2001
Revue internationale et stratégique
Tendances
Les nouveaux termes du dialogue Nord-Sud
[*]
Charles Josselin
Ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie.
Dans le combat engagé contre les inégalités dans le monde et l’imposition d’un « modèle unique », la société civile a un rôle à jouer. Les chancelleries occidentales se doivent, dès lors, d’améliorer leurs rapports de confiance avec les pays du Sud, en renonçant, notamment, à la relation classique d’autorité Nord-Sud. Elles doivent également prendre conscience de l’incapacité que rencontrent ces pays dans l’application de normes qui leur ont été imposées de l’extérieur. Sur des bases de solidarité, de défense des droits de l’homme et de développement durable, les pays du Nord, tout en respectant la souveraineté de ceux du Sud, doivent renforcer leur politique de distribution de fonds financiers, ainsi que leur relations politique et culturelle.
The new terms of the relations between the North and the South
In the struggle against the disparities in the world and the prescribing of a « unique model », civil society has its role to play. The Western chanceries must improve their relations and grow in confidence with the Southern countries by renouncing the classic overbearing pattern of relation between the North and the South. They must also realise that these countries are unable to apply the norms they have been imposed by foreign countries. Basing themselves on principles of solidarity, human rights and sustainable development, the Northern countries must strengthen their policy of fund distribution, and their political and cultural relations, whilst respecting the sovereignty of the Southern countries.
Voilà un an, lors de la 8e Conférence des ambassadeurs, j’avais choisi d’évoquer la question de l’irruption de la société civile dans le champ international. Le moins que l’on puisse dire est que ce sujet a conservé toute son actualité. Il justifie que l’on y revienne. Je prends le pari qu’il sera désormais pour nous un sujet récurrent.
En un an, que s’est-il passé ? D’abord, la société civile a continué d’envahir la scène internationale – et je ne parle pas seulement au figuré. Ensuite, les critiques dont elle est porteuse se sont radicalisées. Le rejet de la mondialisation est devenu un thème en soi, un thème qui mobilise bien au-delà des professionnels de la contestation.
Ce n’est pas tout à fait un hasard si ce tournant se produit en phase de ralentissement conjoncturel. Les promesses de la prospérité avaient parfois fait tourner les têtes. À présent, le jugement porté sur l’économie de marché est plus froid. À cela s’ajoute un effet de balancier. Il était parti très loin dans son sens, il y a dix ans, après l’effondrement des systèmes planifiés. Aujourd’hui, un contrecoup se fait sentir, et l’esprit public marque vis-à-vis de la logique libérale un mouvement de recul qui n’est pas surprenant.
L’IRRUPTION DE LA SOCIÉTÉ CIVILE DANS LE CHAMP INTERNATIONAL
Je suis de ceux qui prennent au sérieux la contestation qui s’exprime, quitte à en pointer les contradictions : d’un côté, elle dénonce l’absence de régulation ; et de l’autre, elle s’en prend aux rares institutions capables de contribuer à un effort de régulation. Encore faut-il s’entendre sur le fonctionnement de ces institutions, comme d’ailleurs sur le concept de régulation, ses objectifs et ses instruments.
En tous les cas, ce serait une erreur d’en rester là, car la force d’une contestation est rarement tributaire de sa cohérence. Elle repose avant tout sur la vigueur des aspirations qu’elle défend.
Or la critique de la mondialisation s’alimente à trois sources différentes, trois sources qu’elle parvient en quelque sorte à faire converger.
— Le premier chef de critique réside dans l’inégalité que la mondialisation porte en elle. Cette inégalité est, certes, une constante de l’histoire des échanges quand leur essor n’est pas assorti de précautions, de correctifs puissants, voire de redistribution. Mais, en l’espèce, la situation est particulièrement grave. D’abord, ce sont des pays entiers qui sont soumis au jugement sans appel des marchés avec une vulnérabilité que l’on peut observer tous les jours. Ensuite, l’écart des conditions de vie est tel que les conséquences humaines peuvent être irrémédiables. Je songe aux générations perdues, au sida, aux conflits, etc. Hélas, la liste est longue.
— À ce déséquilibre dans l’espace s’ajoute une angoisse pour l’avenir. La dégradation de la planète ajoute aux inégalités entre contemporains un préjudice aux générations futures. Le rejet d’un mode de développement économiquement destructeur est, en tous les cas, pour la mondialisation, une deuxième source de critique. Et c’est – si j’ose dire – une critique durable.
— Enfin, le durcissement des critiques contre la mondialisation procède d’un réflexe naturel et (plutôt sain à mon sens) de défense contre la diffusion à l’échelle mondiale d’un modèle se voulant universel. Ce phénomène pose, en soi, problème pour les démocraties pluralistes que nous sommes.
Le marché a besoin de contrepoids. La mondialisation a besoin de contrepoints. Ils sont en train de les trouver. Les relations internationales n’en sortiront pas indemnes et les grandes conférences internationales s’en ressentent déjà. Apprenons à vivre avec cela.
Au lendemain de l’échec de Seattle, fin 1999, certains crurent y voir un simple accident. Nous savons maintenant que l’ébranlement est plus profond. Certains analystes considèrent les événements de Seattle comme l’équivalent d’un « Mai 68 » mondial. Ils auront eu, en tous les cas, le même écho dans la jeunesse. Je suis convaincu que, dans les prochaines années, nous assisterons au niveau de la société internationale à une remise en cause des bases de consensus analogue à celle qui s’était produite dans les années 1970 à l’intérieur des sociétés européennes. Pour être précis dans la comparaison, je dirai que le recours à des arguments d’autorité dans les relations avec le monde en développement appartient à une époque révolue, et ce, quelle que soit la nature de ces arguments (parfois pétris des meilleures intentions).
J’en suis, pour ma part, convaincu. Cette conviction, je la tire de mes très nombreux contacts avec les responsables des pays du Sud, à l’occasion de visites bilatérales comme dans le cadre des instances multilatérales où je suis amené à représenter la France. Partout je constate que le discours des dirigeants du Sud est en train d’évoluer.
Chez nous, tous ne l’ont pas encore compris, ou ne veulent pas le comprendre, et ceux qui reprochent à la France de ne pas avoir de politique africaine cultivent en fait la nostalgie. Il y a un peu moins d’un an, au mois de septembre 2000, le Sommet du millénaire avait dressé le constat de l’inégalité du monde. Ce constat, vous le connaissez et je n’y insiste pas. C’est celui de la misère qui afflige, dans un monde qui n’a jamais été aussi riche, une bonne moitié de l’humanité. L’élément nouveau est moins ce constat que sa traduction politique en position de négociation et en dissensus exprimé dans les enceintes mondiales. Trois facteurs rendent à mon sens inéluctable une résurgence du conflit Nord-Sud.
— Le premier facteur tient aux effets psychologiques de la mondialisation. Ce terme met l’accent sur l’unité de la planète – le fameux « village planétaire » –, et il rend donc moins acceptable le gouffre qui traverse l’humanité. Le refus grandissant des inégalités est un fil rouge. Il relie désormais manifestants du Nord et responsables du Sud. Il passe par un grand nombre d’organisations non gouvernementales (ONG) au Nord, mais aussi de plus en plus au Sud, ce qu’il faut encourager.
— Le deuxième facteur de remise en cause s’inscrit, quant à lui, davantage dans les relations interétatiques classiques. Il tient au refus des pays du Sud d’être liés par des engagements qui leur paraissent contraires aux exigences de leur développement.
En disant cela, je ne pense pas seulement au climat et à l’environnement. Dans ces domaines, nous leur demandons une vertu dont, pour notre part et à un stade de développement comparable, nous aurions été bien incapables. Mais je songe à un phénomène beaucoup plus général qui peut aller jusqu’à affecter des engagements déjà signés par les pays du Sud dans des domaines divers.
Revenons un instant sur ce que furent les négociations commerciales multilatérales du cycle de l’Uruguay, celles-là même qui aboutirent en 1994, à Marrakech, à la naissance de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il est évident que les pays du Sud ont alors consenti à des textes qu’ils refuseraient farouchement d’accepter aujourd’hui.
Je pense par exemple à la protection de la propriété intellectuelle, à l’introduction de premières règles sur l’investissement, voire à l’élévation progressive des standards techniques exigés des biens et services faisant l’objet de l’échange international. Ces textes peuvent poser problème au regard du développement. Soit ils protègent des droits acquis presque exclusivement détenus par les firmes du Nord, soit ils enserrent les activités productives du Sud dans des contraintes difficilement conciliables avec leur développement.
Entendons-nous bien : il va de soi que je souhaite la réussite de la prochaine réunion ministérielle de Doha. Mais j’ai peine à croire que nous parviendrons à lancer un nouveau cycle de négociations commerciales sans rouvrir, à un moment ou à un autre, des dossiers tels que ceux-là. Préparons-nous, en tous les cas, à voir le Sud défendre bien plus chèrement ses intérêts.
— Préparons-nous également à un débat sur le réalisme des règles. Le simple fait de l’incapacité des États du Sud à mettre en œuvre les normes qui leur sont imposées constitue un troisième filet d’acide versé sur le cours ancien des choses.
Les ambassadeurs en résidence dans les pays d’Afrique, d’Asie du Sud ou d’Amérique latine connaissent bien ce problème de capacité administrative et de soutenabilité politique. Il frappe d’irréalité une partie des prescriptions internationales.
C’est le produit d’une dérive qu’Hubert Védrine a, lui aussi, souvent dénoncée : on exige des pays du Sud qu’ils adoptent du jour au lendemain des formes d’organisation que nos propres pays ont mis des siècles à bâtir. Mais c’est probablement un effet pervers de la mondialisation des esprits.
Là aussi, le choc en retour est prévisible. Je n’exclus pas qu’il arrive à ces engagements juridiques ce qui est arrivé aux engagements financiers des pays du Sud (je fais, là, référence à la dette) : qu’un beau jour, nous nous entendions dire qu’ils ne sont plus soutenables.
QUELLES VOIES POUR REPENSER LA COOPÉRATION ?
Quelles conséquences, dès lors, peut-on tirer de ce qui vient d’être exposé ? Il en est une, à mon avis, à laquelle il ne faut pas céder : celle qui consisterait à n’être plus nous-mêmes, à abandonner nos convictions en matière de droits de l’homme, de développement social ou d’environnement.
Un tel abandon nous enfermerait dans une impasse. Il serait refusé par nos propres sociétés. Il serait incompris, en particulier de nos concitoyens les plus engagés dans la solidarité internationale et aussi des jeunes générations. Au Sud, il condamnerait ceux qui combattent pour le progrès, parfois au péril de leur vie. S’il est bien quelque chose dont la mondialisation a besoin, c’est de valeurs collectives. La solidarité, les droits de l’homme et le développement durable en font partie. Tourner le dos à la relation d’autorité du passé, ce n’est pas renoncer à l’influence. C’est la faire passer par un effort accru de persuasion et d’information. Sur ce point, le rôle de nos postes à l’étranger est essentiel, et j’y reviendrai.
Ce à quoi, en revanche, nous devons consentir, ce pour quoi nous devons militer, c’est une relance du débat « redistributif » avec le Sud. Les « conseilleurs » que nous sommes devront, pour être entendus, être aussi des payeurs, et ce, à une échelle bien supérieure à celle que nous avons connue.
Cet effort, notre effort, ne revêtira pas forcément la forme de l’aide publique au développement (APD) « classique ». Cet effort empruntera des voies extrêmement diversifiées. J’en citerai trois.
La première est la différenciation des règles. Il faut les adapter aux possibilités et aux besoins de pays inégaux en richesse et en capacité. C’est particulièrement évident pour les règles commerciales qui devront de plus en plus prévoir des discriminations positives en faveur des pays pauvres, voire des pays à revenu intermédiaire. L’Union européenne a commencé à montrer l’exemple, puisque la modernisation des accords de Lomé et l’initiative « Tout sauf les armes » qu’elle a prise en faveur des pays les moins avancés (PMA) sont un pas dans cette direction.
Le deuxième type d’effort reposera sur des mécanismes financiers d’un type nouveau. Je pense notamment aux nouveaux fonds qui sont en train d’apparaître pour financer ce que l’on appelle les « biens publics mondiaux ». À cet égard, 2001 marque un tournant, puisque l’année aura vu à la fois les accords de Bonn sur le climat et le lancement d’un Fonds mondial de lutte contre les maladies transmissibles.
En matière d’environnement, nous nous sommes engagés, à Bonn, à des mesures qui représenteront, à partir de 2005, un quasi-doublement des sommes allouées aux pays en développement pour les assister dans le domaine du climat. Je pense, là, à notre contribution au Fonds pour l’environnement mondial et au Fonds français du même nom.
À propos du projet de fonds Santé-sida, il faut souligner que la France a été l’une des premières à s’engager, puisque, dès le mois de mai, elle a annoncé par la voix du Premier ministre qu’elle apporterait à ce fonds 150 millions d’euros sur trois ans.
La montée en puissance de ces mécanismes financiers d’un type nouveau est également manifeste dans le cas de la dette. En effet, ce que nous allons mettre en œuvre en faveur des pays pauvres très endettés, les PPTE, est un mécanisme à décaissement rapide qui augmentera fortement les sommes consacrées à la lutte contre la pauvreté et au développement de ces pays. Là aussi, la France est en pointe, puisqu’elle va au-delà des volumes d’annulation décidés au niveau multilatéral. C’est précisément à ce titre que seront négociés, sous la conduite des ambassadeurs concernés, les contrats de désendettement-développement.
Mais, à côté de ces efforts d’ordre matériel, un troisième type d’effort s’impose. C’est un dialogue politique encore plus intense. Ce dialogue est vital pour épouser les réalités du terrain, pour opérer ce retour au réel dont les relations Nord-Sud ont besoin.
En cela, je crois profondément à l’utilité de la coopération bilatérale. Nous devons continuer à l’adapter pour en faire le plus possible une coopération de demande. C’est d’ailleurs ce que nous sommes en train de faire avec l’adoption de documents de stratégie-pays. 16 d’entre eux sont en préparation, dont 10 sont déjà entièrement finalisés.
C’est également l’une des dimensions de la réforme de l’assistance technique, réforme que nous avons conduite pour vous permettre de disposer non seulement de l’assistance technique classique, résidentielle, mais aussi d’un outil plus souple : l’assistance technique de courte durée. Elle permettra d’apporter une expertise de pointe, mieux adaptée aux besoins de chaque pays, notamment pour les aider à faire face à ce problème de capacités dont je parlais plus haut.
À propos de notre coopération bilatérale, je me plais à souligner qu’elle comprend désormais un important volet de développement culturel, notamment à travers le soutien à la création artistique africaine. Ce n’est éloigné de notre sujet qu’en apparence. La culture n’est pas seulement un antidote à l’uniformité ; il s’agit aussi d’une dimension qui peut rendre l’échange plus égal. Or, qui pourrait nier la charge culturelle contenue dans le débat sur la mondialisation ?
Le dialogue politique avec le Sud, pour revenir à lui, ne concerne pas seulement nos postes d’ambassade situés dans les pays en voie de développement. Il doit également mobiliser les diplomates en résidence chez nos partenaires bailleurs de fonds et ceux qui servent auprès des organisations multilatérales, ne serait-ce que pour une raison élémentaire : aucun des grands problèmes que nous découvrons aujourd’hui n’est soluble sans l’accord des pays du Sud.
C’est bel et bien la participation d’un grand réseau diplomatique à ce débat essentiel qui donne, dans le contexte actuel, tout son sens à la réforme de la coopération. Je m’en tiendrai là. Mais, en conclusion, je tiens à dire que ce dialogue plus ouvert doit se conduire sans autocensure. Il nous autorise, au contraire, à parler de tout et à parler de tout avec tous.
En matière de droits de l’homme, par exemple, les informations, les avis et les alertes que nos ambassadeurs nous font parvenir sont essentiels. Ils dépendent étroitement de la qualité du dialogue que vous avez mission d’entretenir aussi avec la société civile. Même si cette relation-là peut compliquer parfois vos rapports avec les autorités politiques (j’en ai fait moi-même l’expérience), il faut continuer à avancer sur ce chemin.
Et, puisque j’évoque ma propre expérience, autorisez-moi en conclusion à signaler ceci. J’ai eu depuis quatre ans, par la volonté de Lionel Jospin, la chance de partager vos ambitions et vos difficultés, la chance d’agir aussi, sous l’autorité d’Hubert Védrine, à l’indispensable modernisation de nos moyens diplomatiques. Cette modernisation est la condition de leur efficacité et d’une plus grande influence française.
J’ai pris la mesure de la montée en puissance du débat autour de la mondialisation et de la part croissante du multilatéralisme. Il faut certes avoir le souci d’ensemencer de graines françaises le terreau multilatéral à Washington, New York ou Genève. Mais je voudrais dire avec force que c’est la qualité du lien, du rapport de confiance créé sur le terrain par chacun de nos postes qui peut permettre à la France de jouer pleinement son rôle dans le combat engagé contre les inégalités du monde.
[*]
N.d.l.R. : Texte de l’intervention de Charles Josselin, lors de la 9
e Conférence des ambassadeurs, séance plénière, du 28 août 2001. Le titre et les sous-titres du texte sont de la Rédaction.