ le kilogramme alors que le prix du marché était de 50-60 $. Si les quantités de matières radioactives confisquées nous renseignent sur l’importance de ce trafic, les observateurs de ce phénomène sont d’accord pour dire que ces matières ne proviennent pas, dans une large majorité, d’installations nucléaires militaires de l’ex-URSS, mais essentiellement de laboratoires civils, de dépôts de combustibles irradiés, de stocks industriels ou de surgénérateurs.
Profil des trafiquants
Les vols de matériaux nucléaires sont, selon les autorités russes, à 90 % le fait de personnels des installations nucléaires [9]. Tous les cas de vols et de contrebandes mis à jour ont été réalisés par des indépendants, qui ne profitent pas des réseaux et des connexions que peuvent avoir les organisations de type mafieuses ou terroristes. La majeure partie des « revendeurs » connaissait les rouages du complexe nucléaire russe car ils travaillaient dans des instituts de recherche nucléaire, des bases navales ou avaient travaillé précédemment dans de telles installations. La plupart d’entre eux ne semblait pas avoir de clients en vue au moment du détournement. Par ailleurs, les faits montrent que les auteurs étaient généralement des novices peu informés sur le marché du nucléaire ou des employés, en situation financière difficile, tablant sur des profits rapides en se faisant trafiquants occasionnels. Les services de police allemands ont rapporté qu’ils ne pouvaient citer aucun cas d’échange d’argent pour des matières radioactives. Dans la majorité des cas, les vendeurs ont été arrêtés au moment ou ils essayaient de dénicher un acheteur.
Il semblerait que les criminels professionnels n’ont pas vraiment été intéressés par ce type de trafic et ce pour plusieurs raisons évidentes. Ces matières sont en effet dangereuses à manipuler, leur stockage et leur transport nécessitent de prendre des précautions coûteuses. Elles sont facilement détectables en raison de leur radioactivité et enfin le marché est réduit à quelques pays proliférants, voire à des groupes terroristes avec qui il est toujours difficile de traiter. La prostitution et les trafics de drogues, de cigarettes, et autres produits industriels et biens d’équipements pour lesquels il existe un vaste marché mondial est bien plus rentable pour le crime organisé.
Les commanditaires possibles
Les commanditaires les plus vraisemblables – désirant ces matières soit pour une utilisation immédiate, soit pour les revendre avec profit – doivent être recherchés parmi les États ayant des ambitions nucléaires. Une revue des cas dans lesquels de l’UHE ou du plutonium ont été détournés, n’a cependant pas prouvé leur implication. Il est légitime de se poser la question suivante : « Comment être assuré que toutes les tentatives d’exportations illicites de matières nucléaires de la CEI aient été détectées ? »
Après la chute de l’Union soviétique, l’Iran, par exemple, s’est montré particulièrement intéressé par les matières nucléaires du Kazakhstan, notamment l’UHE stocké dans l’usine Ulba à Ust-Kamenogorsk, et finalement transporté aux États-Unis ( « projet Sapphire » ). Fin 1995, l’AIEA notait que 205 kg d’UHE demeuraient au centre de recherche nucléaire Semipalatinsk. La découverte inopinée d’un autre site de stockage de matières nucléaires rend plausible l’existence d’autres stockages d’UHE non déclarés dans les États non russes de l’ex-URSS. Ainsi le surgénérateur d’Aktau (Kazakhstan) sur la mer Caspienne a posé un problème particulier car il a produit depuis 1973 une très grande quantité de plutonium restée, dans sa majeure partie, sur place.
Les faiblesses des contrôles à l’exportation de l’ex-Union soviétique et l’absence de barrières aux mouvements de matières et de biens sensibles entre la Russie et les autres États de la CEI (Communauté d’États indépendants) font craindre, bien que cela ne soit pas prouvé, qu’une quantité significative de matières nucléaires puisse déjà être sortie de Russie ou d’autres républiques via une des nombreuses routes du Sud, à travers le Caucase ou l’Asie centrale, voie traditionnelle du trafic de drogue et des transferts clandestins d’armement.
Les voies de transferts
La principale zone impliquée dans ces trafics est bien entendue celle des pays de l’Est. La Russie, l’Ukraine, la Biélorussie, la Bulgarie, la Roumanie, la République tchèque [10] et les Pays baltes sont les champions des saisies de matières radioactives et fissiles. Les informations sur les trafics identifiés permettent de déceler quatre routes principales utilisées par les trafiquants [11] : de la Russie ou la Biélorussie vers l’Allemagne à travers les États baltes et la Pologne ; de la Russie ou de l’Ukraine à l’Autriche et de l’Europe de l’Ouest en passant par la Slovaquie, la République tchèque ou la Hongrie ; de la Russie ou de l’Ukraine à travers la Moldavie et la Roumanie ou la Bulgarie en direction de la Turquie ; de la Russie à travers l’Azerbaïdjan (et peut-être aussi par la Géorgie et l’Arménie) vers la Turquie et l’Iran.
L’Allemagne, de part sa position centrale en Europe, est le réceptacle d’une bonne part de la contrebande des matières nucléaires en Europe. Elle apparaît comme un pays de transit et de négociation des marchandises radioactives en provenance de l’Est. Pourtant, il faut relativiser les prises effectuées par la police allemande car il est progressivement devenu de plus en plus difficile pour les contrebandiers d’écouler leur marchandise en raison des contrôles exercés par les services de police et de douanes allemands. Il n’existerait pas de lien organique ou de structures établies entre les divers fournisseurs identifiés par la police allemande. Ensuite, il n’y aurait pas de structures organisées pour la réception ou la distribution des matières fissiles. Enfin, les autorités russes ont amélioré leurs compétences en matière de prévention des vols et d’appréhension des criminels [12].
Le cas de l’Allemagne n’est pas isolé et à ce titre on peut citer d’autres pays qui sont le théâtre de contrebande de matières fissiles. Le Kazakhstan et la Turquie sont des pays qui, de part leur position géographique, se trouvent sur les voies empruntées par les trafiquants. Plusieurs saisies de matières nucléaires et radioactives ont eu lieu au Kazakhstan, dont la dernière prise, datant de juillet 2000, s’élève à 4 kg d’uranium faiblement enrichi en direction de l’Afghanistan puis sûrement de l’Iran. La situation au Kazakhstan est à mettre en parallèle avec ses capacités de production de matières, ses stocks et les systèmes de contrôle obsolètes, voire inexistants, de ses installations. La Turquie, quant à elle, se trouve au carrefour de la contrebande nucléaire. Dès 1994, la police turque a réalisé des saisies de matières radioactives. En 1998, elle a saisi 4,8 kg d’uranium, sous diverses formes.
 
LES RISQUES INHéRENTS à LA PROLIFéRATION DES MATIèRES NUCLéAIRES
 
 
Au vu de ces cas avérés de contrebande de matières nucléaires, on peut faire quelques observations. En premier lieu, les quantités de matières fissiles saisies sont bien insuffisantes pour la fabrication d’armes nucléaires par un pays proliférant. Toutefois, il n’y a pas lieu d’être trop optimiste car on peut s’interroger sur le nombre de transferts clandestins de matières nucléaires qui a pu arriver à destination, ainsi que sur la qualité de ces matières. Parmi les bénéficiaires de ces trafics se trouvent les pays dits proliférants, censés développer un programme nucléaire militaire, tels l’Iran, la Corée du Nord ou l’Irak. Pour ces pays, l’accès aux matières fissiles de qualité militaire reste en effet un verrou. L’acquisition de ces matières, même en quantité insuffisante pour fabriquer des armes nucléaires, leur ferait gagner dans leur entreprise un temps non négligeable et de l’argent. Par ailleurs, l’uranium faiblement ou moyennement enrichi acquis hors des contrôles internationaux leur serait précieux pour produire subrepticement de l’uranium hautement enrichi par un procédé d’enrichissement relativement discret, tel que l’ultracentrifugation gazeuse, par exemple.
Mais ces États ne sont peut-être pas les seuls à rechercher des matières nucléaires. Des groupes terroristes ou des sectes pourraient être intéressés par l’acquisition de matières nucléaires radioactives à des fins criminelles ou de chantage. En effet, la dispersion de matières radioactives au moyen d’un engin explosif artisanal est un risque à envisager. La fabrication d’une telle arme ne nécessite pas de technologie sophistiquée et les produits essentiels sont relativement faciles à se procurer, ce qui en ferait une arme pour terroriste par excellence. Néanmoins, les dangers liés à la manipulation de matières radioactives sont de nature à réduire considérablement l’intérêt que peuvent porter à son égard les groupes terroristes. Les agents chimiques, voire biologiques (agents pathogènes), auraient selon Interpol, la préférence des terroristes [13].
 
CAUSES DES TRAFICS ET MESURES POUR LES LIMITER
 
 
Initialement, l’Union soviétique avait un mécanisme de protection très efficace : la répression policière et les cités interdites. Les moyens humains de surveillance et de sécurité étaient si importants que le personnel chargé du matériel nucléaire savait qu’il était impossible de voler du matériel stratégique et le vendre à un acheteur potentiel. Les systèmes de contrôle sophistiqués n’étaient alors pas nécessaires. Les sites sensibles étaient essentiellement surveillés par les forces de sécurité plutôt que par des moyens techniques de contrôle. De plus, les frontières étaient étroitement gardées et il était impossible pour les nationaux de quitter le pays. Dans ces conditions, durant la période soviétique, l’imposant contrôle central combiné avec l’acceptation du régime politique et le bon fonctionnement de la discipline militaire effectuaient le travail de surveillance, les défenses étant essentiellement tournées vers les menaces extérieures, l’espionnage et le sabotage. Il n’existait pas non plus d’inventaire des matières nucléaires réparties dans toute l’ex-URSS. Durant la période soviétique, l’accent a été mis sur la production plutôt que sur le contrôle. Il était admis par les autorités soviétiques que l’inventaire n’était pas une priorité, que les surplus de plutonium produits par les réacteurs industriels étaient stockés afin de s’assurer que les stocks fussent toujours maintenus [14].
La disparition de l’URSS a fait voler en éclats le système de contrôle soviétique, ce qui a affaibli de manière globale la sécurité exercée sur les technologies et équipements sensibles. Les centres civils et militaires étaient surveillés par le KGB, mais avec sa transformation et la compression drastique de ses moyens, il ne peut plus aujourd’hui assurer sa mission. L’implication d’anciens agents du KGB dans les trafics n’est d’ailleurs pas non plus à exclure, puisqu’ils avaient la possibilité d’accès aux sites et les contacts qui leur permettraient aujourd’hui, s’ils le désiraient, de profiter des lacunes des systèmes de sécurité. Des cas d’exportation avec des certificats de douanes falsifiés ont également été reportés à partir de Mayak en Russie [15]. Enfin, les mouvements à l’intérieur du pays sont maintenant possibles, les frontières internationales sont plus nombreuses et mal contrôlées et les restrictions aux voyages en dehors du pays ont été diminuées, accentuant du même coup les risques de prolifération. Ce problème ne se limite pas à la Russie. L’Ukraine, le Kazakhstan, et les Pays baltes sont aussi des pays sources de matières fissiles pour le marché noir. Les lacunes des systèmes de sécurité sont là aussi très sérieuses.
Les progrès en faveur d’une surveillance accrue des sites de stockage sont réels depuis quelques années, mais mesurés, compte tenu de la complexité des chaînes de commandement et de contrôle de ces installations, des réticences du ministère de la Défense et du Minatom à coopérer avec l’instance russe de contrôle, et enfin en raison du manque de ressources que la Russie peut allouer à l’amélioration de la protection physique des sites. Cette surveillance se construit difficilement, notamment du côté des bases navales russes, eu égard aux difficultés de paiement des militaires et des carences en matière de protection, de contrôle, et de comptabilité des matières dans les sites de stockage de combustible nucléaire pour les sous-marins. Plusieurs programmes multilatéraux ou unilatéraux visent à aider les Russes à améliorer leurs systèmes de sécurité à l’aide de moyens de vidéo-surveillance, d’alarmes et de capteurs. Par exemple, le département de l’Énergie des États-Unis a lancé plusieurs actions dans le cadre du programme de réduction coopérative de la menace [16] pour améliorer les systèmes de protection physique des matières nucléaires en Russie, en Ukraine, en Biélorussie, au Kazakhstan, en Lituanie et en Lettonie.
Au niveau international, la Convention sur la protection physique des matières nucléaires, entrée en vigueur en janvier 1987, est le principal instrument juridique permettant une protection contre les menaces terroristes ou criminelles mettant en jeu des matières nucléaires. En 1995, l’AIEA [17] a mis en place un programme visant deux objectifs : d’une part, protéger les matières nucléaires et les autres sources radioactives contre toutes utilisations illégales, voire criminelles, susceptibles d’entraîner un trafic illicite, d’autre part, détecter et réprimer ce trafic [18]. Elle a élaboré des normes internationales relatives à cette protection des matières, dont la dernière édition est publiée sous la référence INFCIRC/225/Rev. 4 (juin 1999). Elle organise aussi des formations spécialisées et des séminaires internationaux sur la sécurité des matières et la détection des trafics illicites aux frontières des États. Beaucoup de pays se sont inspirés des mesures préconisées par l’AIEA pour renforcer leur législation nationale contre les trafics. Ainsi la Russie a approuvé en novembre 1995 une loi sur l’énergie atomique, qui a été complétée en 1997 par des mesures réglementaires sur la protection physique des matières, des installations nucléaires et des sites de stockage, mesures qui s’inspirent directement du document INFCIRC 225/Rev. 4. D’autres pays ont pris des mesures légales semblables (Belgique, Japon, Chine, Allemagne, États-Unis, Royaume-Uni, France).
 
CONCLUSION
 
 
En ce qui concerne les statistiques officielles, le trafic des matières nucléaires demeure relativement faible. De plus, il se réduit depuis quelques années. Une des caractéristiques principales de ce trafic reste l’axe est-ouest du continent euro-asiatique. L’Allemagne apparaît comme l’entrepôt et le centre de négociations de ces trafics, les clients potentiels se trouvant au Moyen-Orient ou en Asie.
Le commerce des matières fissiles ne ressemble pas aux autres types de trafic, car il est directement conduit par les pourvoyeurs, des employés financièrement précaires de l’industrie nucléaire (civile ou militaire), ou des personnes vivant dans les environs de ces sites qui profitent de la corruption et des lacunes de la sécurité. Le petit nombre de cas de trafic vers le Moyen-Orient donne peut-être une fausse impression de sécurité : il peut s’agir d’un défaut d’information plutôt que d’une absence d’activités illicites. Les faits connus ne reflètent en effet peut-être pas la totale réalité de ce type de contrebande. L’hypothèse de l’existence d’un réseau souterrain professionnel et bien organisé avancée par certains n’est pas à écarter [19]. Aussi une grande vigilance s’impose dans le contrôle sur place des matières et dans la surveillance des frontières avec des moyens spécialisés. Quoi qu’il en soit, la couverture médiatique des cas de contrebande de matières fissiles, au milieu des années 90, a favorisé l’illusion qu’il existait une véritable demande de ces produits. Malgré tout, les organisations criminelles ne semblent pas vouloir s’impliquer dans ce trafic particulier. L’extorsion de fond, les armes, la drogue et la fraude financière, qui sont leurs domaines de prédilection, sont trop lucratifs pour être abandonnés au profit de celui des matières radioactives, beaucoup plus risqué. Cependant, ces groupes ont les contacts et les ressources pour accéder au matériel radioactif, de même que les capacités pour les faire sortir des frontières. Il est clair que si ces organisations y voient un jour des possibilités de bénéfices importants, elles n’hésiteront pas à s’y engager, malgré les risques que cela suppose.
Il paraît donc impératif d’améliorer davantage le système de contrôle des sites nucléaires en Russie et dans les anciennes républiques d’ex-URSS, et de se donner les moyens d’empêcher les trafics. Certes, des efforts de coopération ont été effectués au niveau international dans le but de développer un système de contrôle de ces matières fissiles, mais celui-ci reste encore lacunaire.
 
NOTES
 
[1] Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung, AFP, 20 avril 1993.
[2] Jacques Attali, Économie de l’apocalypse, Paris, Fayard, 1995, p. 23.
[3] Uranium hautement enrichi (UHE) et plutonium (Pu-239).
[4] Audition le 13 mars 1996 du Dr William C. Potter, directeur du Centre pour les études russes et eurasiennes de l’Institut de Monterey, devant la sous-commission permanente d’enquête sur la prolifération du Sénat américain.
[5] De plus, quatre autres cas de détournement et/ou d’exportation n’ont pu être corrélés avec d’autres sources indépendantes.
[6] M. Mikailov, alors ministre russe des Affaires atomiques, a reconnu ces cas de détournement lors du sommet du G7, le 18 avril 1996.
[7] Le Figaro, 6 février 1997.
[8] Interpol, Project nuclear, Lyon, secrétariat général d’Interpol, 1995, p. 92.
[9] Heinrich et Pleines, Russia’s « nuclear flea market » tempts smugglers, Transition, 17 novembre 1995.
[10] En décembre 1994, les forces de police tchèques ont saisi 2,7 kg d’UHE à 88 % à Prague (source AFP).
[11] CSIS Task Force Report, The Nuclear Black Market, CSIS, 1996, p. 12-13.
[12] Interview de Peter Kroemer du BKA, Wiesbaden, Allemagne, 11 octobre 1996.
[13] Rensselaer W. Lee III, Smuggling Armageddon, New York, St-Martin’s Press, 1999.
[14] Daily report, Eurasie centrale, « Nuclear Experts Describe Security Measures as Outdated », FBIS-SOV-94-162, 22 août 1994, p. 5-6.
[15] Emily S. Ewell, Non Proliferation Review, 1998, vol. 5, no 3.
[16] Programme du DOE intitulé Material Protection, Control and Accounting Program (MPC&A) dans le cadre global du « Cooperative Threat Reduction Program » (CTR) ; voir aussi Scott Parrish et Tamara Robinson, Non Proliferation Review, 2000, vol. 7, no 1, p. 112-124.
[17] Site web http// wwwwww. iaea. org/ worldatom.
[18] Anita B. Nilsson, Bulletin de l’AIEA, 1999, vol. 41, no 4, p. 32.
[19] Emily S. Ewell, op. cit.
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[1]
Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung, AFP, 20 avril 1993...
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[5]
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[6]
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