Revue internationale et stratégique
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I.S.B.N.2130518338
192 pages

p. 119 à 126
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n° 44 2001/4

2001 Revue internationale et stratégique Dossier

Cinq ans de dialogue politique euro-asiatique « asemien »

François Guilbert Pseudonyme, Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO).
Plus que d’un projet politique construit, les relations euro-asiatiques sont nées d’une intuition – l’Asie devient le « centre » du monde – et d’un espoir secret de rééquilibrer la puissance américaine dans la région. Dans une recherche aussi bien partagée le long des rives du Pacifique que sur les côtes de l’Atlantique, de construire un monde tripolaire, l’ASEM (Rencontre Asie-Europe) apparaît comme un instrument nécessaire... mais insuffisant. Cinq ans après sa création, en 1996, l’ASEM n’en demeure pas moins l’archétype d’un nouveau mode de coopération, susceptible de valoriser les stratégies médianes de l’Union européenne face aux tentatives des États-Unis d’instrumentaliser les États asiatiques. Five years of political relations between Europe and Asia
Relations between Europe and Asia are not based on a set political plan but rather on the intuition that Asia is becoming the « centre of the world » and on the secret hope that the American presence in the area could be rebalanced. In the perspective of building a tripolar world, spaced out between the Pacific and the Atlantic coasts, the ASEM (Meeting of Asia and Europe) stands out as a necessary but insufficient tool. Five years after it was created in 1996, the ASEM still appears as the archetype of a new type of cooperation which could valorise the European Union strategies in the face of the United States attempts to utilize the Asian countries.
À quelle aune mesurer le développement des relations euro-asiatiques ? Au regard d’un décompte des visites ministérielles effectuées dans chacune des régions, de l’évolution des flux commerciaux intercontinentaux, de l’engagement des investisseurs européens en Asie du Sud-Est ou en République populaire de Chine (RPC), des engagements financiers de l’Union européenne (UE) dédiés au rétablissement des économies fragilisées par la crise monétaire du mois de juin 1997, des difficultés du dialogue institutionnel entre l’Europe et l’ANSEA (Association des nations du Sud-Est asiatique) depuis l’élargissement de l’association en 1997, de l’appréciation plus ou moins optimiste des sommets bi-annuels et des espoirs nés des premières rencontres entre chefs d’État et de gouvernement dans le cadre de l’ASEM (Rencontre Asie-Europe) ? Les critères d’appréciation sont infinis. Cependant, le bilan qualitatif est d’autant plus difficile à établir que les rencontres euro-asiatiques en général, et « asemiennes » en particulier, ne font pas l’objet d’une large couverture médiatique ou de débats académiques. Pourtant, lors du sommet des chefs d’État et de gouvernement de Londres, en 1998, la Grande-Bretagne tenta de donner un « visage humain » au développement de l’ASEM, en multipliant les expositions, les concerts et les conférences culturelles (« Asia meets Europe in Britain », mars-juillet 1998).
Faute de débats et de polémiques, les relations euro-asiatiques apparaissent confidentielles, sans réel contenu et, pour tout dire, sans efficacité. Aucun succès diplomatique ne leur est directement imputable, ni dans le champ politique, ni dans la sphère économico-commerciale ou encore culturelle. Facteur aggravant, pour suivre les initiatives qui se multiplient, il convient de se familiariser, un glossaire à la main, à un écheveau de sigles anglophones qui leur sont propres (AEBF, AECF, AEETC, AEVG, AEYSL, ASEF, ASEFOREP...) [1] et sans équivalent en langue française.
 
L’ASEM, TRIBUNE POLITIQUE EURO-ASIATIQUE
 
 
Ce constat peut apparaître superficiel, mais il démontre, avant tout, que les Européens ne savent pas vraiment ce qu’ils sont venus chercher en Orient. Pour être juste, depuis 1996, les Asiatiques ont démontré qu’ils ne le savaient guère mieux. Plus qu’un projet politique construit, les relations euro-asiatiques sont nées d’une intuition – l’Asie devient le « centre » du monde –, de la détermination singapourienne et d’un espoir secret de rééquilibrer la puissance américaine dans la région. Dans une recherche, aussi bien partagée le long des rives du Pacifique qu’aux bords de l’Atlantique, de construire un monde tripolaire, l’ASEM apparaît comme un instrument nécessaire... mais insuffisant [2]. Dès lors, le rapport aux États-Unis constitue un non-dit permanent des relations euro-asiatiques. Si chacun s’accorde à refuser d’échafauder un front anti-américain, surtout publiquement, l’ASEM n’en est pas moins une réponse implicite à l’APEC (Coopération économique en Asie-Pacifique) et aux tentatives américaines d’instrumentaliser les États asiatiques contre l’Union européenne lors des négociations de l’Uruguay Round. Incontestablement, les forums économiques, plus que d’autres, permettent de démontrer que les Européens sont « utiles », surtout s’ils savent se montrer convaincants et influents, tant vis-à-vis des États-Unis que des instances financières internationales. À la veille des « grands » événements multilatéraux, les échanges « asemiens » permettent de valoriser les stratégies médianes de l’Union européenne et de peser sur des États asiatiques dont les positions s’étalonnent du libre-échangisme de Singapour aux interrogations protectionnistes malaisiennes ou thaïlandaises. Ainsi, avant le sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de Doha, la troisième rencontre des ministres de l’Économie de l’ASEM (EMM 3) fut l’occasion de démontrer l’intermédiation européenne dans le domaine des disciplines antidumping et antisubventions. Néanmoins, puisque les relations euro-asiatiques ne peuvent s’ériger contre qui que ce soit, elles se doivent d’être prospectives, positives – en un mot : consensuelles. Elles seraient ainsi l’archétype d’un nouveau mode coopératif. Leur ambition n’est pas tant de résoudre les différends, voire les crises, que de rapprocher les points de vue et la compréhension mutuelle. Plus qu’au sein des organisations internationales nées depuis la Seconde Guerre mondiale, il s’agit de faciliter l’écoute entre les nations.
Des opportunités diplomatiques
À défaut d’être générateur de synergies créatrices à l’échelle planétaire, les échanges euro-asiatiques se sont enkystés dans les agendas diplomatiques. En premier lieu, ils s’avèrent un vecteur important pour les relations bilatérales. Ils permettent d’organiser facilement des contacts bilatéraux qui n’auraient pas nécessairement lieu si l’ASEM n’existait pas. L’ASEM est d’abord une opportunité diplomatique. Lors des trois premiers sommets, le chef de l’État français a ainsi tenu un tête-à-tête avec chacun de ses homologues asiatiques. Une pratique devenue usuelle, non seulement pour les chefs d’État et de gouvernement, mais également pour les ministres (des Affaires étrangères, des Finances, du Commerce) et leurs collaborateurs (SOM, SOMTI [3]).
Avec ou sans bilatéralisation de ces moments, peu à peu, l’ASEM s’est construit un ordre du jour surchargé. Ainsi, au mois de mai 2001, il a été décidé de mettre en place un mécanisme de suivi et d’évaluation des activités et des initiatives « asemiennes », ainsi que de créer un secrétariat « virtuel ». La rentabilisation de ces instants qui nécessitent de longs déplacements, devient un impératif pour des dirigeants aux emplois du temps déjà chargés. Cependant, abandonner toutes ces activités présenterait plus d’inconvénients que d’avantages. Dans ce contexte, chacun cherche empiriquement à utiliser au mieux ces échanges.
Cinq ans après sa création, au mois de mars 1996, l’ASEM doit se rationaliser. Ses forums politiques ne permettent pas tant de résoudre les crises ou les différends transrégionaux – d’autres instruments sont là pour tenter d’y remédier, tels l’Organisation des Nations unies, l’OMC, etc. – que de discuter de ce qui fonde les différences, pour ne pas dire les divergences, de deux espaces culturels. C’est la raison pour laquelle les dirigeants chinois ont forgé le concept d’une « nouvelle Route de la soie » pour illustrer les relations avec les pays de l’Ouest. Dans son discours d’ouverture de la troisième réunion des ministres des Affaires étrangères de l’ASEM, au mois de mai 2001 à Pékin, le président Jiang Zemin y faisait explicitement allusion en soulignant que « l’ASEM [devait] profiter de ce nouveau siècle pour construire une nouvelle Route de la soie, afin de développer les échanges entre les deux civilisations » [4]. Cette ambition a pour effet d’imposer une multiplication des contacts entre les centres de pouvoir. Les activités de la Fondation Asie-Europe (ASEF) [5] traduisent cette dimension dans les faits. Depuis sa création, le 15 février 1997, l’ASEF a conduit à la fois des séminaires étudiant les rapports entre les civilisations [6] et la mise en réseau de jeunes dirigeants [7]. Une démarche qui n’est pas sans rappeler les relations réconciliatrices franco-allemandes après le second conflit mondial. Ce pari sur la jeunesse s’est incarné par de multiples initiatives qui se répètent dorénavant d’année en année [8].
Le revers des différences
Mais, sans le dire, cette construction relationnelle adopte un présupposé de méconnaissance, pour ne pas dire d’opposition. Alors qu’Européens et Asiatiques proclament tous d’une même voix que l’ASEM ne vise en rien à mettre face à face les deux blocs, la dynamique politique qui s’élabore sous nos yeux démontre le contraire. Les Européens réfléchissent entre eux pour donner une certaine cohérence au projet d’ensemble, aux positions à adopter dans les forums les plus importants (sommets des chefs d’État et de gouvernement, réunions ministérielles, SOM, etc.). Les institutions communautaires n’ont pas eu besoin de s’adapter pour y concourir, mais elles sont là pour donner le liant nécessaire à toute démarche diplomatique efficace. À l’inverse, les « Asiatiques » doivent s’organiser ensemble s’ils veulent peser sur les échanges.
Si le dialogue politique de « haut niveau » ne se traduit pas toujours par de réels échanges entre ministres, en raison notamment du peu d’interactivité de certaines présidences – comme celle de la Chine, par exemple – ainsi que du caractère « trop » préparé et peu spontané des interventions, les séminaires informels – tels celui des droits de l’homme – permettent de créer, peu à peu, un espace politique bicéphale. L’émission stéréophonique (à chaque exposé européen correspond une présentation asiatique et vice versa) n’a pas créé, comme on pouvait le craindre, un affrontement de bloc à bloc. La représentation asymétrique des continents (16 Européens, la Commission agissant souvent comme un acteur à part entière, pour 10 Asiatiques) ne s’est pas révélée jusqu’ici un facteur déstabilisant, même si l’élargissement simultané de l’ASEM au Laos, au Cambodge et à la Birmanie, qui permettrait une meilleure représentation arithmétique, apparaît comme une sérieuse divergence entre les deux groupes régionaux. Certes, les positions européennes sont souvent plus homogènes que celles des participants asiatiques, mais les actualités internationales dramatiques permettent d’éviter qu’un seul groupe de pays ne soit toujours soumis aux critiques et aux leçons de l’autre. La transhumance territoriale des séminaires, une fois en Europe, une fois en Asie, à chaque fois dans un pays différent, permet, en outre, d’associer un nombre croissant d’intervenants gouvernementaux et privés.
En démultipliant ses rencontres, l’ASEM devient un cénacle où s’institutionnalise des échanges aussi divers que sensibles. On constate même que ceux qui ont le plus à craindre de se trouver mis en accusation assument ce risque. Jusqu’ici, aucune rencontre n’a été ostensiblement boycottée par un État et/ou un groupe d’États. Est-ce à dire pour autant que seuls les sujets sans importance ou consensuels ont été abordés ? Preuve qu’il n’en est rien, les derniers échanges informels sur les droits de l’homme se sont articulés autour de trois thèmes, pourtant bien souvent polémiques entre les nations : la liberté de conscience et de religion, la démocratisation et la résolution des conflits, les droits et obligations en matière de promotion du bien-être social. Autre sujet sensible et d’actualité, le choix fait par la Fondation Asie-Europe, financée par les 25 gouvernements, d’organiser à Jakarta un séminaire pour les journalistes euro-asiatiques consacré, au mois de mai 1999, aux élections législatives indonésiennes du 7 juin (A Preview of the Indonesian Elections).
Considérant que l’objectif du processus « asemien » est d’instaurer un partenariat global entre partenaires égaux, les questions de sécurité prennent une place centrale dans la promotion du dialogue politique. À titre d’exemple, la liste indicative des thèmes de la réunion des ministres des Affaires étrangères de mai 2001, éditée par le Quai d’Orsay, révèle que trois sujets sur quatre consacrés au dialogue politique portaient sur les questions de sécurité [9] une priorité qui est loin d’être partagée par toutes les composantes politiques des majorités gouvernementales européennes [10]. Dans ce contexte non consensuel, il est certain que, en évitant que chacune de ses rencontres ne se dramatise à l’occasion de négociations difficiles pour la publication d’une déclaration finale ou l’édiction de recommandations – voire de normes collectives contraignantes –, l’ASEM se prémunit d’un éclatement prématuré tout en créant les meilleures conditions pour des échanges directs, de qualité et étalés dans le temps.
 
UNE INSTITUTION CRITIQUÉE
 
 
Les réunions entre les plus hautes autorités des États sont « riches » quand elles gardent leur informalité. Pour créer une convivialité productrice entre dirigeants, plusieurs propositions sont à l’étude, comme celle d’organiser une « retraite » des chefs de délégation comme c’est déjà le cas, chaque année, entre les chefs d’État du Pacifique-Sud, ou encore en limitant l’accès aux séances plénières à un nombre restreint de personnes. Mais cette stratégie risque conséquemment d’induire de nouvelles tensions, tous ceux qui ne sont pas associés aux échanges ressentant une absence de transparence du processus politique.
Ceteris paribus, l’amalgame d’un dialogue politique entre les fonctionnaires et les séminaires informels, et les groupes d’experts qui associent des représentants officiels avec des organisations non gouvernementales (ONG) humanitaires ou entrepreneuriales et des universitaires, constitue l’une des originalités du dialogue « asemien ». Cependant, même si un nombre toujours plus grand de représentants de la société civile sont associés à ces échanges, ceux-ci sont le plus souvent désignés par leurs États. Par construction, ils n’expriment que rarement un point de vue très distant de celui de leurs autorités. Si cette réalité sociale est encore plus forte pour les participants asiatiques que pour les Européens, elle est encore accentuée par le caractère plus ou moins autoritaire des États qui composent le « groupe » asiatique. Dans ce contexte, les advocacy group les plus engagés dans un rapport de force avec leur gouvernement ne peuvent que s’inquiéter d’une construction politique qui accorde une primauté aux logiques des États-nations, aux calendriers diplomatiques internationaux et aux hésitations des plus démocratiques d’entre eux à proposer des interlocuteurs non gouvernementaux moins dociles de l’autre continent. La crainte d’un « effet boomerang » conduit à des attitudes prudentes pour éviter d’être inutilement provocateur.
Ce mode opératoire fait l’objet de nombreuses contestations publiques. Ainsi, plusieurs groupes parlementaires considèrent que le processus « asemien » est resté jusqu’à ce jour profondément non démocratique [11]. De nombreux regroupements régionaux d’organisations non gouvernementales partagent cette analyse. Pour remédier à ce déficit, les uns et les autres s’organisent. Ils peuvent le faire d’autant plus facilement que les échéances les plus importantes sont connues de tous. Chacun sait, par exemple, que le prochain sommet des chefs d’État et de gouvernement se déroulera au Danemark en 2004. Cette lisibilité des événements, des calendriers, facilite les stratégies anticipatrices. Dorénavant, chaque sommet de l’ASEM comme bien d’autres rendez-vous de la communauté internationale se traduit par un contre-sommet [12] organisé par des mouvements de citoyens.
L’activité des ONG vise essentiellement à assurer que les débats entre les États membres de l’Union européenne et les gouvernements asiatiques impliqués dans l’ASEM prennent en compte des questions telles que les droits humains, la démocratisation, les problèmes sociaux et environnementaux. Les ONG entendent suivre ce processus pour convaincre les représentants des États et de la Commission européenne de la nécessité d’assurer la transparence du processus ainsi que l’accès des ONG à celui-ci. C’est pourquoi elles se sont constituées en un réseau spécifique, « asemien », pour mener ensemble des actions conjointes de plaidoyer. Dès la fin de l’année 1996, les ONG se sont organisées pour recueillir au moins, dans un premier temps, de l’information. Ainsi, deux représentants d’ONG britanniques, un représentant philippin et un représentant néerlandais ont demandé une entrevue à la direction Asie de la Commission européenne pour un échange de vues et obtenir des documents sur l’état du processus en cours, et convenir de se tenir régulièrement et mutuellement informés. Parmi la vingtaine de forums mis en place dans le cadre du processus post-ASEM 1, les ONG [13] se sont fixé pour objectif de suivre de plus près les rencontres des hauts fonctionnaires sur le commerce et l’investissement (SOMTI) et les rencontres des ministres des Affaires étrangères. Cette sélection n’impose pas moins aux organisations citoyennes la nécessité de connaître dans le détail l’écheveau de relations qui se construisent et qui rétroagissent les unes sur les autres.
Afin de faire circuler les informations entre les associations, le Transnational Institute (TNI) a mis en place un site Internet consacré aux relations Europe-Asie [14]. Un réseau d’informations a également été mis au point sous la forme de courrier électronique : « ASEM WATCH. [15] » Ce site contient des nouvelles et les documents relatifs à la fois au processus officiel de l’ASEM et au processus des ONG. Il permet aux organisations nationales de structurer leur lobbying vers les administrations nationales et les élus, au même moment et sur les mêmes thèmes.
 
RENOUVELER LE DIALOGUE EUROPE-ASIE
 
 
Une nouvelle vision des politiques de développement en Asie
Sans que cela soit nécessairement voulu, l’ASEM a permis de mettre en valeur une vision alternative des politiques de développement que les ONG cherchent à promouvoir depuis une vingtaine d’années. Raccrochés à l’ASEM, même de manière informelle, ces réseaux associatifs bénéficient d’une audience jusqu’ici jamais atteinte, en particulier auprès des États asiatiques ou des organisations régionales telles le Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC) ou l’ANSEA. Les réseaux « asemisés » se sont constitués en un bref délais. Il est vrai qu’ils se sont inscrits dans un continuum historique autour de la collaboration initiée, à la fin des années 1970, par les ONG européennes de développement avec les mouvements progressistes d’Asie du Sud-Est. Compte tenu des habitudes de travail passées, il a été aisé pour le TNI, par exemple, de définir une plate-forme commune (a people’s vision) avec ses partenaires traditionnels que sont Arena (Hong Kong), Focus on the Global South (Thaïlande) ou l’Institute for Popular Democracy (Philippines). Au-delà des organisations généralistes porteuses d’examens critiques de la prospérité et des droits sociaux, de la gestion équilibrée de l’environnement, de la régionalisation vue d’en bas ou des processus démocratiques, des ONG thématiques ont cherché à profiter de l’ASEM pour créer de nouveaux espaces d’échanges d’expériences entre responsables politiques, pouvoirs publics et acteurs sociaux. L’initiative philippino-britannique d’un groupe d’experts sur la protection de l’enfance (policiers, ONG, juges, etc.) s’inscrit dans cette dynamique. Dans cet état d’esprit, l’ASEM 3 a adopté une initiative globale sur le trafic des femmes et des enfants. Cette approche, plus concrète que les lobbies shows, est souvent privilégiée par les ONG « asiatiques » qui craignent l’affichage des ambitions politiques des ONG « européennes ». Une crainte alimentée par leurs nombreuses prises de position publiques sur les situations régionales les plus sensibles telles le Tibet ou la Birmanie. Par prudence politique et par pragmatisme, les administrations européennes et leurs gouvernements partagent ce souci et veulent (re)centrer les débats sur la gestion des transitions. C’est pourquoi elles ont entrepris de structurer les débats par catégories socioprofessionnelles (les entrepreneurs, les étudiants, les éditeurs, les journalistes, les éducateurs, les artistes, etc.). Le morcellement de ces échanges a exclu, pour l’heure, les acteurs de la coopération décentralisée, les collectivités locales et leurs élus, accentuant ainsi le sentiment de déficit démocratique du processus d’ensemble.
Afin de remédier à cette faiblesse, les élus du Parlement européen ont été les premiers à réagir et, pour tout dire, à faire également leur autocritique. En effet, en même temps qu’ils considéraient que le Parlement européen et les parlements nationaux n’avaient été que fort peu et tardivement informés du processus « asemien », de ses enjeux et de la préparation des rencontres au sommet, ils reconnaissaient que le processus des rencontres interparlementaires qu’ils avaient eux-mêmes mis en place s’était montré déficient. Depuis vingt ans que les parlementaires européens et asiatiques ont institutionnalisé leurs échanges, force est de constater que le bilan reste bien maigre.
Nouvelles plates-formes politiques
Dès 1980, à l’heure où l’ANSEA reformulait ses relations avec l’Union européenne, le Parlement européen et l’Organisation interparlementaire de l’ANSEA (AIPO) ont souhaité, eux aussi, s’impliquer dans la construction de ce nouveau partenariat, faisant de cette plate-forme biennale la seule référence d’un dialogue législatif éprouvé à un niveau interrégional. Fort de cette histoire, des rencontres interparlementaires (ASEP) associant le Parlement européen à quatre entités asiatiques (AIPO, Assemblée nationale populaire chinoise, Diète japonaise et Assemblée nationale de Corée) ont pu être mises en place. Ce partenariat « asemien » pouvait apparaître d’autant plus prometteur qu’avec chacune des composantes législatives les échanges étaient déjà anciens. Lors du lancement de l’ASEM, en 1996, le Parlement européen avait déjà tenu douze rencontres avec les élus chinois, seize avec les Japonais et dix avec les « Anseaniens ». L’ancienneté de ces échanges n’a rien fait pour diminuer les disparités régionales déjà criantes. Les déficiences observées n’ont même fait que s’accroître avec le nombre de partenaires. En outre, la culture politique dénonciatrice du Parlement européen n’a pas arrangé les choses. L’accumulation des condamnations unilatérales exprimées à intervalles réguliers par le Parlement européen sur la situation des droits de l’homme dans tel ou tel pays a altéré les échanges transcontinentaux, en particulier avec l’ANSEA. Le Timor oriental puis la Birmanie étaient devenus des points de discorde suffisamment saillants pour que les ambassadeurs « anseaniens » à Bruxelles aient pu parler, dès le mois de juin 1993, d’une véritable crise de confiance dans les relations entre le Parlement européen et l’AIPO. Les « Anseaniens » avaient notamment jugé le comportement des députés européens provocateur et offensant. Les élus européens, ignorant l’ordre du jour des réunions, réitéraient ostensiblement leurs critiques les plus sévères sur la gestion de la question timoraise par la partie indonésienne. Non seulement il s’agissait d’une position déclamatoire, mais elle pouvait de surcroît entraîner des effets importants sur les échanges commerciaux entre les deux régions. En affichant leur détermination à user de la clause de conditionnalité dans les accords de troisième génération signés par la Communauté avec les États tiers pour des questions relatives aux droits de l’homme, les parlementaires européens ont montré avec véhémence, à leurs homologues, leur détermination et leur capacité de nuisance. Cette expression parfois sans nuance s’explique peut-être par un manque de diplomatie de leurs auteurs, mais également par une critique plus fondamentale d’un processus qui met face à face des personnalités démocratiquement choisies et des parlementaires plus souvent désignés qu’élus, tout au moins jusqu’à une date récente [16]. Autrement dit, au moment même où l’ASEP était inauguré, au printemps 1996, le processus pâtissait déjà sérieusement du passif des autres dialogues eurasiatiques qui s’avèrent de moins en moins politiques. Ainsi, le dialogue euro-anseanien, tenu en marge de la 20e assemblée générale de l’AIPO, au mois de septembre 1999 à Manille, s’est limité à des échanges économiques (marché commun, monnaie unique, politiques commerciales), aux problèmes environnementaux et à des actions de coopération culturelle, éducative, scientifique et technique [17]. Pour contourner cette dépolitisation des relations transnationales, le gouvernement allemand a proposé de confier à l’ASEF et à la Friedrich Naumann Foundation l’organisation d’une réunion régulière de « jeunes » parlementaires (YPM) autour du thème « Tomorrow’s Leaders - Bridging Asia and Europe ». En s’associant à l’ASEF, le dialogue interparlementaire dispose d’une meilleur caisse de résonance au sein des institutions « asemiennes » et prend plus de consistance. À la fin de l’année 2001, c’est donc trois rencontres qui auront été organisées – à Cebu au mois de novembre 1998, à Cascais au mois d’avril 2000 et à Bali au mois de novembre 2001 – autour des thèmes de la bonne gouvernance, de la gestion de la crise économique et, sujet difficile s’il en est, de la Birmanie. Ces réunions sont autant de paris pour régénérer les générations du dialogue euro-asiatique, qui restent empreintes, pour celles qui le conduisent aujourd’hui, de la fin de l’ère coloniale.
Le dialogue politique eurasiatique est donc une construction lente et patiente. La durée constituera le test ultime de la solidité de ce partenariat. Pour l’heure, la prise de conscience de la nécessité d’une relation eurasiatique n’a pas encore abouti à une réflexion mature sur son utilité. Le dialogue eurasiatique n’a qu’effleuré une approche collective des moyens pouvant nous prémunir des effets pervers de la mondialisation, en raison, notamment, des faiblesses institutionnelles de la régionalisation en Asie. Sachant que les réponses à la crise asiatique sont demeurées dispersées et nationales, y compris au sein de l’ANSEA – l’organisation régionale la plus ancienne et la plus institutionnalisée –, l’affaiblissement que nous observons, depuis 1997, de cette instance de concertation, pourrait bien s’avérer dommageable à l’ensemble de la démarche « asemienne ». Le projet de zone de libre-échange lancé en 1992 par l’ANSEA, qui permettrait d’atténuer la dépendance par rapport aux marchés extérieurs, appert encore trop incertain. L’affaiblissement de la dynamique de l’APEC, divisé par des conflits commerciaux entre ses membres, n’est pas plus réjouissant. L’ASEM se construit, il faut bien le reconnaître, également par mimétisme. Dès lors, puisque depuis 1997, d’autres initiatives régionales pour répondre à la mondialisation voient le jour [18] – et même si leur avenir est tout aussi incertain que celui des organisations les plus anciennes –, il reste à savoir et à débattre comment l’ASEM complétera les stratégies européennes qui devront être initiées vers ces nouveaux pôles régionaux et leurs États structurants, en particulier la République populaire de Chine, le Japon et Singapour.
 
NOTES
 
[1] AEBF : Forum des entrepreneurs Asie-Europe ; AECF : Structure de coopération Asie-Europe ; AEETC : Centre des technologies de l’environnement Asie-Europe ; AEVG : Groupe de vision Asie-Europe ; AEYSL : Symposium Asie-Europe des jeunes dirigeants ; ASEF : Fondation Asie-Europe ; ASEFOREP : Programme d’échanges Asie-Europe des experts forestiers.
[2] Heiner Hänggi, « ASEM and the Construction of the New Triad », MARC Occasional Papers, Genève, no 15, avril 1999, 26 p.
[3] SOM : Senior Officials’ Meeting ; SOMTI : Senior Officials’ Meeting for Trade and Investment.
[4] Le Quotidien de la Jeunesse de Pékin, 26 mai 2001.
[5] hhhttp:// wwww. asef. org.
[6] Seminar on Combination of Traditional and Modern Medecine for Public Health Care, Hanoï, mars 1999 ; Conference on Societies in Transition, Londres, mars 1998 ; Labour Relations in Asia and Europe, La Haye, octobre 1998 ; Experts Meeting on Protection and Promotion of Cultural Heritage, Hanoï, janvier 1999 ; Conference on Cultural Industries and Cultural Development, Pékin, mai 1999 ; The Role of the Individual vis-à-vis the Family, Society and State in Asia and Europe, Vienne, septembre 2001 ; etc.
[7] Par exemple, Young Leaders Symposium, Young Entrepreneurs Forum, Young Parliamentarians Meeting.
[8] Ainsi en va-t-il, notamment, de l’Asia-Europe Young Volunteer Exchange, Summer School, Asia-Europe Youth Camp, Asia-Europe Classroom, Asia-Europe Youth Forum.
[9] Examen des questions régionales de sécurité en Asie et en Europe ; questions internationales, y compris le renforcement du rôle des Nations unies, le maintien de la paix dans le cadre de l’ONU, les réformes de l’ONU et l’établissement d’un mécanisme de consultations sur les questions onusiennes entre les partenaires de l’ASEM ; questions de sécurité, y compris le contrôle des armements, le désarmement et la non- prolifération nucléaire. Voir le site Internet du ministère des Affaires étrangères : hhhttp:// wwww. france. diplomatie. fr/ actual/ dossiers/ aseam2001/ themes. html.
[10] hhhttp:// wwww. europarl. eu. int/ gue/ tree/ news/ en/ resol/ 001002-4-fr. htm.
[11] Résolution, sur le sommet ASEM 3 de Séoul, du Groupe confédéral de la gauche unitaire européenne – Gauche verte nordique du 13 novembre 2000 – hhhhttp:// wwww. europarl. eu. int/ gue/ tree/ news/ en/ resol/001113-2-fr.htm.
[12] Pour un exemple de contre-sommet, voir le Forum des peuples ASEM 2000 ; hhhttp:// asem2000people. org.
[13] hhhttp:// wwww. oneworld. org/ liaison/ news/ ln23f_14. htm.
[14] hhhttp:// wwww. tri. org/ asia/ index. htm.
[15] hhhttp:// wwww. worldcom. nl.
[16] Le sultanat de Brunei n’ayant pas de parlement, il n’est pas membre de l’AIPO.
[17] hhhttp:// wwww. aipo. org/ dialogues_European. htm.
[18] Ainsi les accords de Chiang-Mai, le projet japonais de Fonds monétaire asiatique et le sommet de Bo’ao.
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[1]
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[3]
SOM : Senior Officials’ Meeting ; SOMTI : Senior Officials...
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[4]
Le Quotidien de la Jeunesse de Pékin, 26 mai 2001. Suite de la note...
[5]
hhhttp:// wwww. asef. org. Suite de la note...
[6]
Seminar on Combination of Traditional and Modern Medecine ...
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[7]
Par exemple, Young Leaders Symposium, Young Entrepreneurs ...
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[8]
Ainsi en va-t-il, notamment, de l’Asia-Europe Young Volunt...
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[9]
Examen des questions régionales de sécurité en Asie et en ...
[suite] Suite de la note...
[10]
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[11]
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[12]
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[13]
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[14]
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Ainsi les accords de Chiang-Mai, le projet japonais de Fon...
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