2001
Revue internationale et stratégique
Dossier
Vers une recomposition du paysage stratégique en Asie après les attentats du 11 septembre 2001 ?
Valérie Niquet
Directrice de l’Observatoire des stratégies chinoise et asiatiques (OSCA) de l’IRIS.
Ces dernières années, l’Asie s’est trouvée déstabilisée par deux crises majeures dont les conséquences se font encore ressentir et qui ont soumis à rudes épreuves ses capacités de réaction. L’épicentre de la première, d’ordre économique, se situait au cœur de la zone de développement asiatique. Celui de la seconde, d’ordre stratégique, se trouve aux États-Unis, loin, en apparence, de la zone considérée. Pourtant, les attaques terroristes qui ont frappé le territoire américain, le 11 septembre 2001, risquent d’avoir d’importantes répercussions en Asie. On pourrait, de ce fait, à la faveur des circonstances récentes, assister à un réinvestissement de la zone par les États-Unis et à une nouvelle mise sous tutelle de l’Asie, qui ne laisseraient qu’une marge de manœuvre très limitée aux autres puissances, et ne pourraient que mettre à mal les aspirations multipolaires.
Towards a recombining of the strategic framework in Asia after the 11th of September 2001 ?
In recent years, Asia has found itself destabilized by two major crises. They deeply affected its reaction capacities and their consequences are still felt. The core of the first and economic crisis came from the Asian developed area. As for the second and strategic crisis, its source came from the United States, far in distance it seems from the considered zone. However, the terrorist attacks of the 11th of September 2001 may have deep repercussions on the Asian continent. These events could lead us to witness a reinvestment of the zone and a new supervision of Asia by the United States, which would leave but a narrow margin for the other powers to act in the region thus undermining multilateral ambitions.
Depuis l’année 1998, l’Asie s’est trouvée confrontée à deux crises majeures mettant en cause ses capacités de réaction. L’épicentre de la première, d’ordre économique, se situait au cœur de la zone de développement asiatique. Celui de la seconde, d’ordre stratégique, se trouve aux États-Unis, loin en apparence de la zone considérée. Pourtant, les conséquences des attaques terroristes dont les États-Unis ont été les victimes le 11 septembre 2001 ne pourront manquer de se faire fortement sentir en Asie.
On a pu se demander s’il existait un « modèle asiatique » de résolution des crises, fondé sur l’élaboration patiente d’un consensus et le renoncement à toute solution radicale susceptible de heurter de front l’une des parties en présence. Les à-coups du rapprochement entre les deux Corées viennent en démontrer les limites. À l’inverse, depuis la crise économique de 1998, l’Association des nations du Sud-Est asiatique (ANSEA), seule organisation d’ampleur régionale qui regroupe l’ensemble des pays d’Asie du Sud-Est, semblait en perte de vitesse. Elle paraissait incapable de prendre en compte, même au sein de son forum annuel de sécurité (ARF : Asian Regional Forum), les innombrables défis économiques et stratégiques auxquels la région se trouve confrontée, de la piraterie aux conflits frontaliers, en passant par les questions insolubles de la mer de Chine du Sud, de Taiwan, des deux Corées, ou encore le problème gravissime des pollutions transnationales, apparemment moins sensible, mais dont la solution entraînerait des actes d’« ingérence ».
Le principe de « non-ingérence » a, en effet, été érigé depuis la fin de la guerre froide en dogme souvent instrumentalisé par les États politiquement les plus fragiles de la région, qui ont fait du discours nationaliste le principal fondement de leur pouvoir. Mais ce dogme a brutalement été remis en question à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Cette crise « extérieure » semble avoir brusquement réactivé la volonté d’action concrète et concertée des pays de la région. Au mois d’octobre 2001, les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie se sont entretenues afin d’étudier la mise en place de moyens de contrôle accru des voies de passage maritimes et les risques liés à l’influence de l’islamisme radical dans la zone.
Si la crise économique de 1998, en brisant la confiance de nombreux États de la région, avait débouché sur une déliquescence des institutions asiatiques, la seconde, en impliquant directement les États-Unis, pourrait entraîner un raffermissement d’au moins une partie du bloc asiatique, pour répondre aux enjeux prioritaires définis par la puissance américaine.
Il n’est pas nouveau que la stabilité de l’ensemble de la zone repose, pour une large mesure, sur le jeu des puissances extérieures qui viennent – ou ne viennent pas – contrebalancer les déséquilibres internes à la région. Parmi ces puissances extérieures, les États-Unis occupent la première place. Mais la Russie, particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, ambitionne également de peser d’un poids plus important, en jouant un rôle d’interface entre l’Orient et l’Occident. Ces rapports de force entre puissances externes et puissances internes ne manqueront pas d’être fortement influencés par la recomposition du paysage stratégique qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001 et qui concerne, entre autres, le positionnement de la Russie.
Pendant toute la période de la guerre froide, plus que véritablement « sujets » ou acteurs de leur propre histoire, les pays asiatiques ont été soit objets, soit spectateurs d’une rivalité qui les transcendait
[1]. Tout au plus, comme l’Inde non alignée des premières années ou la République populaire de Chine (RPC) dans sa phase maoïste, ont-ils pu tenter, avec un succès inégal, de mettre en place des jeux triangulaires avec les deux « grands » de l’époque, destinés à renforcer une bien mince marge de man
œuvre.
La fin de la guerre froide a donné pour la première fois à l’Asie son autonomie, à la fois en tant que scène et en tant qu’acteur des relations internationales. Mais, de ce fait, cet épisode a également libéré, dans la région comme ailleurs, de nouvelles menaces que les pays d’Asie pouvaient difficilement gérer seuls. Ces menaces – ou ces incertitudes – concernaient pour la majorité d’entre elles l’émergence d’une puissance chinoise aux ambitions et aux projets mal définis, dont l’intégration économique croissante au niveau régional était, au moins, autant perçue comme un risque pour ses voisins les plus pauvres que comme une opportunité. Cette inquiétude s’est trouvée renforcée par la crise de 1998, dont l’une des conséquences a été d’accélérer un peu plus les transferts de capitaux d’une Asie fragilisée vers une Chine apparemment plus solide.
Par ailleurs, si les stratégies maoïstes de jeux entre les « trois mondes » pouvaient apparaître comme anodines en raison d’un manque total de moyens, les ambitions de la RPC s’appuient aujourd’hui sur une idéologie nationaliste, qui constitue l’unique soutien idéologique du régime, et sur une croissance économique remarquable, qui a permis la libération de surplus nouveaux destinés au développement de l’appareil militaire. Si les capacités de ce dernier demeurent limitées au regard de celles de la superpuissance américaine, elles sont, en revanche, loin d’être négligeables, particulièrement dans leur dimension balistico-nucléaire, au niveau régional.
Loin d’aboutir à un apaisement des tensions, la fin de la guerre froide a donc paradoxalement entraîné, en Asie, une nouvelle bipolarisation – même si cette évolution était généralement niée par des acteurs régionaux avant tout soucieux d’apaisement, ou masquée par l’émergence d’un véritable pôle asiatique relativement intégré au niveau économique – entre la Chine, d’un côté, entourée de ses partenaires privilégiés pakistanais, birmans et nord-coréens, et le reste de l’Asie, de l’autre.
Cette bipolarisation régionale ne s’est toutefois pas accompagnée de la mise en place des mécanismes de consultation qui existaient en Europe à l’époque de la guerre froide. L’Asie s’est donc retrouvée, dans une certaine mesure, dans le monde de l’après-guerre froide, livrée à elle-même sans être pourvue des outils nécessaires à la gestion autonome de cette situation nouvelle.
D’une part, l’URSS, puis la Russie, se retirait de toutes ses « conquêtes », en Afghanistan d’abord, puis en Mongolie, au Cambodge, au Viêtnam et en Asie centrale, laissant pour la première fois la Chine libre de toute menace sur son flanc continental. Alors que, tout au long de son histoire, la Chine avait dû tenir compte de l’éventualité d’une « incursion barbare » sur ses marges terrestres, l’effondrement de son « adversaire principal » et de ses satellites lui permettait enfin de renverser les priorités en faveur d’un développement économique, source de puissance globale, et de déplacer ses ambitions stratégiques vers la « reconquête du territoire national » et le contrôle de son espace maritime.
De leur côté, les États-Unis, en dépit d’une relation économique quasi symbiotique avec l’Asie, hésitaient à poursuivre un coûteux engagement militaire, privilégiant au contraire les discours sur l’intégration économique et politique et l’« évolution pacifique » de la puissance chinoise. Dans le même temps, la présence européenne se manifestait, aux yeux des acteurs régionaux, essentiellement par la volonté de tirer profit des opportunités économiques offertes par une Asie en plein « miracle » et un discours humaniste sur l’universalité des droits de l’homme nécessaire mais non suffisant.
Jusqu’à une période récente, ni l’Union européenne – dont les moyens d’action et les ambitions sont limités – ni les États-Unis – pourtant partenaire traditionnel – n’avaient pris la véritable mesure du malaise d’une Asie non chinoise craignant d’être abandonnée face à une « menace chinoise » perçue comme d’autant plus réelle que Pékin, tout en rejetant ce discours, n’hésitait pas à jouer des craintes que la Chine inspire pour tenter d’imposer ses volontés dans la région. L’apparent changement de cap de la diplomatie américaine qui, avec l’ancien président des États-Unis, Bill Clinton, appelait à la constitution d’un « partenariat stratégique » avec Pékin, semblant laisser de côté des alliés traditionnels comme le Japon ou les Philippines, ou ceux qui aspiraient à une reconnaissance plus grande comme l’Inde, avait contribué à accroître ce malaise. Ce changement de cap de la stratégie américaine en Asie contenait ainsi le germe d’une déstabilisation plus grave, de tentations militaires nationales aux conséquences difficiles à évaluer, dont le premier résultat a sans doute été la décision prise par l’Inde de procéder à une série d’essais nucléaires militaires amorcés en 1998. Semblant ne « pencher que d’un seul côté », les États-Unis, garants « par défaut » des équilibres régionaux, ne jouaient plus leur rôle.
Les attentats du 11 septembre 2001, quelles que soient leurs suites militaires à plus long terme, auront sans doute comme première conséquence un véritable réinvestissement des États-Unis en Asie, comme dans d’autres régions du monde. Même dirigé contre le terrorisme, ce réinvestissement, couplé au rapprochement des intérêts stratégiques avec Moscou, ne pourra manquer d’avoir une influence considérable sur les rapports de force et les équilibres stratégiques régionaux.
Après le 11 septembre 2001, comme le reste du monde, l’ensemble de l’Asie – jusqu’à la Corée du Nord – a été sommé de « choisir son camp », de définir sa position stratégique quasi exclusivement en fonction de la guerre déclarée au terrorisme international par les États-Unis. C’est donc à une réaffirmation des alliances à laquelle nous allons assister en Asie ; or, aux yeux des États-Unis, aucun « non-alignement » ne sera plus possible entre, d’un côté, un terrorisme touchant directement, sur son sol, la première puissance mondiale, et, de l’autre, le camp de la « croisade pour le Bien ». En ce sens, les attentats du 11 septembre 2001 et la radicalisation des positions américaines contribueront aussi à redessiner, ou plus exactement à clarifier, le paysage stratégique en Asie.
RÉINVESTISSEMENTS STRATÉGIQUES EN ASIE
Ainsi, la RPC a sans doute le plus à perdre. Pékin a trop hésité avant de se joindre au camp de la lutte contre le terrorisme pour espérer gagner le soutien aveugle des États-Unis dans sa lutte contre toutes les « menaces indépendantistes » auxquelles le pouvoir prétend faire face au Xinjiang, au Tibet ou à Taiwan. Ces exigences, formulées par le ministre chinois des Affaires étrangères lors de ses entretiens avec George W. Bush, dans les jours qui ont suivi les attentats, sont au contraire venues maladroitement souligner le caractère très « sino-centré » des préoccupations stratégiques de Pékin. Mais, à l’inverse, un véritable engagement de la RPC aux côtés de Washington ne pourrait passer que par une véritable neutralisation des stratégies d’opposition aux États-Unis mises en place par la Chine depuis la fin des années 1980 ; stratégies qui ont souvent pris la forme d’activités proliférantes en direction d’États considérés comme des bastions de l’islamisme fondamentaliste radical. Dans les deux cas, la marge de manœuvre de la RPC se trouve fortement réduite. À cet égard, le cas de la Chine apparaît comme très différent de celui de la Russie qui, grâce à son engagement immédiat aux côtés de Washington, pourrait au contraire regagner sa place perdue de grand acteur des relations internationales.
Avant les attentats et depuis l’arrivée au pouvoir de George W. Bush, Washington avait amorcé une réorientation de ses priorités stratégiques en direction de l’Asie-Pacifique, au détriment de l’Europe. Aujourd’hui, ce schéma sera sans doute réexaminé à l’aune des menaces nouvelles auxquelles les États-Unis sont confrontés, et plus encore peut-être à celle des réponses attendues par l’opinion publique et le Congrès. Mais si l’urgence stratégique est relativisée, l’importance de l’Asie ne disparaît pas, même si l’on assiste à un basculement des priorités de la façade Pacifique vers l’Asie continentale.
Dans ce contexte nouveau, la Russie, si elle se donne les moyens d’effectuer un retour progressif dans la zone, comme le président Poutine en a, à plusieurs reprises, exprimé l’intention, pourrait jouer un rôle stabilisateur non négligeable, notamment en Asie centrale. Mais ce cas de figure est difficilement acceptable pour la RPC, qui a toujours considéré que seul l’effacement de la Russie rendait possible un « partenariat stratégique » russo-chinois. Pékin ne peut donc que craindre d’assister à l’émergence d’une nouvelle « alliance » entre Moscou et Washington face à la menace terroriste, d’autant que cette nouvelle complicité entre les deux puissances rivales de la guerre froide s’inscrit dans un mouvement amorcé avant les attentats sur la question des projets de défense antimissile.
Plus concrètement, après avoir lutté pendant des années contre les velléités d’encerclement de la Russie brejnévienne, en développant notamment des liens très étroits avec le Pakistan, la RPC ne verrait pas d’un œil favorable s’établir un partage des rôles de surveillance et de contrôle entre les États-Unis et leurs alliés – anciens et nouveaux – sur le pourtour du territoire chinois, hormis, peut-être, par la Corée du Nord et la Birmanie. Cette perspective d’« encerclement » non avoué, mais bien réel, pourrait s’avérer bien plus déstabilisante pour la RPC que les hypothétiques projets de Theatre Missile Defense (TMD) à l’efficacité incertaine. Dans ce contexte, la RPC, qui s’inquiète du rôle militaire nouveau joué par le Japon aux côtés des États-Unis, se trouve aujourd’hui privée de l’arme de la dénonciation du « militarisme japonais » désormais mis au service d’une « noble cause ». La guerre contre le terrorisme a ainsi contribué à renforcer les alliances « issues de la guerre froide » que Pékin dénonçait depuis plusieurs années en offrant aux acteurs concernés un nouvel ennemi commun et en élargissant les coalitions existantes. Sur le flanc occidental de la Chine, le régime pakistanais ne peut assurer sa survie qu’en acceptant de se placer dans l’orbite américaine, sous un contrôle étroit de Washington. Sur son flanc oriental, la reconnaissance du rôle militaire du Japon, avec l’envoi très symbolique d’un croiseur Aegis dans l’océan Indien, remet en cause toute la stratégie de la RPC en direction de l’archipel depuis la fin de la guerre froide.
Cette évolution, si elle se confirmait, viendrait ainsi mettre un terme à plus de cinquante ans de manœuvres diplomatiques habiles de la part de la RPC, destinées à éviter ce cas de figure. Avec l’effondrement de l’URSS et le relatif retrait des États-Unis, la RPC avait pu considérer, en dépit de discours toujours alarmistes, que son objectif de sécurité absolue, reposant sur une « re-vassalisation » de son environnement proche et le maintien à distance de toute « ingérence » des puissances extérieures, avait été atteint. Aujourd’hui, au contraire, à la faveur de la recomposition stratégique à laquelle nous assistons, les concurrents directs de Pékin au titre de puissances régionales, aux premiers rangs desquels l’Inde et le Japon qui ont très vite effectués le « bon choix », verront leurs positions confortées.
Après avoir longtemps péché par excès d’assurance, au risque d’aboutir à une crise majeure par mauvais calcul, la Chine pourrait aujourd’hui s’enfermer dans une évaluation irraisonnée des menaces qui pèsent sur elle avec, cette fois, un motif véritable. La Chine risque, en effet, de payer aujourd’hui par une situation stratégique beaucoup moins favorable plusieurs décennies d’« ambiguïté stratégique » et d’alliance avec nombre d’États douteux.
LA GUERRE CONTRE LE TERRORISME : UNE RÉPONSE OPPORTUNE À DES RISQUES ANCIENS ?
Mais les nouveaux défis surgis des attentats du 11 septembre 2001, auxquels l’Asie, comme le reste du monde, n’était pas véritablement préparée en dépit de la montée régulière des tensions liées au radicalisme islamiste dans cette zone, n’ont pas pour autant fait disparaître les incertitudes internes auxquelles l’Asie était confrontée.
Au niveau économique, la reprise – toujours fragile en Corée du Sud et en Indonésie – et la poursuite d’une croissance qui se heurte de plus en plus à des « butoirs » incontournables en Chine pourraient être remises en cause par une nouvelle crise si la consommation, aux États-Unis et dans le reste du monde, venait à se réduire fortement. La Chine pourrait également souffrir, dans sa stratégie politico-économique de développement de l’Ouest chinois, de la frilosité des investisseurs occidentaux ou de la définition de nouvelles priorités en fonction de nouveaux critères d’adhésion au combat lancé par les États-Unis contre le terrorisme international.
Au niveau politique, les nouvelles démocraties d’Asie démontreront peut-être leur « capacité de résistance », mais elles courent le risque d’être confrontées à une radicalisation des mouvements islamistes qui agissent sur leur territoire. C’est le cas, notamment, dans l’ensemble du monde malais, de l’Indonésie aux Philippines, en passant par la Malaisie qui a vu, ces dernières années, l’audience des partis fondamentalistes s’accroître considérablement. Mais le sud de la Thaïlande et même Singapour craignent aussi d’être touchés par les risques de déstabilisation induits par la présence sur leur sol d’importantes communautés musulmanes dont certains membres, depuis la fin des années 1990, multiplient les contacts et les échanges avec les mouvements fondamentalistes les plus radicaux installés au Pakistan et en Afghanistan
[2].
En revanche, le poids démographique considérable de l’islam en Asie
[3] conforte l’importance stratégique de l’ensemble de la région dans la lutte engagée par les États-Unis. On peut considérer que, dans cette lutte, le souci de préserver les gouvernements modérés de tout risque de subversion islamiste poussera Washington à renforcer considérablement son aide matérielle et son soutien politique. Comme le régime militaire du général Musharraf au Pakistan et certains régimes d’Asie centrale héritiers de l’ancienne
nomenklatura communiste, le pouvoir de Megawati Sukarnoputri et de l’armée en Indonésie pourrait se voir renforcé face aux mouvements radicaux indépendantistes – fortement teintés d’islamisme –, actifs dans la province d’Aceh ou dans les Moluques.
Ainsi, en Asie, l’une des premières conséquences de la recomposition stratégique qui a suivi les attentats pourrait être un réinvestissement massif des États-Unis dans la zone et le retour des exigences de sécurité – devant les préoccupations concernant les droits de l’homme et la bonne gouvernance – dans l’ordre des priorités de la puissance américaine. À de multiples égards – à commencer par l’usage des bases américaines au Japon –, l’importance d’une forte présence américaine dans la région a été réaffirmée. Ce « retour de l’Amérique » répond aujourd’hui à des motivations externes à la zone, mais ces motivations, qui découlent d’une mise en cause directe des intérêts vitaux des États-Unis, constituent peut-être la garantie la plus sûre de la volonté d’engagement de Washington dans cette région comme dans toutes les zones instables.
On pourrait de ce fait, à la faveur des circonstances récentes, assister à une nouvelle mise sous tutelle de l’Asie, qui ne laisserait qu’une marge de manœuvre très limitée aux autres puissances et ne pourrait que mettre à mal les aspirations multipolaires. D’une manière plus provocante, il est possible également de considérer que, de l’Asie du Sud à l’Asie du Sud-Est, la perte d’autonomie induite par ce réengagement de la superpuissance américaine – si la tendance devait se poursuivre à long terme – pourrait se traduire aussi par un renforcement de la stabilité.
[1]
En termes de poids économique et financier, il faut également se souvenir que, dans les années 1970, le produit national brut (PNB) de la Corée du Sud était équivalent à celui de la Côte-d’Ivoire.
[2]
Far Eastern Economic Review, 21-27 septembre 2001.
[3]
Selon ce critère, l’Indonésie est le premier pays musulman du monde.