Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

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230 pages

p. 113 à 120
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La France vue de l'étranger

n° 45 2002/1

2002 Revue internationale et stratégique La France vue de l’étranger

La politique étrangère de la France entre continuité et ajustements post-guerre froide

Zhang Zuqian Directeur des études européennes, Shanghai Institute for International Studies.
Si la politique étrangère française se rapproche grandement de celles menées par les principales puissances occidentales, elle s’en distingue tout de même, et ce, par le souci constant de maintenir la France dans un rôle de puissance indépendante et souveraine. Cependant, si la France a su s’adapter aux mutations de l’ordre international post-guerre froide, il n’en demeure pas moins que les ressources mobilisées par les autorités françaises ne semblent pas à la hauteur des ambitions affichées sur la scène internationale. Ce qui pourrait se révéler relativement fâcheux, à l’avenir, si la voix de la France n’était en mesure de se faire entendre dans le concert des nations que par le biais de discours à la portée politique effective limitée. Ainsi, de la poursuite de l’intégration européenne au rapprochement des structures intégrées de l’OTAN, de la redéfinition de sa politique africaine à l’élaboration d’une véritable politique asiatique, la diplomatie française doit faire face à une série de défis dont la gestion déterminera fortement le poids et l’influence de la France dans le champ des relations internationales en ce début de XXIe siècle. Continuity and Post Cold War Changes in French Foreign Policy
Even though French foreign policy is alike that which is led by the main Western powers, it stands out by its constant concern to maintain France in its status of independent and sovereign State. However, although France has adapted to the changes of post cold war international order, the means mobilized by the French authorities do not seem to be up to the ambitions set on the international scene. This could prove unfortunate for the country in the future, especially if France’s voice could not be heard other than through a speech of limited political effect. Thus, from European integration to the bringing together with NATO, from redefining its African policy to developing a genuine Asian policy, the French diplomacy must face a serie of challenges which will be decisive in terms of the influence and scope of France in international relations, at the start of the 21st century.
La politique étrangère de la France se distingue de celle de la plupart des puissances occidentales, en ce que Paris poursuit une politique très similaire aux autres, tout en œuvrant pour le maintien de son indépendance et de sa souveraineté. Ses succès diplomatiques lui ont permis de sauvegarder ses intérêts et de gagner en respect et en influence au sein de la communauté internationale pendant la guerre froide. La fin de la guerre froide a transformé le monde et, par la même occasion, le contexte de la politique étrangère française. Ainsi, dans les années 1990, la France a dû adapter sa politique étrangère à un nouvel environnement. En ce début de siècle, alors que le monde connaît de nouvelles mutations, la France est contrainte d’ajuster sa politique étrangère afin de maintenir son rang, tant par rapport aux développements de l’intégration européenne que par rapport à d’autres espaces dans le monde. Néanmoins, les ajustements effectués à Paris ne rompent pas avec la remarquable continuité de la politique étrangère française.
 
L’IMPACT DE LA FIN DE LA GUERRE FROIDE
 
 
Durant la guerre froide, la France n’a jamais été à son aise dans le cadre du régime bipolaire alors imposé. Selon le général de Gaulle, la confrontation Est/Ouest contribuait à diviser l’Europe et servait ainsi les intérêts des deux superpuissances du moment. Dans ces circonstances, la France et les autres puissances d’Europe occidentale étaient renvoyées au rang d’acteurs de seconde zone pour ce qui concernait les affaires européennes et internationales. Afin de reconquérir son influence dans le monde, le général de Gaulle et ses successeurs se sont évertués à mettre un terme à la division du continent européen et à sa subordination aux superpuissances. Grâce à une diplomatie adroite et circonspecte, la France a su retrouver le statut international que les autres pays européens lui enviaient.
Après la chute du mur de Berlin, la politique étrangère de la France a dû répondre à de nouveaux défis. Avec le délitement de l’URSS et l’accès des pays d’Europe de l’Est à la libre expression de leur désir de retour dans la famille européenne, Paris semblait capable de construire une Europe s’étendant de l’Atlantique à l’Oural. De même, la disparition de la menace que représentait le bloc de l’Est pour la sécurité européenne semblait rendre possible la gestion autonome de la sécurité européenne par les membres de l’Union européenne (UE). Cela laissait à penser qu’il était désormais possible d’agir sans les forces armées américaines, et qu’une défense européenne indépendante était en mesure de se développer plus facilement. Toutes les conditions dont Paris rêvait pendant la guerre froide étaient donc, a priori, réunies.
Néanmoins, dans le même temps, un certain nombre de nouveaux défis se posaient à Paris. En effet, la France allait devoir cohabiter avec une Allemagne réunifiée et à la puissance potentiellement recouvrée. Durant plus de trente ans, après la signature du traité de Rome en 1957, la France a exercé une certaine domination dans le cadre du processus d’intégration européenne et a profité de sa supériorité sur la République fédérale d’Allemagne, à la fois son partenaire le plus important et son rival potentiel le plus probable. En raison de sa position de force au sein de la Communauté économique européenne, Paris a pu alors bâtir une Europe à son image. Une grande partie de ce qui compose l’acquis communautaire, à savoir, la Politique agricole commune (PAC), la Politique tarifaire commune, une Commission européenne puissante mais non élue et un Parlement européen élu mais faible, servaient ainsi les intérêts de la France. Néanmoins, la réunification de l’Allemagne a quelque peu inversé les équilibres du pouvoir européen en sa faveur. Dès lors, l’intégration européenne ne pouvait poursuivre son évolution conformément aux espoirs de Paris. Selon Stanley Hoffmann, professeur à Harvard, Paris retournait alors à ses angoisses passées : l’essor de l’Allemagne et le déclin de la France [1].
De même, la fin de la guerre froide a privé la France de sa capacité à exploiter la rivalité des deux superpuissances. En tant que principal vainqueur de la guerre froide, et unique superpuissance au monde, les États-Unis ont été de plus en plus amenés à mettre en avant leur hégémonie ou leur leadership mondial. Cette évolution n’était certainement pas pour plaire à la France. La guerre du Golfe, en 1991, a clairement exposé Paris à une situation encore plus difficile. La France a été obligée de rejoindre la coalition dirigée par les États-Unis, et de détruire ainsi les forces militaires irakiennes, composées pourtant de matériel antérieurement fourni par la France. Cette situation a eu pour conséquence de pousser Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, à démissionner au plus fort de la guerre. Les suites de la guerre du Golfe n’ont pas non plus avantagé la France. En s’appuyant sur leur victoire, les États-Unis s’efforçaient de promouvoir leur idée du « Nouvel ordre mondial » qui se résumait, en réalité, à un monde dominé par eux. Plus tard, afin de rééquilibrer sa politique à l’égard des pays arabes, la France s’est refusée à rejoindre les États-Unis et la Grande-Bretagne dans leurs opérations de bombardements aériens sur l’Irak.
Enfin, la situation en Afrique posait également quelques problèmes à Paris. En effet, après la décolonisation, la France a maintenu son influence traditionnelle en Afrique, via une série de liens politiques, économiques et militaires. Avec ses ressources naturelles abondantes et son importance géopolitique, l’Afrique francophone a ainsi pu servir d’arrière-cour stratégique à Paris. Mais au début des années 1990, le continent africain a également ressenti les conséquences de la fin de la guerre froide. En 1990 et 1991, la moitié des pays africains connurent des bouleversements politiques, des troubles sociaux et des conflits armés. Au total, plus de dix gouvernements ont été illégalement renversés par l’opposition. La politique économique de la France envers l’Afrique a également connu de sérieuses difficultés ; au début des années 1990, le franc CFA était sérieusement surévalué, contribuant ainsi à la stagnation des économies de l’Afrique francophone.
 
LES AJUSTEMENTS DES PREMIÈRES ANNÉES DE L’ÈRE POST-GUERRE FROIDE
 
 
Après de vaines tentatives pour ralentir le processus de réunification allemande, Paris renoua avec sa politique de promotion de l’intégration européenne. La signature du traité de Maastricht constitua un succès supplémentaire pour la coopération franco-allemande. Le traité prévoyait, en effet, par le biais d’une Union européenne nouvellement créée, l’instauration d’une monnaie unique, l’euro, et l’établissement, à terme, d’une Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) : deux objectifs que Paris poursuivait déjà depuis longtemps. Évidemment, l’intention de la France était d’impliquer davantage l’Allemagne au sein des institutions de l’Union européenne. Cette attitude se rapproche de celle qui consisterait à cohabiter dans la même cage qu’un tigre afin de l’apprivoiser. Ainsi, tant François Mitterrand que Jacques Chirac ont pu déclarer que la monnaie unique était dans le plus grand intérêt de la France. Le chancelier allemand, Helmut Kohl, concevait d’ailleurs la nécessité de la monnaie européenne unique pour les mêmes raisons que la France. Pour convaincre ses citoyens de remplacer le deutschemark par l’euro, le chancelier répétait que l’Allemagne devait demeurer une Allemagne européenne, et ne pas contribuer, à l’inverse, à tendre vers l’élaboration d’une Europe allemande.
L’attitude de la France face à l’élargissement de l’Union européenne et des réformes institutionnelles était plus ou moins ambiguë, en raison de sa crainte que l’élargissement engendre davantage de charges fiscales pour l’UE, et que la PAC ne soit plus applicable. Cependant, Paris savait précisément que l’élargissement et les réformes institutionnelles devaient être mis en œuvre, aussi longtemps que l’intégration européenne restait à l’ordre du jour. Ces considérations ont ainsi amené la France à adopter une attitude prudente au cours de la conférence intergouvernementale.
Un autre ajustement est survenu avec le changement d’attitude de Paris vis-à-vis de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), reflétant ainsi sa conception des relations franco-américaines. Tout en poursuivant ses efforts pour le développement de la politique étrangère commune de l’Europe, la France commença à accorder davantage d’attention au rôle du pilier européen dans l’OTAN. Au milieu des années 1990, des signes indiquaient que la France était susceptible de réintégrer le commandement militaire de l’OTAN. En décembre 1996, le ministre français de la Défense assista pour la première fois depuis le retrait de la France des structures intégrées, en 1966, à la réunion des ministres de la Défense de l’OTAN.
Enfin, le changement de politique de la France envers l’Afrique a été controversé, tant en France qu’en dehors de ses frontières. Au sommet franco-africain du mois de juin 1990, le président français, F. Mitterrand, s’attacha à encourager les États africains à poursuivre le processus de démocratisation. Dans le discours tenu lors de la conférence de presse, le président F. Mitterrand avait, en effet, conditionné l’aide économique française à la démocratisation des pays bénéficiaires. Ainsi, lorsque le gouvernement du Tchad a été renversé par l’opposition militaire en décembre 1990, les troupes françaises stationnant dans le pays ne sont pas intervenues pour tenter de maintenir au pouvoir le gouvernement, alors même que le Tchad avait été un allié de la France lors de la crise avec la Libye. Certains ont pu alors avancer que la France n’était pas intervenue dans cette affaire en raison du fait que le gouvernement tchadien refusait la démocratisation.
 
LE BILAN DES AJUSTEMENTS
 
 
Sur un plan général, les résultats des ajustements de la politique étrangère française dans les premières années de l’après-guerre froide demeurent mitigés. Si les efforts diplomatiques de Paris pour la promotion de l’intégration européenne ont été un succès au cours de la guerre froide, en revanche, les acquis de l’après-guerre froide dans ce domaine n’ont pas été à la mesure des attentes et des intérêts français. Le processus conduisant à l’euro a été lancé. Théoriquement, cela devait conduire à impliquer durablement l’Allemagne, tant économiquement que politiquement, dans les structures européennes. L’Union européenne a également beaucoup progressé en matière de politique étrangère et de défense. L’ancien secrétaire général de l’OTAN, Javier Solana, a été désigné premier haut représentant de l’UE pour la politique étrangère et de sécurité commune. En outre, conformément à la décision prise au sommet de Tampere, en 1999, l’UE devrait pouvoir compter, dès 2003, sur une force militaire de 65 000 hommes. Au sommet de Nice, enfin, en décembre 2000, l’UE a inauguré le processus de réformes institutionnelles, indispensable dans le cadre de l’élargissement vers l’est, si l’UE espère maintenir son efficacité et sa capacité d’action lorsqu’elle sera composée de 30 États membres.
Avant cela, en 1998, à Saint-Malo, la France et la Grande-Bretagne avaient contribué au renforcement de la coopération militaire. On pouvait penser, alors, que l’axe franco-allemand affaibli, Paris tentait de trouver un partenaire militaire outre-Manche. Mais cette attitude correspondait davantage au fait que la crise du Kosovo avait démontré la faiblesse de l’UE, cette dernière s’attachant dès lors à reprendre ses efforts de développement en matière de politique étrangère et de défense commune. Cela signifiait, finalement, que les précédents efforts de la France avaient été grandement négligés par les autres membres de l’UE. L’Allemagne, en effet, se méfiait des intentions de la France et ne souhaitait pas aider Paris à gérer les questions africaines ; le ministre allemand de la Défense, Volker Rühe, déclarant même, à l’occasion, que l’Eurocorps ne deviendrait pas l’« Afrikakorp ».
Au niveau interne, sur le plan monétaire, pendant la phase d’élaboration de l’Union économique et monétaire, les tensions ont été vives en France, le franc connaissant alors quelques difficultés. Les critiques, comme, par exemple, celles de Philippe Séguin et de l’ancien président français, Valéry Giscard d’Estaing, déclaraient que l’économie française n’était pas assez concurrente en raison de ce que le franc était surévalué et qu’il dépendait trop fortement du mark allemand. Au cours de la crise monétaire de 1993, les banques centrales allemande et française n’ont pu défendre le franc, et ce malgré qu’elles aient dépensé des dizaines de milliards de marks et suspendu temporairement la monnaie allemande du mécanisme du taux de change. Quelque temps plus tard, lors des débats concernant le choix du premier président de Banque centrale européenne (BCE), la candidature de Jean-Claude Trichet, directeur de la Banque de France, défendue par la France, a été écartée par les autres membres de l’Union européenne, et en particulier par l’Allemagne. Bien que cette dernière ait accepté d’abandonner sa monnaie pour l’euro, il n’en demeure pas moins que la BCE conduit sa politique monétaire en parallèle avec la politique traditionnelle allemande, ce qui ne convient pas nécessairement à la situation économique de la France. Nombre de Français ont d’ailleurs avancé l’idée que la politique monétaire et les critères, excessivement stricts, d’adhésion à l’Union économique et monétaire étaient à l’origine du taux de chômage élevé et de la stagnation économique que le pays a connus au cours des années 1990.
Au niveau européen, sur le plan institutionnel, suite aux décisions adoptées lors du sommet de Nice, les réactions ont également été fortes. En effet, un nombre de voix plus important a été accordé à l’Allemagne par rapport aux autres membres de l’UE. Cela signifie que l’Allemagne est devenue le membre le plus influent de l’UE. Ainsi, le chroniqueur du quotidien l’International Herald Tribune, Flora Lewis, pouvait souligner que l’Allemagne dirigeait la construction européenne [2]. Avec le processus d’élargissement de l’UE en cours, l’équilibre des pouvoirs au sein des institutions de l’Union penchera désormais en faveur de l’Allemagne, tant sur le plan démographique que sur les plans politique et géographique. Et cela en raison du fait que, traditionnellement, la majeure partie des pays candidats à l’Union issus d’Europe centrale et orientale sont considérés comme appartenant à la sphère d’influence économique et politique de l’Allemagne. Depuis la fin de la guerre froide, l’Allemagne est ainsi devenue leur partenaire économique le plus important.
Dans un autre domaine, les États-Unis et d’autres membres de l’Alliance ont relativement bien accueilli le rapprochement de la France vers l’OTAN. Les membres européens de l’Alliance ont également apprécié la volonté de Paris et ses efforts vis-à-vis du renforcement du pilier européen de l’Alliance ; en effet, la majorité d’entre eux ne soutenaient pas le développement d’une Europe militaire indépendante en dehors de l’OTAN. Ainsi, avec l’accentuation de la coopération et la coordination opérationnelle militaire, la France a su conserver son influence dans les Balkans.
Ces conquêtes ne pouvaient pas, cependant, compenser l’échec de la tentative française d’obtenir le contrôle du commandement sud de l’OTAN. Inutile de préciser que l’intention de Paris n’était pas nécessairement de renforcer l’OTAN, mais de restructurer l’Alliance de telle sorte qu’elle serve au mieux les intérêts européens. Or, sans le soutien de ses partenaires européens, la volonté française n’a pas été satisfaite. Au sommet de Madrid, en 1997, l’isolement de la France au sein de l’OTAN était clair. Avant le sommet, la France souhaitait ouvertement que la Roumanie et la Slovénie fassent partie des premiers nouveaux adhérents issus des pays d’Europe centrale et orientale à intégrer l’OTAN. Cependant, au cours du sommet, les États-Unis ont insisté pour que la Pologne, la République tchèque et la Hongrie constituent la première vague de l’élargissement de l’Alliance vers l’est. Ces difficultés ont démontré que les États-Unis étaient déterminés à ne laisser aucun pays partager le commandement de l’OTAN, et que la France ne pouvait pas restructurer l’OTAN de l’intérieur dans le but de servir les intérêts européens. En dépit de cet échec à réformer l’OTAN, la France a participé aux opérations humanitaires et militaires de l’Alliance, parce que ni la France individuellement, ni l’UE collectivement ne peuvent gérer les affaires de sécurité européenne sans l’engagement des États-Unis. La France, présidée par Jacques Chirac ou par le général de Gaulle, continue ainsi de tergiverser autour de deux réalités : la présence militaire américaine est indispensable à la sécurité européenne, et, dans le même temps, le retrait des forces américaines de l’Europe semble inévitable.
Au sujet des relations avec l’Afrique, enfin, les ajustements de la politique étrangère française n’ont été que partiels. Les résultats ont été difficiles à admettre pour les élites françaises. D’une certaine manière, l’Algérie pouvait représenter le moteur de la démocratisation en Afrique. Après les mouvements de 1988, le gouvernement algérien a été forcé de s’orienter vers un processus de démocratisation. Mais c’est le Front islamique du salut (FIS) qui en a profité. À la fin de l’année 1991, le Front islamique avait pris le contrôle de nombreuses communes via les élections municipales, et avait conquis la plus grande part des votes au premier tour des élections générales. En raison de l’intervention des forces armées, le deuxième tour a été annulé. Bien que Paris ait déclaré son engagement dans le processus de démocratisation de l’Afrique, et que le président F. Mitterrand ait appelé au retour de la démocratie en Algérie, les autorités françaises étaient certainement soulagées de constater que le FIS n’allait pas devenir le parti dirigeant. Dans le cas contraire, la France aurait certainement connu des problèmes internes, tout comme l’Afrique du Nord. En raison de son hostilité à l’égard de la culture française, un tel régime islamiste aurait, en effet, conduit à un accroissement des mouvements d’immigration. Ainsi, le gouvernement algérien, largement dominé par les militaires, a continué de bénéficier de l’aide économique de Paris. Par ailleurs, la position de la France et son influence en Afrique ont été encore affaiblies, suite à l’attitude passive de Paris face aux tragédies du Rwanda et du Zaïre. Certains commentateurs français ont ainsi critiqué la politique française envers l’Afrique, en affirmant que Paris n’avait que peu bénéficié de ses efforts de démocratisation en Afrique. En fin de compte, la position traditionnelle de la France et son influence en Afrique ont été amoindries, ce qui a facilité la pénétration économique, politique et militaire des États-Unis sur le continent. En témoigne un article publié dans le journal Le Figaro, le 9 février 1998, qui avançait que, les États-Unis tentant de remplacer la France sur le continent africain, les liens franco-africains se relâcheront au point que la France devra se retirer en Europe. Enfin, dans le même ordre d’idée, un autre article, paru dans le même journal, le 20 octobre 1998, affirmait qu’une des erreurs de la France avait été, finalement, d’introduire son propre mode de pensée dans les pays africains.
 
DÉPASSER LE GÉNÉRAL DE GAULLE ?
 
 
De nombreux signes indiquent que la politique étrangère française a subi d’autres mutations au tournant de ce siècle, notamment sous la présidence de Jacques Chirac. Un des éléments les plus importants concernant les ajustements de la politique étrangère française est de savoir si Paris dépassera la politique étrangère établie par le général de Gaulle. Un article paru dans Le Figaro, le 26 mars 1998, affirmait que la politique étrangère du général de Gaulle ne se rattachait pas à un nationalisme pur. Selon l’auteur, et avec le recul, le général de Gaulle n’ambitionnait pas de voir la France recouvrer son statut de puissance mondiale, cependant, il accordait énormément d’attention à la sauvegarde des intérêts de la France. L’auteur déclarait également qu’en tant que pragmatique, le général de Gaulle n’avait jamais défié les États-Unis sans tenir compte de la puissance réelle de son pays. Indépendamment de la justesse de cette interprétation de la politique étrangère du général de Gaulle, ce commentaire peut être perçu comme le signe que l’intelligentsia française réfléchissait à partir de l’héritage politique légué par le général de Gaulle.
Un autre élément montre que Paris tente de s’adapter aux nouveaux développements liés à l’intégration européenne ; il s’agit de sa tolérance accrue au fédéralisme. Sous la présidence du général de Gaulle, la France était tellement réticente à toute perspective fédéraliste, qu’elle avait introduit ce que l’on a appelé la politique dite de « la chaise vide », à Bruxelles. Jusqu’ici tous les présidents de la Ve République considéraient que la France avait besoin d’une « Europe des nations, et non des États-Unis d’Europe ». Cependant, récemment, la voix du fédéralisme a gagné du terrain dans l’UE. Le chancelier allemand, Gerhard Schröder, et le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, ont déclaré que l’UE devait devenir une Europe dotée d’une constitution, d’un gouvernement et d’un Parlement. Nombre d’observateurs prédisent que la réforme institutionnelle de l’UE aboutira, de près ou de loin, à une structure de type fédéral. Les réactions du président J. Chirac et du Premier ministre Lionel Jospin diffèrent de celles de leurs prédécesseurs. Le président J. Chirac convient que l’UE doit se doter d’une constitution. Lors de sa rencontre avec Tony Blair, en février 2001, J. Chirac a déclaré que l’approfondissement de l’intégration européenne aboutirait à une Fédération d’États-nations. Dans un article publié dans Le Monde, le 29 mai 2001, le Premier ministre, L. Jospin, affirmait que son plus beau rêve était de voir l’intégration européenne se matérialiser, au final, par une Fédération d’États-nations. Bien entendu, L. Jospin a immédiatement ajouté que l’Union ne pourrait être comparée au modèle fédéral allemand ou à celui des États-Unis. Même si les récentes ambiguïtés des positions françaises par rapport à l’intégration européenne n’impliquent pas que sa politique ait changé du tout au tout, on pourrait cependant en tirer la conclusion que la France a réalisé qu’une Europe davantage fédérale est inévitable tant que l’intégration européenne se poursuit. Cette évolution de la politique étrangère française nous révèle que le fossé entre la position française et la position allemande se rétrécit, ce qui pourrait conduire à de nouvelles avancées de l’intégration européenne.
Tout en restant partisan d’un monde multipolaire, la politique de Paris vis-à-vis des États-Unis est devenue beaucoup plus pragmatique ces dernières années. Dans son allocution aux ambassadeurs français, en août 1997, le ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine, a affirmé que sans contrepoids, les États-Unis portaient en eux la tentation de l’unilatéralisme et du risque hégémonique. La France, a-t-il déclaré, devrait être un allié des États-Unis au cas par cas, un allié qui garderait la possibilité de « dire non sans acrimonie au nom de ses intérêts légitimes ou de ceux de l’Europe ». Dans son entretien avec le correspondant du New York Times, le président J. Chirac a répété que la France espérait voir émerger un monde multipolaire. Il a ajouté que cela ne signifiait pas pour autant que la France désirait s’opposer aux États-Unis, mais simplement que ce monde multipolaire lui paraissait inévitable [3]. Lors de sa première visite à Washington, à la suite de l’élection de George W. Bush comme président des États-Unis, H. Védrine a prononcé un discours en anglais durant la conférence de presse, qui démontrait que Paris espérait clairement maintenir de bonnes relations avec Washington. Cette attitude révéla le changement de politique de la France envers les États-Unis. Beaucoup de personnes se souviennent du sommet du G 7 de Denver, en 1997, lorsque le président J. Chirac refusa d’enfiler les bottes de cow-boy que lui offraient ses hôtes américains. Si les divergences entre Paris et Washington se font encore sentir, notamment sur la question de la défense antimissile, du protocole de Kyoto, de la situation au Moyen-Orient et de la défense européenne indépendante, et si la classe politique française ne cesse de relever l’unilatéralisme américain, la coopération franco-américaine s’est renforcée ces dernières années. À la suite de l’attaque terroriste du 11 septembre 2001, le président J. Chirac a été le premier chef d’État étranger à se déplacer à Washington et à prendre parti en faveur des États-Unis. La France a également joué un rôle actif dans la campagne antiterroriste menée par les États-Unis.
La politique française envers l’Afrique s’est également transformée à partir du milieu des années 1990. En 1995, le président J. Chirac a révélé la nouvelle doctrine française en matière de politique africaine, à savoir que la France n’interviendrait plus unilatéralement en Afrique. Si la France a soutenu la suppression des mutineries de la République d’Afrique centrale, en 1996, la présence militaire française en Afrique est néanmoins en déclin ; la France y a réduit ses moyens militaires. Aujourd’hui, les troupes françaises sont encore présentes dans cinq pays africains, et non plus dans sept États. Les activités militaires françaises ont également changé de priorité, et sont passées de l’intervention militaire directe à l’entraînement et à la coopération militaire entre les pays africains eux-mêmes. L’objectif de cette nouvelle politique est de réduire le poids de l’Afrique dans la politique française.
Cependant, l’évolution mentionnée précédemment ne signifie pas pour autant que la France soit devenue passive dans sa relation avec l’Afrique. Au contraire, la France a étendu ses activités diplomatiques au-delà de l’Afrique francophone. Le président J. Chirac, lors de sa visite en Namibie, en Afrique du Sud, au Mozambique et en Angola, en 1998, a démontré que la France accordait davantage d’attention aux pays africains proches de ses intérêts. Dans le même temps, la France a fait preuve d’une volonté accrue en vue de promouvoir la coopération entre l’Afrique et l’Europe, voire avec les États-Unis. Ainsi peut-on dire, en conclusion, que la France espère poursuivre sa politique à l’égard de l’Afrique, mais à moindre coût.
The last but not the least : la politique de la France vis-à-vis de l’Asie. Traditionnellement, l’Asie ne représentait pas une priorité pour la politique étrangère française. Mais, au regard de l’essor rapide, tant politique qu’économique, de l’Asie, la France n’a pas suffisamment développé ses relations franco-asiatiques. On peut constater, parfois, que la diplomatie française en Asie se révèle maladroite et controversée dans son action. Ainsi, la France est-elle l’un des seuls pays européens à ne pas avoir établi de relations diplomatiques formelles avec la Corée du Nord. Le retour de la France en ex-Indochine, une de ses zones d’influence traditionnelles, n’apparaît pas, en outre, satisfaisant. À présent, les États-Unis sont le premier partenaire du Viêt-nam. Bien que la France et la République populaire de Chine n’hésitent pas à évoquer leur coopération, l’évolution des relations franco-chinoises n’est pas à la mesure de ce que l’on pouvait en attendre. De plus, la politique française envers Taiwan engendre parfois la colère et la frustration des dirigeants chinois, ce qui ne va pas sans affecter le potentiel de la relation entre les deux pays. En ce sens, la France a beaucoup à faire pour améliorer sa relation avec les pays asiatiques. À défaut de quoi, la position et l’influence de la France dans cette région du monde – des plus importantes – déclineront.
 
CONCLUSION
 
 
Soyons honnêtes, la France conserve d’importantes ressources diplomatiques. La France est, par exemple, la 4e économie mondiale, elle bénéficie en outre d’une culture riche et influente, de liens anciens avec de nombreuses régions du monde, d’un soutien relativement important des États européens en raison de l’intégration européenne, et de forces militaires indépendantes et professionnelles dotées de capacités conventionnelles et nucléaires. Néanmoins, ces ressources restent limitées au vu des objectifs ambitieux de la politique étrangère française, sans parler de la concurrence fort nombreuse et des obstacles existant en Europe et de par le monde. Ainsi, la France se doit de mettre en œuvre et de mener sa politique étrangère avec tact et circonspection.
(Traduit de l’anglais par Émilie Aberlen)
 
NOTES
 
[1] Voir, à ce sujet, Robert A. Pastor (éd.), A Century’s Journey : How The Great Powers Shape the World, Cambridge/New York, Perseus Books, 1999.
[2] International Herald Tribune, 15 décembre 2000.
[3] New York Times, 17 décembre 1999.
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[1]
Voir, à ce sujet, Robert A. Pastor (éd.), A Century’s Jour...
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[2]
International Herald Tribune, 15 décembre 2000. Suite de la note...
[3]
New York Times, 17 décembre 1999. Suite de la note...