Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

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220 pages

p. 9 à 13
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Entretien

n° 43 2001/3

2001 Revue internationale et stratégique Entretien

L’avenir des relations sino-américaines

Xiaobo Lu Directeur de l’East Asian Institute à l’Université de Columbia. Ses recherches portent sur l’économie politique de la transition postsocialiste, la vie politique chinoise, la corruption et le rôle de la bureaucratie dans le développement économique. Ses dernières publications comprennent Cadres and Corruption (Stanford University Press, 2000) et Danwei : Changing Chinese Workplace in Historical and Comparative Perspective (M. E. Sharpe, 1997), ouvrage qu’il a coédité. X. Lu vient par ailleurs d’achever un manuscrit écrit avec Thomas Bernstein, Taxation without Representation in Rural China (Cambridge University Press, à paraître, 2002).
VALERIE NIQUET et NADEGE RAGARU — Comment analysez-vous l’incident de l’ « avion espion » dans le contexte des relations sino-américaines au lendemain de l’élection à la présidence de George W. Bush ?
XIAOBO LU — Cet incident n’aurait pu avoir lieu à un pire moment. Tout d’abord, les deux pays sont actuellement dans une phase d’observation mutuelle : ils essaient de jauger quelle sera l’évolution de leurs relations dans les années à venir. Aux États-Unis, une nouvelle administration a tout juste commencé à se mettre en place. Au moment de l’incident, sa politique restait mal définie car l’équipe Bush en était encore à étudier les diverses options applicables à la Chine. En Chine même, Jiang Zemin s’est retrouvé quant à lui soumis à une pression considérable pour être plus ferme envers des États-Unis qui, aux yeux des Chinois, ont pour principal objectif de contenir leur pays. Beijing a considéré non sans nervosité ce que la nouvelle administration à Washington était prête à faire pour continuer à cultiver les relations bilatérales. Dans ces conditions, l’incident de l’avion espion a accru les frictions et les tensions de part et d’autre. En outre, les divisions au sein même des élites politiques et chez les décideurs en politique extérieure présentes dans les deux États se sont retrouvées exposées au grand jour. Et, même si les pragmatiques ont géré la question de manière rationnelle, et s’ils ont limité les dégâts, sur le long terme on peut dire que ce sont les « durs » des deux pays qui l’ont emporté. En d’autres termes, ceux qui à Washington voient dans la montée en puissance de la Chine une menace potentielle pour les intérêts américains ont trouvé la preuve dans ce dernier incident que la Chine est belliqueuse et irresponsable. Réciproquement, pour certaines élites chinoises qui avaient longtemps soupçonné que les États-Unis entendaient considérer la Chine comme un ennemi en dépit de la rhétorique – contraire – déployée sur la question, l’incident n’a fait que démontrer que les États-Unis seraient prêts le cas échéant à se confronter avec la Chine en recourant à une utilisation ouverte de la force militaire. Ils ont donc accusé le gouvernement actuel d’être trop mou vis-à-vis des États-Unis. Certes, les deux parties ont dorénavant mis un frein à la rhétorique déployée au plus fort de la crise. L’avion est en train d’être démonté et sera bientôt renvoyé aux États-Unis. La situation semble revenir à la « normale ». Mais, dans les relations entre les États-Unis et la Chine, il y aura toujours ce genre de hauts et de bas. Le type de tension que nous avons récemment observé est malheureusement voué à se reproduire à l’avenir. Ce qui est important pour la paix mondiale et pour les intérêts de Washington comme de Beijing, c’est que l’on parvienne à mettre en œuvre une gestion pragmatique et rationnelle des relations bilatérales.
À la lumière des derniers événements et pour comprendre quelles sont précisément les chances qu’une telle gestion rationnelle des relations sino-américaines soit mise en œuvre, on est tenté de s’interroger sur les acteurs qui contribuent, aux États-Unis comme en Chine, à l’élaboration de la politique extérieure. Quelle est l’influence des experts et des think tanks dans la définition et la mise en œuvre de la nouvelle « politique chinoise » de Washington ?
XIAOBO LU — Cette influence est en fait assez limitée depuis l’arrivée au pouvoir de l’équipe Bush. Pour autant que je sache, l’un des principaux changements au sein du personnel en charge de la politique extérieure, par rapport à la précédente administration, réside dans la réorientation de l’intérêt porté à la Chine vers le Japon. La plupart des responsables en charge de l’Asie de l’Est au département d’État et au Conseil de sécurité nationale sont des spécialistes du Japon, alors que dans l’administration Clinton, nombre d’entre eux étaient spécialistes de la Chine. Il reste à voir dans quelle mesure la politique de Bush envers la Chine – qui, j’y insiste, n’est pas encore très claire – sera articulée et mise en œuvre par des responsables ayant une connaissance suffisante du pays et familiers des relations sino-américaines. Je suppose qu’avec l’incident de l’avion espion et les visites du secrétaire d’État, Colin Powell, et du président Bush prévues d’ici la fin de l’année, l’administration, à Washington, cherchera à embaucher du personnel ou à consulter l’opinion des experts.
En Chine même, quel est, selon vous, le rôle de l’armée dans la définition de la politique envers les États-Unis, et est-il possible de considérer l’institution militaire comme un centre de décision autonome ou un vrai lieu d’influence politique ?
XIAOBO LU — En dépit du vieux principe selon lequel « Le Parti tient la gâchette » – c’est-à-dire l’armée est entièrement sous le contrôle du Parti communiste –, l’influence de l’armée est allée croissant au cours des années passées. Ce phénomène résulte en partie de la détérioration des relations sino-américaines, qui a placé l’armée au centre du processus décisionnel. Je ne veux pas suggérer que l’armée en Chine dicte en quelque sorte la politique étrangère, en particulier envers les États-Unis. Dire qu’elle joue un rôle central ne revient pas à signifier que son rôle est écrasant. En fait, je dirais plutôt que c’est le politburo du Parti communiste qui est toujours le corps décisionnel clé pour ce qui concerne les relations sino-américaines et les rapports avec Taiwan. Tant que Taiwan restera une question non résolue et que l’utilisation de la force restera une option ouverte pour obtenir la réunification du pays, l’influence de l’armée continuera à croître. Celle-ci agit comme un groupe de presse, qui avance ses intérêts (hausses budgétaires, davantage d’exercices militaires, etc.), fait connaître son point de vue aux décideurs et, de temps en temps, agit en dehors et par-delà les délimitations placées par les civils « colombes ». De manière plus fondamentale, l’armée restera plus « faucon » que le pouvoir civil. Son influence est plus sensible pendant des crises de politique extérieure du type de l’incident de l’avion espion américain. Lorsque les rapports reviennent sur un mode plus normal – c’est-à-dire qu’il n’y a pas de revers –, cette influence est susceptible de décroître dans une certaine mesure. De sorte que l’influence de l’armée chinoise va dépendre de l’aptitude du leadership civil en Chine à gérer au mieux les relations complexes avec les États-Unis et Taiwan. Elle dépend également du comportement de Taiwan et des États-Unis envers la Chine. Fonder sa politique extérieure sur une perception d’inimitié ne peut avoir pour seul résultat que de rendre cet ennemi réel. Dans les relations sino-américaines, ce à quoi nous assistons, c’est à une prophétie autoréalisatrice en devenir.
Les régions en Chine, en particulier les provinces côtières plus riches vers lesquelles se dirige l’essentiel des investissements étrangers, sont-elles en mesure d’exercer une influence sur la politique étrangère chinoise et sur ses orientations stratégiques ?
XIAOBO LU — C’est une bonne question. En politique extérieure, Beijing (c’est-à-dire le gouvernement central) détient un monopole. Il y a peu de discussions ouvertes et peu d’efforts pour solliciter des opinions en dehors de l’establishment diplomatique, en particulier pour ce qui concerne les relations bilatérales jugées importantes. Cependant, comme la Chine est en train de connaître une décentralisation accrue, l’influence des régions sur certains aspects des relations extérieures semble en train de s’accroître. Je dirais qu’elle est essentiellement cantonnée aux questions économiques et commerciales. Pour ce qui est des enjeux de sécurité nationale et stratégique, les régions n’ont pas vraiment leur mot à dire. Mais il n’est pas difficile d’imaginer quelques grognements en coulisse contre une politique plus dure ou aventureuse à l’égard des États-Unis et de Taiwan. Les régions ont un intérêt économique plus évident à préserver un environnement international favorable.
Revenons un peu sur la situation intérieure chinoise. Comment évaluez-vous les risques d’instabilité – politique ou sociale – en Chine aujourd’hui ?
XIAOBO LU — La Chine d’aujourd’hui est un pays plein de contradictions. Suite aux rapides changements économiques et sociaux connus au cours des deux dernières décennies, conflits et mécontentements se sont multipliés. Pour n’en citer que quelques-uns, ouvriers au chômage, fermiers excessivement imposés, classes moyennes exigeantes et consommateurs frustrés ont tous des problèmes avec le gouvernement. Le crime et l’insécurité sont devenus d’importants sujets de préoccupation dans plusieurs régions de Chine. En un sens, la Chine est devenue une société « normale », de type occidental. Mais la situation n’est pas aussi simple : le pays n’est pas gouverné par un régime démocratique où les gens peuvent exprimer leur mécontentement et leur colère par divers moyens pacifiques, y compris le vote. En Chine, avec un système politique pour l’essentiel intact, manquent des soupapes de sécurité à travers lesquels évacuer les flux de colère. À l’avenir, cette situation de conflit et de confrontation devrait se poursuivre. Au fur et à mesure que les réformes économiques s’approfondissent, le blocage créé par l’absence de changement fondamental dans le système politique devient plus évident. Bien sûr, il y aura encore des changements dans la gouvernance en Chine. Je crois que les changements économiques induiront tôt ou tard des changements politiques. À de nombreux égards, c’est déjà le cas. La Chine sera-t-elle alors confrontée à une situation d’instabilité ? Mon intuition est qu’elle sera capable de contenir l’explosion de mouvements sociaux de grande envergure, mais qu’elle se retrouvera continuellement confrontée à de petites vagues d’instabilité éparpillées à travers l’ensemble du pays.
On parle beaucoup du nationalisme chinois. Mais qu’en est-il réellement dans la population ? Le nationalisme, la question de Taiwan constituent-ils des paramètres majeurs ?
XIAOBO LU — Le nationalisme est sans aucun doute un facteur réel dans la conduite de la politique extérieure en Chine. Mais plusieurs aspects méritent d’être distingués. En premier lieu, le nationalisme n’est pas un simple instrument à l’usage des gouvernants. Il est présent chez les jeunes comme les plus âgés, chez les citadins comme les fermiers. Et c’est en fait un couteau à double tranchant pour des dirigeants à qui il peut, parfois, imposer un redécoupage de l’agenda. Au cours des deux dernières décennies, le gouvernement chinois a donc été plutôt prudent dans le maniement de la carte nationaliste, comme l’illustrent plusieurs incidents passés. En second lieu, on aurait tort de penser que tous les sentiments nationalistes produisent des « faucons ». Au moment de l’incident de l’avion espion, j’ai découvert qu’un certain nombre de personnes en Chine jugeait l’attitude des « faucons » envers les États-Unis trop irrationnelle et irréaliste. Les Chinois qui aiment leur nation ne partagent donc pas tous les mêmes visions politiques. En troisième lieu, le ressentiment qui alimente le nationalisme en Chine provient pour l’essentiel de ce qui est vu comme une politique américaine visant à contenir, voire à affaiblir, la Chine. En dépit des tensions dans les détroits, il n’y a pas envers Taiwan de semblables ressentiments. Au niveau interpersonnel, les interactions et la compréhension bilatérales sont maintenant plus profondes que ne le suggèrent les médias occidentaux.
Si l’on essaie de déchiffrer le nouvel ordre susceptible de s’établir dans les années à venir au niveau global, quelles configurations peut-on voir apparaître ? Pensez-vous, en particulier, que Beijing et Washington pourraient, sous couvert de « multipolarité », réactiver l’ancien « jeu triangulaire » ?
XIAOBO LU — Je pense que les acteurs concernés vont certainement essayer. Nous avons d’ores et déjà commencé à voir les prémices de cette logique. La Chine est en train de courtiser la Russie en renforçant les « 5 de Shanghai » [1]. Les États-Unis ignorent la Chine de manière intentionnelle en coopérant davantage avec la Russie sur la question de la NMD, alors que la Chine est la puissance nucléaire qui sera la plus affectée si jamais les États-Unis décidaient d’avancer le projet de la NMD. Quant à elle, la Russie essaie de démontrer qu’elle est encore une superpuissance pour tout ce qui concerne les grandes questions internationales. Et elle veut que la Chine, puissance montante, comme les États-Unis, la vraie superpuissance, marque envers elle le respect qui lui est dû. Toutefois, déterminer dans quelle mesure ce jeu triangulaire peut réussir ou s’il parviendra à se maintenir dans le temps reste une question ouverte. Après tout, les acteurs impliqués dans ce jeu sont très différents maintenant. Personne, en dehors des États-Unis, n’a la capacité de maintenir des forces militaires à l’étranger. Il est difficile de faire vivre ce type de jeu quand il n’y a en vérité qu’une seule superpuissance. Il est fort possible que le système de l’ancien équilibre des puissances ne fonctionne plus bien maintenant.
Il y a, aux États-Unis, une communauté chinoise américaine importante. Pourrait-elle, à votre avis, devenir un enjeu dans les relations sino-américaines ?
XIAOBO LU — Est-ce que les Chinois-Américains risquent de devenir un pion dans les équilibres de puissance bilatéraux ? Le danger existe, en effet, qu’ils se retrouvent pris entre-deux. Mais je ne pense pas que les gouvernements des deux pays soient réellement conscients des répercussions possibles, sur les Chinois-Américains, de relations bilatérales complexes. En tant que groupe ethnique essentiellement composé d’immigrants, les Chinois-Américains sont encore confrontés à des problèmes de discrimination, aussi subtils et faiblement articulés soient-ils. Et il n’est pas à exclure que certains, aux États-Unis, considèrent la montée en puissance de la Chine comme l’illustration d’un nouveau « péril jaune ». Mais je pense qu’il s’agit là d’un groupe réduit et non pas d’une opinion dominante. Pendant et après l’incident de l’avion espion, on a certes pu entendre des remarques très agressives envers les Chinois-Américains, dont certaines frôlaient la discrimination raciale. Cela s’explique en partie, je pense, par l’insuffisante connaissance et compréhension des Chinois dans les médias occidentaux. La couverture de la Chine contemporaine y est en effet essentiellement négative, reflétant l’existence d’incompréhensions fortement ancrées dans le public américain. En tant que Chinois vivant aux États-Unis, je suis attristé par une situation qui, en période de refroidissement des relations bilatérales, peut affecter de manière négative le regard porté sur les Chinois-Américains.
Pour conclure, quelles sont les chances que l’équipe Bush opte finalement pour l’adoption d’un profil haut par rapport à la Chine ?
XIAOBO LU — Cette option est en effet possible. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles l’administration Bush pourrait adopter, dans un futur proche, une ligne « dure » envers la Chine. Car la politique Bush trahit une évolution plus générale dans le regard porté par les États-Unis sur la Chine. Il est intéressant de noter, à cet égard, la réapparition de termes comme « Chine communiste » ou « Chine rouge » dans le vocabulaire de certains hommes politiques américains. Ces labels datent de l’époque de la guerre froide et d’avant la normalisation des relations diplomatiques. Pendant la « lune de miel » des années 80, on leur avait substitué les notions de « Chine » ou « République populaire de Chine ». Or, aujourd’hui les anciens adjectifs reviennent de plus en plus dans le discours public aux États-Unis. Ce qu’ils révèlent, c’est une certaine désillusion par rapport à une Chine qui n’a pas évolué dans le sens souhaité par les États-Unis. Le changement politique que certains avaient prévu dans le sillage des transformations économiques n’a tout bonnement pas eu lieu. Qui plus est, la Chine est également en train d’acquérir un statut économique qui pourrait se convertir en puissance militaire. Et la puissance économique et stratégique croissante d’une Chine non démocratique inquiète de nombreux politiciens américains qui y voient une menace potentielle. Comment gérer les relations avec la Chine est ainsi devenu l’une des principales questions de politique extérieure aux États-Unis. On remarquera qu’elle joue également un rôle en politique intérieure. En effet, critiquer la Chine est un acte politiquement peu coûteux et qui peut même conférer, à celui qui s’y livre, une certaine dimension morale. Il est donc facile pour un homme politique en Amérique d’adopter un ton dur envers la Chine. Plusieurs contrepoids demeurent toutefois, notamment dans le monde des affaires pour qui l’expansion du marché chinois constitue un enjeu (ce qui, soit dit en passant, n’est plus seulement un mirage comme au début de l’ouverture de la Chine sur le monde, mais une perspective bien réelle), mais également chez Hdes républicains et des démocrates modérés et parmi les experts de la Chine. Le fait que le Sénat soit, sur cette question, presque également divisé en deux camps contribue par ailleurs à maintenir une politique plus modérée et rationnelle envers la Chine.
(Propos recueillis par Valérie Niquet et Nadège Ragaru)
 
NOTES
 
[1] N.d.l.R. — Le « Groupe de Shanghai », créé en 1996, réunit la Russie, la Chine, le Tadjikistan, le Kirghizstan et le Kazakhstan, et s’est fixé pour objectif la résolution des différends frontaliers entre ces cinq pays.
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N.d.l.R. — Le « Groupe de Shanghai », créé en 1996, réunit...
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