Revue internationale et stratégique
Dalloz

I.S.B.N.2130518338
192 pages

p. 143 à 161
doi: en cours

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n° 44 2001/4

2001 Revue internationale et stratégique En librairie

Comptes rendus

 
RECONFIGURATIONS STRATÉGIQUES
 
 
L’Asie centrale contemporaine, Olivier Roy
L’histoire de la nouvelle Asie centrale – « nouvelle » parce qu’issue de l’effondrement de l’Union soviétique et des indépendances autoproclamées des cinq républiques (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan) en 1991 – pose nécessairement une question d’identité. C’est la problématique envisagée dans le livre d’Olivier Roy, éminent spécialiste de l’Afghanistan, de l’islam politique, et directeur de recherche au CNRS, qui s’attache à présenter les grandes lignes de la « trouvaille identitaire » en Asie centrale. Quelles identités ces cinq nouveaux États, aucunement préparés au jeu des relations internationales parce que maintenus sous la coupe de l’URSS, vont-ils afficher pour se définir les uns par rapport aux autres ? Et, surtout, dans quelle mesure la donne internationale influera-t-elle sur l’identité réelle ou vécue de chacun ? En une centaine de pages, Olivier Roy réussit à brosser un étonnant portrait de la culture historique, religieuse et politique des républiques d’Asie centrale, qui permet ensuite de mieux cerner la façon dont chacune d’elles se définit.
La question des identités centrasiatiques est complexe, ne serait-ce que d’un point de vue ethno-linguistique. Peuplées d’environ 55 millions d’habitants, les républiques d’Asie centrale constituent par excellence le foyer d’une multiethnicité caractérisée par « la double prédominance des langues turques et de l’islam sunnite ». Composés principalement de Tadjiks (qui gardent le persan comme langue maternelle), d’Ouzbeks (dont l’origine remonte à la confédération tribale éponyme du XVIe siècle), de Turki (sédentaires turcophones non tribalisés), de Kazakhs (nomades détachés des Ouzbeks), de Turkmènes (anciennes tribus nomades aujourd’hui sédentarisées) et de Kirghizes (qui continuent de vivre suivant un mode clanique), ces groupes ethniques n’étaient associés à aucun territoire déterminé (p. 16). Jusqu’à la conquête russe et la création des républiques socialistes soviétiques, achevée en 1936, l’Asie centrale ne s’était jamais réellement définie de manière ethnique. L’expression Asie centrale elle-même correspond à « une abstraction issue de la rationalité occidentale et des subdivisions spatiales propres aux géographes du XIXe siècle et du début du XXe siècle », selon Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner dans leur ouvrage Géopolitique de la nouvelle Asie centrale (p. 17). Il semble donc que ce soit de l’extérieur que cette région ait trouvé son identité, définie par des populations qui, parfois, ne s’y aventuraient jamais. Il en va ainsi des Européens, à l’exception des Russes, qui inventèrent l’expression Asie centrale, mais aussi des Grecs, à l’origine de l’expression Transoxiane, littéralement « au-delà de l’Oxus » (l’actuel Amu Darya), et des premiers géographes arabo-musulmans, désignant par ce même vocable (Mawarah al-nahr) les territoires soumis à l’islam au nord de l’Amu Darya.
De ces variations sémantiques sont nées d’autres incertitudes, relatives à la délimitation spatiale de la région. Ici encore les Européens ont exporté leur conception d’un partage précis des territoires. Si la frontière, telle qu’envisagée par le monde occidental, s’impose pour délimiter des souverainetés, c’est à l’URSS que l’on doit le découpage actuel des républiques d’Asie centrale. Et le nombre de conflits frontaliers et territoriaux avérés ou potentiels constitue encore une grande fragilité pour la région. La définition de leur espace et de leur identité semble donc devoir échapper à ces pays, pour se retrouver soumise à un pouvoir et à une volonté extérieurs.
Le livre d’Olivier Roy décrit dans le détail ce processus de recomposition de l’espace et des identités centrasiatiques au moment de la conquête russe et de la soviétisation. Rien ne semble avoir été laissé au hasard. C’est afin de « casser les grandes identités transnationales (islam, panturquisme, civilisation persane), diviser pour mieux régner en mettant les groupes ethniques en compétition » (p. 23) que le système soviétique est intervenu. Face au grand ensemble multi-ethnique d’Asie centrale, le gouvernement soviétique a craint l’émergence d’une identité concurrente, la mise en place d’une nation musulmane au sein de l’URSS. Afin de contrecarrer ce développement, les politiques soviétiques ont consisté à définir de manière « savante » (on ne compte plus le nombre de commissions scientifiques !) des « groupes ethniques » fondés sur les langues – à réinventer elles-mêmes, pour fixer et formaliser des différenciations phonétiques, de transcription et d’alphabets souvent factices –, puis attribuer à chacun un territoire, une histoire et une identité artificiels. D’une manière spectaculaire, la politique linguistique a permis la division d’un espace multiethnique en « nationalités » forgées dans le cadre d’États-nations modernes dotés d’un territoire et d’une langue propres.
La mise en place de ces nouveaux instruments identitaires (langue, histoire, territoire, institutions) est remarquablement analysée par Olivier Roy, qui souligne à quel point cette entreprise contribua à créer un imaginaire national, opportunément brandi par les républiques d’Asie centrale au moment des indépendances, pour se construire une identité ethnique, découplée, cette fois, de la culture russe. C’est là tout le paradoxe de la situation, qui réalise la recomposition des identités et de la culture centrasiatiques autour des nationalités et des attributs étatiques mis en place par l’URSS. « Les nouveaux nationalismes reprennent exactement les techniques soviétiques pour se fonder et perdurer » (p. 76), à travers la découverte d’une histoire ethnique réinventée et la retraditionalisation d’un système politique centralisé (districts, kolkhozes).
Comme de rigueur, le petit livre d’Olivier Roy ne se contente pas de décrire la nature et l’évolution du processus identitaire en Asie centrale. Un chapitre entier consacré à la place et à la gestion toute politique de l’islam par les gouvernements des cinq républiques, en particulier d’Ouzbékistan et du Tadjikistan, permet de resituer la région dans une perspective d’actualité. Une fois les identités définies, l’analyse géopolitique prend tout sens. Dans une seconde partie, Olivier Roy s’applique ainsi à présenter les difficultés économiques et politiques auxquelles sont confrontées les républiques d’Asie centrale, à l’aune de la culture identitaire mise au jour précédemment. L’étonnante imbrication d’anciens « groupes de solidarité », fondés sur des bases sociologiques dépassant les limites artificiellement imposées aux cinq États pour se définir, et la permanence d’une administration héritée de l’époque soviétique ne sont plus, dès lors, considérées par le lecteur comme une réalité impénétrable, mais fournissent, au contraire, une grille de lecture indispensable à la compréhension d’une certaine forme d’altérité.
François LANTZ
Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2001, 128 p.
Géopolitique de la nouvelle Asie centrale, Mohammad-Reza Djalili, Thierry Kellner
Dix ans après l’effondrement de l’URSS et l’émergence, sur la scène internationale, des cinq républiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan), Mohammad-Reza Djalili, professeur à l’Institut universitaire de hautes études internationales à Genève, et Thierry Kellner, doctorant et diplômé de l’Université libre de Bruxelles, se proposent de dégager les enjeux que recouvre l’insertion de la région dans un monde attentif à la moindre opportunité stratégique. Face à un ensemble centrasiatique aussi complexe, les deux auteurs ne se contentent pas d’énumérer de façon thématique les clefs utiles au décryptage des grandes questions qui traversent la région. D’emblée l’ouvrage se situe dans une perspective d’étude des relations internationales, qui, partant d’une analyse historique nécessaire à l’identification de l’espace et de ses populations, s’enrichit au fil des pages de considérations économiques et politiques, pour offrir au lecteur une compréhension dynamique de ce nouvel espace.
L’approche, résolument interdisciplinaire, permet ainsi de saisir l’ensemble des facteurs qui concourent au repositionnement des cinq républiques dans un ordre mondial de plus en plus tourmenté. De ce point de vue, l’implosion du bloc soviétique a véritablement sonné le retour sur l’échiquier international d’une région hautement stratégique, retour qui oblige à la « recomposition géopolitique complète d’un espace géographique dont l’importance dépasse largement les limites territoriales des cinq républiques » (p. 64).
Il est impossible, en effet, d’étudier la géopolitique de cette nouvelle Asie centrale sans associer la géographie à la réflexion stratégique, ni tenir compte des rapports qui existent entre les événements politiques, d’une part, et les caractéristiques géographiques, d’autre part. Sans pour autant sombrer dans un déterminisme univoque, Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner considèrent ces données dans leur analyse de l’évolution politique de la région. La proximité de la Russie, la volonté contradictoire de s’en émanciper, tant du point de vue économique (la région dans son ensemble dépendait, en 1998, pour plus de 20 % des importations d’origine russe) que militaire, et l’extrême enclavement des républiques d’Asie centrale, situées à plus de 2 000 km des premières mers ouvertes (golfe Persique, mer Noire), constituent autant de paramètres à prendre en compte dans l’élaboration d’une recomposition géopolitique.
Peut-on, dès lors, parler d’un nouveau « Grand jeu » ? Les grands États voisins s’efforcent, dans leurs politiques économique et militaire, d’intégrer le paramètre centrasiatique. On peut évoquer à ce titre la « conception de sécurité nationale » adoptée par la Fédération de Russie en janvier 2000, qui considère notamment comme une « menace pesant sur sa sécurité nationale les tentatives exercées par d’autres États [...] d’affaiblir ses positions en Asie centrale » (p. 67). La Turquie et l’Iran essayèrent aussi, avec plus ou moins de succès, de faire jouer d’anciennes solidarités fondées sur une communauté ethno-linguistique ou religieuse, pour entamer une improbable restructuration régionale autour d’un « monde turc » ou musulman.
D’une manière plus générale, les républiques d’Asie centrale ont cherché à diversifier leurs contacts avec le reste du monde, évitant ainsi de retomber dans la dépendance d’un seul État, tout en profitant des rivalités entre grands acteurs (États-Unis / Fédération de Russie ; Turquie / Iran ; Chine / Inde) et des retombées fructueuses que procure le statut de « nouvel enjeu stratégique ». Mais ces républiques se positionnent aussi en fonction de certains impératifs et de leur identité propre. À cet égard, l’exemple du Tadjikistan, déchiré par une guerre civile de 1992 à 1997, et contraint de chercher la protection de la Russie, est particulièrement significatif. La place de l’islam et le conflit afghan jouent également un rôle déterminant dans le nouvel alignement stratégique de la région. Là encore, la défense d’une identité islamo-nationale au Tadjikistan s’est bâtie contre l’influence grandissante de l’Ouzbékistan qui, de son côté, semble s’orienter vers un néofondamentalisme plus proche des talibans et de la mouvance wahhabite. L’ouvrage de Mohammad-Reza Djalili et de Thierry Kellner envisage de manière très approfondie les politiques des différents acteurs externes (étatiques ou organisations internationales) à l’égard des républiques d’Asie centrale, et les politiques étrangères de celles-ci, en tenant compte au maximum des liens qui unissent ces politiques à la situation particulière de chaque État.
L’analyse géopolitique prend alors toute son ampleur autour de la question de la mer Caspienne. Une fois l’espace centrasiatique ouvert au monde, les ressources en pétrole et en gaz de la mer Caspienne ont immédiatement suscité l’attention des plus grands groupes et autres États désireux de se positionner dans la course aux hydrocarbures. Le statut de la mer Caspienne est tout d’abord débattu afin de déterminer les incidences d’une qualification juridique sur le partage, par les États riverains, de ses ressources. S’agit-il, comme du temps de l’URSS, d’un « lac russe » ou d’une véritable mer ? Les deux auteurs n’hésitent pas ensuite à questionner, chiffres et rapports d’évaluation statistiques à l’appui, la réalité des réserves en hydrocarbure de la région. La distinction entre réserves prouvées, d’une part, et potentielles, d’autre part, permet de relativiser l’importance des ressources locales à l’échelle de la planète : « L’Agence internationale de l’énergie estimait les réserves prouvées entre 15 et 40 milliards de barils avec des réserves possibles supplémentaires estimées entre 70 et 150 milliards de barils » (p. 189) – soit 3 % des réserves mondiales, à peine le double du potentiel actuel de la mer du Nord, loin derrière les réserves pétrolières du Moyen-Orient, estimées à 650 milliards de barils, soit 65 % des réserves mondiales prouvées.
Mais le cœur de la question touche essentiellement au problème du désenclavement. C’est ici que la géographie réapparaît dans une perspective d’étude des relations internationales. Quels tracés et quels financements vont être retenus par les républiques d’Asie centrale (en fait, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan), pour la construction d’oléoducs indispensables à l’exportation de leur manne pétrolière ? L’enjeu est de taille et s’apparente à une nouvelle lutte d’influence baptisée « bataille des pipelines ». Les projets avancés par les grandes puissances extérieures résultent souvent d’un calcul plus stratégique qu’économique. Les républiques d’Asie centrale sont alors obligées de tenir compte, à la fois de leurs spécificités géographiques (de leur enclavement, des ressources naturelles dont elles disposent, de l’alignement stratégique des États voisins) et des conséquences qu’auraient, sur leur économie et leur crédit au niveau international, un accord avec tel ou tel État. Chaque situation est minutieusement envisagée par Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner, qui couvrent ici un extraordinaire champ d’horizon (cartes et tableaux à l’appui), indispensable à la compréhension des politiques centrasiatiques.
L’ouvrage se termine par une sorte d’état des lieux, un bilan des difficultés auxquelles sont confrontés les États de la région (menace islamiste, trafic de drogue, risque d’éclatement interne), qui s’ouvre sur une invitation à la prudence dans l’analyse prospective.
Nul doute, l’Asie centrale se façonne encore aujourd’hui autour d’enjeux qui constituent autant d’incertitudes dans la recherche d’un équilibre global. De nouveaux bouleversements viendront sans doute troubler la région, mais le livre de Mohammad-Reza Djalili et de Thierry Kellner réussit parfaitement à guider le lecteur dans cet espace en quête de sens.
François LANTZ
Paris, Presses Universitaires de France, Publications de l’Institut universitaire de hautes études internationales, 2001, 316 p.
Quel avenir pour Israël ?, Shlomo Ben-Ami
Sioniste convaincu par l’idéologie originelle des Pères fondateurs, le petit enfant juif de Tanger, d’origine modeste, raconte l’expérience d’une vie marquée par les premières années difficiles de son arrivée, à l’âge de 12 ans, en terre d’Israël. C’est au travers d’une interview menée par Yves Charles Zarka (directeur de recherche au CNRS et directeur de la revue Cités), Jeffrey Andrew Barash (ancien professeur à Colombia University, professeur à l’Université de Picardie) et Elhanan Yakira (professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem), que l’ancien ministre des Affaires étrangères israélien du gouvernement d’Ehoud Barak, Shlomo Ben-Ami, livre ses commentaires sur la crise de valeurs et l’absence de réel débat politique que traverse une société israélienne partagée entre tradition et désir de modernité. Mais avant qu’une réconciliation ne soit possible au sein même de cette société, reste l’urgence d’un processus de paix moribond par le retour de la haine entre deux peuples pourtant condamnés à s’entendre.
Si Ben-Ami prend le risque de comparer Israël à David et les Palestiniens à Goliath, c’est afin d’observer que le conflit israélo-palestinien s’inscrit, tout d’abord, dans le contexte plus large d’une confrontation entre Israël et le monde arabe. Les Palestiniens auraient ainsi derrière eux toute une coalition de pays arabes hostiles à une société israélienne de croisade « high tech ». Malgré des forces armées imposantes, Ben-Ami ne reconnaît pas de solution militaire au conflit israélo-palestinien, et prône la médiation internationale. Celle-ci surgit dès lors comme le seul remède possible au dilemme de sécurité et de légitimité territoriales israélien et à la survivance d’une société palestinienne en déshérence. En dépit du désintérêt manifeste de la nouvelle administration américaine dirigée par George W. Bush, Ben-Ami reconnaît la nécessité d’un cadre international où Américains, Européens, Russes et pays arabes modérés apporteraient leur soutien à l’instauration d’une paix durable et légitime, inspirée des paramètres proposés par le président Clinton au mois de décembre 2000.
Acteur du processus de paix, l’ancien ministre des Affaires étrangères dresse l’analyse de négociations sans cesse minées par la personnalité de l’interlocuteur. Yasser Arafat, un dirigeant « incapable de prendre une décision, [...] d’accepter un compromis et d’orienter les négociations vers la paix », est aussi celui qui se dérobe toujours « au moment crucial où il faudrait décider ». Si le numéro un palestinien est aussi prix Nobel de la paix, Shlomo Ben-Ami lui prête, à tort ou à raison, les qualités du terroriste « incapable de faire des contre-propositions », et dont les conséquences désastreuses de ses actes auront ruiné la base politique et morale de la paix, et détruit le soutien que les Palestiniens apportaient au même processus.
L’avènement d’une seconde Intifada surgit dès lors que la question politique est déplacée vers des considérations qu’il qualifie de « mythologiques », dès lors qu’il n’était plus seulement question d’un espace vital, mais encore de droit au retour des réfugiés palestiniens et de religion au sujet d’El-Aqsa et du mont du Temple. Alors qu’étaient abordés les points névralgiques du problème, la « théologisation de l’objet des négociations » par un refus palestinien au sujet de Jérusalem remet en cause des concessions sans précédent sur la ville sainte qu’était prêt à accepter le gouvernement israélien. À ce stade des négociations, ce témoin de l’Histoire conclut que l’enlisement montre bien que la résolution du conflit ne pourra se faire que par une reconnaissance mutuelle des mythologies et des religions.
Cela dit, malgré l’absence de dénouement, l’ancien ministre gardera des négociations de Camp David une lueur d’espoir avec l’apparition d’une nouvelle dichotomie interne au mouvement palestinien, ainsi que les prémices de futures dissensions entre deux générations. « Si les négociations n’avaient dépendu d’eux, nous serions parvenus plus près d’un accord [...] », avoue Ben-Ami, avant de s’en remettre aux leçons de l’Histoire : « Il se peut que la paix ne puisse se faire qu’au prix de la vie du leader ». Rabin, Sadate, Abdallâh ou encore Michael Collins sont de ceux qui ont rattaché leur nom au cours tragique de l’Histoire.
Quoi qu’il en soit, Ben-Ami rappelle la difficulté de négocier dans l’incertitude des réelles motivations de l’Autorité palestinienne. L’Intifada actuelle ne serait autre qu’une « hezbollahnisation » du mouvement palestinien, la force personnelle d’Arafat (la Force 17) comptant parmi ses rangs des agents du Hezbollah.
À la fin de l’année 2000, alors que la vindicte populaire et la colère de la rue palestinienne reprennent leurs droits, c’est Ariel Sharon qui sera appelé à diriger un gouvernement d’union nationale. Shlomo Ben-Ami aurait pu en faire partie, mais il préfère ne pas cautionner, à l’inverse d’une frange de son parti, une entreprise précipitée sans véritable enjeu politique qu’il assimile finalement à une véritable démission idéologique du parti travailliste. Aussi, c’est avec une certaine nostalgie qu’il évoque le berceau de son enfance, un endroit détruit par l’histoire des nationalismes postcoloniaux mais dont il garde le souvenir cosmopolite d’une ville paisible et tolérante, ouverte au dialogue communautaire. C’est un peu de ce passé tranquille, de ce « microcosme », que Shlomo Ben-Ami espère un jour voir naître, en terre de Palestine, un État multiculturel qui aurait pour nom Israël et « où tout le monde trouve sa place, où il soit possible de faire coexister Ashkénases, Sépharades, Arabes, Druzes, religieux et même Palestiniens ». C’est ainsi que l’intellectuel, historien de formation, dévoile son désir de voir émerger une nouvelle réalité sociopolitique profonde par la création d’une « gauche moderne », véritable alternative politique pour le pays. Parce qu’il reproche à son parti son manque d’idéologie, Ben-Ami voit dans l’avènement d’un courant social démocrate moderne la refondation nécessaire du parti travailliste. Au-delà d’une gauche bourgeoise peu politisée, Ben-Ami en appelle à un plus vaste regroupement, à une « coalition des minorités » où Russes, Orientaux et Arabes puissent se rallier autour du thème de la « Révolution des Possibilités ». Car la société israélienne est aujourd’hui une société divisée par ses multiples appartenances, la cohésion, et l’identité nationale trouve, selon Ben-Ami, dans l’idée habermassienne du « patriotisme constitutionnel » la possibilité de son accomplissement. L’amélioration des compétences de l’État autour de l’idée fondamentale de l’égalité des chances et d’un accès égal aux institutions, à la culture, à l’éducation et à l’emploi serait ainsi le vecteur d’une nouvelle modernité sociale et politique.
Quant à son avenir politique, Shlomo Ben-Ami envisage volontiers le poste de ministre de l’Éducation, des Affaires étrangères et – pourquoi pas – celui de Premier ministre. Pour l’heure, il entend se décider sur une éventuelle candidature à la direction du parti travailliste d’ici le mois d’avril 2002. En attendant, le temps est aux groupes de réflexion et à la recherche de nouveaux remèdes à la crise identitaire de son parti et aux maux d’un éternel dilemme jusqu’à ce que finalement paix s’ensuive.
Sandrine GOMES
Paris, Presses Universitaires de France, 2001, 362 p.
Rossijsko-amerikanskie otnosenija v oblasti sokrascenija jadernyh vooruzhenij : sovremennoe sostojanie i perspektivy (Les relations russo-américaines dans le domaine de la réduction des armements nucléaires : état des lieux et perspectives)
Rédigée par plusieurs chercheurs du Centre d’étude du désarmement, de l’énergie et de l’écologie près l’Institut physico-technique de Moscou, cette monographie permet de dresser un état des lieux particulièrement clair et exhaustif d’un dossier complexe au cœur des relations bilatérales – et internationales – depuis plusieurs mois : le désarmement nucléaire et les projets américains de bouclier antimissile.
Paradoxalement, la fin de la confrontation idéologique entre Moscou et Washington n’a pas conduit à une remise en cause fondamentale des concepts et principes d’utilisation de l’arme nucléaire élaborés durant la guerre froide. Les forces nucléaires russes et américaines ont été maintenues à un niveau de préparation élevé, ce qui ne va pas sans créer un risque de conflit accidentel en cas de crise profonde dans les relations bilatérales et d’une défaillance du système d’alerte avancée. Selon les auteurs, certaines mesures de confiance – notamment une plus grande transparence concernant le déploiement des forces stratégiques, l’échange d’informations recueillies par les systèmes d’alerte des deux pays ou le rapatriement sur le territoire national des armes nucléaires tactiques – pourraient contribuer à la réduction de cette menace.
Les chapitres 2 et 3 de l’ouvrage sont dédiés à l’analyse de l’évolution des doctrines et des arsenaux russe et américain. Aux États-Unis, le retour de la défense antimissile au centre du débat stratégique et le développement rapide d’armes conventionnelles de haute précision – missiles de croisière notamment – sont autant d’éléments de rupture avec le principe de dissuasion et les équilibres stratégiques antérieurs. Dans le même temps, la marge de manœuvre de la Russie n’a cessé de se réduire, du fait de la dégradation de son outil de défense et des dispositions très défavorables du traité START II.
Selon les auteurs de cette étude, trois scénarios se dégagent pour l’avenir du processus de désarmement nucléaire. Le premier se fonde sur l’hypothèse de la dénonciation par les États-Unis du traité ABM de 1972. Dans ce cas, la Russie ne sera plus tenue de respecter ni START I ni START II – en particulier l’interdiction de déployer des ICBM à têtes multiples –, ce qui lui permettra de maintenir sans difficulté son arsenal à environ 1 500 têtes, niveau généralement considéré comme optimal par Moscou. Le deuxième scénario envisage la poursuite des discussions sur un éventuel traité START III en échange du consentement de la Russie au retrait américain du traité ABM. Les auteurs considèrent toutefois que, le cas échéant, les Américains chercheront vraisemblablement à obtenir un accord formel et peu contraignant, leur laissant la possibilité de ne pas détruire les têtes et vecteurs retirés du service. Cette disposition, couplée au déploiement d’une défense antimissile, affectera le potentiel de dissuasion russe. C’est toutefois, selon les auteurs, le prix à payer pour la poursuite du dialogue bilatéral en matière d’arms control. Enfin, le troisième scénario – que les auteurs appellent de leurs vœux – est celui du compromis. Il impliquerait la fixation de plafonds pour les armes défensives (intercepteurs antimissiles) et offensives, la destruction des charges et vecteurs retirés du service et une certaine transparence dans la mise en place de systèmes antimissiles.
Destinée à un public de spécialistes, cette étude – dont une traduction anglaise est en préparation – est sans conteste l’un des travaux les plus sérieux et les plus complets publiés ces dernières années sur les relations russo-américaines dans le domaine du contrôle des armements.
Arnaud DUBIEN
Dolgoprudnyj, Centr po izuceniju problem razoruzenija, energii i ekologii pri MFTI, 2001, 52 p.
 
HISTOIRE DES RELATIONS INTERNATIONALES
 
 
L’Europe des traités de Westphalie. Esprit de la diplomatie et diplomatie de l’esprit, Sous la direction de Lucien Bély / Les relations internationales en Europe. XVIIe-XVIIIe siècles, Lucien Bély
Le 24 octobre 1648 – jour de la signature des traités de Münster et d’Osnabrück, communément appelés traités de Westphalie – apparaît comme une date essentielle de l’histoire du continent européen. Toutefois, si, par pédagogie, l’enseignement de l’histoire se plaît à fixer de manière absolue un tel moment historique, il importe de garder à l’esprit, comme nous y invitent ces deux ouvrages, que l’acte de signature de ces traités est, auparavant, précédé par une longue période de négociations débutée dès 1643. Ainsi, « le congrès connut trois étapes : de 1643 à Francfort jusqu’en novembre 1645 et l’arrivée de Trautmannsdorf, ce furent des querelles de procédures qui fixèrent la configuration politique du congrès ; jusqu’au départ du même Trautmannsdorf en juin 1647, les principales questions furent discutées et réglées : le 13 septembre 1646 furent signés des préliminaires entre la France et l’empereur ; le 18 février 1647, entre l’empereur et la Suède ; jusqu’à la signature dans l’année 1648, ce fut l’ultime épreuve de force » (Les relations internationales en Europe. XVIIe-XVIIIe siècles, p. 157). Ainsi, la difficulté à faire la paix ne donne que plus d’ampleur aux conséquences, conjoncturelles autant que structurelles, de ces traités et, surtout, nous éclaire sur l’importance historique et politique réelle à accorder à cet acte « fondateur ». « Fondateur », en tant qu’il y aurait un avant- et un après-24 octobre 1648... Néanmoins, comme souvent, ce n’est que bien plus tard, lorsque les sciences historique et politique font leur œuvre, lorsque le processus de distanciation opère, que les archives s’ouvrent, que la curiosité s’attise, que l’historiographie se fait plus dense, la réflexion plus rigoureuse ; lorsque la construction sociale d’un tel événement lui confère la dimension d’un véritable objet d’étude, alors il nous est possible de le définir comme acte « fondateur » ou « constituant » d’un nouvel ordre international.
Sur le plan conjoncturel, on trouvera, dans Les relations internationales en Europe (p. 160), un bilan, succinct mais efficace, des conséquences des traités, parmi lesquelles la fin de la guerre de Trente ans. On nous renseigne également sur la paix ramenée en Allemagne et la stabilité qu’allait connaître le Saint-Empire, malgré son éclatement interne en une multitude d’entités. De même, on nous présente la nature exacte du redécoupage territorial global, qui donnait véritablement à ces traités, à l’échelle européenne, une dimension internationale.
Sur le temps long, en revanche, ces ouvrages donnent la pleine mesure des enjeux et des conséquences inhérents à la signature de la paix de Westphalie. L’Europe des traités de Westphalie révèle, en une quarantaine de contributions proposées par des historiens de différentes nationalités, toute la complexité de cette époque, et ce par la présentation de l’ensemble des acteurs engagés sur le continent européen (« Le rôle du Saint.Siège au début de la guerre de Trente ans » ; « La neutralité de la Pologne pendant la guerre de Trente ans » ; « Mazarin et le gouvernement de la France » ; « La diplomatie portugaise au temps de Westphalie », etc.) et également par la présentation de la situation économique et sociale, ainsi que des codes et des principes qui régissent les relations diplomatiques au XVIIe siècle (« Les plaintes de la population civile contre les dommages de la guerre... » ; « Le contrôle de la Baltique et les enjeux économiques » ; « Informations imprimées à l’intention des plénipotentiaires au congrès de la paix de Westphalie » ; « Diplomates suédois au XVIIe siècle », etc.). La précision des thèmes abordés, qui pouvaient laisser augurer d’une spécialisation et d’une minutie par trop fastidieuses et rébarbatives, n’a d’égale que l’originalité des angles adoptés pour traiter de tels sujets. En ce sens, ce recueil d’actes de colloque ouvre, par les clés de compréhension qu’il apporte à cette époque, des perspectives scientifiques relativement exaltantes.
Pour autant, contrairement à l’idée reçue, les traités de Westphalie ne mettent pas fin à toutes les guerres qui ont cours sur le continent. Au contraire, comme le remarque Lucien Bély, cette paix n’a « pas mis fin, pour la monarchie française et pour les Français, à la guerre [...]. En prolongeant et en intensifiant le conflit avec l’Espagne elle avait débouché sur une révolte générale et sur la guerre civile » (L’Europe des traités de Westphalie, p. 604). Cependant, ces traités demeurent à l’origine des grands principes qui régiront les relations internationales jusqu’à un passé récent – d’aucuns utilisent la fin de la guerre froide, et la chute du mur de Berlin, en 1989, comme événement fondateur d’un ordre postwestphalien. Quels sont ces principes et quelle est leur portée ? L’émergence et l’imposition des États souverains comme acteurs essentiels de l’ordre international – c’est à cette époque, en 1651, que Thomas Hobbes publie son Leviathan – conduit irrésistiblement aux principes d’« équilibre des puissances », de « concert européen », de « système d’alliance », dont l’objectif est, schématiquement, d’assurer le maintien de la paix par la formation de coalitions susceptibles de contrer un éventuel aspirant à la domination.
Toutefois, cette paix de Westphalie est-elle un succès ? Ou doit-on, comme Lucien Febvre, dans son cours professé au Collège de France en 1944-1945 (L’Europe. Genèse d’une civilisation, Perrin, 1999), reconnaître que « la paix de Westphalie n’a servi à contenir, dans l’intérêt de l’Empire et de l’Europe qu’elle alléguait, ni l’ambition de la France ni celle de l’Autriche. Il a fallu, à nouveau, des guerres et des coalitions pour réfréner ces ambitions » (p. 216) ? Cette permanence des guerres et la description de tout ce qui a trait au phénomène guerrier (évolution des armements, des ressources militaires, de l’organisation administrative de l’armée, etc.) sont d’ailleurs judicieusement et parfaitement présentées par Lucien Bély dans Les relations internationales en Europe, ce qui nous conduit, hélas, à reconnaître que les logiques de fond qui dictent une telle analyse gardent toute leur pertinence et leur actualité. Ces réflexions nous contraignent, en effet, à faire preuve de la plus grande vigilance quant à la manière d’aborder les relations internationales contemporaines. Ainsi, eu égard à la permanence historique du phénomène de guerre, et relativement à l’ensemble des traités dits « de paix » signés aux XVIIe et XVIIIe siècles, mais aussi aux siècles suivants, qui n’ont pu mettre fin aux ambitions et aux aspirations des différents acteurs concernés – les motivations (les « buts de guerre », pourrait-on dire) et les formes mêmes de ces conflits variant selon l’ordre social du moment, mais ne disparaissant pas –, il importe de ne pas se laisser emporter par les facilités intellectuelles dans lesquelles pourrait nous plonger l’état de relatif confort du monde occidental, et qui nous feraient perdre conscience de la nécessité, vitale et permanente, de continuer à penser la guerre pour mieux penser la paix (à ce sujet, on pourra lire avec quelque intérêt Penser la guerre. Penser la paix, Société angevine de philosophie, Éd. Pleins Feux, 2001).
Robert CHAOUAD
Paris, Presses Universitaires de France, 2000, 622 p.
Paris, Presses Universitaires de France, « Thémis/Histoire », 3e éd., 2001, 744 p.
Histoire des relations internationales de 1919 à 1945. T. 1 (réédition), Jean-Baptiste Duroselle / Histoire des relations internationales, de 1945 à nos jours. T. 2 (réédition), Jean-Baptiste Duroselle, André Kaspi
Depuis sa 1re édition, en 1953, jusqu’à cette dernière, la 12e, parue en 2001, le désormais classique ouvrage de Jean-Baptiste Duroselle ne semble ni se démoder, ni manquer d’intérêt et de pertinence. Outre le fait qu’il a accompagné, lorsqu’il n’a pas ouvertement suscité des vocations, de nombreuses générations d’étudiants dans leurs initiations aux relations internationales, il nous offre, à chaque réédition, des clés de compréhension du monde sans cesse approfondies, renouvelées et actualisées en fonction de l’évolution de la scène internationale, mais aussi, et surtout, en fonction des progrès accomplis par les différents travaux de recherche en relations internationales. Ou peut-être faudrait-il préciser, immédiatement, en histoire des relations internationales, car c’est en historien que Jean-Baptiste Duroselle s’est en permanence évertué à aborder les enjeux internationaux du XXe siècle. À ce titre, les analyses qu’il nous livre révèlent une méthode historique où le poids des forces profondes et le rôle des hommes tiennent une place prééminente.
Décédé en 1994, cinq ans après la chute du mur de Berlin et trois ans après la chute de l’URSS, J.-B. Duroselle n’avait peut-être pas, par manque de recul historique certainement – mais pouvait-il en être autrement en 1994 ? Non, évidemment –, pris la mesure exacte des changements qui étaient en train de s’opérer, au début des années 1990. À cet égard, on ne peut qu’être reconnaissant à André Kaspi d’avoir accepté de poursuivre quelque peu l’œuvre de l’historien sorbonnard, en participant à la réactualisation de cette nouvelle édition. Plus qu’une mise à jour, cette nouvelle édition nous donne à réfléchir aux problématiques les plus récentes qui divisent et occupent les spécialistes de relations internationales aujourd’hui. Dans le tome 2 de l’Histoire des relations internationales, qui couvre la période s’étendant de 1945 à nos jours, se trouve ainsi posée, entre autres, et avec pessimisme, justifié nous semble-t-il, la question des ambitions de l’Union européenne dans le monde, alors que les États-Unis continuent, judicieusement, d’être présentés comme une puissance européenne. Cette référence à un tel concept, qui nous renvoie, bien évidemment, à une autre époque de l’histoire des relations internationales, celle où ces dernières ne dépassaient pas l’espace du continent européen, et que d’aucuns ont vite fait de jeter aux oubliettes pour cause de modernité scientifique forcée, nous pousse à chercher derrière le rituel du discours et des « mots » ce que dissimule la réalité du sens des « choses ». Quelque peu bannie des réflexions récentes en matière de relations internationales, et ce, en raison de l’influence grandissante, ces dernières décennies, des paradigmes de l’interdépendance et du transnationalisme, qui se sont posés en s’imposant comme autant de problématiques légitimes, la théorie des alliances, par exemple, qui nécessite certainement d’être renouvelée et réévaluée à l’aune d’une nouvelle sociologie des relations internationales, mériterait peut-être, en tant que permanence historique structurante, que l’on s’y intéresse plus en profondeur et non plus comme s’il s’agissait d’un concept archaïque. À cet égard, le temps médiatique ne recoupant pas le temps historique, loin s’en faut, nous sommes conduits à penser que ce qui nous est présenté comme archaïsme interprétatif aujourd’hui aura peut-être vocation à s’imposer comme notre modernité analytique de demain...
En attendant ce moment-là, on trouvera également, au sommaire de cette réactualisation, les problématiques liées à l’avenir de l’État-nation (p. 588), mais aussi les nouvelles menaces qui pèsent sur la planète... (p. 595). Ainsi, ces ouvrages nous donnent à lire une certaine histoire du court XXe siècle, pour reprendre l’expression d’Eric J. Hobsbawm (L’âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle, Complexe, 1999), celle des grands enjeux internationaux, celle de l’émergence des totalitarismes, celle de la guerre et de la paix, assurément.
Robert CHAOUAD
Paris, Armand Colin, collection « Classic », 12e édition mise à jour, 2001 ; t. 1, 472 p., t. 2, 664 p.
 
DROIT INTERNATIONAL
 
 
L’effectivité des organisations internationales : mécanismes de suivi et de contrôle, Sous la direction de H. Ruiz Fabri, L.-A. Sicilianos, J.-M. Sorel
Le présent volume, retraçant les actes d’un colloque organisé conjointement par les Sociétés grecque et française pour le droit international, aborde la question des organisations internationales sous un angle original. Alors que celles-ci sont généralement étudiées par les juristes d’un point de vue institutionnel, le colloque s’est penché sur un aspect pratique des organisations internationales : leur effectivité, définie dans l’avant-propos comme l’efficacité de leurs actes et actions. Il s’agit donc, comme le note B. Stern (p. 111), de « savoir comment le système juridique veille à l’effectivité de ses prescriptions normatives ou de ses activités opérationnelles ».
Ces mécanismes sont analysés dans quatre domaines (le maintien de la paix ; en matière juridictionnelle ; dans le domaine économique ; et, enfin, dans celui des droits de l’homme), au travers desquels est ensuite examinée l’effectivité de nombreuses organisations dans certaines de leurs activités : l’Organisation des Nations unies (ONU) principalement, mais aussi l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), le Fonds monétaire international (FMI), le Conseil de l’Europe, etc.
L’aspect pratique de plusieurs contributions a pour corollaire une certaine technicité qui pourra, par moments, décourager le lecteur. De plus, les débats souffrent de l’absence d’un rapport général introduisant la problématique et les enjeux du colloque. Mais, fort heureusement, les conclusions présentées à la fin de chaque table ronde viennent parfois pallier ce manque. Ainsi, B. Stern parvient, par exemple, à opérer une classification des mécanismes de suivi selon leur fonction : encadrer (dans le sens de faciliter et de contrôler), sanctionner et rendre public.
Mais, au-delà de ces tempéraments, l’ouvrage a le mérite de s’engager sur un terrain jusqu’alors peu défriché par les juristes car dépassant les confins du droit « pur », en raison de ses fortes implications pratiques. Et si les détracteurs du droit international lui reprochent généralement d’être seulement déclaratoire, limitée à de trop faibles exhortations, l’étude des mécanismes de suivi et de contrôle des organisations internationales montre, si besoin était, le mal fondé de la critique.
Franck LATTY
Athènes, Paris, A. N. Sakkoulas, A. Pedone, 2000, 338 p.
Justice et juridictions internationales, colloque des 13, 14 et 15 avril 2000, Sous la direction de Rafâa Ben Achour et Slim Laghmani
Les IVes Rencontres internationales de la Faculté des sciences juridiques de Tunis, à l’image des trois premières éditions, voient leurs actes publiés aux Éditions Pedone. Le thème retenu pour le colloque tenu en 2000 – « Justice et juridictions internationales » – s’intégrait judicieusement à l’actualité du droit international, si l’on considère que l’évolution de la discipline bénéficie d’un rythme suffisant pour avoir une « actualité »...
Les dernières années ont en effet connu un nouveau baby-boom : celui des juridictions internationales. Comme le relève R. Ben Achour, depuis le début des années 1990, ont été créés les deux tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, la Cour pénale internationale (CPI), la Cour africaine des droits de l’homme, le Tribunal international du droit de la mer... Par ailleurs, la Cour internationale de justice (CIJ), qui, pendant des années, n’avait eu qu’une activité limitée, souffre maintenant d’encombrement ; enfin, les États ne détiennent plus le monopole de la saisine des juridictions internationales, et le champ opératoire du règlement juridictionnel s’est élargi puisqu’il ne se limite plus aux droits de juridiction des États, mais touche aussi les droits de l’homme et des peuples. Selon les organisateurs du colloque, trois facteurs déterminent l’évolution récente de la justice et des juridictions internationales : l’homme (lequel est de plus en plus titulaire de droits et d’obligations en droit international), le phénomène d’intégration régionale (qui s’accompagne de la création de cours locales) et le développement de la technique (créant de nouveaux types de différends internationaux).
C’est sur ce constat que vont se greffer diverses analyses juridiques, présentant souvent un grand intérêt. O. Corten et P. Klein font par exemple porter une partie de leur contribution sur l’efficacité de la CIJ du point de vue de ses « clients » : les États. Les auteurs en concluent que l’efficacité de la justice internationale risque d’être perçue de façon réduite, « en particulier si la CIJ continue à apparaître comme un forum réservé à l’usage exclusif des États à une époque où les acteurs des relations internationales se diversifient comme jamais auparavant, et si son intégration au système des Nations unies ne s’exprime pas de façon plus manifeste, en particulier en termes d’appui des organes politiques de l’Organisation à la mise en œuvre effective des décisions de la Cour » (p. 56).
La future CPI fait évidemment l’objet de développements, parfois critiques (cf. les contributions de N.-E. Ghozali ou de L. Condorelli qui n’est pas loin de penser que la CPI a été conçue comme un outil judiciaire mis au service du Conseil de sécurité), mais ce sont les juridictions en matière de droits de l’homme qui, quantitativement, ont le plus retenu l’attention des organisateurs du colloque. Sont ainsi examinés les « aspects de la procédure devant les juridictions relatives aux droits de l’homme » (G. Gheraïri), « l’œuvre “créatrice” de la Cour européenne des droits de l’homme » (S. Hanafi), puis décrites les cours interaméricaine et africaine des droits de l’homme (par K. Debbeche et I. Gallala, et par N. Chaouachi).
Mais les développements les plus intéressants sont ceux consacrés aux menaces que la prolifération des juridictions fait peser sur l’unité de l’ordre juridique international. La question ne relève pas de la science-fiction juridique. Tout récemment, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie ou la Cour européenne des droits de l’homme, respectivement dans les affaires Tadic et Loizidou, n’ont pas hésité à s’écarter de la jurisprudence consacrée par la CIJ. L. Méchichi puis T. Treves – à travers l’exemple du Tribunal international du droit de la mer dont les compétences chevauchent celles de la CIJ – dissertent sur les problèmes ainsi soulevés par le grouillement juridictionnel. Lesdits problèmes ne sont d’ailleurs qu’apparents selon le premier auteur, qui, dans un optimisme sans doute excessif, assimile le gain d’efficacité de la justice internationale à l’absence de fragmentation du droit international. Les conclusions du colloque présentées par R. Ben Achour baignent dans un même optimisme ; selon l’ancien doyen de la Faculté de Tunis, « les juridictions internationales travaillent en réalité en réseau, même si ce réseau manque de centralisation et de hiérarchie ». Si l’existence dudit « réseau », actuellement difficile à établir, est une piste à creuser (notamment avec l’institution d’un système de questions préjudicielles devant la CIJ), le manque de centralisation et de hiérarchie est, lui, une certitude. À l’image de la société internationale.
Franck LATTY
Paris, Éditions A. Pedone, 2000, 336 p.
Proliferation of International Organizations. Legal Issues, Edited by N. M. Blokker and H. G. Schermers
C’est un truisme de dire qu’aujourd’hui, l’État agissant seul ne peut régler efficacement les questions dont les tenants et aboutissants débordent ses frontières. La globalisation des enjeux a donc entraîné un développement de la coopération internationale, ayant pour corollaire une multiplication des organisations intergouvernementales.
Cette « prolifération » n’est pas sans soulever maintes questions d’ordre juridique, que l’ouvrage dirigé par N. M. Blokker et H. G. Schermers – rédigé en langue anglaise – se propose de traiter. Le livre ne se limite d’ailleurs pas aux organisations internationales stricto sensu, dont le nombre s’orienterait plutôt à la baisse en cette période de néo-libéralisme triomphant, mais englobe l’ensemble des structures internationales mises en place et ne constituant pas formellement des organisations, par exemple : le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), la Commission pour le développement durable (créée par le Conseil économique et social de l’ONU), les comités ou groupes de travail créés pour rédiger des projets de conventions internationales, mais aussi des organes à compétence juridictionnelle comme le Centre international pour le règlement des différends relatifs à l’investissement (CIRDI) ou l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
La multiplication des organisations internationales – lato sensu donc, même si l’appellation n’est pas satisfaisante – entraîne des problèmes de répartition des compétences, de double emploi et de coordination que l’ouvrage se donne pour mission de disséquer à travers plusieurs cas précis : la coordination entre les organisations universelles et régionales, le regroupement d’organisations par la Banque mondiale, la prolifération d’institutions compétentes en matière de désarmement ou d’environnement, etc. Le thème de la multiplication des juridictions internationales, en passe de devenir un classique, est lui aussi étudié sur de nombreuses pages, dont il ressort que l’idée d’une supervision des juridictions par la Cour internationale de justice, séduisante en théorie, ne va pas sans poser de nombreuses difficultés juridiques et pratiques.
Les « final remarks » de H. Schermers permettent de bien resituer le débat. La fusion d’institutions internationales, à l’image des trois communautés européennes qui relèvent d’organes communs, pourrait constituer une réponse à la « prolifération ». Néanmoins, la création de holdings (p. 551) regroupant les organisations ayant des activités communes ne représente pas pour autant un gage d’efficacité : rallonger la chaîne de décision n’est pas souhaitable. Et, finalement, la prolifération des organisations va de pair avec leur spécialisation, qui ne constitue pas un mal en soi, à condition qu’une réelle coordination se développe, ne serait-ce qu’entre les organisations censées composer le système des Nations unies.
Franck LATTY
The Hague / London / Boston, Kluwer Law International, 2001, 579 p.
 
REGARDS SUR L’EUROPE
 
 
La défense en Europe : nouvelles réalités, nouvelles ambitions, Sous la direction de Patrice Buffotot
Les évolutions du contexte stratégique depuis la fin de la guerre froide et l’apparition de nouveaux types de crises, de risques ou de menaces ont conduit les Européens à engager des réorientations importantes de leurs politiques de sécurité et de défense. Ces ajustements concernent aussi bien les outils de défense eux-mêmes (effectifs et moyens, doctrines, etc.) que les cadres dans lesquels ils sont censés être utilisés (organisations internationales de sécurité, etc.).
C’est à l’analyse de ces adaptations des États d’Europe de l’Ouest et des organisations européennes de sécurité que La défense en Europe est consacrée. Cette troisième édition à La Documentation française, qui couvre la période allant de la signature du traité d’Amsterdam (octobre 1997) au sommet de Nice (décembre 2000), présente les mêmes qualités que ses prédécesseurs : pertinence et rigueur de l’analyse, richesse et utilité de l’information, qualité de la réflexion. On serait aussi tenté d’ajouter à ces considérations, qui font de La Défense en Europe un ouvrage aussi utile qu’intéressant, le caractère très à propos d’une telle publication en cette année 2001.
En effet, les quatre années couvertes par cette édition ont été marquées par des évolutions importantes dans le paysage de la sécurité et de la défense en Europe. Au-delà des enjeux, avancées et difficultés de réforme des outils de défense des États d’Europe occidentale, on retiendra surtout le fait que, confrontés à la crise du Kosovo, les pays membres de l’Union européenne semblent (enfin !) s’être accordés sur le développement d’une véritable capacité européenne en matière de gestion de crises. Après une décennie de tergiversations et de déchirements internes – qui avait vu successivement l’Union de l’Europe occidentale (UEO) ou un hypothétique « pilier européen de l’OTAN » être envisagés comme vecteurs possibles d’une capacité d’intervention propre aux Européens –, c’est finalement le développement d’une Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) dans le cadre même de l’Union européenne (UE) qui a été choisi. Ainsi, alors que l’OSCE continue à être largement déficiente en comparaison de son rôle stratégique potentiel, l’UE se découvre une vocation de sécurité et de défense (à laquelle elle doit désormais s’adapter), et apprend par là même à l’OTAN à coopérer plus étroitement avec elle et sous de nouveaux rapports.
Les différentes contributions qui composent cet ouvrage offrent, entre autres, un bon aperçu des cheminements politiques et stratégiques des différents États qui ont permis cette réorientation (chapitres des pages 21 à 199), mais aussi des conséquences qui en sont d’ores et déjà perceptibles pour l’architecture de sécurité européenne (chapitres des pages 245 à 349).
L’engagement des quinze États membres de l’UE en faveur d’une véritable PESD est bien un fait marquant du paysage stratégique européen de ces dernières années, dont le sous-titre de l’ouvrage (Nouvelles réalités, nouvelles ambitions) semble indiquer la nature. Il n’en demeure pas moins qu’un certain décalage entre les « ambitions » et les « réalités » semble toujours être une caractéristique fondamentale des politiques stratégiques et de défense des États européens. Les engagements politiques pris au cours des trois dernières années (développement d’une PESD dans le cadre de l’UE, objectif de capacités militaires de Helsinki, etc.), illustrent bien une réaction volontariste (et bienvenue) des Européens par rapport aux défis de leur environnement stratégique. Ils ne semblent pour l’instant que difficilement se traduire par certaines des mesures indispensables à leur concrétisation à moyen terme : augmentation des budgets de défense, définition d’objectifs politiques et stratégiques globaux, communs et cohérents, etc. Le prix politique et stratégique à payer si les États membres n’atteignent pas les objectifs affichés risquant d’être très lourd, les Quinze ne peuvent se permettre de ne pas répondre à ces nouveaux défis.
Bastien NIVET
Paris, La Documentation française, 2001, 352 p.
Die Selbstbehauptung Europas. Perspektiven für das 21. Jahrhundert (L’Europe s’affirme. Perspectives pour le XXIe siècle), Helmut Schmidt, (traduit de l’allemand par Dominique Tassel, Paris, Éditions De Fallois, 2001)
Toute publication de l’ancien chancelier fédéral Helmut Schmidt, aujourd’hui co-directeur du grand hebdomadaire Die Zeit, ne peut que retenir l’attention des spécialistes des questions internationales. On connaît l’engagement pragmatique de H. Schmidt pour la cause européenne. Dans cet ouvrage, L’Europe s’affirme. Perspectives pour le XXIe siècle (également traduit en français aux Éditions De Fallois avec une préface de Valéry Giscard d’Estaing), l’ancien chancelier énonce sa doxa concernant le devenir de l’Europe : il n’y aura pas de déclin du Vieux Continent au XXIe siècle si les Européens parviennent à transformer l’Union européenne (UE) en une « entité unie et capable d’agir » et à condition que l’Allemagne et la France soient « durablement ancrées » dans cette UE (p. 14).
Pour H. Schmidt, le défi majeur qui se pose à l’UE concerne ses propres responsables : parvenir à dépasser leurs égoïsmes nationaux afin d’accoucher des réformes institutionnelles de l’UE indispensables pour réaliser l’élargissement, sous peine de rendre l’Europe ingouvernable et inefficace. Dans ce cas, les Européens risquent de devenir des acteurs secondaires sur la scène internationale (p. 80-81). L’auteur décline les trois « principes stratégiques » à la base de la poursuite de la construction européenne : l’intégration de l’Allemagne et de la France en tant que « noyau » de l’UE ; le développement d’une politique sociale commune et d’une réelle capacité commune en matière de politique étrangère et militaire (p. 133). Pour l’auteur, les discours visionnaires du ministre fédéral des Affaires étrangères, Joschka Fischer (en mai 2000), et du président Jacques Chirac (en juin 2000) mettent en relief l’évidence même : il n’y aura ni d’État européen, ni de Fédération d’États – par leur emploi, ces notions sont chargées de préjugés idéologiques et ne font que créer des malentendus –, mais une « Union », terminologie qui lui convient parfaitement. De même, il est inconséquent, pour des raisons historiques, de vouloir comparer les États-Unis d’Amérique aux États-Unis d’Europe (cela revient à « comparer des pommes et des poires »), car les acteurs concernés par le processus d’intégration européenne sont des États-nations et des nations indépendantes, avec une histoire séculaire propre et des traditions spécifiques. L’UE est une entité inédite dont les fondations doivent reposer sur deux piliers : le principe de subsidiarité et la délimitation des compétences en son sein. C’est à partir de ces postulats que les générations à venir ont les moyens de parachever l’UE (p. 141-144).
Les Européens n’ont une chance de s’affirmer, et d’être crédibles sur le plan international, qu’en « liant leurs intérêts » : Airbus et l’Agence spatiale européenne sont, pour H. Schmidt, deux exemples par excellence, les Européens ayant réussi à faire abstraction des besoins de prestige national. Pris isolément, même les États membres les plus puissants ont des capacités économiques et technologiques limitées par rapport à celles des États-Unis, du Japon, voire de la Chine. H. Schmidt rappelle que la double décision de l’OTAN, de 1979, n’a pu être décidée qu’en raison de la défense commune des intérêts de la France, de la Grande-Bretagne et de la RFA, alors que les États-Unis étaient très réservés. Il estime que ce cas est à méditer concernant les projets américains de mise en place d’un bouclier de défense antimissile.
On ne peut qu’approuver son analyse lorsqu’il observe que les intérêts de sécurité des États-Unis et des États membres de l’UE sont « par principe non identiques » (p. 97), pour des raisons historiques et économiques, mais tenant aussi à la capacité de projection de forces armées. De plus, les États-Unis ne suivent pas la même logique d’intervention que l’UE. Pour lui, l’intervention de l’OTAN au Kosovo est un cas d’espèce, voire une leçon de Realpolitik pour les Européens. En effet, il existe une tendance nette aux États-Unis, selon laquelle l’intervention au Kosovo, au nom de la défense des droits de l’homme, doit « servir de modèle pour les interventions à venir », c’est-à-dire en court-circuitant les Nations unies et en passant outre le principe d’inviolabilité des frontières d’États souverains. Ainsi, les conflits d’intérêts entre les États-Unis et d’autres États membres de l’OTAN sur les stratégies à suivre et les méthodes dans la conduite de la guerre risquent de s’aggraver et conduiront inévitablement à des tensions au sein même de l’UE. H. Schmidt prévient que l’action des États-Unis dans cette guerre donne aux partenaires européens un « avant-goût de ce que sont les perspectives futures », s’ils ne parvenaient pas à avoir une politique extérieure commune digne de ce nom (p. 103). Il souhaite attirer l’attention sur l’ambiguïté du nouveau concept stratégique de l’OTAN, de 1999, les États-Unis étant en passe de transformer l’Alliance atlantique « d’une fonction de protection autrefois hautement bienfaisante pour leurs alliés vis-à-vis d’une Union soviétique agressive, en un outil hégémonique moins bienfaisant pour des cas de conflits vis-à-vis d’adversaires futurs jusqu’à maintenant non identifiés » (p. 70).
L’ancien chancelier considère par ailleurs que la « puissance » américaine n’est pas un fait donné, car les relations internationales évoluent sans cesse, la Russie reste une puissance nucléaire qu’il s’agit de prendre au sérieux et la Chine monte en puissance. Il n’ose imaginer le poids et l’influence dans les affaires internationales que pourrait acquérir l’UE, si les quatre membres européens du G8 adoptaient véritablement des positions communes (au sein de l’OMC, de la Banque mondiale et du FMI) (p. 192).
H. Schmidt estime que les réformes internes de l’UE auraient dû être réglées au plus tard lors du Conseil européen d’Amsterdam en 1997 et il s’inquiète de cette course à l’adhésion, alors que l’UE n’a toujours pas défini un cadre institutionnel efficient pour amortir les adhésions à venir. De même, afin d’éviter à l’avenir une explosion interne de l’équilibre de l’UE, il estime qu’en raison de facteurs historiques, économiques et géostratégiques la perspective d’une extension de l’UE en direction de l’Asie et de l’Afrique est une « pure folie » (p. 224). Pour lui, seules la Pologne, la Hongrie, la République tchèque, les trois États baltes et la Slovénie sont prédestinés à entrer dans l’UE, qui doit se définir tout autant comme une communauté de droit que comme un espace culturel commun. Ces pays ont effectivement, à l’instar des Quinze, subi les mêmes influences historico-culturelles. Pour lui, la Russie, la Biélorussie, l’Ukraine et la Turquie n’ont pas leur place au sein de l’UE.
Si l’ancien chancelier expose sa thèse de manière claire, elle est bien évidemment discutable. Mais ses propos sont stimulants et ses réflexions s’intègrent dans le débat complexe sur la fixation objective de la frontière orientale de l’UE : si elle n’est ni exclusivement géographique, ni exclusivement culturelle, doit-elle être arbitraire, donc politique ?
Stephan MARTENS
Stuttgart, DVA, 2000, 254 p.
L’Europe difficile. Histoire politique de l’intégration européenne, Bino Olivi (traduit de l’italien par Katarina Cavanna et Alessandro Giaconeh)
L’Europe difficile, ou le voyage « politique », dans les coulisses du processus d’intégration européenne, d’un citoyen européen qui, durant vingt ans, fut le porte-parole de la Communauté européenne à Bruxelles. Se trouve ainsi décliné, tout au long des 912 pages qui composent cet ouvrage – dense et fourni en informations et en données historiques –, les différentes étapes de la construction européenne : du Congrès de La Haye en 1948 aux derniers soubresauts du Conseil européen de Nice, en décembre 2000 ; du Marché commun à la monnaie unique, de la Politique agricole commune aux politiques régionales communautaires ; de la défense européenne à la Politique étrangère et de sécurité commune ; de la réconciliation franco-allemande à la réunification allemande ; de Conseil en Conseil, etc., tout y est, et cela dans un ensemble présenté, somme toute, de manière assez pédagogique, claire et précise.
Mais déjà nous voyons poindre, au détour de cette présentation succincte de l’auteur et de son projet éditorial, d’autres difficultés..., plus fondamentales, qui ne tiennent ni à l’objet d’étude – l’intégration européenne –, ni à l’angle de recherche ici adopté – une histoire politique. En effet, avant de s’attarder plus précisément sur la nature des réflexions proposées par l’auteur, il importe de s’interroger sur les perspectives scientifiques de compréhension de la construction européenne qu’offre un ouvrage rédigé par un acteur fortement engagé dans ce processus d’intégration politique et donc soumis, pendant la durée de l’exercice de ses fonctions communautaires, à un environnement social orienté et déterminé. Autrement dit, peut-on écrire objectivement une histoire politique de l’intégration européenne lorsque l’on a été partie prenante au processus décisionnel d’une telle construction ? La simple lecture de l’introduction de l’ouvrage nous donne à penser, hélas, que cela n’est pas chose aisée, et que l’on n’échappe pas aussi facilement – peut-être, d’ailleurs, n’était-ce pas l’objectif d’un tel ouvrage – à la structuration intellectuelle, voire idéologique, qu’opère la longue présence dans un environnement social « européiste ». Un bref détour par la rhétorique de l’auteur donne la pleine mesure des postulats qui gouvernent à une telle réflexion. Au sujet, par exemple, de la perspective de doter l’Union européenne d’une Constitution européenne, dont on justifie la réalité dans le débat européen non pas par sa dimension politique, mais par la référence légitimante à « l’objectif de générations de fédéralistes » et au « grand rêve d’Altiero Spinelli » (p. 12), celle-ci se révèle « inévitable », en raison « du vide créé par l’impasse diplomatique, qui la rend historiquement pertinente et politiquement nécessaire » (p. 13). « Une constitution européenne s’impose pour mettre enfin de l’ordre dans l’énorme masse de normes accumulées au cours de quarante ans d’intégration européenne [...] » (p. 14). Elle est inévitable, pertinente, nécessaire ; elle s’impose donc (CQFD).
Aussi légitime que soit la croyance au bien-fondé du processus d’intégration européenne tel qu’il s’élabore aujourd’hui, et depuis son origine d’ailleurs, elle n’est pourtant pas la clé d’analyse et de compréhension de la construction européenne la plus pertinente, et ce pour l’unique raison qu’elle pose en fait objectif des prises de position de nature idéologique. Or interpréter la construction européenne à travers ce prisme ne rend que partiellement compte de la réalité européenne et justifie, d’ailleurs, toute la pertinence du titre de l’ouvrage, L’Europe difficile. Mais pouvait-il réellement en être autrement, à moins de faire fi, comme cela est trop souvent le cas, de « l’épaisseur anthropologique des nations », pour reprendre l’expression de l’historien et anthropologue Emmanuel Todd (in L’invention de l’Europe, Le Seuil, 1996) ?
Outre la faiblesse des matériaux intellectuels mobilisés pour justifier un tel projet, dont l’ambition n’est pourtant, ni plus ni moins, que de nature civilisationnelle – unifier un continent –, on ne peut qu’être étonné, au terme de l’introduction – que l’auteur a pris la peine de dater, été 2001 –, de lire, sous la plume d’une personnalité qui a exercé des fonctions aussi éminentes que les siennes au sein des structures communautaires, cette phrase sur l’histoire de l’intégration européenne, qui pourrait d’ailleurs confiner à l’aveu : « L’heure est donc venue de penser et de préparer l’avenir. » Il était temps...
La plupart des dirigeants politiques européens ayant prononcé leur discours sur l’avenir de l’Europe, de Joschka Fischer, le 12 mai 2000, à l’Université Humboldt de Berlin, jusqu’à Lionel Jospin, le 28 mai 2001, à Paris, que nous réservent alors ces perspectives, notamment dans le cadre des rapports franco-allemands, et que nous révèle le débat sur l’avenir de l’Europe que l’on nous a promis après le sommet européen de Nice, en décembre 2000 ?
Les différentes propositions allemandes – de Joschka Fischer (p. 754-760) à Gerhard Schröder, en passant par le président allemand Johannes Rau – se sont révélées, à des degrés divers, fortement marquées par le sceau du fédéralisme – conformément au modèle politique et institutionnel actuellement en vigueur en Allemagne et à une tradition historique, politique et administrative qui va également dans ce sens. Ces positions, ambitieuses d’un certain point de vue, ont valu aux dirigeants français, de la part de certains commentateurs, de nombreuses remarques sur la pusillanimité de leurs réponses. Cependant, il paraît à tout le moins surprenant que le fait de ne pas se reconnaître dans les propositions allemandes puisse donner lieu à des commentaires aussi virulents sur l’incapacité française à inscrire son projet européen dans celui de son voisin d’outre-Rhin. Serait-il donc aussi illégitime que cela – si toutefois le fait était réellement avéré – de ne pas être partisan d’une fédération européenne fortement influencée par des convictions allemandes ? Attitude d’autant plus remarquable à notre époque qu’un malencontreux amalgame s’est imposé dans le débat sur l’Europe, établissant une relation surprenante autant qu’infondée entre modernité politique européenne et idée fédérale européenne. Cette dernière s’apparentant, vraisemblablement, au sens de l’Histoire, elle ne saurait donc être, en tant que telle, remise en cause – sans pour autant qu’un quelconque début d’explication sur la légitimité d’une telle réflexion ne soit donné.
À cet égard, plus que les critiques consécutives aux résultats de la présidence française de l’Union européenne (on peut lire, d’ailleurs, le détail complet du déroulement et des propositions entérinées lors du sommet, p. 760-772), indistinctement qualifiée d’échec français par de nombreux observateurs nationaux et européens, alors que, jusqu’à preuve du contraire, les négociations se déroulent à quinze, le sommet de Nice a surtout servi d’exutoire aux tenants de la doxa européiste qui sommaient alors les dirigeants français d’accepter, sans réflexion, un modèle clé en main.
Pour l’heure, et pour trancher le débat sur l’avenir de l’Europe, on constate que les européistes ont enfin trouvé « la » panacée, le remède pour répondre aux maux de l’Union. Comme cela a été le cas pour l’adoption de la Charte fondamentale des droits fondamentaux de l’UE, il importe, désormais, de faire participer la « société civile » – définie, en substance, par Hegel, comme le champ des intérêts particuliers, en opposition à l’État – aux discussions sur le sens de l’Europe. La « société civile » et l’opinion publique, étrange et révélateur mélange des genres, pourraient ainsi s’exprimer dans le cadre d’une « Convention constituante » (p. 13), ultime (?) mise en scène conceptuelle d’un scénario qui n’avait pas imaginé, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, que les nations puissent résister de la sorte aux tentatives de leur dépassement.
Robert CHAOUAD
Paris, Gallimard, « Folio/Histoire » (2e éd.), 2001, 912 p.
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