Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130518338
192 pages

p. 9 à 16
doi: en cours

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Controverse

n° 44 2001/4

2001 Revue internationale et stratégique Controverse

L’accès aux soins des populations les plus démunies : un débat enfin ouvert

Annick Hamel Docteur, membre de Médecins sans frontières (MSF), responsable de la campagne pour l’accès aux médicaments essentiels.
Le retrait, sous la pression publique, d’une plainte déposée par 39 laboratoires pharmaceutiques contre le gouvernement sud-africain a fait émerger dans le débat public la question de l’accès aux médicaments des malades les plus démunis. Le procès de Pretoria a mis en lumière la responsabilité de l’industrie pharmaceutique et des accords sur la propriété intellectuelle dans le prix et le statut du médicament. L’épidémie de sida a, quant à elle, montré les limites des théories sanitaires du « tout prévention » et la responsabilité des pouvoirs politiques nationaux et internationaux. Aujourd’hui, si le discours de la plupart des acteurs change, il reste encore à le traduire en actes pour que les médicaments et les soins deviennent une réalité pour les malades les plus démunis. Access of the poorest people to medical care : at last, the issue is raised
The complaint lodged by 39 pharmaceutical laboratories against the South African government and withdrawn under public pressure, has brought about a public debate on the issue of the access of the poorest patients to medicines. The trial of Pretoria has shed light on the responsibility of the pharmaceutical industry and the intellectual property agreements over the price and status of medication. Also, the aids epidemic demonstrates the limits of « all prevention » health policies and the responsibility of national and international political powers. Today, although the approach of the various actors concerned is changing, it still needs to be translated into action so that medication and medical care is accessible to the poorest.
Le 5 mars 2001, s’ouvrait à Pretoria, en Afrique du Sud, un procès intenté par 39 firmes pharmaceutiques contre le gouvernement sud-africain. Ce dernier était coupable, aux yeux des laboratoires, de violer les droits de propriété intellectuelle en ayant adopté en 1997 une loi pharmaceutique favorisant le recours à des médicaments génériques. Le 19 avril 2001, reculant devant les critiques émanant de la presse, des organisations non gouvernementales (ONG) et de l’opinion publique, les 39 laboratoires retiraient leur plainte sans que le gouvernement sud-africain ait eu à modifier sa loi.
Ce procès fut exemplaire à double titre. D’une part, en raison des enjeux qu’il représentait : des géants de l’industrie privée occidentale s’en prenaient au plus prestigieux des gouvernements africains, la protection de la propriété intellectuelle empêchait l’accès des malades à des médicaments vitaux, les lois du commerce international allaient à l’encontre d’une politique nationale de santé. En somme, les intérêts privés s’opposaient à l’intérêt général. D’autre part, le déroulement du procès a révélé de nouveaux rapports de force : les revendications des malades sud-africains ont été prises en compte par la justice ; les associations de malades sud-africains, jusque-là opposées à leur gouvernement, ont fait front à ses côtés ; l’opinion publique internationale s’est mobilisée pour que les malades des pays pauvres aient un meilleur accès aux médicaments ; la presse occidentale a largement contribué à ternir l’image des laboratoires pharmaceutiques – y compris la presse financière, qui s’est désolidarisée de l’industrie privée ; les pouvoirs politiques des pays riches, enfin, qui avaient soutenu l’industrie pharmaceutique au moment du dépôt de la plainte, lui ont retiré progressivement leur soutien. Pour toutes ces raisons, il y a désormais, du point de vue des possibilités d’accès aux médicaments des malades les plus démunis, un avant- et un après-Pretoria.
 
L’AVANT-PRETORIA, UNE SITUATION DE MONOPOLE
 
 
Lorsque, le 21 octobre 1997, le gouvernement sud-africain adopte sa loi sur les médicaments – Medicines and Related Substances Amendment Act –, il n’y a que trois ans que les accords de Marrakech instituant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ont été signés. Ces accords consacrent l’ouverture de tous les pays au libre-échange. Or la loi sud-africaine, donnant de larges pouvoirs au ministre de la Santé pour réguler l’approvisionnement du pays en médicaments, adoptée peu après cette victoire du libéralisme, défie les tenants de l’orthodoxie du marché. Lorsque, en avril 1998, l’Association de l’industrie pharmaceutique sud-africaine (PMASA) introduit une procédure visant à faire abroger cette loi, les firmes pharmaceutiques sont convaincues de leur bon droit, faisant valoir que le Medicines Act sud-africain porte atteinte aux droits d’exclusivité que les brevets confèrent à leurs médicaments. L’attitude des politiques semble d’ailleurs donner raison aux laboratoires pharmaceutiques, puisque plusieurs gouvernements occidentaux, ainsi que l’Union européenne (UE), exercent des pressions sur le gouvernement de Nelson Mandela pour qu’il respecte les règles du commerce mondial et modifie sa loi.
L’accord sur les Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (accord ADPIC), annexe aux accords de Marrakech, renforce la protection assurée aux inventions et aux découvertes, dont le médicament. Dans ce contexte, celui-ci devient une marchandise comme une autre, brevetable pour vingt ans et pour lequel l’inventeur bénéficie d’un monopole d’exploitation, de vente et de distribution. Cet accord renforce la tendance, déjà sensible, d’une production pharmaceutique confiée aux lois du marché et, donc, destinée aux malades solvables.
Alors que le secteur public investit des sommes non négligeables dans la recherche médicale fondamentale, il laisse en grande partie au secteur marchand le soin de développer le produit fini. Ce sont des chercheurs publics ou universitaires qui sont à l’origine des médicaments antirétroviraux les plus usités – zidovudine, didanosine, abacavir, stavudine, zalcitabine – et du concept des antiprotéases. Pour certains de ces médicaments, une partie des essais cliniques est également financée par de l’argent public. En revanche, une fois ces coûts essentiels assurés, ce sont des entreprises privées – donc motivées par le profit – qui produisent et commercialisent les médicaments. Or le secteur pharmaceutique connaît depuis quelques décennies d’importantes restructurations qui le rendent très dépendant des marchés financiers. Les firmes pharmaceutiques, soucieuses de leurs bénéfices et de ceux de leurs actionnaires, choisissent alors leurs investissements en fonction des prévisions de rentabilité et ont donc tout intérêt à développer, produire et commercialiser des médicaments qui leur garantissent un retour sur investissement rapide. Il en résulte que de l’argent public finance des intérêts privés dont la logique est totalement ignorante des impératifs politiques de santé.
Quant au monopole qu’assurent les brevets, il autorise les abus de position dominante. Le niveau du prix n’est dans ce cas pas fixé en fonction des coûts de recherche et de production auxquels serait ajoutée une marge, mais en fonction de ce que le marché peut payer, compte tenu du service rendu. La valeur monétaire d’un médicament qui prolonge la vie humaine de malades – atteints du sida, par exemple – peut alors ne pas avoir de limite. Les difficultés rencontrées pour obtenir des informations précises sur les coûts réels renforcent le sentiment d’opacité lié au mode de fixation du prix des médicaments.
 
LA SANTÉ DANS LES PAYS LES PLUS DÉMUNIS : UNE MÉDECINE SANS SOINS
 
 
En véhiculant des slogans tels « La santé pour tous en l’an 2000 », reposant sur une stratégie dite de « soins de santé primaire », les organisations internationales, notamment celles chargées de la santé – Organisation mondiale de la santé (OMS), Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) –, ont accepté, repris à leur compte et cautionné des politiques de santé au rabais pour les pays pauvres. La prévention, rappelons-le, est une notion vague englobant aussi bien des mesures éprouvées, comme la vaccination, que des discours behaviouristes dépourvus de toute efficacité pratique, comme l’éducation sanitaire. Les équipements collectifs et l’amélioration des conditions de vie, dont l’impact sur la santé n’est plus à démontrer, n’en font, eux, pas partie. Reste que la prévention devait, selon l’utopie en cours, réduire le nombre des malades et donc le coût des soins dans des pays aux ressources financières et humaines limitées. Cela a permis aussi à des États plus ou moins déliquescents de mettre en place, sous la pression des grandes organisations financières internationales – Banque mondiale et Fonds monétaire international –, des politiques d’ajustement structurel synonymes de réduction des dépenses des États, notamment dans les secteurs réputés non productifs tels que l’éducation et la santé. Ces coûts de santé réduits allaient alors pouvoir être pris en charge par l’individu ou la « communauté » qui, devenant financièrement responsable de sa santé et de ses structures sanitaires, allait veiller à l’utilisation rationnelle des ressources – et, donc, à la réduction des coûts – tout en garantissant, par on ne sait quel mécanisme, une amélioration de la qualité des soins.
Ces deux grandes tendances – priorité à la prévention et participation financière de l’individu aux coûts de sa santé – ont eu comme conséquences de négliger le soin individuel et surtout d’exonérer les États de leur devoir de protection et de prise en charge de la santé de leur population. La liste des médicaments essentiels de l’OMS, créée en 1975, répondait au même souci de rationalisation des dépenses. En ciblant les maladies les plus courantes, en limitant le nombre de médicaments utilisés, en faisant figurer essentiellement des médicaments génériques, cette liste répondait à une logique de santé publique. Cependant, en faisant du prix du médicament un facteur d’exclusion de la liste, elle n’a pas permis que des médicaments indispensables mais chers soient considérés comme essentiels.
Enfin, de nombreux décideurs et de nombreux professionnels de la santé ont repris à leur compte les incantations et les orientations des organisations internationales. Progressivement, ces soignants ont accepté que l’essentiel de leur pratique ne soit plus de traiter les malades, mais d’encadrer, de superviser ou de gérer des systèmes dans lesquels la priorité était donnée à la prévention, au détriment du soin curatif et du traitement. Cette marginalisation du soin et de l’utilité thérapeutique du médicament a permis qu’au fil des années les malades soient de moins en moins bien soignés, voire non soignés.
 
DES ÉVOLUTIONS PERCEPTIBLES
 
 
Cependant, entre 1994, date de la création de l’OMC, et 2001, date du début du procès de Pretoria, des catastrophes se sont déroulées en coulisse. Le procès de Pretoria se fera l’écho de ces drames qui, par ricochet, influeront largement sur le déroulement et l’issue de ce procès.
L’ampleur de l’épidémie de sida dans les pays en voie de développement est la partie la plus visible du désastre. En 2001, on estime à 34 millions le nombre de personnes qui sont infectées par le virus du VIH. 90 % de ces personnes vivent dans les pays en voie de développement ; 26 millions de personnes, en Afrique. Cette hécatombe pose la question générale du traitement des malades. En Occident, l’utilisation des antirétroviraux a permis d’améliorer considérablement la durée et la qualité de vie des personnes infectées. Le coût de ces médicaments – plusieurs dizaines de milliers de francs par an – les rend totalement inaccessibles aux malades des pays pauvres, pourtant les plus nombreux. Ces dizaines de millions de malades ne se voient proposer qu’information, prévention et abstinence.
Mais, à l’instar de ce qui s’est passé quelques années plus tôt dans les pays occidentaux, des malades africains, asiatiques ou latino-américains atteints du sida se sont constitués en associations pour réclamer des traitements, n’hésitant pas à se confronter au pouvoir politique. Les premières associations ont été créées au Brésil, en Thaïlande et en Afrique du Sud. Au Costa Rica, une association de malades intenta, en 1997, une action en justice contre le système de santé public qui n’offrait à l’époque aucune thérapie antirétrovirale. La justice donna raison à l’association et le gouvernement costa-ricain se vit contraint de traiter ses malades. Toutes ces associations reçoivent le soutien des associations de malades occidentaux qui, après avoir obtenu des traitements pour eux-mêmes, les revendiquent pour les malades « du Sud ».
Au sein des pays émergents, la situation de l’industrie pharmaceutique a également évolué. Certains pays bénéficient de délais pour se mettre en conformité avec l’accord ADPIC et ne sont pas encore tenus de respecter les brevets sur les médicaments. Ils ont mis à profit ces périodes de transition pour renforcer leurs capacités de production. C’est ainsi que le Brésil, la Thaïlande ou l’Inde, qui se sont déjà dotés d’industries pharmaceutiques performantes, deviennent capables de produire des médicaments de plus en plus sophistiqués, en copiant des médicaments protégés, ou en mettant au point de nouveaux procédés de fabrication de médicaments encore sous brevet (ingénierie inverse). Ce sont les fameux médicaments génériques dont le prix, à qualité égale, peut être 20 à 30 fois inférieur à celui du médicament protégé.
 
LES LIMITES D’UNE PROCÉDURE JURIDIQUE
 
 
Dès le dépôt de la plainte en 1998, une coalition d’associations sud-africaines, Treatment action campaign (TAC), qui s’était à plusieurs reprises confrontée au gouvernement sud-africain pour obtenir des traitements pour les malades du sida, prenait fait et cause pour la loi sud-africaine et contre les laboratoires pharmaceutiques. Elle a constitué tout au long de la procédure le fer de lance de la mobilisation des ONG nationales et internationales. Afin d’attirer l’attention sur le coût humain du non-accès des malades à des médicaments vitaux – 400 000 personnes sont mortes du sida en Afrique du Sud depuis que la loi pharmaceutique de 1997 est bloquée par les laboratoires –, la coalition TAC a introduit une demande pour être amicus curiae (« amie de la Cour ») dans le procès.
Le procès débute donc le 5 mars par l’examen de la requête de la coalition TAC. La Haute Cour accepte que la Treatment action campaign soit amicus curiae. Les malades sud-africains deviennent donc partie civile au procès. En validant la requête de la coalition TAC, c’est la nature même du procès que la Haute Cour accepte de modifier. Le débat n’est plus seulement juridique : il ne se limite plus à s’interroger sur la conformité de la loi de 1997 à la constitution sud-africaine. En effet, les conséquences humaines du blocage de la loi vont également être prises en compte : le droit des brevets peut-il s’opposer au traitement des malades ? L’utilité sociale du produit lui-même va donc être prise en considération. Dans sa requête d’amicus curiae, la coalition TAC demande aux laboratoires de justifier le prix de leurs médicaments, puisque le prix représente un obstacle majeur au traitement de millions de malades. Pour répondre à cette question, les laboratoires demandent un délai de trois mois. Le juge leur accorde six semaines.
Le délai de report du procès va être mis à profit par différentes ONG pour mobiliser l’opinion internationale. Une pétition lancée par Médecins sans frontières sur Internet va, en cinq semaines, recueillir plus de 300 000 signatures. La presse est présente au procès et participe très largement à la mobilisation. De nombreux articles et émissions, tous défavorables à l’industrie pharmaceutique, sont diffusés. Même la presse financière, généralement acquise aux bienfaits du commerce et du profit, dénonce la logique des firmes pharmaceutiques.
Dans certains laboratoires, la pression est également interne. Des syndicats font connaître leur désaccord et adoptent une motion demandant à leur employeur de retirer sa plainte en Afrique du Sud. Ces employés font valoir leur désir de produire « utile » et de ne pas participer à une logique de profit aux conséquences désastreuses pour des millions de malades. De plus, des clubs d’investisseurs « responsables » ou « éthiques » menacent d’utiliser leur droit de vote dans les assemblées générales d’actionnaires pour interpeller les laboratoires. En quelques semaines, l’image que les laboratoires ont mis des années à construire est ruinée. Désireux d’apparaître comme des entreprises au service de l’humanité et respectueuses de l’environnement, ils ne sont plus perçus que comme des firmes privilégiant leurs profits au détriment de la santé des populations les plus démunies. Même les principaux bénéficiaires de ces profits – employés et actionnaires – contestent parfois une logique de production motivée essentiellement par les résultats financiers.
Côté politique, l’industrie pharmaceutique perd également peu à peu les soutiens qu’elle avait reçus au cours des années précédentes. En Europe, le gouvernement allemand, malgré la présence dans ce pays d’un des plus grands laboratoires plaignants, est le premier à demander aux firmes pharmaceutiques de retirer leur plainte. D’autres gouvernements suivent : ceux des Pays-Bas, de la Belgique et du Danemark. Le Parlement européen adopte également une motion en ce sens. Le gouvernement français reste cependant muet.
Le 19 avril, vingt-quatre heures après la reprise du procès, les 39 compagnies pharmaceutiques décident de retirer leur plainte. Les laboratoires qui avaient déjà perdu le procès face à l’opinion internationale n’ont pas pris le risque de le perdre face à la justice.
 
UNE NOUVELLE JURISPRUDENCE
 
 
Le procès de Pretoria a tout d’abord constitué une victoire pour les malades sud-africains qui ont été reconnus, ont fait entendre leur voix et peuvent désormais prétendre à un accès plus facile aux médicaments vitaux. En effet, la loi sud-africaine n’ayant pas été modifiée, le gouvernement sud-africain détient la latitude nécessaire pour améliorer son approvisionnement en médicaments. Il a par ailleurs montré qu’un pays africain peut mettre en difficulté une puissante industrie occidentale. Il fournit un précédent à tous les pays qui, à l’instar de l’Afrique du Sud, voudraient faciliter l’accès de leur population aux médicaments et qui n’ont désormais plus à craindre d’éventuels procès de la part des laboratoires pharmaceutiques. Déjà, quelques pays africains, forts de l’expérience de Pretoria, attachent une importance beaucoup plus relative aux brevets et importent des formes génériques de médicaments protégés. Au-delà, l’échec politique de ces géants du commerce mondial autorise en contrepoint les gouvernements à recouvrer une certaine indépendance.
Ce procès a permis que soient mises en question les conséquences de la propriété intellectuelle sur le droit aux soins mais aussi, de manière plus générale, sur l’ensemble des droits sociaux. Ce faisant, il a également consacré la notion d’utilité sociale du médicament, qui ne peut plus être considéré comme une marchandise banale. Par la mobilisation de la société civile internationale qu’il a suscitée, le procès de Pretoria a surtout projeté dans le débat public la question de l’accès aux soins des habitants les plus pauvres de la planète. Jusque-là restée dans des cercles relativement spécialisés, la question de la distribution solidaire, à l’échelon international, de médicaments qui peuvent permettre la survie de dizaines de millions d’individus est apparue au grand jour. Elle dépasse bien évidemment la responsabilité de la seule industrie pharmaceutique et place aujourd’hui l’ensemble des acteurs devant leurs responsabilités.
 
L’AMORCE DU CHANGEMENT : LES DISCOURS ÉVOLUENT
 
 
L’ampleur des revendications des populations démunies pour l’accès aux soins a contraint la plupart des organismes internationaux à infléchir leur position. Après avoir longtemps affirmé l’impossibilité de traiter les malades des pays pauvres, les Nations unies, le G8, l’UE, l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et d’autres organisations reconnaissent aujourd’hui la nécessité d’associer aux politiques de prévention un véritable accès à des traitements efficaces. Seuls les États-Unis préfèrent toujours la prévention au traitement. De son côté, l’OMC, qui vient de consacrer une session spéciale à la santé, accepte l’idée qu’en matière de propriété intellectuelle il est nécessaire de pouvoir concilier intérêt général et intérêt particulier, et d’éviter que la protection par les brevets ait pour conséquence d’exclure des traitements la majorité des malades. Quant à l’OMS, qui considère désormais que le traitement des patients est indispensable, elle admet qu’un médicament coûteux peut être considéré comme essentiel et qu’il convient alors d’en faire baisser le prix pour pouvoir le faire figurer sur la liste modèle.
Notons que ces changements de discours sont apparus au moment où plusieurs fabricants de médicaments génériques mettaient sur le marché, sans pour autant faire acte de philanthropie, des trithérapies antirétrovirales à 2 500 francs par an. Dès lors, les institutions internationales ne pouvaient plus moralement, et même financièrement, évoquer le coût insupportable de ces traitements vitaux pour les refuser aux malades.
De leur côté, les firmes pharmaceutiques, qui doivent reconstruire leur image, ont annoncé des baisses de prix importantes sur leurs médicaments antirétroviraux dans les pays en développement les plus pauvres ou les plus atteints par le sida. Les prix annoncés s’alignent sur les prix offerts par les producteurs de génériques. Ils sont quatre à cinq fois inférieurs à ce que cinq grandes firmes pharmaceutiques occidentales avaient, dans une initiative conjointe avec l’ONU-sida (Programme des Nations unies pour le sida), offert en 2000 pour lutter contre le sida dans les pays les plus démunis. Sur le plan de la propriété intellectuelle, quelques laboratoires ont également renoncé à faire valoir leurs brevets sur des médicaments vitaux dans certains pays africains. Et les États-Unis ont abandonné la procédure qu’ils avaient initiée contre le Brésil devant l’organe de règlement des conflits de l’OMC.
Ces changements, qui vont dans le sens d’un accès plus facile aux médicaments, permettent de nourrir l’espoir que les malades soient enfin soignés. Pour que les médicaments mais aussi les soins deviennent une réalité, l’ensemble des acteurs de la santé – gouvernements, bailleurs de fonds, organisations internationales mais aussi professionnels de la santé – doivent encore passer des déclarations à l’action.
 
LA NÉCESSITÉ DE TRADUIRE LES DISCOURS EN ACTES
 
 
Même à prix réduits, l’accès aux médicaments des malades les plus démunis nécessite une aide financière importante. Les besoins estimés du Fonds mondial, créé récemment par l’ONU pour traiter les malades atteints du sida, de la tuberculose et du paludisme, sont de l’ordre de 7 milliards à 10 milliards de dollars par an. Pour l’instant, ce Fonds n’est alimenté qu’à hauteur de 1,3 milliard de dollars. Assurer le traitement d’un maximum de malades suppose l’achat des médicaments et du matériel nécessaires aux meilleurs prix possibles. Différents moyens peuvent être utilisés pour réduire les coûts : achats groupés, système de prix différenciés de préférence à la pratique habituelle des dons – aléatoires et ponctuels – de la part des firmes pharmaceutiques, appels d’offres internationaux incluant les fabricants de médicaments génériques, incitation à la production locale dans les pays disposant d’une capacité de production pharmaceutique. Ils ne font, bien sûr, pas l’unanimité selon les acteurs et leurs intérêts particuliers.
Un réel accès aux soins impose, outre la mise à disposition de traitements, une relance des services de santé. Cette dernière passe par l’augmentation et l’amélioration des infrastructures mais aussi par la formation, la supervision et la rémunération correcte des professionnels de la santé. Le procès de Pretoria a montré que disposer de l’outil légal n’est pas suffisant. Pour bénéficier des clauses de sauvegarde prévues par l’accord ADPIC (licences obligatoires, importations parallèles), les États doivent avoir la volonté politique d’adopter et de mettre en application les dispositions nécessaires. En Afrique du Sud, le maintien de la loi de 1997 ne permet toujours pas aux malades sud-africains d’avoir un meilleur accès aux médicaments. Le gouvernement sud-africain n’ayant pas encore eu recours à des importations parallèles ou à la substitution par les génériques, la coalition TAC porte plainte contre le gouvernement pour non-assistance à personne en danger. Le recours à ces clauses de sauvegarde sera d’autant plus facile que les pays occidentaux s’engageront à ne pas l’entraver, voire à aider et soutenir les pays qui voudront en faire usage, ce que ne fait pas la France lorsqu’elle incite les pays signataires de l’accord de Bangui – qui régit la propriété intellectuelle dans 16 pays africains – à adopter des dispositions plus défavorables aux États membres que ce qu’exige l’accord ADPIC.
Traiter les malades suppose aussi que les professionnels de la santé combattent leurs propres réticences. Dans des pathologies telles que le VIH/sida, la complexité du traitement et de son suivi ne saurait justifier le refus ou le retard à la mise à disposition de médicaments essentiels à la survie de nombreux malades des pays les plus pauvres. L’absence de traitements simplifiés ne saurait constituer une raison pour renvoyer à un futur lointain et incertain la prise en charge des patients qu’il serait aujourd’hui possible de sauver.
Enfin, favoriser l’accès aux soins requiert aussi un effort majeur de recherche et de développement de nouveaux médicaments et vaccins pour traiter les millions de malades atteints de pathologies tropicales pour lesquelles l’arsenal thérapeutique est aujourd’hui au mieux inefficace, au pire inexistant. En raison de l’insolvabilité des pays en voie de développement, les laboratoires pharmaceutiques occidentaux n’investissent pas dans la recherche contre les maladies tropicales et infectieuses qui ne touchent que des malades démunis. Ce dilemme pose, de manière plus générale, la question du financement de la recherche dans le domaine de la santé et celle du rôle des pouvoirs publics, nationaux et internationaux, dans leur devoir de protection des populations.
Confinée jusqu’alors à des cercles restreints, la question de l’accès aux traitements médicaux des habitants les plus pauvres de la planète a émergé dans le débat public à la faveur du procès de Pretoria. Ce débat dépasse largement, sans les minimiser, le rôle du prix du médicament et la responsabilité de l’industrie pharmaceutique. Il inclut l’ensemble des mécanismes qui concourent à exclure la majeure partie de l’humanité de l’accès aux soins. Il suppose que la recherche d’une certaine équité face à la maladie redevienne l’ambition première de tous les acteurs de la santé, à commencer par les pouvoirs politiques nationaux et internationaux.
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