Revue internationale et stratégique
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230 pages

p. 105 à 111
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La France vue de l'étranger

n° 45 2002/1

2002 Revue internationale et stratégique La France vue de l’étranger

La politique étrangère française est-elle soluble dans une Europe unie ?

Evguéni Kojokine Directeur de l’Institut russe pour les études stratégiques (RISS), Moscou.
À l’aube du XXIe siècle, le concept de « politique étrangère », pour les pays membres de l’Union européenne (UE), est en train de changer. En abandonnant leur souveraineté, les États membres abandonneront théoriquement aussi le droit de mener une politique étrangère propre. Mais ceci n’est pas encore d’actualité, et la France continue de vouloir jouer un rôle prédominant sur la scène internationale, comme elle l’a fait tout au long du siècle dernier. Ainsi, tente-t-elle d’imposer ses vues originales aux États-Unis, seule superpuissance actuelle, et aux autres membres de l’UE, qui, pour le moment, lui refusent ce leadership. Au plan économique et stratégique, la France prend exemple sur les États-Unis et soutient avec succès ses entreprises pour emporter des marchés importants comme elle l’a fait en Biélorussie ou en Inde. Quant à ses relations avec la Russie, et malgré des divergences sur des thèmes aussi importants que les droits de l’homme, Paris ne pourra pas faire autrement que de coopérer avec Moscou, vu l’importance que revêt la Russie pour l’Europe. At the beginning of the 21st century, the concept of « foreign policy » is changing among the member countries of the European Union. By leaving their sovereignty, the member States might leave, theoretically, the right to have a proper foreign policy. But this time is only coming, and France still wants to play a major part on the international scene, as it did during the last century. So Paris is trying to impose its novel views to the United States of America – the only current superpower – and the other members of the European Union, which remain reluctant to allow France to take this leadership. At an economical and strategic level, France considers the United States as a model, and is bolstering with great successes its companies to carry significant markets as it did in Byelorussia or in India. As for its relations with Russia, despite divergences on very sensitive issues such as human rights, Paris will have to cooperate with Moscow, understanding the growing importance of Russia for Europe.
Qu’est-ce que la politique étrangère d’un État souverain au début du XXIe siècle ? La question est incroyablement compliquée puisque les méthodes traditionnelles de description de la politique étrangère ont perdu de leur efficacité.
Aujourd’hui, un système international s’est formé, caractérisé par l’existence d’une seule superpuissance qui domine le monde depuis dix ans. La puissance militaire des États-Unis n’a pas d’égal, et la tendance qui se dessine est au renforcement de l’écart entre le potentiel militaire des États-Unis et le potentiel des autres États, fussent-ils puissants en termes de capacité militaire. La décision de sortir du traité Anti-Ballistic Missile (ABM) de 1972 doit garantir aux Américains la liberté de créer une brèche d’une telle ampleur dans la sphère des relations stratégiques mondiales, que durant les vingt années à venir, aucun État ne devrait pouvoir, avec son potentiel militaire, se rapprocher des États-Unis ou représenter une menace, pour leurs intérêts nationaux, à laquelle ils ne pourraient parer.
La tragédie du 11 septembre 2001 a démontré à Washington le danger de maintenir sur la planète des zones absolument libres de tout contrôle des États-Unis. En automne et en hiver 2001, une opération visant à résorber de telles zones a été menée. L’Afghanistan et les territoires d’Asie centrale qui lui sont adjacents, mais aussi le Pakistan, ont été mis sous contrôle américain. Une fois ce grave problème résolu, viendra probablement le tour d’autres zones « noires ». On parle déjà du Yémen et du Soudan, on prépare une opération en Somalie. Les personnes influentes à Washington vont obtenir le droit d’en finir avec le « problème » irakien, identifié en la personne de Saddam Hussein.
La désagrégation et le démembrement de toute une série d’États dont le système a, pendant plusieurs décennies, relativement bien fonctionné, apparaissent en toile de fond du renforcement de l’unique superpuissance. La désagrégation de l’Union soviétique, l’éclatement de la Yougoslavie, la crise et la perte de territoires par l’Indonésie, l’extension en Afrique et en Eurasie du phénomène de Failed States sapent la foi de millions d’individus vivant dans les endroits les plus pauvres de la planète, qui croyaient en la possibilité pour des États traditionnels, hérités du XXe siècle, de garantir une existence stable à leurs citoyens et le développement des sociétés.
Dans le même temps, dans les sphères économique, politique et militaire apparaissent de nouveaux géants que l’on ne devrait pas, dans un souci de justesse, nommer États-nations mais plutôt États-civilisations. On peut compter dans leurs rangs la Chine, l’Inde et sûrement le Brésil. Dans l’ensemble, la situation internationale actuelle est caractérisée par l’absence de distinction entre les notions de politique extérieure et intérieure ; par le fait que la politique étrangère est élaborée suivant l’accroissement économique ; par le renforcement de la coopération entre les États et les organisations internationales avec des sujets non étatiques des relations internationales ; par la variété des vecteurs du processus de construction étatique, c’est-à-dire par le renforcement des États-civilisations et, en quelque sorte, le « démontage » des États nationaux en Europe.
En France, les classes dirigeantes comprendront et assimileront l’impératif économique que représente la création d’une structure européenne supranationale, d’autant que ce sont des Français, Jean Monnet et Émile Noël, qui ont les premiers initié des projets d’intégration. Dans le même temps, la signification d’une identité nationale pour les Français revêt une grande importance. C’est pourquoi la poursuite du processus de développement de l’Union européenne (UE) devrait inévitablement se caractériser par des contradictions internes, que les élites dirigeantes sauront surmonter [1].
 
L’ENGAGEMENT PRAGMATIQUE DE LA FRANCE EN FAVEUR D’UNE EUROPE UNIE
 
 
Dans ces conditions, quelle politique étrangère peut mener un État bien organisé, comptant 60 millions d’habitants, un produit national brut (PNB) de 1 410 262 millions de dollars (4e rang mondial), s’appuyant sur une population éduquée, consciente de sa cohésion nationale, possédant un potentiel militaire considérable – y compris l’arme nucléaire –, un siège permanent au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) et un héritage culturel considérable ?
La France a déjà répondu à cette question et confirme sa réponse d’année en année. Celle-ci réside dans la création d’une Europe unie [2]. Unie, certes, mais jusqu’à quel point ? Le pragmatisme de la pensée, fondé sur « l’économie de la pensée » – une notion d’Auguste Comte qui n’est plus très à la mode aujourd’hui –, épargne la nécessité de répondre à des questions trop métaphysiques.
Une chose, en revanche, ne fait aucun doute : l’objectif principal de la politique étrangère de la France, c’est l’Europe. La politique de la France à l’intérieur de l’Union européenne a plus d’importance que sa politique étrangère, même comprise dans son acception contemporaine. Sûrement peut-on, dans certaines limites, être d’accord avec la pensée du chercheur anglais Keith Middlemas qui écrivit : « Le système français fonctionne sur l’hypothèse selon laquelle les affaires européennes font partie intégrante de la politique nationale et doivent, en conséquence, être à l’image des objectifs poursuivis à Paris. » [3] La définition même de la politique étrangère, dans ce cas, a perdu sa signification : pour Paris, les relations avec ses partenaires dans le cadre de l’UE ne relèvent plus de la simple politique étrangère, mais d’autre chose qui n’a pas encore été clairement défini. Par ailleurs, l’élément le plus important dans la coopération entre les membres de l’Union touche à la problématique de l’élaboration, par l’UE, d’une politique étrangère commune. Dans l’élaboration de cette politique, il n’y a pas que le ministère des Affaires étrangères qui joue un rôle primordial, mais aussi les ministères de l’Économie et des Finances, et celui de l’Agriculture.
Dans le cadre de la construction d’une Europe unie, les relations franco-allemandes jouent un rôle exclusif. Ce sont notamment ces deux pays qui produisent le plus d’idées quant au chemin à prendre pour le développement de l’UE. Il y a quelques années, l’Union chrétienne démocrate a lancé, en Allemagne, le concept du « noyau dur » de l’UE. Au mois de juin 2001, le président de la République française, Jacques Chirac, a esquissé les contours de ce noyau, qu’il a appelé « groupe pionnier ». Selon sa vision, il faudrait que ce groupe « puisse s’atteler, notamment, à une meilleure coordination des politiques ». Conformément à ce choix, aujourd’hui, le président français J. Chirac considère que sa priorité dans le domaine de la politique étrangère va au renforcement du « pôle européen » sur la base de l’UE et, simultanément, à la consolidation à l’intérieur de l’UE du statut de la France. Il est intéressant de noter que les positions du président J. Chirac et du Premier ministre français, Lionel Jospin (les deux principaux adversaires de la campagne présidentielle de 2002), sont relativement proches en matière de politique européenne quant à la réalisation de cet objectif prioritaire.
Au mois de mai 2001, L. Jospin a fait une déclaration sur les problèmes de l’avenir de l’Europe. Il a soutenu notamment l’idée d’une Europe « fédération d’États-nations », et s’est prononcé pour une constitution européenne. De fait, il a donc soutenu les propositions fondamentales du président J. Chirac pour la construction européenne. De la même façon, L. Jospin a proposé que le président de la Commission européenne soit le représentant du parti qui aura gagné les élections au Parlement européen. Il s’est également prononcé pour la création d’un Conseil des ministres pour les Affaires européennes qui siégerait de façon permanente, pour un droit social commun, pour l’harmonisation fiscale. Enfin, il s’est déclaré favorable à la création d’une chaîne de télévision européenne, d’un espace scientifique unique pour la recherche dans le domaine de la santé publique et de l’écologie, et d’un système de soutien à l’industrie cinématographique européenne. Parallèlement à cela, L. Jospin tente de donner corps aux mesures suivantes pour renforcer l’UE :
application de normes communes en matière fiscale et unification du droit du travail ;
création d’un corps de gardes-frontières commun ;
donner plus de pouvoir au Conseil des ministres de l’UE et au Parlement européen ;
changer les procédures de nomination du président de la Commission européenne : le nommer dans les rangs du groupe politique qui a la majorité au Parlement européen ;
adoption d’une constitution européenne, fondée sur la Charte des droits de l’homme et acceptée par les participants du sommet de Nice qui s’est tenu au mois de décembre de l’année 2000 ;
mener des consultations avec les syndicats sur les questions clés de la politique économique européenne ;
création d’un système commun pour la défense des droits des consommateurs ;
adoption d’une stratégie à long terme pour le développement d’une structure européenne de défense commune, qui serait, dans une certaine mesure, une réponse à la mise en place de la National Missile Defense aux États-Unis.
Dans le cadre de l’UE, la France se présente souvent comme l’instigateur de projets de coopération dans la sphère des hautes technologies, particulièrement dans le domaine de l’industrie spatiale et de la défense. L’un des derniers projets en discussion porte sur la création d’un nouvel avion totalement automatisé, qui serait dirigé à distance depuis des centres informatisés. Les pays leaders de l’UE participeraient à l’élaboration de cet avion de combat ultrasophistiqué. Comme l’a annoncé le représentant du ministère français de la Défense, dans les huit années à venir, un milliard d’euros seront consacrés à ces recherches. Le prototype de l’avion doit être prêt pour 2020. À ce projet commun participent six pays : la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Suède. Le nouvel appareil devrait remplacer l’avion de chasse Eurofighter qui servira prochainement aux forces aériennes européennes. Selon des sources bien informées, la décision de commencer les recherches pour cet avion de combat de nouvelle génération se présente comme une réponse de l’Europe unie face à la décision récente des États-Unis de lancer la production de leur propre avion du futur.
La France en tant qu’État-nation est condamnée, puisque le dilemme européen, défini avec une grande violence, s’énonce en ces termes : au XXIe siècle, l’Europe sera unie ou ne sera pas. Mais bien que la France se trouve dans la situation d’un condamné, cette notion d’État-nation peut encore faire long feu.
La concurrence économique entre les États-Unis et l’Europe occidentale est évidente. Dans la dernière décennie du XXe siècle, la situation n’a pas été en faveur de l’Europe. Les problèmes liés aux futurs processus d’intégration se sont résolus par une baisse de la croissance du PNB de l’UE, sur fond de croissance constante du PNB des États-Unis. Le montant de la part des États-Unis dans le PNB de l’UE est passé de 35,7 % en 1995 à 37,2 % en 2000 alors que, dans le même temps, la part de l’UE a diminué, passant de 34,6 % à 33,4 %. À partir de la fin de l’année 2000, la dégradation de la conjoncture économique aux États-Unis s’est accompagnée de phénomènes défavorables pour les économies des pays de l’UE. Or les phénomènes de crise peuvent engendrer un durcissement de la concurrence.
Dans les années 1990-1999, la part des États-Unis dans les réserves monétaires mondiales croissait, passant de 51 % à 66 %, alors que sur la même période la part des quatre monnaies de l’UE (1990-1998) puis de l’euro (1999) chutait rapidement, passant au total de 30,2 % à 13 %.
Les États-Unis constituent un État exceptionnel qui se présente dans le monde sous des apparences diverses. Ils agissent de manière ouverte par le biais de leur gouvernement, avant tout par les actions du département d’État, des autres départements et du Congrès (contrairement à leurs homologues d’autres parlements, les représentants et sénateurs américains agissent presque toujours à l’étranger de manière coordonnée avec le pouvoir exécutif). Les corporations transnationales (celles dont la majorité des actions sont détenues par des Américains, que ce soit des personnes physiques ou des entités juridiques), les agences de renseignement, les représentants des organes de presse américains, les fonds philanthropiques, les collaborateurs d’organismes scientifiques, toutes ces différentes entités, solides financièrement, défendent avec des efforts constants les intérêts américains partout dans le monde. La coopération entre le gouvernement américain et la sphère privée, phénomène unique au monde, prouve sans conteste son efficacité.
La France a perdu beaucoup de contrats et de marchés internationaux pour des raisons inexplicables du point de vue des règles de la concurrence. La seule explication à cela est que les États-Unis utilisent les données collectées par les écoutes effectuées par leurs agences de renseignement, incroyablement bien pourvues techniquement. On se souvient de l’histoire du marché d’installation de radars dans la région de l’Amazonie, et de la décision prise par le gouvernement brésilien qui, au dernier moment, a préféré la compagnie américaine Raytheon à Thomson qui aurait dû, conformément aux règles de la concurrence, remporter le marché.
Dans cette lutte difficile pour l’obtention de marchés lucratifs, les entreprises françaises font aujourd’hui des progrès assez inattendus, moins grâce aux structures de l’UE qu’au soutien beaucoup plus important du gouvernement français.
Ainsi, au mois de novembre 2001, l’agence de presse russe Itar-Tass a annoncé la coopération d’entreprises françaises avec l’entreprise biélorusse NPO « Peleng », grâce à laquelle a été conçu un nouvel appareil de vision thermique pour les blindés de l’armée. Comme l’a annoncé le directeur du marketing de « Peleng », Sergueï Pilipovitch, les Biélorusses ont créé le viseur, les Français l’appareil thermique. Ce nouvel appareil, qui permet de repérer l’ennemi de nuit à une distance de 3 100 mètres, vendu aux Émirats arabes unis et installé sur les tanks T-90C à destination de l’Inde, équipe déjà les véhicules de combat d’infanterie BMP-3. Le ministère biélorusse de la Défense s’est dit également intéressé par cette nouveauté qui aurait pu considérablement améliorer les caractéristiques de combat des véhicules blindés BMM-2 et des T-72 actuellement en voie de modernisation dans l’armée biélorusse. Mais, d’après Sergueï Pilipovitch, aucun contrat n’a encore été signé.
La France s’avance vers l’UE de manière pragmatique, sans solliciter ses structures lorsqu’elle peut atteindre par ses propres moyens et plus rapidement les résultats escomptés, continuant ainsi à se conduire comme un État-nation traditionnel. Ceci s’applique particulièrement à la sphère de la coopération militaro-technique, tellement importante du point de vue politique et économique. Si, dans sa coopération avec l’Association des nations du Sud-Est asiatique, la France soutient activement le dialogue entre l’Europe et l’Asie, elle préfère en revenir à une diplomatie bilatérale dans ses relations avec l’Inde.
Ainsi la France s’est-elle engagée dans une coopération à grande échelle avec l’Inde dans le domaine des forces navales. Au mois de novembre 2001, et pour la sixième fois, des exercices communs ont été effectués par leurs flottes militaires, dans les eaux de la mer d’Oman ; y ont pris part, d’après l’organe de presse indien Star News, quatre bateaux français, arrivés un peu plus tôt dans le port de Mumbai (anciennement Bombay).
Au mois de juillet 2001, l’Inde et la France ont signé un mémorandum concernant la construction, par des entreprises indiennes, de sous-marins Scorpion, et des travaux de recherche communs, liés à l’élaboration et la fabrication du système de localisation par satellites RLS, pour le renseignement sur le champ de bataille et les fusées balistiques. Après la signature du mémorandum, le secrétaire du ministère indien de la Défense, Egendra Narain, a souligné que l’Inde achèterait à la France des systèmes complets de navigation par inertie, grâce auxquels on peut diriger notamment des fusées et des bateaux. En principe, la question de la construction du sous-marin Scorpion est résolue, mais le nombre de sous-marins qui sortiront des usines n’a pas encore été fixé. Dans le mémorandum, on parle aussi de la question des travaux de développement et de recherche scientifique (NIOKR), et de la coopération militaire et stratégique. Dans les médias, on a remarqué que la France a donné son accord pour armer le sous-marin Scorpion de missiles Exocet, SM-39.
C’est un fait notable, qui renforce la thèse de l’efficacité de l’action commerciale des entreprises françaises dans la sphère de la coopération militaire et technique, avec le soutien direct de l’État français.
 
PARIS, CONTREPOIDS LÉGITIME DE LA POLITIQUE MENÉE PAR WASHINGTON ?
 
 
Dans la politique mondiale, la France tente de jouer le rôle d’un acteur rationnel vis-à-vis des faits internationaux.
La France, refusant de se mettre dans une situation de confrontation avec l’unique superpuissance (qui est en même temps son allié), cherche les moyens d’influencer Washington pour qu’il prenne en compte les intérêts de ses alliés et d’autres acteurs plus importants sur la scène internationale, et qu’il ne crée pas d’antagonismes.
Les efforts entrepris pas la France pour tenter de rectifier le cours de la politique des États-Unis peuvent prendre différentes formes. En 1999, tout en soutenant la guerre des États-Unis contre la Yougoslavie dans le cadre de la solidarité atlantique, Paris a obstinément imposé à Washington sa vision de la guerre aérienne, afin de minimiser les dommages pour les peuples de Yougoslavie. À cet égard, on entend encore parfois des voix s’élever pour dire que l’on n’en a pas fait assez, qu’il ne fallait pas permettre la destruction des ponts traversant le Danube. Des préjudices catastrophiques n’ont pas seulement été causés à la Yougoslavie, mais aussi aux économies de nombreux pays européens, tellement dépendantes.
Cela fait longtemps que la France s’insurge contre les plans de destruction totale de l’Irak. Paris cherche à sortir de la crise irakienne par un engagement constructif, et non en rejetant le pays.
Dans le même temps, Paris tente d’imposer ses orientations de politique étrangère à l’UE pour qu’elle les fasse siennes. Mais jusqu’ici, les pays européens ont rarement réussi à se mettre d’accord sur des questions clés des relations internationales. Ainsi, à l’annonce par le président George W. Bush, le 13 décembre 2001, que les États-Unis se retiraient du traité ABM, les réactions des pays de l’UE n’étaient non seulement pas identiques, mais des divergences flagrantes sont apparues parmi ses membres les plus influents. Ainsi la Grande-Bretagne a fait montre d’une grande réserve. Le représentant officiel du Premier ministre Tony Blair a déclaré que le traité ABM était un « problème bilatéral » qui ne concernait que les États-Unis et la Russie. La réaction officielle de la Suède a été plutôt vive : de l’avis de Stockholm, la sortie des États-Unis du traité ABM pourrait être à l’origine d’une nouvelle course aux armements. La France et l’Allemagne ont fait part aux États-Unis de leurs regrets et ont exigé dans un délai proche la signature d’un nouveau traité international dans le domaine de l’armement, qui remplacerait le traité ABM. Comme l’a souligné le représentant français du ministère des Affaires étrangères, avec la dissolution du traité de 1972, le monde va connaître quelque chose qui ressemblera à un « vide stratégique ». Paris a sa propre vision, souvent originale, des problèmes fondamentaux du monde. À cet égard, la France est prête à endosser le rôle de leader politique de l’UE, mais l’UE n’est pas prête à déléguer ce leadership à Paris.
La France dispose d’un large éventail de moyens politico-diplomatiques qui, au XXe siècle, lui ont garanti une place de choix parmi les grandes puissances. La France est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, membre du G 7 puis du G 8 ; elle joue donc, à tous points de vue, un rôle actif sur la scène mondiale.
 
L’INCONTOURNABLE PARTENARIAT FRANCO-RUSSE
 
 
En tant que partenaire politique de l’Europe, la Russie est un interlocuteur de poids pour la France, particulièrement aujourd’hui, alors que le problème du maintien d’un espace de liberté (sans parler de son développement) dans les affaires du monde et européennes a trouvé, après les actions menées avec succès par les États-Unis dans le cadre de la lutte antiterroriste, une nouvelle résonance... La Russie, sans aucun doute, est également préoccupée par ce problème. C’est pourquoi, dans ce domaine, la coopération avec la France revêt à ses yeux une importance particulière.
La mission dont la France se sent investie en Europe et dans le monde lui paraît capitale. Nulle part ailleurs, sûrement, on ne porte une telle importance à l’idéologie des droits de l’homme qu’en France, particulièrement parmi ses intellectuels de gauche. Dans le même temps, cette idéologie des droits de l’homme est liée à la relation critique que les intellectuels de gauche portent à la si « archaïque » notion d’État-nation.
La Russie, qui a pris le chemin de la démocratie, attache une attention particulière au problème des droits de l’homme. Mais confronté aux questions du maintien de l’État, avec la nécessité de défendre la vie de ses citoyens, Moscou a été obligé, à certaines périodes, de mener des actions dures. Malheureusement, cette nécessité, parfois tragique, n’est pas toujours comprise par ses partenaires, y compris par la France. Les postulats de l’idéologie des droits de l’homme empêchent aussi certains intellectuels de voir la réalité qui, elle, ne se niche pas toujours dans des principes axiomatiques. Mais actuellement, le fait que l’idéologie des droits de l’homme ait une si grande importance, même pour le « Français moyen », oblige la Russie, qui a besoin de coopérer avec la France, à la prendre en compte.
Aujourd’hui, dans le monde nouveau, la compréhension mutuelle est plus que jamais indispensable, non seulement au niveau de la coopération et des relations entre les États, mais aussi entre les organes de presse, français et russes, et entre les organisations non gouvernementales. Mais les différents vecteurs du développement national – le chemin de l’abandon de la souveraineté pour la France, celui du renforcement vertical du pouvoir étatique pour la Russie – entravent objectivement la compréhension mutuelle (pourtant si importante) entre ces deux pays. Malgré tout, les impératifs politiques et économiques seront tellement forts à l’avenir que la coopération franco-russe deviendra un élément significatif de la politique internationale.
(Traduit du russe par Ruth Rakuzin)
 
NOTES
 
[1] Le point de vue de Thierry Chopin est, dans ce contexte, très caractéristique : « [...] la création de l’Union européenne a eu pour effet de jeter un doute décisif sur la capacité de l’ordre étatique et national à remplir de manière efficace les fonctions qui lui étaient traditionnellement assignées. Ce doute a été encore accru par l’accélération du transfert des pouvoirs nationaux vers les organes communautaires et par l’affirmation progressive de cette idée selon laquelle seule la mise en commun de l’exercice de certaines compétences permet aux États de conserver une part essentielle de leur autonomie. » (in Thierry Chopin, Fédération et Europe. Un défi lancé à la souveraineté et à l’État ?, Notes de la Fondation Saint-Simon, avril 1998).
[2] La majorité de la classe politique et de la population françaises s’est prononcée pour le choix stratégique d’une Europe unie. Jean-Pierre Chevènement, qui refuse l’abandon de la souveraineté nationale, leader du Mouvement des citoyens et candidat à la présidence de la République en 2002, est soutenu, selon les sondages, par environ 12 % des électeurs.
[3] Keith Middlemas, Orchestring Europe : The Informal Politics of European Union 1973-1995, Londres, Fontana Press, 1995, p. 293.
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