2001
Revue internationale et stratégique
Dossier
Le trafic financier
Les progrès de la régulation financière internationale : l’exemple de la lutte contre le blanchiment d’argent
Jean-Pierre Jouyet
Directeur du Trésor.
Confrontée au phénomène répandu du blanchiment d’argent, la régulation financière internationale apparaît de plus en plus comme une nécessité. Partant de ce constat, un groupe de travail multilatéral, le Groupe d’action financière contre le blanchiment (GAFI), épaulé par la communauté internationale à travers l’action du G7 et de l’Union européenne sous présidence française, s’est engagé dans une initiative spectaculaire : contribuer à la création de dynamiques incitatives à un plus large respect des codes et standards internationaux en matière de lutte contre le blanchiment. C’est par la voie de l’intégration financière que le GAFI entend mettre un terme aux pratiques de surenchère de la sous-régulation, auxquelles se livrent plusieurs États, véritables places financières off shore. L’action résolue du GAFI, à travers la publication d’une liste « noire » des pays non coopératifs, semble porter ses fruits. Et si les premiers acquis restent fragiles, le mouvement, lui, est bel et bien lancé.
Improvements in international financial regulation : The example of the struggle against money laundering
Faced with the widespread phenomenon of money laundering, the international financial regulation is becoming more and more necessary. A multilateral work group, the GAFI supported by the international community through the actions of G7 and the European Union under French presidency, has undertaken an impressive measure : to contribute to a larger respect of codes and international standards in terms of money laundering through the creation of encouraging mechanisms. Indeed, the GAFI intends to stop states practising reduced regulations, as it is the case for some off shore financial markets. The determined action of the GAFI, through the publication of a « black list » of non cooperative states seems to work. Even though the first improvements remain fragile, the movement is under way.
Les crises financières majeures de 1997 en Asie et 1998 en Amérique latine ont démontré, s’il en était besoin, le caractère incontournable d’un renforcement de la régulation financière internationale. Cette expression recouvre bien entendu le besoin d’une meilleure coordination de l’action des différents responsables financiers pour résoudre concrètement les crises une fois qu’elles sont apparues. Plus fondamentalement, elle met l’accent sur le besoin de mettre en place, au niveau international, les mécanismes de prévention nécessaires, et donc d’assurer en amont le respect de règles du jeu saines et efficaces par tous les acteurs du système financier international.
Parmi les nombreux enjeux du renforcement de la régulation financière internationale, il en est un sur lequel la communauté internationale a réalisé, au cours des dernières années, des progrès très importants : la lutte contre le blanchiment d’argent. Ces derniers mois ont en effet vu se concrétiser les premiers résultats d’initiatives multilatérales lancées en 1998 dans ce domaine, parmi lesquels les plus spectaculaires sont probablement ceux des travaux du Groupe d’action financière contre le blanchiment (GAFI). Ceci démontre l’utilité de démarches multilatérales offensives. Les résultats sont riches d’enseignements, à la fois sur l’impact de la globalisation financière dans la diffusion des normes internationales, et sur les outils dont dispose la France pour diffuser sa philosophie de la mondialisation.
L’INTÉGRATION FINANCIÈRE, FACTEUR DE DIFFUSION DES NORMES INTERNATIONALES
L’intégration financière a souvent été perçue comme une source de fragilité pour les « normes internationales » en matière de régulation financière. Nombreux sont les exemples qui pourraient illustrer cette thèse et démontrer comment les codes et standards reconnus au niveau international ont été contournés, débordés, voire dépassés, par l’accès d’un nombre croissant de pays et territoires au système financier international. Cette vision omettrait cependant le facteur didactique de la mondialisation, qui conduit peu à peu les mauvais élèves du système financier international à adopter et mettre en œuvre ces normes pour conforter leur intégration au système global. Une telle évolution nécessite cependant une action résolue de la communauté financière internationale pour mettre fin aux pratiques les plus néfastes, créant ainsi des dynamiques positives et incitatives à un large respect des codes et standards internationaux.
Le constat d’une régulation financière internationale insuffisante
La prolifération des centres financiers off shore a été le trait marquant de la mondialisation financière au cours des années 90. S’appuyant sur le modèle des îles anglo-normandes, des dizaines de centres off shore ont été créés entre la fin des années 80 et le milieu des années 90. La plupart d’entre eux cumulaient souvent les caractéristiques suivantes : fiscalité inexistante ou très préférentielle pour les non-résidents ; contrôles prudentiels réduits au minimum pour les activités bancaires off shore ; absence de lois sur la lutte contre le blanchiment ; anonymat garanti à la fois pour les activités financières, mais aussi et surtout pour l’enregistrement de sociétés « coquilles » ou n’ayant d’autre objet que de détenir des actifs sous des noms fictifs ; règles et pratiques entravant directement ou indirectement la coopération internationale, notamment par le biais de multiples exceptions disséminées dans l’ensemble de la législation off shore sous les termes souvent assez explicites de « clauses de confidentialité ».
Au total, ce sont près de 70 centres off shore qui ont été créés en une dizaine d’années, d’abord en Europe, puis dans les Caraïbes, puis enfin dans le Pacifique. La concurrence a développé une sorte de surenchère à la sous-régulation, qui a produit quelques résultats stupéfiants, comme l’illustrent les cas de Nauru et de Niue, petites îles du Pacifique, qui avaient sous-traité l’ensemble des activités d’enregistrement et de « contrôle » des sociétés off shore à des agents privés exerçant dans les Caraïbes. Ces îles n’accueillaient même pas les « boîtes aux lettres » des sociétés qui étaient censées y opérer : les sociétés enregistrées à Nauru ne l’étaient que virtuellement, et même les boîtes aux lettres avaient été délocalisées...
De tels exemples caricaturaux ont à juste titre alimenté les inquiétudes quant à la dérégulation totale du système financier international, et ont produit l’impression que l’intégration financière était devenue une sorte de machine infernale, incontrôlable et définitivement instable. Dans un tel univers, lutter contre le blanchiment de l’argent sale devenait une chimère, et, de fait, les années 90 ont probablement été des années fastes pour le blanchiment dans le monde. La taille qu’ont pris les organisations criminelles dans les années 90 provient sans doute de la facilité avec laquelle elles ont pu contourner les systèmes antiblanchiment mis en place dans les grands pays industrialisés, en utilisant les outils offerts par les centres off shore pour intégrer les produits de leurs crimes dans le système financier, et les investir dans l’économie légale.
Ces abus manifestes ont conduit la communauté internationale à réagir. Dès la seconde moitié des années 90, des initiatives furent lancées pour étudier le phénomène du blanchiment d’argent et les réponses à y apporter, non plus sur une échelle nationale ou même régionale, mais mondiale. La crise asiatique, qui a jeté une lumière crue sur les effets dommageables d’une intégration financière mal contrôlée, et surtout sur les conséquences négatives – tant pour les pays eux-mêmes que pour la communauté financière internationale – d’un marché global non régulé, a démontré le besoin urgent d’une action coordonnée de la communauté financière internationale pour une meilleure régulation. Plusieurs initiatives ont été lancées, dans lesquelles la France a joué un rôle essentiel, obtenant notamment l’engagement des pays du G7 à y contribuer activement.
L’action de la communauté internationale
L’initiative la plus spectaculaire est sans aucun doute celle qu’ont lancé en septembre 1998 les 26 pays et les 2 organisations alors membres du GAFI
[1] : l’étude des pays et territoires non coopératifs. À l’aide d’une grille d’analyse extraite des 40 recommandations qu’ils se contentaient jusque-là d’appliquer à eux-mêmes, dans le cadre d’un mécanisme exigeant d’évaluation mutuelle, les pays membres du GAFI ont examiné les règles et pratiques de 31 États ou territoires autonomes, en matière de lutte contre le blanchiment et de coopération internationale. Le résultat le plus médiatisé de cette étude, réalisée entre la mi-1999 et la mi-2000, a sans conteste été la publication, le 22 juin 2000, d’une liste « noire » de 15 pays non coopératifs, comprenant des centres
off shore et quelques autres pays, telle la Russie, qui, sans être des centres
off shore, en partageaient les mêmes déficiences en matière de lutte contre le blanchiment. Parallèlement, le GAFI a identifié et rendu publique les faiblesses des dispositifs antiblanchiment de 14 autres pays ( « liste grise » ).
Ces travaux ont eu un impact direct et sans précédent. Ils ont produit un formidable élan de réforme dans les pays inscrits sur l’une ou l’autre des deux listes, pour se mettre en conformité avec les 40 recommandations du GAFI. Pour éviter d’être inscrits sur la liste noire du GAFI, ou pour en sortir, des États ou territoires aussi divers que Panama, les îles Cayman, les Bahamas, les îles Cooks, les îles Marshall, les îles Samoa, Vanuatu, l’île Maurice, les Seychelles, le Liechtenstein ou Israël réalisent, ou ont réalisé depuis le printemps 2000, des réformes nombreuses et majeures. Entre autres exemples de ces progrès, certains États ont renforcé leurs systèmes de prévention ou de détection de l’argent sale, créé de nouvelles autorités de contrôle, ou amélioré leur capacité de coopération et d’échange d’information au niveau international. Ces réformes, dans de nombreux cas, ont débordé le simple champ de la lutte contre le blanchiment pour améliorer également les normes et contrôles prudentiels des activités financières dans ces États. Certaines pratiques particulièrement dommageables, comme les parts au porteur dans les sociétés non cotées, sont en voie d’extinction, notamment aux Bahamas et, probablement demain, aux Samoa. D’autres pays et territoires soumis à des pressions bilatérales additionnelles, comme Monaco de la part de la France ou les îles anglo-normandes de la part du Royaume-Uni, ont également commencé à renforcer leur législation et à améliorer leur capacité de coopération internationale.
L’action résolue du GAFI et du G7, a donc permis que la mondialisation devienne un facteur de diffusion des normes internationales, un moyen de pression au soutien d’une logique positive de mise en conformité des acteurs avec les normes internationales. Cette tendance s’observe dans de nombreuses enceintes régionales similaires au GAFI, dont l’action a été renforcée, et parfois même réveillée par les travaux du GAFI. C’est le cas dans les Caraïbes, où le GAFIC s’est remis à fonctionner dans le bon sens. C’est aussi le cas dans le Pacifique, où le naissant Groupe Asie-Pacifique contre le blanchiment a amorcé les travaux d’évaluation mutuelle de ses membres. Partout la pression des pairs se met à l’œuvre en vue d’un renforcement des règles et pratiques dans ce domaine particulier de la régulation financière internationale. Cette logique s’observe également au sein des grandes institutions financières internationales, telles le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale, qui ont progressé dans la prise en compte de ce sujet dans l’évaluation régulière qu’elles font de la situation de leurs membres, voire dans la détermination de leurs programmes d’assistance.
Ces acquis sont bien entendu fragiles et demandent à être confirmés et amplifiés, mais d’ores et déjà, la logique à l’
œuvre est l’inverse de celle qui prévalait il y a quelques années. Il serait trop simple d’expliquer ces résultats par la seule action des quelques grands pays du G7, ou même du GAFI. L’explication est plutôt à rechercher dans les ressorts mêmes de l’intégration financière qui incite ses acteurs à se comporter en partenaires fiables d’un système qui les dépasse. L’explication la plus simple, en termes d’intérêts nationaux bien compris de ces pays et territoires, est qu’ils ont finalement plus à gagner à jouer le jeu du système, qu’à apparaître comme les moutons noirs de la finance internationale. Bien entendu, ce raisonnement n’aurait probablement jamais convaincu les responsables politiques de ces pays et territoires si l’action du GAFI, et notamment le
name and shame
[2] ne les y avait pas incités. Cette action de la communauté internationale a indéniablement suscité une dynamique positive et constructive, qu’il convient d’entretenir.
Naturellement, les résistances sont encore nombreuses et certains pays inscrits sur la liste noire ont du mal à franchir le pas. C’est la raison pour laquelle la France reste déterminée à protéger, dans le cadre du GAFI, son système financier contre les effets des pratiques dommageables des pays qui ne se seraient pas engagés concrètement dans un renforcement de leur dispositif antiblanchiment, y compris en promouvant l’adoption de mesures protectrices ou contre-mesures additionnelles.
LE G7 ET L’EUROPE, FORMIDABLES LEVIERS D’IMPULSION DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE ET FACTEURS D’INFLUENCE POUR LA FRANCE
Le G7, force d’impulsion de la communauté internationale
Les travaux du GAFI sur les pays et territoires non coopératifs ont encore une fois démontré l’importance de la concertation entre les pays membres du G7, tant l’action de ce groupe informel a été décisive à toutes les étapes de ces travaux. Le G7 y est apparu comme la principale force d’impulsion de la communauté internationale en matière de régulation financière internationale.
Le lancement de cette initiative a été rendu possible par le mandat donné au GAFI par les ministres des Finances des Sept, lors de leur rencontre de Londres, en mai 1998, en amont du Sommet des chefs d’État et de gouvernement de Birmingham. La concertation entre représentants des ministres des Finances, puis entre représentants des chefs d’États et de gouvernement a permis de jeter les bases de ces travaux. L’absence de consensus à ce niveau aurait probablement signifié l’abandon de cette initiative, tant les réserves de certains de nos partenaires du GAFI furent longues et difficiles à surmonter.
Tout au long du processus qui a conduit à la publication, en juin 2000, de la liste noire des pays non coopératifs, la coordination étroite du G7 a été le moteur de l’avancement des travaux du GAFI. Elle a notamment permis d’élaborer des positions communes entre les principaux acteurs sur les orientations stratégiques de ces travaux. Loin de constituer un repoussoir pour les autres membres du GAFI, l’action concertée du G7 les a incités à s’investir dans ce travail et à y contribuer de manière positive. Le soutien apporté au GAFI par les chefs d’État et de gouvernement du G7, lors du Sommet de Cologne, et les impulsions données par les ministres des Finances à chacune de leurs rencontres, en septembre 1998 et juin 2000, ont été l’une des clés du succès. Le haut niveau de visibilité politique des communiqués du G7 a grandement contribué à rallier les pays les plus réservés.
Enfin, la publication coordonnée et concomitante par les Sept, d’appels à la vigilance renforcée des institutions financières des pays inscrits sur la liste noire, lors de la rencontre de Fukuoka, et le message politique sans équivoque des chefs d’État et de gouvernement, lors du Sommet d’Okinawa, en juillet 2000, ont constitué l’impulsion décisive qui a convaincu la majorité des pays et territoires incriminés d’accomplir les réformes qui leur étaient demandées par le GAFI.
Le G7 et l’Europe, forces d’impulsion des thèses françaises
À l’origine de toutes ces actions de la communauté internationale, le G7 et l’Europe se taillent la part du lion. Mais la France a joué un rôle majeur dans chacune de ces enceintes, et tire les bénéfices d’une action volontariste et étroitement coordonnée dans chacune de ces deux sphères.
Au niveau européen, la France a mené à leur terme, sous sa présidence, les récentes discussions sur la révision de la directive antiblanchiment de 1991, dont la négociation s’est conclue par un accord unanime des États membres sur le projet de révision à l’automne 2000. En visant à un élargissement des professions soumises aux obligations de lutte contre le blanchiment, et à un approfondissement des infractions sous-jacentes au blanchiment des capitaux, l’Europe témoigne ainsi de sa volonté de rester à la pointe de la lutte contre ce fléau, en répondant directement aux nouvelles pratiques utilisées par les blanchisseurs. Il reste à souhaiter que le Parlement européen se montrera aussi ambitieux sur ce texte ; ce qui ne semble pas être le cas à ce jour.
Le 17 octobre 2000, à Luxembourg, la réunion conjointe des ministres européens des Finances, de la Justice et de l’Intérieur a démontré, également sous présidence française, cette volonté commune de renforcer la coopération intra-européenne dans un domaine qui est, par définition et par essence, pluridisciplinaire. En s’engageant à des actions concomitantes et coordonnées dans le cadre du GAFI, en souhaitant la mise en place de contre-mesures à l’encontre des pays et territoires non coopératifs, les ministres ont aussi illustré la volonté européenne de peser dans le concert international en faveur d’une régulation financière renforcée et effectivement mise en œuvre.
La lutte contre le blanchiment figurait parmi les priorités de la présidence française de l’Union européenne, tant au plan interne qu’externe. Les succès obtenus dans le cadre de la révision de la directive de 1991, comme dans celui d’une coordination renforcée des actions internationales, prouvent, si besoin était, les bénéfices qui peuvent être tirés d’initiatives coordonnées au sein du G7 et de l’Union européenne. Cette dernière peut ainsi démultiplier son influence sur des sujets où l’exemplarité au niveau domestique et le volontarisme sur le terrain international et multilatéral sont nécessaires à des progrès concrets et opérationnels.
La lutte contre le blanchiment des capitaux est au cœur des initiatives de la communauté financière internationale en faveur d’une mondialisation maîtrisée. Depuis la création du GAFI, à l’initiative de la France, en 1989, l’Europe et le G7 ont joué un rôle déterminant dans l’élaboration des standards internationaux dans la lutte contre le blanchiment. Après y avoir mis l’accent, au sein du GAFI et par la création d’enceintes de type GAFI à vocation régionale, la communauté financière a œuvré pour une large diffusion de ces standards. Mais l’essor considérable des activités des blanchisseurs, couplé aux comportements néfastes de certains pays et territoires, ont confirmé ces dernières années la nécessité d’une concertation et d’une coordination approfondie. Le renforcement des normes internes et l’adoption d’une attitude plus exigeante vis-à-vis des pays et territoires non coopératifs, dont les pratiques mettent en danger nos systèmes financiers, sont devenus des impératifs incontournables. Les premiers résultats obtenus sont positifs et confortent l’ambition qui a guidé ces actions. Celles-ci doivent être résolument poursuivies pour assurer de réels progrès – qui ne pourront être atteints que dans la durée –, mieux prévenir les crises et durablement endiguer les tentations de développement économique fondé sur un comportement de free riding réglementaire, une surenchère du moins-disant en matière réglementaire dans le domaine de la régulation financière.
[1]
Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, Espagne, États-Unis d’Amérique, Finlande, France, Grèce, Hong Kong, Irlande, Islande, Italie, Japon, Luxembourg, Nouvelle-Zélande, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Singapour, Suède, Suisse, Turquie et la Commission européenne ainsi que le Conseil de coopération du Golfe. Le Mexique, le Brésil et l’Argentine les ont rejoints en 2000.
[2]
I.e. inscription publique sur la liste noire.