2001
Revue internationale et stratégique
Dossier
Les nouveaux objectifs de la Russie au sein de la région Asie-Pacifique
Vassili Mikheev
Directeur adjoint de l’Institut d’Extrême-Orient à l’Académie des sciences de Russie.
Les récentes visites du président russe, Vladimir Poutine, en Chine, en Corée du Nord et du Sud, en Inde, au Japon, en Mongolie et au Viêtnam montrent le regain d’intérêt de la Russie pour la région Asie-Pacifique (RAP). Comme au temps de la guerre froide, la Russie cherche à conserver son prestige politique dans cette région. Or la notion de puissance recouvre aujourd’hui une dimension bien plus économique et financière que militaire. Il est, dès lors, de l’intérêt de la Russie de s’intégrer économiquement dans la RAP. Souffrant d’un profond déséquilibre entre ses parties européenne et orientale, le régionalisme économique semble représenter pour la Russie une perspective de développement économique aux niveaux national et régional. La Russie s’est intéressée à une éventuelle coopération avec ses voisins d’Asie du Nord-Est, mais les questions du financement d’un tel processus et des litiges frontaliers se sont posées. Pourtant, les perspectives d’un marché commun en Asie du Nord-Est pourraient être les prémices de la résolution de ces litiges et d’une coopération en matière énergétique.
New goals for Russia in the Asia-Pacific region
The recent visits of president Vladimir Putin in China, North and South Korea, India, Japan, Mongolia, and Vietnam, demonstrate the renewal of Russian interest in the Asia-Pacific region. As during the cold war, Russia tries to preserve its political prestige in the region. But the concept of power today relates to an economic and financial dimension rather than to a military one. It thus becomes of an interest for Russia to integrate itself economically in the Asia-Pacific region. As it suffers from a deep misbalance between its European and Eastern regions, economic regionalism represents a perspective of economic development on the national and regional levels. Russia is interested in a potential cooperation with its neighbours in North-Eastern Asia, but problems in financing such a policy and coping with the tensions over the frontiers have appeared. However, perspectives of a common market in North-Eastern Asia could form the first steps in finding a solution to these conflicts and establishing a cooperation over energy resources.
Ces derniers temps, un changement d’orientation s’est opéré dans l’approche russe de la région Asie-Pacifique (RAP) et dans la perception de la place que la Russie doit occuper dans les processus politiques et économiques de la région.
La Russie commence à peine à se doter d’une stratégie asiatique et pacifique
cohérente.
Celle-ci a été en grande partie rendue possible par les visites du président russe Vladimir Poutine, en 2000-2001, en Chine, au Japon, en Inde, en Corée du Nord, en Corée du Sud, en Mongolie et au Viêtnam,
par sa présence au sommet de Brunei dans le cadre du forum de la Coopération économique Asie-Pacifique (APEC)
[1], ainsi que par son soutien apporté au Forum économique du Baïkal, qui s’est tenu au mois de septembre 2000 à Irkoutsk, sous la présidence d’Egor Stroev, le président du Conseil de la Fédération de Russie. Ce forum a formulé la stratégie de codéveloppement de la Russie et de la RAP au XXI
e siècle, stratégie qui a été par la suite approuvée par le Conseil de la Fédération.
LA STRATÉGIE DE CODÉVELOPPEMENT DE LA RUSSIE
Il est important pour la Russie de participer de manière active et approfondie aux processus d’intégration asiatique et pacifique, afin de permettre l’évolution économique de la Sibérie et de l’Extrême-Orient. Pour assurer sa sécurité nationale et régionale, la Russie a également intérêt à développer des relations militaro-politiques et stratégiques avec ses partenaires de la région selon le principe « la sécurité par le partenariat et le codéveloppement ». La Russie doit aussi impérativement adapter sa politique socio-économique et financière à une coopération parallèle avec deux groupes intégrateurs : l’Union européenne (UE), d’une part, et la RAP dans son ensemble, d’autre part. Enfin, sur le plan stratégique, la Russie devra assumer sa fonction eurasienne d’espace économique, informationnel, culturel et civilisateur liant et unissant l’Europe à l’Asie orientale.
Les changements actuels ont pour conséquence de modifier la perception de la région Asie-Pacifique en Russie. La RAP, en effet, n’est plus uniquement perçue comme un segment de l’économie mondiale au développement réussi – même si cela a longtemps été le cas –, mais également comme une région dont la Russie constitue une partie inaliénable et stratégiquement importante. À présent, il importe de faire un pas supplémentaire, en développant une vision stratégique de la place qu’occupe la Russie au sein de la RAP dans les conditions actuelles de globalisation de l’économie mondiale et de mise en place d’une « économie des connaissances » internationalisée.
Une nécessaire réorientation stratégique
Jusqu’à présent, la stratégie asiatique et pacifique de la Russie s’est néanmoins davantage orientée vers des objectifs anciens, datant de la guerre froide. Ces objectifs visent à rétablir le prestige politique de la Russie dans la RAP, sans tenir compte de la nécessité préalable de créer une base économique solide, indispensable à l’image internationale du pays. Or le poids stratégique d’un État se mesure aujourd’hui moins à son pouvoir militaire et au volume de ses exportations militaro-techniques qu’à ses capacités économiques, financières et technologiques. Pourtant, en insistant sur le développement de ses relations avec la Chine, l’Inde et les anciens partenaires de l’Union soviétique, tels la Mongolie, la Corée du Nord et le Viêtnam, la Russie entend avant tout les attirer de son côté dans le jeu global de « partenariat / concurrence / opposition » dans lequel Moscou et Washington sont engagés. Les questions relatives à l’intégration de la Russie dans l’architecture économique et financière qui se forme actuellement au sein de l’Asie du Nord-Est et de la RAP restent au second plan.
Le gouvernement russe n’a toujours pas admis le fait que, pour être efficace, la stratégie de développement socio-économique de la Russie ne pouvait être identique dans tout le pays. À elle seule, en effet, la partie européenne de la Fédération de Russie concentre 80 % de la production industrielle et de la population totale du pays. Quant aux territoires de l’Est, ils doivent se résoudre au déséquilibre suivant : renfermer, d’une part, d’immenses ressources naturelles sur des territoires géographiquement étirés et difficiles à exploiter, et porter, d’autre part, une population peu nombreuse, ce qui se traduit d’un point de vue économique par une faible demande, une épargne limitée et, donc, un manque d’investissements.
Ainsi, les parties européenne et orientale de l’économie russe sont très différentes. La partie européenne se caractérise par un territoire très développé, marqué par une densité assez élevée de la population, par une demande relativement importante et par des possibilités d’investissements. Ce territoire est donc mieux préparé à des relations de marché à grande échelle. La partie orientale, en revanche, éprouve de grandes difficultés à mettre en place de « pures » relations de marché et des mécanismes de gestion économique. Ainsi, et du point de vue de la logique de fonctionnement des mécanismes de marché, les secteurs du transport et de l’énergie ne peuvent être rentables en Russie orientale. Les tentatives pour en retirer des bénéfices par de « purs » mécanismes de marché ne peuvent mener qu’à l’augmentation des prix, à la baisse de la demande de ce produit et, en fin de compte, à la cessation de production et à l’exode de la population. Le consommateur n’a tout simplement pas assez d’argent pour payer le transport et l’énergie à un prix qui permettrait au producteur de rentrer dans ses frais. Si l’on suit un « pur » raisonnement de marché, le travail du transport et des systèmes énergétiques doit tout simplement cesser. Cela signifierait, pour la Russie, l’abandon de l’exploitation de ses territoires d’Extrême-Orient.
Pour garantir à l’Extrême-Orient une fourniture d’énergie et des services de transport accessibles au secteur privé et au consommateur, et compenser dans le même temps les frais engagés pour leur production, il est donc nécessaire de recourir à des dotations gouvernementales ou à des crédits étrangers. Ces derniers seront remboursés indirectement par l’activation du travail du secteur privé russe et du capital étranger. Cela permettra d’assurer le développement global de l’économie régionale, malgré le déficit de l’infrastructure ; lequel déficit sera d’ailleurs, au niveau macroéconomique, contrebalancé par le raffermissement du secteur privé. Le gouvernement russe est resté, jusqu’à présent, insensible à de telles perspectives de développement des régions orientales. Il demeure, en outre, prisonnier d’un libéralisme coupé des réalités ; doctrine utile en théorie, mais dangereuse dans son application pratique.
La Russie est un État eurasien, géoéconomiquement et géopolitiquement situé en Europe et en Asie – en d’autres termes, entre l’UE et les groupes intégrateurs naissants dans la RAP. Elle ne peut ignorer cette indéniable « double direction » européano-asiatique des vecteurs de son développement. La vision de la Russie dans un contexte eurasien offre le fondement méthodologique nécessaire à la définition d’une stratégie de développement équilibrée d’un point de vue géoéconomique.
Une économie à deux vitesses
Afin de définir correctement la place de la Russie au sein de la RAP, il convient de tenir compte d’une autre dualité : le fonctionnement à deux vitesses de l’économie russe. Cela implique, premièrement, la nécessité de définir la place de la Russie comme unité prenant part aux processus économiques mondiaux, et, deuxièmement, de considérer la Russie comme un ensemble constitué de trois composantes essentielles :
— la partie européenne, tournée objectivement vers l’Europe et la coopération avec l’UE ;
— la Sibérie qui, avec ses complexes énergétiques, métallurgiques et de matières premières, est également orientée vers l’Occident et la partie européenne de la Fédération de Russie, même si les marchés de la RAP restent vitaux pour elle ;
— l’Extrême-Orient, sans doute plus proche de l’Asie du Nord-Est et de la région Asie-Pacifique, tant d’un point de vue géopolitique qu’en raison de ses liens économiques.
Cette approche à deux niveaux de la place de la Russie dans le monde contemporain est la seule qui, d’après nous, permette de percevoir correctement sa double dimension au sein de la RAP : une dimension économique globale et une dimension économique régionale. La partie européenne de l’économie russe, ainsi qu’une grande partie de la Sibérie, sont représentées dans la RAP comme des parties prenantes de l’économie russe globale. Malheureusement, jusqu’à présent, le caractère global de l’économie de la Fédération de Russie s’est limité aux marchés du pétrole, du gaz, des métaux rares et de certaines technologies de pointe (équipements pour centrales atomiques, avions, espace, technologies militaires de haute précision et technologies duales). L’économie russe de la Sibérie orientale et d’Extrême-Orient est, à l’inverse de la partie européenne de la Fédération de Russie et de la Sibérie occidentale, perçue au sein de la RAP comme une économie régionale.
La Russie a donc besoin, au sein de la RAP, d’une politique garantissant une interprétation régionale des intérêts russes globaux et une lecture globale des intérêts régionaux des sujets de la Fédération de Russie.
UNE DIFFICILE MAIS NÉCESSAIRE INTÉGRATION RÉGIONALE
La particularité de la situation intégrative dans la RAP réside dans l’absence d’une structure interétatique semblable à l’UE. L’interaction intégrative des États asiatiques se produit en fait à trois niveaux :
— au niveau du forum de l’APEC ;
—
au niveau des groupements intégrateurs sous-régionaux existants, comme l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ANSEA)
[2], ou en gestation, comme l’« ANSEA plus trois » (ANSEA avec le Japon, la Chine et la Corée du Sud) ou le Forum régional de l’ANSEA ;
— au niveau des relations bilatérales, comme par exemple la volonté du Japon et de la Corée du Sud de conclure un accord sur une zone de libre-échange.
Les faiblesses de l’APEC
Il semble très vraisemblable que l’APEC ne deviendra pas une nouvelle version régionale de l’Accord sur le libre-échange avec des perspectives de marché commun de type UE ou Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). L’APEC ne deviendra pas non plus une structure institutionnelle permettant une profonde intégration asiatico-pacifique, qui serait de facto une intégration asiatico-américaine. Plusieurs raisons expliquent pourquoi l’APEC ne suivra pas la voie de l’UE. Premièrement, le rôle de l’ALENA – et, à l’avenir, celui de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) – est si important que les pays asiatiques, tout en maintenant l’APEC comme un pont pour leurs contacts avec l’Amérique, seront obligés de chercher des réponses sous-régionales adaptées aux défis de l’économie globalisante. Deuxièmement, la libéralisation du commerce et de l’investissement au sein de l’APEC (vers 2010-2020) est en retard par rapport à la libéralisation aussi bien au sein de l’ANSEA (en 2003) qu’au sein de la ZLEA (en 2005), ce qui complique la coordination de la politique de co-développement économique des pays de la RAP au niveau régional. De surcroît, de nombreux pays préfèrent porter leurs désaccords commerciaux devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC), reléguant ainsi l’APEC à un rôle plus consultatif. Enfin, le refus de certains États asiatiques de se soumettre à ce qu’ils considèrent comme un « diktat économique » imposé par le leader mondial et régional, les États-Unis, les pousse à rechercher des variantes alternatives de codéveloppement.
Les pays de l’APEC font preuve d’une volonté de se libérer de leur dépendance vis-à-vis des États-Unis par l’amélioration de leurs liens avec l’Europe dans le cadre de la Rencontre Europe-Asie (ASEM). En cela, l’APEC peut être considérée comme une variante de l’ASEM orientée vers l’Amérique – une variante qui, quoique apparue plus tard, correspond mieux aux aspirations à l’indépendance des leaders asiatiques.
L’APEC devrait visiblement rester un club de discussion et de négociation, mais ne deviendra pas un lieu de prise de décisions contraignantes. Dans l’avenir, elle sera peut-être amenée à jouer un rôle de pont intégrateur entre l’Asie et l’Amérique, tout comme l’ASEM peut l’être dans les relations Europe-Asie.
Le « sous-régionalisme », perspective de développement
Dans ces conditions, le « sous-régionalisme » semble être la perspective la plus crédible de développement des processus d’intégration dans la RAP. L’interaction intégrative des États va évoluer dans trois directions :
— en Asie du Sud-Est, autour de l’ANSEA ;
— en Asie du Nord-Est, autour de l’axe Japon-Corée-Chine ;
— et, en tant que maillon reliant l’Asie du Sud-Est à l’Asie du Nord-Est, autour de l’économie côtière chinoise, qui concentre plus de la moitié du produit intérieur brut (PIB) chinois.
Les derniers sommets de l’APEC (en 2000, à Brunei) et de l’« ASEAN plus trois » (en 2000, à Singapour) témoignent de l’avancement rapide de la véritable intégration sous-régionale asiatico-pacifique. Les objectifs premiers de l’APEC, dans le domaine de la libéralisation du commerce et de l’attrait d’investissements étrangers, ont été complétés, à Brunei, par des plans visant à surmonter les différences informationnelles et technologiques entre les pays, et, à Singapour, par les idées de création d’une zone de libre-échange dans le cadre de l’« ASEAN plus trois » et, ce qui n’en demeure pas moins crucial pour la Russie, par la proposition de former en 2001 un Forum de l’Asie orientale (FAO). La Chine, le Japon et la Corée du Sud représentent les seules économies d’importance mondiale qui ne sont jusqu’à présent membres d’aucune forme d’union douanière multilatérale.
La première mesure consiste à organiser le travail du groupe analytique trilatéral qui s’accordera sur des recommandations à présenter aux gouvernements de ces trois pays dans le domaine de la coordination de leur politique économique et financière et du développement de la coopération en matière de commerce et d’investissement. Dans le même temps, au Japon, en Corée du Sud et en Chine, les milieux universitaires et les milieux d’affaires étudient des questions comme la création d’un anneau énergétique commun pour les pays de l’Asie du Nord-Est et de couloirs de transport de l’Asie du Nord-Est vers l’Europe, notamment à travers le territoire de la Russie, la formation d’une union monétaire au sein de l’Asie du Nord-Est et l’unification des régimes d’investissements, des procédures bureaucratiques et des standards des produits et des services.
Néanmoins, le processus d’institutionnalisation de la communauté intégrative de l’Asie du Nord-Est en est à sa première phase et n’a pas encore accédé à la dimension interétatique. Ses principales institutions de coopération, telles le Forum économique de l’Asie du Nord-Est ou le Forum du gaz et la Conférence économique de l’Asie du Nord-Est, se situent aujourd’hui à un niveau non gouvernemental. Le projet de
Tumen
[3] n’a pas encore été réellement développé, avant tout à cause du peu d’entrain montré par le système économique planifié de la Corée du Nord à coopérer avec l’économie de marché de la région.
La recherche de sources de financement des coûteux projets régionaux constitue un problème clé du développement de l’intégration à l’intérieur de l’Asie du Nord-Est. La création d’une base infrastructurelle pour la coopération intégrative, y compris les ressources et le territoire de la Russie, représenterait un investissement annuel de 7,5 milliards de dollars. Or il n’est prévu de mobiliser que 2,5 milliards de dollars aux frais des États membres et des institutions financières internationales. Pour attirer les investissements manquants, les milieux universitaires et les milieux d’affaires de l’Asie du Nord-Est admettent la nécessité de créer une Banque du développement de l’Asie du Nord-Est.
En effet, le premier investisseur multilatéral d’Asie – la Banque asiatique de développement (BAD) – ne peut pas jouer un rôle de leader financier dans ces processus intégrateurs. La BAD a une vocation panasiatique, alors que l’Asie du Nord-Est nécessite une approche particulière du financement de projets de coopération multilatérale, projets onéreux dont la rentabilisation se fait sur le long terme. De surcroît, la Russie n’est pas membre de la BAD. Toutefois, la Banque de développement de l’Asie du Nord-Est n’est pas envisagée comme une alternative à la BAD, mais comme une institution supplémentaire, focalisée sur des projets internes à la région.
La Banque de développement de l’Asie du Nord-Est est appelée à souscrire des crédits à long terme sur les marchés financiers mondiaux, par le biais d’une émission d’obligations, et à utiliser les moyens collectés comme crédits à long terme pour le développement, à l’intérieur de l’Asie du Nord-Est en premier lieu, de l’infrastructure de projets dans le domaine des transports, du pétrole et du gaz, dont il est question depuis longtemps en Russie. Sans cette banque, la part la plus lourde du financement de l’intégration dans l’Asie du Nord-Est reposerait sur les épaules du Japon et de la Corée du Sud, alors qu’avec elle les marchés de capitaux mondiaux supporteront cet investissement.
La capitalisation initiale de la banque devra être d’environ 20 milliards de dollars. Les pays de l’Asie du Nord-Est achèteront les actions de la banque aux conditions suivantes : 50 % pour la partie payée du capital initial, et 50 % pour sa partie garantie. Cette dernière sera utilisée pour garantir des emprunts de longue durée à faibles taux sur les marchés mondiaux. Si la Banque de développement de l’Asie du Nord-Est est créée, elle pourra accumuler au cours des cinq premières années de son fonctionnement environ 15 milliards de dollars d’investissements. Ses actionnaires principaux seront alors les pays de l’Asie du Nord-Est, et non l’ensemble des pays asiatiques, comme c’est le cas pour la BAD. La contribution de la Russie au capital initial devrait s’élever à 150 millions de dollars par an, ce qui ne semble pas être un problème insoluble.
Des institutions financières privées, aux États-Unis, au Japon et en Corée du Sud, sont également intéressées par l’idée de la création de cette banque. Elles ont néanmoins besoin d’un « signal politique » émanant des gouvernements des pays de l’Asie du Nord-Est, y compris de la Russie dont on attend avant tout un soutien politique à l’intégration de l’Asie du Nord-Est et, en particulier, à l’idée de la création d’une banque de développement. Il est vital pour la Russie de ne pas rester en dehors des initiatives d’intégration en Asie du Nord-Est. L’idéal serait de se joindre au FAO dès le début de ses travaux. Or la situation qui se développe actuellement au sein de l’Asie du Nord-Est permet d’affirmer que la Russie n’a pas encore « raté le train » de l’intégration économique sous-régionale.
Une coopération qui s’impose
Le Japon, la Chine et la Corée du Sud ont adopté une position ambiguë à l’égard de la Russie et de son éventuelle participation à leur intégration trilatérale. D’un côté, ni Tokyo ni Pékin ni Séoul ne s’opposent à la participation de la Russie ; ils voient même en elle un important fournisseur stratégique de matières premières et de services de transport. De l’autre, sur un plan plus concret, les pays de l’Asie du Nord-Est sont dubitatifs quant à la manière dont la Russie pourrait s’inscrire dans les travaux du FAO. De surcroît, la non-résolution de questions, telles l’accord de paix sur les « Territoires du Nord », pèse sur la position du Japon, autant que la « problématique nord-coréenne » sur celle de la Corée du Sud. Quant à la Chine, elle préfère se concentrer sur une collaboration bilatérale et avant tout militaro-technique avec la Russie, et non sur la coordination de leurs actions dans des projets économiques multilatéraux.
Le rapport des États-Unis sur l’éventuelle création d’un groupe économique à l’intérieur de l’Asie du Nord-Est sans participation américaine est également ambigu. Le secteur privé américain y voit de nouvelles perspectives, alors que les structures étatiques redoutent un affaiblissement de l’influence des États-Unis dans la région et le risque de voir se former un groupe régional en Asie du Nord-Est, qui impliquerait la fermeture de ces marchés aux producteurs américains.
Dans ces conditions, et si l’on admet la nécessité pour la Russie de devenir membre à part entière de l’Asie du Nord-Est, la diplomatie russe doit résoudre des problèmes certes complexes, mais pas insolubles. De prime abord, la Russie doit impérativement déclarer officiellement sa volonté de devenir membre du FAO et proposer au Japon, à la Corée du Sud et à la Chine d’entamer des discussions sur la création d’une zone de libre-échange avec pour objectif, même lointain, de créer au sein de l’Asie du Nord-Est une communauté analogue à l’UE. Ensuite, il serait bienvenu d’élargir l’ordre du jour des rencontres au sommet entre les dirigeants japonais, chinois, sud-coréens et russes à la problématique de la coopération multilatérale en Asie du Nord-Est, à la coordination des politiques économiques et financières, etc. La diplomatie asiatico-pacifique de la Russie doit donc déplacer son centre de gravité d’objectifs de renforcement de sa présence militaro-politique dans la région à des objectifs de participation aux processus intégrateurs régionaux, surtout dans les cas où ces deux priorités seraient contradictoires. Enfin, il sera temps de soutenir l’idée de la fondation de la Banque de l’Asie du Nord-Est.
Les perspectives de coopération économique russe avec l’Asie du Nord-Est dépendent de la situation politique et économique de la Russie. Néanmoins, dès à présent, et bien qu’en crise malgré la dynamique économique positive de l’année 2000, la Russie conserve d’importantes capacités d’interaction et de codéveloppement économique avec les pays de la RAP. Il est dès lors primordial de mettre en place une infrastructure internationale de transport et un système énergétique international de l’Asie du Nord-Est, incluant la Sibérie, l’Extrême-Orient, ainsi que la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Cette coopération doit en priorité emprunter les voies suivantes, qui mènent à une profonde interdépendance des économies russe et asiatico-pacifique, et qui, grâce à cette interdépendance, pourront garantir à la Russie une place de choix dans la RAP :
— le développement des ressources pétrolières et gazières de l’Extrême-Orient russe et de la Sibérie, et la mise en place dans l’espace de l’Asie du Nord-Est d’un réseau d’approvisionnement en gaz et en pétrole, ainsi que de lignes de transmission d’énergie électrique qui deviendraient la base de la future intégration économique de la Russie dans l’Asie du Nord-Est ;
— l’utilisation de la situation géographique et des infrastructures de transport de la Russie en tant que pont naturel entre l’Europe et l’Asie orientale ;
— un appel régulé et soumis à des quotas de travailleurs étrangers pour l’exploitation des régions les moins peuplées de Russie extrême-orientale ;
— l’obtention de bénéfices stratégiques à court terme dus à la détention par la Russie d’un potentiel scientifique certes décroissant, mais jouissant néanmoins d’un grand prestige selon les normes asiatiques.
L’instabilité du marché pétrolier mondial incite à réfléchir à la création en Asie du Nord-Est d’un Fonds stratégique de réserves pétrolières auquel participeraient la Russie, la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Il semble, à première vue, que les intérêts de la Russie – pays exportateur de pétrole – et ceux des pays de l’Asie du Nord-Est – importateurs de ressources énergétiques – divergent sur les questions de régulation du marché pétrolier mondial. Mais, si l’on tient compte de son économie géographiquement étirée, de son immense besoin d’investissements étrangers et, par voie de conséquence, de sa dépendance indirecte à l’état de l’économie mondiale et, en ce qui concerne son Extrême-Orient, à l’économie régionale, la Russie doit, elle aussi, accorder une très grande importance à la stabilité du marché pétrolier mondial. Concernant le Fonds, en investissant dans l’extraction de pétrole en Sibérie et en Extrême-Orient russe, les quatre pays de l’Asie du Nord-Est créeraient, à des prix acceptables (approximativement 18 à 20 $ le baril), des réserves stratégiques de pétrole, qui seraient utilisées à ces mêmes prix en cas de brusques sauts des prix sur le marché mondial. Les voisins de la Russie en Asie du Nord-Est se protégeraient ainsi des imprévisibles événements politiques du Proche-Orient, alors que la Russie obtiendrait la possibilité d’attirer des investissements stratégiques à long terme dans la partie asiatique de son économie.
Le développement de l’intégration économique en Asie du Nord-Est avec, en perspective, la création d’une économie et d’un marché communs a également une grande portée politique. La création en Asie du Nord-Est d’un espace économique commun et, sur la base de celui-ci, d’un espace social et politique commun comparable à l’UE, ouvre de nouvelles approches dans la résolution d’anciens problèmes régionaux, tels le désaccord russo-japonais au sujet des « Territoires du Nord », l’opposition sino-taiwanaise ou la question coréenne. Une fois les conditions d’un terrain socio-économique commun réunies, les questions territoriales et politiques se régleront « d’elles-mêmes ». Ce concept commence à se développer aux forums russo-japonais pour la recherche d’une issue à l’« impasse territoriale ». Une idée semblable a été évoquée par le président taiwanais, Chen Shui-bian, lorsque ce dernier proposa à Pékin de créer un marché commun entre leurs deux pays, et de se fonder sur ce marché pour décider du statut de Taiwan.
La résolution du problème coréen est plus complexe. La Corée du Sud contribue activement à la création future d’une économie unifiée en Asie du Nord-Est, à laquelle participeront la Corée du Sud, la Russie, le Japon et la Chine. La Corée du Nord, de son côté, risque de s’isoler tôt ou tard au sein de l’économie intégrée de l’Asie du Nord-Est, si bien que les intérêts les plus élémentaires de coexistence et de relation avec cette économie poussent Pyongyang à prendre des mesures susceptibles d’adapter son système économique interne aux exigences démocratiques et aux conditions de marché de son entourage. Cette approche indique également les orientations qui devraient influencer la politique d’« inclusion » de la Corée du Nord. Il faut ici mettre l’accent non seulement sur les facteurs nucléaires, balistiques et militaires, mais aussi sur la nécessité de mettre en œuvre, en Corée du Nord, des réformes économiques, condition sine qua non pour lui accorder une quelconque aide économique.
(Traduit du russe par Grégory Ray Ko.)
[1]
N.d.l.R. : Les membres de l’APEC sont l’Australie, Brunei, le Canada, le Chili, la Corée du Sud, les États-Unis, Hong Kong, l’Indonésie, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, le Pérou, les Philippines, la République populaire de Chine, la Russie, Singapour, Taiwan, la Thaïlande, le Viêtnam.
[2]
N.d.l.R. : Les membres de l’ANSEA sont Brunei, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, le Myanmar, les Philippines, Singapour, la Thaïlande, le Viêtnam.
[3]
N.d.l.R. : Ce projet de développement de la rivière Tumen comporte deux volets, le
Tumen River Area Development Program (TRADP) et la
Tumen River Economic Development Area (TREDA), qui visent, sur vingt ans et pour un montant total de 30 milliards de dollars, à faire de cette zone un pôle de développement et de coopération pour les pays riverains de la mer du Japon, la Mongolie et la Chine.