2001
Revue internationale et stratégique
Dossier
Enjeux de sécurité et mise en place de mesures de confiance autour de la péninsule Coréenne
Marianne Péron-Doise
Analyste, spécialiste de l’Asie.
Suspendues en mars 2001, après les espoirs qu’avait laissés entrevoir la rencontre des deux dirigeants coréens au mois de juin 2000, les négociations intercoréennes vers une éventuelle réunification ont repris au mois de septembre 2001. Depuis le communiqué commun Nord-Sud de 1972, les deux Corées s’efforcent en effet d’instaurer – non sans quelques désaccords – un régime de sécurité et de confiance dans la Péninsule. Mais les attentats du 11 septembre 2001 ne sont pas sans perturber ces nouveaux espoirs de réconciliation. En effet, ces derniers réveillent l’image de l’État paria nord-coréen, ainsi que les nombreuses tensions politiques de la région, susceptibles de mettre un coup d’arrêt définitif au processus de réconciliation. La mesure des interventions militaires américaines et la prise en compte du poids politique des puissances régionales, comme la Chine, le Japon et l’Inde, détermineront l’avenir de la Péninsule.
Security Stakes and to set up confidence measures around the Korean Peninsula
Following their suspension in March 2000, in spite of the hope which resulted from the meeting of the two Korean leaders in June 2000, negotiations have started again in September 2001. Since the official statement North-South of 1972, the two Koreas have struggled to establish – not without a few disagreements – a regime of security and confidence in the Peninsula. But the attacks of the 11th of September 2001 disturb these new hopes of reconciliation. Indeed, these recent events revive the picture of North Korea as an outcast country, as well as the political tensions taking place in the region, thus threatening to put a definitive end to the reconciliation process. The scope of the American military intervention and the taking into account of the political weight of regional powers such as China, Japan and India, will be decisive for the future of the Peninsula.
Après avoir longtemps été figée dans des schémas hérités de la guerre froide, la situation stratégique en Asie du Nord-Est évolue désormais vers une plus grande fluidité. Depuis la rencontre des deux dirigeants coréens à Pyongyang, au mois de juin 2000, un jeu multipolaire subtil s’est construit autour des rééquilibrages sécuritaires propres à la péninsule Coréenne. Les principaux acteurs de cette dynamique encore fragile sont confrontés à des enjeux stratégiques multiples, que la politique asiatique de l’administration Bush, notamment ses fortes réticences face au régime nord-coréen, complexifie dangereusement. Les sujets de tension, pouvant éventuellement déboucher sur des conflits armés, ne manquent pas si l’on prend en compte les perspectives suivantes : l’évolution des relations intercoréennes vers la réunification ; les ambitions sécuritaires du Japon que d’aucuns perçoivent comme le renouveau du militarisme nippon ; le futur de la présence américaine en Asie ; la pertinence de la réinsertion de Moscou dans les dialogues en cours ; la capacité chinoise à influer sur le rapprochement intercoréen.
De plus, le cas de Taiwan et son impact sur les relations sino-américaines ne sont pas sans jouer un rôle dans l’équation de sécurité intercoréenne.
L’ensemble de ces interrogations trouve un prolongement naturel dans la problématique du modèle de sécurité souhaitable pour l’ensemble de l’Asie du Nord. Si une architecture régionale de sécurité ne semble pas susceptible d’émerger, à court et à moyen terme, il paraît envisageable d’évoluer du modèle obsolète – naturel à la Chine comme à la Corée du Nord – d’équilibre des puissances fondé sur les rapports de force, pour évoluer vers un modèle multilatéral plus coopératif. L’introduction et surtout la mise en
œuvre, trop longtemps différée, de mesures de confiance et de sécurité pourraient permettre de sortir de l’impasse actuelle
[1].
DE 1972 À 1991 : LES ÉTAPES CONSTITUTIVES D’UN DIALOGUE INTERCORÉEN SUR LA SÉCURITÉ DE LA PÉNINSULE
Depuis la fin de la guerre de Corée et la partition de la Péninsule suivant le 38
e parallèle avec, au nord, un régime communiste
[2] qui évoluera vers la forme la plus impitoyable
[3], et, au sud, un régime autoritaire
[4] dont l’anticommunisme viscéral fut longtemps un obstacle à toute libéralisation, les relations intercoréennes ont été marquées par des cycles de confrontations et d’efforts de rapprochement. Malgré l’irréductibilité des régimes mis en place de part et d’autre de la ligne de démarcation (la « DMZ » ou
Demilitarized Zone) par l’armistice de 1953 et la présence au sud d’un fort contingent militaire américain, la vivacité du sentiment national coréen et sa force de cohésion incitèrent les responsables politiques coréens à rechercher l’établissement d’un dialogue commun sur le thème de l’unification de la Péninsule.
Les deux temps forts de ce dialogue, qui constituèrent les premières tentatives d’instauration de mesures de confiance sur la Péninsule, furent : le communiqué commun Nord-Sud du 4 juillet 1972, l’Accord de base intercoréen de 1991.
Prolongées dans le cadre offert par la Conférence quadripartite (les deux Corées, les États-Unis et la Chine) en 1996, ces premières tentatives se révélèrent infructueuses en raison de la polarisation de la diplomatie nord-coréenne vers les États-Unis.
Le communiqué commun Nord-Sud du 4 juillet 1972
Les sept points d’accord du communiqué de 1972 s’attachent à mettre en relief le cadre dans lequel doit s’effectuer l’unification coréenne et où s’imposent les principes d’indépendance, de paix et d’union nationale. Le premier principe écarte clairement toute ingérence étrangère dans le processus d’unification nationale. Le deuxième exclut l’usage des armes pour résoudre la question. Enfin, le troisième préconise la réalisation de l’unité nationale par-delà les différences idéologiques et institutionnelles.
Ces trois principes serviront de références constantes lors de discussions ultérieures sur le thème de la réunification de la Péninsule. Le communiqué du 4 juillet 1972 entraîna la constitution d’un « Comité de coordination Nord-Sud » qui, sur la base du travail de cinq sous-comités
[5], fut chargé d’animer les relations Nord-Sud et, notamment, de contribuer à la détente militaire entre les deux régimes.
Le climat politique et sécuritaire qui suivit le mois de juillet 1972 fut effectivement marqué par une relative période de détente pour la Péninsule. La tactique éprouvée de Pyongyang depuis la partition, fondée sur un harcèlement militaire et des tensions récurrentes, s’était auparavant manifestée par des actions déstabilisatrices incessantes : assaut du palais présidentiel sud-coréen en 1968, capture spectaculaire du navire collecteur de renseignement américain
Pueblo, actions de forces spéciales
[6]. L’application du communiqué de 1972 échoua cependant en raison de divergences sur la nature des politiques d’unification proposées de part et d’autre. En outre, il devint assez vite clair que le régime du Nord ne voulait pas se sentir lié par un accord instaurant une coexistence pacifique entre les deux Corées.
La fin de la guerre froide, en distendant les liens entre Pyongyang, l’Union soviétique et la Chine, et en précipitant le déclin des systèmes communistes européens, incita les autorités politiques coréennes à reprendre l’initiative du dialogue en 1990. Les contacts aboutirent à l’« Accord sur la réconciliation, la non-agression et les échanges entre le Nord et le Sud », communément appelé « Accord de base intercoréen » de décembre 1991, qui fut suivi de protocoles en 1992.
L’Accord de base de décembre 1991
Le contexte de détente internationale dans lequel s’inscrit la recherche de la réduction des tensions entre les deux Corées est clairement perceptible dans les mesures énoncées au chapitre 2 de l’Accord de base : clause de non-agression, résolution pacifique des conflits, mise en place d’un téléphone rouge, respect des frontières. La volonté apparente des deux parties semblait alors transformer le régime précaire créé par l’armistice de 1953 en un état de paix durable. Pour le régime sud-coréen, l’inscription de mesures de confiance au sein d’un tel accord reflétait la volonté éprouvée d’intégrer le modèle « Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe » pour modifier les équilibres sur la Péninsule. La création d’une Commission militaire conjointe Nord-Sud conforta cette logique et y ajouta un volet de réduction des armements. Des dispositions concernant la liberté de circulation des personnes, la réunion des familles séparées ou, dans le domaine économique, la reconnexion des liaisons ferroviaires et routières entre les deux Corées tentèrent d’institutionnaliser les relations intercoréennes.
Cependant, un isolement accru au début des années 1990, alors que la Russie puis la Chine établissaient des relations diplomatiques avec Séoul, incita la République populaire et démocratique de Corée (RPDC) à de nouveaux calculs et à signer un traité de paix avec la superpuissance du moment, les États-Unis. Dans cette optique, Pyongyang rompit sans hésitation le dialogue intercoréen au mois de décembre 1992. La politique extérieure de la RPDC consista, dès lors, à obtenir la reconnaissance diplomatique de Washington tout en maintenant la Corée du Sud hors de tout processus de négociation. La crise nucléaire ouverte, de 1992 à 1994, augura la « diplomatie des limites » que Pyongyang allait habilement développer pour maintenir un dialogue direct avec Washington. L’accord-cadre de 1994,
The Agreed Framework
[7], qui mit un terme à une situation de « semi-guerre », avait pour but
de geler le programme nucléaire nord-coréen en prévoyant la fourniture par un consortium dirigé par les États-Unis, la
Korean Peninsula Energy Development Organization (KEDO), de deux réacteurs à eau légère d’ici 2003. Il comporte, en outre, un volet relatif à la promotion de la paix et de la sécurité dans une péninsule Coréenne dénucléarisée qui, en contrepartie de la garantie américaine de ne pas recourir à l’arme nucléaire contre le Nord, pose le principe de la reprise du dialogue intercoréen.
LA SUNSHINE POLICY OU LA DIFFICILE CONSOLIDATION D’UN DIALOGUE À ÉCLIPSE
Depuis plus d’un an, l’ouverture apparente de la RPDC sur l’extérieur, à la suite du sommet intercoréen de juin 2000, soulève de nombreuses interrogations. Il est sans doute hasardeux de tabler sur un changement radical de la part d’un régime jusqu’ici connu pour ses chantages permanents et sa politique alternée de menaces et d’extorsions, vis-à-vis des États-Unis (crise nucléaire de 1994), de la Corée du Sud ou du Japon (aide alimentaire, fourniture d’énergie). Des rares témoignages parvenus, on ne perçoit pas d’évolution de l’appareil politico-militaire, entièrement centré sur Kim Jong-il, ni d’ailleurs une quelconque amélioration des conditions d’existence de la population. La situation alimentaire et sanitaire demeure précaire, et le nombre de réfugiés augmente à la frontière chinoise
[8]. L’absence de dialogue probant avec la Corée du Sud sur les questions de sécurité, malgré la tenace mise en
œuvre de la
Sunshine Policy depuis quatre ans, tout comme la volonté américaine de tenir Pyongyang à distance, montrent les limites d’un exercice dont Kim Jong-il a, jusqu’à présent, habilement gardé la maîtrise.
Un concept politique pragmatique
La politique d’ouverture du président nord-coréen, Kim Dae-jung, s’est largement appuyée sur la mise en œuvre de l’accord de 1991. Le paradoxe du sommet de juin 2000 est cependant d’avoir abouti à une renégociation des acquis enregistrés en 1991. La situation des familles séparées, largement évoquée par la presse, avait déjà été fixée par l’article 18 de cet accord. Le rétablissement des connexions ferroviaires avait également déjà été mentionné. Enfin, sur le plan militaire, la réticence de la Corée du Nord à évoquer les mesures de confiance a singulièrement vidé de sa substance un exercice dont le bilan s’est révélé très mince.
La politique dite d’« embellie » ou d’« engagement », mise en œuvre par Kim Dae-jung dès son arrivée au pouvoir en février 1998, repose sur trois principes :
— maintenir la sécurité nationale et ne tolérer aucune provocation de la part de Pyongyang en évitant toute confrontation ;
— renoncer à absorber le Nord par la force ;
— renoncer à tout recours à la force dans la conduite des relations avec le Nord, et développer la coopération.
La priorité ainsi accordée à la coexistence
de facto et non à la réunification vise à atténuer la méfiance nord-coréenne vis-à-vis de son environnement, afin de faciliter la reprise des relations et d’un dialogue politique. Au mois d’août 1998, le lancement nord-coréen d’un engin au-dessus de l’archipel nippon bouleversa les rééquilibrages stratégiques en cours. Admettant publiquement que Pyongyang représentait une menace militaire directe, le Japon s’engagea dans des travaux de recherches avec les Nords-Américains sur le développement d’un système de défense antimissile de théâtre, qui suscita l’opposition grandissante de la Chine
[9].
La rencontre intercoréenne de juin 2000 constitua un réel succès pour la Corée du Sud, qui réussit, par ce biais, à instaurer un dialogue direct avec le Nord. La signature par les deux présidents coréens de la « Déclaration conjointe pour la coexistence pacifique » suscita un apaisement des tensions, et ouvrit des perspectives intéressantes pour la détente dans la péninsule Coréenne. Plus réaliste que le communiqué conjoint de 1972 ou que l’Accord de base de 1991, la déclaration conjointe propose une vision politique future de la Péninsule. Elle pose ainsi que la réunification doit se réaliser par l’autodétermination du peuple coréen, et propose à cet effet un modèle : une confédération dans l’esprit du Sud, une fédération englobant deux gouvernements dans l’esprit du Nord.
Outre le dossier humanitaire sur les familles séparées et la nécessité d’instaurer une coopération économique, la déclaration propose d’ouvrir des canaux de dialogue officiels avec les discussions au niveau ministériel autorisant, par exemple, des rencontres entre ministres de la Défense
[10]. À ce jour, ces discussions ont cependant peu progressé. Suspendues au mois de mars 2001, elles n’ont repris qu’à la mi-septembre 2001.
La faillite du régime nord-coréen et son incapacité à faire face aux famines répétées sans une aide extérieure massive que la Chine, bien qu’omniprésente en coulisse, ne peut plus lui apporter, ont lourdement pesé dans la décision du leader nord-coréen d’accepter la rencontre de juin 2000. Depuis 1995, la communauté internationale assure la survie du régime en lui livrant, sans y poser de conditions, des millions de tonnes d’aide alimentaire par an. L’objectif poursuivi par Pyongyang est le maintien de son système politico-militaire, même s’il doit, à cette fin, opter pour des stratégies qui rompent avec l’idéologie traditionnelle du régime (juche), fondée sur l’autosuffisance. Un modèle de développement à la chinoise pourrait ainsi être retenu.
Une dynamique diplomatique extrarégionale
Le sommet intercoréen de juin 2000 permit par ailleurs au président Kim Dae-jung de développer une stratégie diplomatique destinée à promouvoir sa politique d’ouverture en direction de la Corée du Nord et une réintégration de cette dernière au sein de la communauté internationale. Son objectif, avec la signature d’un traité de paix prévue pour l’année 2001, est de mettre un terme au régime d’armistice dans la Péninsule et d’établir une coexistence pacifique avec le Nord. Les réunions internationales intervenues depuis la rencontre intercoréenne (le Forum régional de l’ANSEA, l’Organisation des Nations unies et l’Asian-Europe Meeting) ont ainsi offert autant de tribunes à partir desquelles la Corée du Sud a recherché des appuis extérieurs pour consolider son rapprochement avec Pyongyang, la priorité étant de relever l’économie nord-coréenne. Séoul, surmontant à peine les effets de la crise asiatique, compte sur une participation substantielle des États-Unis, du Japon et de l’Union européenne. Enfin, consciente de l’influence stabilisatrice de la Chine sur la Corée du Nord, Kim Dae-jung s’est efforcé de poursuivre une politique de renforcement du dialogue politique et militaire avec Pékin.
Un processus limité par Pyongyang et Washington
Une véritable asymétrie s’est instaurée entre les objectifs majeurs du président sud-coréen et ceux de Kim Jong-il, ce dernier étant davantage préoccupé par la survie matérielle de son régime que par le devenir global de la péninsule et de la nation coréennes. C’est ainsi qu’en matière de sécurité le rapprochement intercoréen offre un bilan jusqu’ici mitigé. Après plus d’un an de contacts inégaux entre les responsables de la défense des deux pays, le dossier des mesures de confiance et de réduction des forces
[11] n’a pas substantiellement évolué. Le dialogue militaire s’est réduit au rétablissement de liaisons terrestres dans la zone démilitarisée, ce qui implique de lourds travaux de déminage et de construction, qui ont peu de chance d’être terminés avant la fin de l’année 2001, n’ayant pas encore débuté dans la partie nord. En outre, la Corée du Nord, soulignant le retard du programme KEDO, menace régulièrement de reprendre ses activités nucléaires pour produire l’électricité qui lui manque. De la même façon, Pyongyang n’entend pas mettre fin à ses exportations de missiles, seule source de devises pour le pays.
La volonté américaine de reprendre l’initiative, au mois de juin 2001, a abouti à un nouveau blocage de la situation. La révision de la politique de Washington face à Pyongyang, avec la mise en place d’un dispositif de vérification particulièrement contraignant, des exigences renouvelées sur l’inspection des sites nucléaires – suspendues depuis l’accord de Genève –, la question du programme balistique et l’inclusion du dossier des forces conventionnelles à l’agenda, laissent présager des discussions sans concessions. Cette dernière manœuvre, qui aboutit en pratique à retirer à la partie sud-coréenne le dossier des forces conventionnelles, ne laisse plus à celle-ci qu’un accès très restreint aux questions de sécurité.
L’impact restreint de la Sunshine Policy sur les équilibres militaires
Les orientations les plus récentes de la politique de défense de la Corée du Sud ont montré un dépassement du scénario classique d’affrontement terrestre d’ampleur localisé sur la Péninsule, donc focalisé sur la Corée du Nord, pour intégrer des menaces à caractère régional bien que non clairement définies : absence de transparence chinoise en matière militaire, perceptions négatives du développement du potentiel militaire japonais.
La menace nord-coréenne
[12] reste cependant évoquée en priorité par le dernier Livre blanc sur la défense publié au mois de décembre 2000
[13]. Selon celui-ci, la détente amorcée par le sommet de Pyongyang n’a pas modifié la posture agressive du Nord, et un risque militaire demeure. Pyongyang, avec un budget de défense représentant 30 % du budget total du pays, 1 million de soldats, 60 divisions et brigades, 40 % de son parc aérien et la majeure partie de son artillerie concentrés au sud, serait toujours capable de lancer une attaque surprise. Il n’est pas acquis que les forces armées sud-coréennes puissent s’opposer efficacement à une telle action, car le pays traverse une phase économique et sociale difficile, et ses responsables militaires estiment ne pas être en mesure de poursuivre efficacement la modernisation des forces armées et d’acquérir, à court terme, les moyens stratégiques (dont une capacité satellitaire) qui leur permettraient de s’émanciper de la tutelle américaine.
L’alliance militaire avec Washington reste donc au centre de la politique de défense de Séoul. Le traité de défense mutuelle, signé entre les deux pays en 1953, se traduit par la subordination des forces sud-coréennes (environ 690 000 hommes) à un commandement américain, le Combined Force Command, en temps de crise et de guerre. Cette structure est placée sous les ordres d’un général nord-américain qui est, par ailleurs, commandant des forces des Nations unies. L’année 1994 vit cependant l’instauration d’un commandement en temps de paix confié aux Sud-Coréens. Le pays bénéficie également de la dissuasion nucléaire américaine, et 37 000 militaires nord-américains sont en permanence basés sur le sol sud-coréen.
L’absence d’avancées dans le domaine de la sécurité et l’établissement de mesures de confiance constituent une faiblesse que l’opposition conservatrice sud-coréenne exploite largement face à Kim Dae-jung. La démission en bloc du gouvernement après le vote d’une motion de censure sanctionnant la visite à Pyongyang de parlementaires du Sud, jugés trop complaisants, en fournit un exemple. L’adhésion du gouvernement de Séoul au concept de comprehensive reciprocity, qui n’exige pas de retour au cas par cas mais privilégie un bilan global, apparaît ainsi de plus en plus mal perçu par une classe politique et une population irritées par l’immobilisme de la Corée du Nord.
LES REPOSITIONNEMENTS STRATÉGIQUES EN COURS AUTOUR DE LA PÉNINSULE
Malgré l’effacement relatif d’un risque de confrontation militaire directe, la situation stratégique de la Péninsule demeure marquée par des logiques militaires postguerre froide. Elle repose sur le scénario d’un face-à-face Nord-Sud avec l’orchestration de montées de tensions amplifiées par l’accumulation, de part et d’autre de la DMZ, d’arsenaux destructeurs, comportant une menace nucléaire balistique et chimique en provenance du Nord. Ce contexte incertain fait que la présence d’un contingent de 37 000 soldats nord-américains et l’assurance de leur maintien ultérieur constituent une garantie de stabilité que la Corée du Nord, y compris la Chine, reconnaît elle-même.
La Corée du Sud : une vision sur le long terme
L’action du président Kim Dae-jung s’est concentrée sur la redéfinition de ses relations avec ses principaux partenaires. Il s’est rendu à plusieurs reprises aux États-Unis, au Japon, en Chine et en Europe. Cette stratégie a conduit au rééquilibrage des relations avec Washington, en élargissant le cercle des partenaires stratégiques de la Corée du Sud. En revanche, la recherche de la mise en place d’un système de sécurité coopératif en Asie du Nord-Est, par l’institutionnalisation d’un dialogue à six, n’a pu aboutir. Le poids du passé
[14] et des antagonismes majeurs continuent d’entretenir une méfiance tenace entre le Japon et l’ensemble des pays de la zone, entre les États-Unis et la Chine, et entre la Chine et la Russie.
L’échec relatif de la formation du président aux élections législatives au mois d’avril 2000, et la crise qui a débouché sur le remaniement gouvernemental de septembre 2001, montrent cependant les difficultés de Kim Jong-il à imposer son grand dessein à l’intérieur du pays. L’enthousiasme national, qui a porté la Sunshine Policy à ses débuts, est rapidement retombé à l’issue du sommet de juin 2001. L’absence d’avancées concrètes de la part du Nord, la dégradation de la situation économique et sociale sud-coréenne et, surtout, la représentation du coût financier induit par la réunification sont en partie responsables de ce désaveu.
La Corée du Nord : stabiliser le régime
Pour Pyongyang, la
Sunshine Policy a entraîné des changements susceptibles de modifier de façon significative les équilibres régionaux dans plusieurs domaines. Sur le plan intérieur, l’activisme diplomatique déployé par Kim Jong-il, ses nombreux déplacements en Chine, sa longue odyssée ferroviaire en Russie au début du mois d’août 2001, lui ont permis de s’imposer comme l’unique interlocuteur d’un dispositif politico-militaire, par ailleurs toujours aussi opaque, en renforçant l’assise internationale du régime. Le « cher
leader », qui devrait fêter ses 60 ans en 2002, peut estimer son pouvoir suffisamment consolidé pour enclencher un processus de succession en faveur de son fils, Kim Jong-nam
[15]. Sur le plan extérieur, la RPDC est sortie de son isolement en instituant un dialogue de haut niveau avec l’administration Clinton, sur lequel, malgré ses réticences marquées, l’administration Bush ne peut totalement revenir. De plus, l’établissement par Pyongyang de relations diplomatiques avec l’ensemble des pays d’Asie-Pacifique et de l’Union européenne
[16], tout en l’arrimant à la communauté internationale, lui offre autant de tribunes potentielles et de modes de coopération qui peuvent contribuer à désenclaver utilement la problématique nord-coréenne.
Ces éléments sont d’autant plus importants que le règlement de la question de la péninsule Coréenne, s’il ne peut se concevoir sans l’implication des États-Unis et de puissances régionales telles la Chine, le Japon et la Russie, n’est pas incompatible avec une médiation de l’Union européenne.
Le régime nord-coréen doit cependant parer à des risques intérieurs énormes liés, d’une part, à l’impact sur une population maintenue dans le dénuement et l’ignorance d’informations en provenance d’un monde extérieur inconnu et, d’autre part, aux difficultés de procéder à des réformes économiques « à la chinoise », face à la rigidité d’une fraction conservatrice au sein des cercles du pouvoir. Dans l’immédiat, il apparaît que la Corée du Nord cherche avant tout à améliorer sa situation économique en jouant sur une ouverture limitée aux entreprises étrangères, dont prioritairement celles de Corée du Sud. En contrepartie, elle escompte un accroissement significatif de l’aide internationale et une intégration prochaine au sein des organisations de développement économique telles que la Banque asiatique ou le Fonds monétaire international (FMI).
La Chine : contrer l’influence américaine et japonaise
Plus que la Russie, acteur stratégique relativement secondaire, la Chine apparaît comme la grande bénéficiaire du rapprochement entre les deux Corées. Son influence a été manifeste lors du sommet intercoréen de juin 2000, et s’est imposée face aux États-Unis et au Japon, très en retrait dans les affaires de la Péninsule. En effet, pour ces deux puissances, la résolution de la question coréenne passe d’abord par la disparition de la menace nucléaire et balistique nord-coréenne, la mise en place d’une défense antimissile et la lutte contre la prolifération. Ces dossiers majeurs n’ont pas été abordés en juin 2000 et n’ont, depuis, fait l’objet d’aucune discussion sérieuse.
La promotion du modèle chinois et les nombreuses visites entre Pékin et Pyongyang
[17] tendent à faire privilégier l’approche chinoise de la stabilisation de la Péninsule, c’est-à-dire une stabilisation par le développement économique. En ce sens, la visite du président Jiang Zemin à Pyongyang, au début du mois de septembre 2001, tout en contrebalançant la visite de Kim Jong-il à Moscou un mois auparavant, a tourné autour de propositions concrètes comme la fourniture de matières énergétiques. L’énergie
[18] est, en effet, une question cruciale pour le régime nord-coréen, dont les centrales fonctionnent de plus en plus difficilement. La Chine peut aussi, vraisemblablement, assurer la défense et la promotion d’un modèle politique dans la perspective d’une réunification sur la base « un pays, deux systèmes ».
Les craintes japonaises
Devant les évolutions en cours, les préoccupations immédiates du Japon tiennent à la réduction de la menace balistique nord-coréenne et à la prise en compte du cas des enlèvements de ressortissants. Mais, dans la réalisation de ces objectifs, Tokyo se révèle profondément attentiste et donne le sentiment d’une réelle impuissance à concevoir et à faire entendre une politique qui lui soit propre. La perspective de participer à la réunification des deux Corées, qui ne pourrait qu’aboutir à l’isoler davantage, paralyse la diplomatie japonaise. Une Corée réunifiée militairement et économiquement représente le pire des cas de figure pour Tokyo. D’ailleurs, l’ensemble des acteurs régionaux ne souhaitent pas réellement un processus de réunification.
Le Japon sait que son soutien financier est attendu par ses deux principaux partenaires, les États-Unis et la Corée du Sud, qui se placent dans une perspective de remise sur pied de l’économie nord-coréenne. Tokyo se sent ainsi contraint d’investir des milliards de dollars dans la reconstruction des infrastructures de la Corée du Nord, sans être certain d’en retirer un gain commercial ou politique.
Enfin, des contentieux propres aux deux pays compliquent les perspectives de discussions directes entre Pyongyang et Tokyo. La Corée du Nord exige des excuses et des dommages de guerre pour la période d’occupation de la Corée par le Japon (de 1910 à 1945). Tandis que, du côté japonais, le problème des nationaux pèse lourdement sur le processus de normalisation. De part et d’autre, la situation est donc bloquée.
QUEL SYSTÈME DE SÉCURITÉ POUR LA PÉNINSULE ?
Même si la Corée du Sud a réussi à s’intégrer au dialogue quasi exclusif que Pyongyang a souhaité longtemps conserver avec Washington, elle n’est pas parvenue à « régionaliser » la question coréenne. L’introduction du concept d’« ANSEA + 3 »
[19] constitue une tentative intéressante du président Kim Dae-jung en ce sens.
Pour l’instant, et aussi longtemps que les forces armées nord-coréennes feront peser un risque – réel ou exagéré – sur la sécurité de la région, le contrôle stratégique des relations avec le Nord reste étroitement tributaire de la protection militaire nord-américaine. Le discours officiel intègre donc la perspective d’une présence indéfinie des troupes nord-américaines dans la Péninsule. Chacun s’interroge néanmoins sur ce que pourrait devenir cette alliance après la réunification.
Le nouvel environnement ainsi créé nécessiterait un réexamen des cadres existants pour la sécurité de la Péninsule. Un réexamen des implications du processus de réconciliation et des relations des principales puissances régionales s’avère primordial. Outre la redéfinition des approches actuelles et des structures d’alliance, l’élaboration d’un mécanisme multilatéral garant de la sécurité régionale devrait s’imposer à terme.
Actuellement, l’idée qui prédomine est que la nature de la présence militaire nord-américaine dans la zone dépendra des deux Corées, des options stratégiques choisies (alignement à l’Ouest ou dans l’orbite chinoise, indépendance ou neutralité) et des relations définies avec les puissances régionales environnantes, le Japon, la Chine et la Russie. Étant donné la persistance d’une opposition populaire tenace à la présence des forces nord-américaines tant sur le sol japonais que coréen, la question de l’acceptation de ces forces, déjà au c
œur d’un débat public récurrent, risque de devenir un sujet de controverse régionale délicat à gérer pour les gouvernements concernés. En soulignant la volonté d’emprise américaine sur la Péninsule, les velléités de Washington de légitimer le maintien de ses bases
[20] en s’appuyant sur un pacte de sécurité triangulaire avec Tokyo et Séoul posent, à terme, la question de l’indépendance nationale de l’ensemble coréen. Une étude de la
Rand Corporation
[21] sur la stratégie américaine en Asie, diffusée au mois de mai 2001, souligne la nécessité pour Washington de réajuster sa stratégie et sa posture militaire face à des puissances émergentes telles la Chine et l’Inde. Selon cette étude, l’un des meilleurs outils du maintien de l’influence américaine en Asie reste la possession de bases militaires ou de facilités logistiques semi-permanentes pour permettre des opérations de projection de force.
Un nouvel infléchissement de la politique américaine vis-à-vis de la Corée du Nord, dans la logique des attentats du 11 septembre 2001, constitue un autre sujet de préoccupation. En effet, ces attentats replacent la Corée du Nord, et son passif d’État paria, dans le contexte d’une actualité dérangeante. Pyongyang est toujours inscrit sur la liste des États terroristes par l’administration américaine, et Séoul redoute des tensions qui, cette fois, pourraient annihiler la Sunshine Policy. L’activité proliférante de la Corée du Nord en matière de missiles balistiques et l’actualisation de ses relations avec la Syrie ou le Pakistan dans ces domaines pourraient déclencher un cycle de confrontations à l’issue incertaine, eu égard à la détermination des États-Unis dans leur lutte globale contre le terrorisme.
L’actuel contexte international, se superposant aux sinueuses relations intercoréennes, incite à penser que l’instauration d’un régime de paix sur la Péninsule ne se fera pas rapidement. Mais, du communiqué du 4 juillet 1972 au sommet de juin 2000, des avancées significatives ont été enregistrées. Le sommet de juin 2000, établissant clairement que la réunification est une décision qui appartient aux Coréens, sous-tend que la transformation du régime d’armistice en un régime de paix est également du ressort des Coréens seuls.
Le soutien international à ces discussions intercoréennes sur l’avenir de la Péninsule reste primordial, et un cadre de discussion élargi complétant le dialogue Séoul-Pyongyang devra être trouvé. Les « discussions quadripartites », qui englobent les puissances engagées dans la guerre de Corée (les deux Corées, les États-Unis et la Chine) dans une perspective permettant la participation de tous les acteurs stratégiques, et les « discussions à Six », intégrant le Japon et la Russie, pourraient fournir des outils légitimes, susceptibles de consolider la mise en place de la stabilité sur la Péninsule.
[1]
Colloque organisé les 7 et 8 juin 2001, « Korean Peninsular Security amid the Changing Interkorean Relationship », Séoul,
Korea Institute for Defence Analysis (KIDA).
[2]
La République populaire démocratique de Corée, dont la capitale est Pyongyang.
[3]
Voir le témoignage du réfugié nord-coréen Kang Chol-hwan, recueilli par Pierre Rigoulot,
in Les aquariums de Pyongyang, dix ans au goulag nord-coréen, Paris, Robert Laffont, 2000 ; Philippe Grangereau,
Au pays du Grand Mensonge, Paris, le Serpent de Mer, janvier 2001 ; « Exécutions en masse et famine dans le “goulag” nord-coréen »,
Le Monde, 27 juin 2001.
[4]
La République de Corée, dont la capitale est Séoul.
[5]
Politique, militaire, diplomatique, économique et culturel.
[6]
S’y ajouteront, dès 1997, les infiltrations de mini-submersibles.
[7]
La minute confidentielle signée en même temps que l’accord-cadre (octobre 1994) stipule que
« when delivery of the key nuclear components for the first LWR plant begins, the transfer from the DPROK of spent fuel for ultimate disposition will begin and will be completed when the first LWR plant is completed ».
[8]
«
The Koreas : refugees in Purgatory »,
FEER, 6 septembre 2001.
[9]
East Asian Strategic Review, 1998-1999, Tokyo,
National Institute for Defense Studies (NIDS), 1999.
[10]
Ceux-ci purent ainsi se réunir au mois de septembre 2000 sur l’île de Chengu et, s’accordant sur la nécessité de réduire les tensions militaires, décider de procéder à la reconnexion de la voie ferrée de Kyongui.
[11]
Reposant sur l’Accord de décembre 1991.
[12]
« North Korea threat to South Korea has been more serious than the previous year » (général Schawrtz, commandant en chef des forces américaines en Corée devant le Comité des forces armées du Sénat, 2 mars 2001).
[13]
Defense White Paper, ministère de la Défense de la République de Corée, décembre 2000.
[14]
« Japan refuses to ban disputed history text »,
International Herald Tribune, 5 avril 2001.
[15]
Adrian Buzo, « The guerilla dynasty : politic and leadership in North Korea », Australie,
Allen and Ilnurin, 1999, chap. 8.
[16]
À l’exception notable de la France et de l’Irlande.
[17]
Déplacement de Kim Jong-il en Chine du 16 au 19 janvier 2001, visite du président chinois à Pyongyang du 3 au 6 septembre 2001.
[18]
Pyongyang a demandé 2 millions de kilowatts d’électricité à Séoul qui, soumis à d’intenses pressions américaines, diffère sa réponse.
[19]
N.d.l.R. : L’Association des nations du Sud-Est asiatique (ANSEA) est constituée de 10 membres (Brunei, Cambodge, Fédération de Malaisie, Indonésie, Laos, Myanmar, Philippines, Singapour, Thaïlande et Viêtnam), auxquels s’ajoutent la République populaire de Chine, le Japon et la Corée du Sud.
[20]
« Forward deployement, Forward presence and Forward engagment »,
Asian Defence Journal, octobre 2000.
[21]
Son auteur, Zalmay Khalilzad, a depuis rejoint le Conseil national de sécurité.