Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130518338
192 pages

p. 137 à 142
doi: en cours

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n° 44 2001/4

 
À propos de l’ouvrage de Pierre Melandri et Justin Vaïsse, L’Empire du milieu. Les États-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, Paris, Odile Jacob, 2001.
 
 
Les années 1990 ont été marquées par une double tendance aux États-Unis. D’une part, la superpuissance de la guerre froide, en se libérant de son adversaire après une victoire sans triomphalisme, est progressivement devenue l’hyperpuissance omniprésente, la « seule nation indispensable » [1]. De cette manière, personne ne peut aujourd’hui nier la suprématie du géant américain, sans doute supérieure à celle de tout autre empire à son apogée, car elle couvre véritablement l’ensemble de la planète, et s’exerce dans tous les domaines. À l’inverse, une série d’événements ont montré les faiblesses d’une Amérique qui n’assume pas totalement son nouveau rôle, et s’empêtre dans des contraintes à la fois internes et externes, comme le prédisait déjà Stanley Hoffmann il y a plus de trente ans [2]. Au premier rang de ces maux, la Constitution répartit les pouvoirs en matière de politique étrangère entre le président et le Congrès, et offre à celui-ci des moyens de contrer les initiatives de la Maison-Blanche. De même, les différents lobbies et moyens de pression internes orientent la politique de l’administration dans diverses directions, rendant parfois peu lisibles les objectifs poursuivis par Washington. À l’extérieur, les systèmes d’alliance offrent aux Américains une présence dans toutes les affaires de sécurité, mais peuvent devenir contraignants quand ils obligent les États-Unis à intervenir dans le règlement de crises qui ne menacent pas directement leurs intérêts vitaux, et les contestataires sont de plus en plus nombreux et diversifiés.
Proposant à la fois une analyse chronologique et thématique de la politique étrangère de Washington depuis 1989, sans omettre les principaux déterminants de la puissance américaine, l’ouvrage de Pierre Melandri et Justin Vaïsse est incontestablement une réussite, tant par les questions qu’il soulève que par les arguments qui en font un travail rigoureux et complet. La période étudiée peut paraître à bien des égards courte et trop récente pour pouvoir tirer des conclusions hâtives, mais c’est pourtant ce qui fait la pertinence du thème abordé. Il convient en effet de se demander, comme le fait L’Empire du milieu, si la relation entre les États-Unis et le monde au cours des années 1990 est une parenthèse de la politique étrangère américaine ou, au contraire, si un nouvel empire a vu le jour, avec des contraintes multiples, mais aussi des caractéristiques qui pourraient lui permettre de s’imposer durablement.
 
DE LA SUPERPUISSANCE à L’HYPERPUISSANCE
 
 
Quand George Bush est devenu, le 20 janvier 1989, le 41e président des États-Unis, il était conscient qu’un « gigantesque travail l’attendait » sur la scène internationale [3]. Mais il ne pouvait pas prévoir qu’un nouvel ordre mondial émergerait aussi rapidement. Ce n’est que deux ans plus tard, le 6 mars 1991, devant les deux chambres du Congrès réunies, qu’il a mentionné le « nouvel ordre mondial », consécutif à l’effondrement du bloc communiste et à la guerre du Golfe. Fin de l’Histoire [4] ou nouveau concert des puissances [5], la victoire de l’Occident a surtout été celle des idées libérales, et de Washington, son chef de file. Dès lors, et malgré les tentations multipolaires de la France et d’autres puissances européennes, force est de constater que « le leadership américain sur le nouveau système mondial est en train d’émerger » [6].
En arrivant à la Maison-Blanche en janvier 1993, Bill Clinton estimait nécessaire de favoriser les questions internes, répondant ainsi à son leitmotiv de campagne « it’s the economy, stupid », et une volonté affichée de défendre les intérêts nationaux des États-Unis [7]. Peu expert des questions de politique étrangère, à l’inverse de son prédécesseur, le gouverneur d’Arkansas n’aura pourtant d’autre choix, une fois président, que de devenir le « leader du monde libre » [8]. Il lui faudra cependant deux ans pour définir une véritable politique étrangère, avec l’aide de son conseiller Anthony Lake, initiateur d’une « stratégie d’élargissement, de l’élargissement de la libre communauté mondiale des démocraties de marché » [9]. Ce n’est donc qu’à partir de 1995 que « le leadership est retrouvé », et pendant les deux années suivantes les États-Unis vont véritablement dominer les questions internationales. La réélection du président démocrate en 1996 illustre pourtant, plus encore qu’en 1992, le désintérêt des Américains pour la politique étrangère. Au cours de leurs débats, « Clinton et Dole n’ont pas su ou, dans certains cas, pas voulu trop croiser le fer sur la politique étrangère » [10], et la campagne, une fois de plus, s’est concentrée sur les problèmes internes. Le candidat républicain a certes tenté de séduire les électeurs en prônant un plus grand unilatéralisme, avec pour principale cible les Nations unies, mais c’est le président sortant, défenseur des échanges commerciaux internationaux, et bénéficiant d’un bilan favorable, qui a remporté le scrutin avec une avance assez confortable.
Le second mandat de Bill Clinton correspond à ce que les auteurs ont nommé la fin de l’après-guerre froide, dans laquelle les États-Unis sont devenus l’hyperpuissance, mais ont dû faire face à des crises qui menacent le leadership tant de l’intérieur – Monicagate, contestations au Congrès, échec de la ratification du Comprehensive test ban treaty (CTBT), etc. – que de l’extérieur – Kosovo, crise asiatique, Identité européenne de sécurité et de défense (IESD), convention de Kyoto, NMD, etc. Avec un président démocrate et un Congrès à majorité républicaine souvent hostile aux initiatives de la Maison-Blanche, la politique étrangère a cherché ses marques entre « un désir de se désintéresser du monde et un besoin de s’en préoccuper » [11]. Parvenu au sommet de sa puissance, Washington a découvert le prix du leadership, et les imperfections de son mode de fonctionnement. C’est dans ce contexte que les élections de l’année 2000 sont venues confirmer le malaise d’un « empire » qui se choisit un président sur décision de la Cour suprême, en désignant un vainqueur pourtant battu au scrutin populaire, et dont la légitimité est fortement mise en cause.
 
« POUR EN FINIR AVEC L’ISOLATIONNISME »
 
 
Depuis dix ans, les États-Unis s’imposent sans conteste comme la première puissance mondiale en tous points, Zbigniew Brzezinski considérant pour sa part qu’« aucune puissance ne peut prétendre rivaliser dans les quatre domaines clés – militaire, économique, technologique et culturel – qui font une puissance globale » [12]. Ce leadership confère à Washington un rôle messianique, et le retour de l’isolationnisme, même souhaité par les conservateurs, est devenu parfaitement irréaliste [13]. D’une certaine manière, les Américains n’ont pas d’autre alternative que d’exercer le leadership, sans quoi le monde pourrait devenir chaotique et la sécurité serait menacée [14].
La position hégémonique de cette « nation indispensable » devenue « empire du milieu » peut toutefois justifier à bien des égards une politique étrangère tentée par la voie de l’unilatéralisme. Comme l’explique Guillaume Parmentier, « les décideurs américains, comme leurs homologues étrangers, ont maintenant le sentiment, sans doute exagéré, mais cependant très fort, qu’il n’y a plus de limite pratique à la capacité d’intervention des États-Unis dans le monde » [15]. La puissance américaine peut permettre à Washington, au moins au regard du déséquilibre avec les autres États, de se passer de systèmes d’alliance issus de la guerre froide pour des interventions extérieures et d’agir soit par le biais de coalitions ad hoc, soit de manière totalement autonome. Ainsi, « ce n’est plus l’isolationnisme américain qu’il faut craindre, mais son unilatéralisme » [16].
À l’inverse des autres empires qui usaient de despotisme, même éclairé, pour imposer leur leadership, les ÉtatsUnis se définissent plus volontiers comme ce que Joseph Nye a appelé le « soft power » [17], qui cherche au contraire à persuader et former des coalitions pour exercer son pouvoir. La puissance américaine se veut dominante, mais « être dominant ne signifie pas être despote » [18]. Comme piliers du leadership américain, les auteurs relèvent « une machine politique et administrative, une machine intellectuelle et universitaire, et une machine médiatique » [19]. Ceux-ci comprennent à la fois les institutions politiques, les think tanks, les lobbies, les universités, la presse et les médias, mais également les arts et spectacles, que l’universalité de la langue anglaise permet de diffuser plus facilement. Viennent s’ajouter à cette liste la puissance du dollar et d’entreprises telles que Microsoft, Coca-Cola, Nike ou encore McDonald’s qui véhiculent l’american way of life et offrent aux États-Unis un pouvoir bien plus grand que ne le ferait le simple appareil diplomatique.
 
LES CONTRAINTES INTERNES DE L’EMPIRE DU MILIEU
 
 
L’« empire du milieu » exerce son influence aux quatre coins du monde, mais parvient parfois difficilement à assurer une cohésion interne, comme en témoignent les problèmes sociaux, ethniques et de sécurité qui frappent le pays. La violence est incontestablement, et plus encore que dans les autres démocraties, la menace principale qui pèse sur la société américaine, comme en témoignent les indices de criminalité, le nombre de détenus par habitant et le nombre d’armes à feu en circulation.
En ce qui concerne la politique étrangère, force est de constater que les acteurs se sont multipliés, et, avec eux, les orientations proposées se sont diversifiées. Chacun cherche à défendre ses intérêts et imposer ses vues, à tel point qu’aujourd’hui « la politique étrangère américaine procède de rapports de force entre de multiples intervenants indépendants » [20]. Parmi de nombreux exemples, citons la communauté albanaise aux États-Unis et le rôle qu’elle a joué pendant la crise du Kosovo, les exilés cubains résidant en Floride et leur influence sur la politique à l’égard de La Havane, les groupes religieux ou les grandes entreprises hostiles à la convention de Kyoto. Ces sphères d’influence sont relayées par des membres du Congrès sensibilisés par les pressions de leur électorat. Ainsi, la politique étrangère de Washington, telle qu’elle s’exprime au Capitole, peut être résumée par cette formule de Pierre Hassner : « Think local, act global. »
Le changement de majorité au Sénat, avec la défection de l’élu républicain du Vermont, Jim Jeffords, fin mai 2001, a confirmé dans quelle mesure le Congrès est devenu, ou redevenu, l’un des principaux lieux d’expression de la politique étrangère. Le projet de bouclier antimissile, critiqué par de nombreux démocrates, pourrait être bloqué, et la convention de Kyoto fait aujourd’hui l’objet d’une lutte âpre entre les membres de l’administration et les sénateurs, au premier rang desquels le « traître » Jeffords, désormais président de la Commission des questions environnementales. De même, il est intéressant de noter que certains États, du fait de leurs élus, bénéficient d’une influence plus importante que d’autres. Cela est particulièrement le cas au Sénat où le nombre d’élus est le même pour chaque État. Ainsi, jusqu’en janvier 2001, le minuscule État du Delaware avait pour sénateurs le républicain William Roth et le démocrate Joseph Biden, deux des personnalités les plus influentes en matière de politique étrangère. À l’inverse, les élus de nombreux États du Centre n’accordent que très peu d’importance aux affaires internationales, leur préférant les questions locales. De façon générale, les considérations de politique intérieure jouent, plus aux États-Unis que dans les autres démocraties, un rôle majeur sur les questions internationales. Cela est justifié à la fois par le système politique américain tel que l’ont souhaité les Pères fondateurs, mais aussi par l’orgueil d’une hyperpuissance qui privilégie les déterminants internes, tout en exerçant son leadership sur le monde. William Pfaff note à ce propos que « celui qui est en position d’hégémonie est poussé, de l’intérieur, à l’orgueil et à l’excès, et soumis, de l’extérieur, à l’envie, au ressentiment et à des menaces » [21]. Mais peut-on reprocher à un État, fût-il une hyperpuissance, de favoriser ses propres intérêts avant ceux du reste du monde ? C’est ce que se demandent Pierre Melandri et Justin Vaïsse en suggérant à la France de passer une annonce dans le New York Times pour trouver « un leader mondial puissant mais discret et désintéressé » [22].
 
LES CONTESTATIONS EXTéRIEURES
 
 
Dans un long épilogue, les auteurs développent l’incompréhension réciproque qui illustre les relations franco-américaines (son titre, « nous sommes en guerre contre l’Amérique », est emprunté à François Mitterrand), mais explorent de façon plus générale les différentes forces de contestation à l’« empire du milieu ». Si le modèle américain est exposé, depuis plusieurs décennies, à de multiples critiques, essentiellement de la part d’États de la vieille Europe acceptant difficilement qu’une jeune démocratie dicte leur conduite, les mouvements hostiles à Washington se sont multipliés et diversifiés depuis la fin de la guerre froide. Cela s’explique tant par le fait que l’hyperpuissance est rendue responsable de tous les maux, comme tout empire à son apogée le serait, que par l’attitude parfois méprisante des dirigeants américains. Au premier rang des critiques, il est reproché à l’« empire bienveillant » défendu par Robert Kagan [23] de ne pas exercer son influence positive sur l’ensemble du monde, laissant des régions entières dans l’oubli, « sacrifiées sur l’autel du réalisme » [24]. L’« empire du milieu » dispose de forces de projection, mais établit une hiérarchie des zones dans lesquelles elles doivent servir, sans se soucier de ce qui peut se passer en dehors. Ainsi, Washington semble de plus en plus réticent à intervenir dans le règlement de crises ne menaçant pas de façon directe les intérêts américains [25]. Une telle attitude est vivement critiquée par les alliés européens de l’OTAN, qui reprochent aux États-Unis d’hésiter à envoyer des troupes sur des théâtres extérieurs. L’Alliance atlantique devient ainsi de plus en plus contraignante pour Washington, car elle peut dans certains cas pousser les Américains à intervenir, sans pour autant offrir à l’allié indispensable toutes les décisions. Ainsi, « c’est l’OTAN dans son acceptation politique, comme organisation internationale, qui concentre les critiques des Américains, dont il est juste de dire qu’elle contraint leur liberté d’action » [26].
Par ailleurs, l’administration Bush est exposée à de multiples critiques populaires qui concernent à la fois le déploiement d’un bouclier antimissile, le refus de signer la convention de Kyoto et la politique énergétique de Washington, la peine de mort, les armes à feu et, plus récemment, le refus de soutenir la convention sur les armes biologiques. De même, les mouvements anti-mondialisation prennent généralement Washington pour cible de leurs attaques, comme en témoignent les multiples agressions constatées contre des enseignes McDonald’s. Ces laissés-pour- compte de la pax americana, comme ils se définissent eux-mêmes, s’en prennent à des institutions qu’ils qualifient volontiers d’instruments de la puissance américaine, comme le Fonds monétaire international (FMI), l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou la Banque mondiale. Face à cela, Pierre Melandri et Justin Vaïsse se demandent si « les caractéristiques du modèle américain sont vraiment adaptées à toutes les sociétés contemporaines » [27]. Mais si ce n’est pas le cas, quelles alternatives pourraient permettre au « soft power » de ne pas devenir un empire semblable à tant d’autres, avant de périr à son tour, comme l’envisageait Paul Kennedy avant la fin de la guerre froide [28] ?
 
NOTES
 
[1] Cité par Bill Clinton, lors de son discours d’investiture pour son second mandat présidentiel, Washington, 20 janvier 1997, wwwww. whitehouse. gov.
[2] Stanley Hoffmann, Gulliver empêtré. Essai sur la politique étrangère des États-Unis, Paris, Le Seuil, 1971.
[3] George Bush et Brent Scowcroft, À la Maison-Blanche, quatre ans pour changer le monde, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 55.
[4] Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man, New York, The Free Press, 1992.
[5] Richard Rosecrance, « A New Concert of Powers », Foreign Affairs, printemps 1992.
[6] P. Melandri et J. Vaïsse, p. 42.
[7] Ibid., p. 106.
[8] Lire, à ce propos, John Pitney, « The Coming Ascent of the Congress », Policy Review, no 100, avril-mai 2000, p. 4.
[9] Richard Haass, « Paradigm Lost », Foreign Affairs, janvier-février 1995.
[10] P. Melandri et J. Vaïsse, p. 209.
[11] Ibid., p. 331.
[12] Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier : l’Amérique et le reste du monde, Paris, Bayard, 1997, p. 49.
[13] Richard Holbrooke, To End a War, New York, Random House, 1998, p. 365.
[14] Samuel Huntington, « Why International Primacy Matters », International Security, printemps 1993, p. 83.
[15] Guillaume Parmentier, « Politique étrangère et politique intérieure aux États-Unis : la parenthèse du XXe siècle ? », Politique étrangère, no 3-4/2000, p. 756.
[16] Pascal Boniface, Le monde contemporain : grandes lignes de partage, Paris, PUF, 2001, p. 60.
[17] Joseph Nye, Bound to Lead. The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.
[18] Manon Tessier et Michel Fortmann, « Les États-Unis : mutation d’une superpuissance dans l’après-guerre froide », La revue internationale et stratégique, no 41, printemps 2001, p. 170.
[19] P. Melandri et J. Vaïsse, p. 417.
[20] Pierre Conesa et Bruno Deroure, « Existe-t-il une stratégie américaine ? », La revue internationale et stratégique, no 42, été 2001, p. 73.
[21] William Pfaff, « Europe - États-Unis : l’affrontement en vue », Commentaire, no 85, printemps 1999, p. 95.
[22] P. Melandri et J. Vaïsse, p. 464.
[23] Robert Kagan, « The Benevolent Empire », Foreign Policy, été 1998.
[24] P. Melandri et J. Vaïsse, p. 468.
[25] Lire, à ce propos, Richard Haass, The Reluctant Sheriff. The United States after the Cold War, New York, Council on Foreign Relations Press, 1997.
[26] Guillaume Parmentier, « Après le Kosovo : pour un nouveau contrat transatlantique », Politique étrangère, no 1/2000, p. 21.
[27] P. Melandri et J. Vaïsse, p. 479.
[28] Paul Kennedy, The Rise and Fall of Great Powers : Economic Change and Military Conflict from 1500 to 2000, New York, Random House, 1987.
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