Revue internationale et stratégique
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230 pages

p. 121 à 126
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La France vue de l'étranger

n° 45 2002/1

2002 Revue internationale et stratégique La France vue de l’étranger

Les fondements de l’empathie franco-indienne

Commodore C. Uday Bhaskar Directeur adjoint de l’Institute for Defence Studies and Analyses (IDSA), New Delhi.
« Les rapports entre l’Inde et la France sont séculaires. » Depuis le XVIe siècle, les deux pays entretiennent une relation particulière, fraternelle et modeste à la fois, fondée sur le sentiment de partager un certain nombre de valeurs qui s’expriment, notamment, en matière de politique étrangère. Cette communauté de pensées se caractérise par la volonté des deux pays de développer une capacité de défense indépendante et crédible, de jouer un rôle international – au sein du Conseil de sécurité des Nations unies – à la hauteur de leur puissance, et d’encourager la paix, la démocratie et le développement à l’échelle mondiale. La place privilégiée accordée par l’Inde à la France reste cependant modeste. Si elles se comprennent mutuellement, les deux nations doivent encore déployer des efforts importants pour qu’un véritable partenariat, dans le secteur des échanges commerciaux et de l’investissement en particulier, voit le jour. « Il ne reste plus pour l’Inde qu’à relever le défi. » The Foundations of the Franco-Indian Empathy
« The French connection with India has a hoary past. » Since the 16th century, both countries have had a sense of living a very special relationship, brotherly and modest at the same time, based on the feeling of sharing some values which express themselves, among others, in foreign policy. For both countries, the will to develop a credible and independent defence capability, to play an international part – within the United Nations Security Council – equal to their power, and to promote peace, democracy and development on a world scale, characterise these shared feelings. However, the privileged place attached to France by India is still modest. If they understand each other, both nations still have to spend a lot of energy in order to build a genuine partnership, in commercial and investment sector notably. « Here is the challenge for India. »
Un regard indien sur la politique étrangère française contemporaine doit nécessairement éclairer la perception générale que la conscience indienne a de celle-ci – une conscience qui a connu les vicissitudes de l’expérience coloniale, et qui se rattache inexorablement à l’année 1498 et aux premiers voiliers ibériens partis d’Europe à la recherche de terres nouvelles.
Les rapports entre l’Inde et la France sont séculaires. Le premier contact entre les deux pays, passé l’ère portugaise et l’arrivée de Vasco de Gama, est profondément ancré dans les récits de nombre de Français intrépides qui bravèrent les mers en quête de cet Orient légendaire. Un courant de pensée considère Pierre Malherbe, un breton originaire de Vitré, comme l’un des premiers explorateurs français du sous-continent. Il commença son voyage en 1581 par l’Espagne et le Mexique, avant de rejoindre l’Inde portugaise. Par la suite, Augustin Hiriart, joaillier originaire de Bordeaux, vint à la cour de l’empereur moghol, Jehangir. Une documentation riche témoigne de leurs fréquentations. A. Hiriart était à la fois joaillier et ingénieur de l’armée. Il est surtout connu pour avoir réalisé le célèbre trône de Jehangir, en forme de paon. Ses initiatives en matière d’utilisation novatrice de la technologie militaire de l’époque l’ont rendu cher à l’empereur, et nombre de ses machines de guerre ont contribué à la « modernisation » des capacités militaires indiennes.
Si l’on connaît bien l’histoire des batailles européennes et des guerres menées aux fins de contrôler l’Inde, ainsi que la victoire de la Grande-Bretagne, matérialisée par la création de l’Empire britannique qui s’éteignit en 1947, l’engagement de la France en Inde n’en demeure pas moins important. Certaines régions du pays furent placées sous influence française, et la population de l’Inde française, avant l’indépendance de l’Union indienne, s’élevait presque à un million de personnes, réparties entre Pondichéry, Karikal, Chandernagor, Mahé et Yanaon. Tandis que la phase finale de l’indépendance donna lieu à des controverses amères entre l’Inde et la Grande-Bretagne alors engagée dans les affres de la Seconde Guerre mondiale, la relation entre l’Inde et la France fut bien plus paisible et amicale. Même lorsque le traumatisme sanglant de la partition de l’Inde apparut incontournable, et qu’il était vivement recommandé aux Britanniques de quitter le pays le plus rapidement possible, Pandit Jawaharlal Nehru, Premier ministre indien de l’époque, chercha à conserver des relations cordiales avec la France. Garantissant à Paris que les habitants des concessions françaises seraient libres de choisir leur destinée politique, il exprima sa « sympathie » pour la France et déclara : « Nous serons heureux que Pondichéry soit une fenêtre ouverte sur la France. »
L’empathie entre l’Inde et la France fut alimentée par de nombreuses personnalités. Pour ce qui est du XXe siècle, trois individus méritent une mention spéciale : Romain Rolland – dont l’association avec le Mahatma Gandhi et Gurudev Tagore embrassa les sphères politiques et spirituelles ; l’intellectuel André Malraux, ami proche de P. J. Nehru ; et l’architecte Le Corbusier, qui conçut et réalisa la ville indienne de Chandigarh, dans le nord du pays. D’un point de vue politique, il convient de rappeler que la France, en dépit de son absence de contact avec l’Inde britannique, manifesta un intérêt, certes modeste mais sensible, aux affaires du pays. À une époque où le soleil ne se couchait jamais sur l’Empire britannique, où sa puissance était à son zénith, un article intitulé « La révolte de l’Inde », publié dans Les Nouvelles en date du 5 juillet 1909, prophétisait le caractère inévitable de la décolonisation britannique. Il affirmait : « Nous ne sommes plus au temps de la révolte cipaye. L’époque où l’Inde s’élevait contre la civilisation occidentale est révolue ; à l’inverse, place est donnée à la nouvelle Inde, éduquée par l’Europe elle-même, armée des moyens de la science moderne, et prétendant agir pour son pays de la même manière que les Japonais ont agi pour le leur. »
Le ferment intellectuel de l’Inde fut nourri de toute part, notamment par la France. Parmi les Indiens qui prirent la plume pour réveiller leurs compatriotes assujettis, se distingue en particulier Aurobindo Ghose – révéré par le préfixe « sri ». L’article publié dans Les Nouvelles y fait référence à travers l’appel qu’il lança et qui fut perçu par les Britanniques comme un appel à la sédition : « Trois mots peuvent faire chuter le gouvernement : Liberté, Égalité, Fraternité. Le décret céleste qui rappelle l’Inde à la vie a été prononcé. Unissez-vous ! Soyez libres ! Soyez grands ! » Nul besoin d’évoquer à nouveau les similitudes de ce discours avec l’esprit et la passion qui animèrent la Révolution française. Aussi, un autre événement refléta le lien privilégié qui unissait l’Inde et la France : la mise en place du Comité franco-indien, le 8 avril 1914, sous la direction de son président honoraire, Pierre Loti, membre de l’Académie française et écrivain de renom, auteur notamment de L’Inde sans les Anglais. Les historiens accordent une importance particulière à cet événement en ce qu’il permit la reconnaissance de fait de l’Inde en tant que nation.
 
UNE RELATION PRIVILÉGIÉE MAIS ENCORE MODESTE
 
 
Après 1945, la politique étrangère française, des décennies de la guerre froide jusqu’à ce que l’on pourrait appeler l’ère post-guerre froide et l’après-11 septembre 2001, connut sa propre évolution et ses propres difficultés. Néanmoins, la même faculté d’identification et de compréhension mutuelle continua de caractériser la perception indienne des rapports entre l’Inde et la France. Si l’on cherche à définir précisément l’essence de la relation entre les politiques étrangères des deux pays, certaines similitudes méritent d’être relevées, avant de se lancer dans leur analyse.
Suite aux essais nucléaires du mois de mai 1998, l’Inde acquit une pertinence critique dans la conscience globale de l’ère post-guerre froide. Ces essais ont constitué un véritable défi à l’ordre international, plus particulièrement au monde anglo-américain. Sans rompre les rangs de la coalition occidentale dirigée par les États-Unis, Paris révisa sa réaction à la baisse et intervint afin de nuancer le débat sur les armes de destruction massive dans l’après-guerre froide. En bref, la France, qui était récemment (depuis 1992) devenue signataire du traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP) de 1970, reconnut que l’Inde était désormais dotée de l’arme nucléaire. Il a également été fait allusion à ce que, en tant qu’État non signataire du TNP, l’Inde ne transgressait pas les obligations que ce traité impose à ses parties. Selon moi, la France laissa ainsi entendre que l’opprobre au vitriol dont l’Inde fit l’objet était démesuré. Quand la France soutint le Conseil de sécurité des Nations unies dans sa politique de censure de l’Inde, cela refléta peut-être un autre type de réalité : les limites de la puissance française au niveau mondial.
Sans s’épancher davantage sur la question nucléaire (on notera que la France a supplanté les États-Unis au titre de fournisseur de carburant nucléaire de l’Inde), certains parallèles méritent d’être soulignés. Suite à son indépendance, l’Union indienne devint la force motrice du monde afro-asiatique, et les idées de P. J. Nehru, qui animaient l’Inde à l’époque, prirent forme autour du concept de non-alignement. La conférence de Bandung de 1955 consacra dix principes dérivés des cinq dogmes de la coexistence pacifique (Panschsheela), dont une condamnation sévère du colonialisme. Comme le souligne Emmanuelle Ortoli, P. J. Nehru, en dépit de ses convictions anticolonialistes de l’époque, « n’a jamais critiqué la politique menée par la France en Afrique du Nord ; il respectait la volonté de la France d’établir un compromis avec le Maroc et la Tunisie. S’il [P. J. Nehru] exprimait ouvertement sa sympathie vis-à-vis de la cause algérienne, il soutenait néanmoins les efforts déployés par la France pour trouver une solution amiable à la crise ». D’autres approches similaires, notamment sur la question de l’Indochine, ont contribué au renforcement des affinités en termes de politique étrangère entre les deux pays ; approches qui permirent la résolution de crises complexes dans le respect des sensibilités de chacun.
C’est au niveau du discours que la convergence de pensée entre l’Inde et la France s’exprime le plus naturellement. Cet exposé soutient qu’il existe un nombre important d’affinités entre les deux pays. Celles-ci sont nourries par une tradition intellectuelle inhérente et commune qui façonne les perceptions que les deux pays ont des politiques étrangères de l’un et de l’autre. Le dissentiment vis-à-vis du discours dominant et le rejet de la coercition caractérisent leurs politiques étrangères. Si la compréhension mutuelle reste le leitmotiv, elle ne passe pas sous silence la dure réalité des modestes relations économiques et militaires que les deux pays entretiennent. L’Inde ne représente ni un partenaire commercial clé, ni une zone d’investissement importante pour l’économie française – que ce soit dans le passé ou dans un avenir proche. Leurs relations militaires sont mises à l’épreuve par les contraintes propres à chaque pays – la France est membre de l’alliance militaire dirigée par les États-Unis, et doit satisfaire à certaines obligations en sa qualité de membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et de l’Union européenne (UE). Néanmoins, en dépit de ce contexte, l’Inde et la France ont pu tisser des liens militaires, certes limités, mais bien réels. Suite à son indépendance, l’Inde acquit des avions de combat Mystère et des avions anti-sous-marins Alizé, ainsi que des hélicoptères Alouette. Ces derniers, fabriqués sous licence en Inde, constituent un symbole marquant de la relation franco-indienne. L’Inde n’a pourtant pas hésité à manifester son inquiétude à chaque fois que la France fournissait des sous-marins et des avions de combat au Pakistan. À cet égard, il est intéressant de noter que les craintes exprimées par l’Inde au sujet de la livraison d’armes à son voisin pakistanais, qui a déjà causé tant de troubles à la relation indo-américaine, ont été bien mieux gérées dans le contexte franco-indien.
Cet aperçu rapide permet de mieux comprendre la nature de la perception, développée par l’Inde, de la politique étrangère française pratiquée depuis quelques années. Les événements qui suivent permettent de faire le lien avec la période contemporaine : la décision de la France de signer le TNP et sa détermination à conduire des essais nucléaires supplémentaires avant de rejoindre le traité d’interdiction complète des essais nucléaires, conformément à la politique d’indépendance d’influence gaulliste de la France ; les essais nucléaires de l’Inde au mois de mai 1998 et les réactions qui s’ensuivirent ; la croissance économique de l’Inde depuis dix ans et ses capacités technologiques ; l’émergence de l’Union européenne dans la stratégie mondiale et le rôle de la France ; les expériences du Kosovo et de Kargil, et la manière dont Paris et New Delhi se sont perçus à ces occasions ; et, enfin, le terrorisme international, qui comprend à la fois les attaques du 11 septembre et l’attaque perpétrée contre le Parlement indien le 13 décembre 2001.
Durant cette période, et surtout depuis l’avènement du nouveau gouvernement du Bharatiya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien), l’Inde a ouvert le dialogue avec les principales puissances mondiales. Cette initiative a pris davantage d’ampleur après les essais nucléaires de mai 1998. La France compte parmi ces puissances. Et l’invitation faite au président de la République française, Jacques Chirac, d’être l’invité d’honneur du jour de la parade de la République indienne, au mois de janvier 1998, témoigne de la place privilégiée accordée à la France. Celle-ci a rendu pareil honneur à l’Inde, en conviant son président, Kocheril R. Narayanan, à Paris au mois d’avril 2000. À cette occasion, les affinités entre les deux pays ont été clairement exposées. L’engagement de la France, exprimé par le président J. Chirac, en faveur de l’adhésion de l’Inde au Conseil de sécurité des Nations unies a constitué un moment fort pour New Delhi. D’un point de vue indien, le président français choisit ses mots de manière particulièrement élégante, lorsqu’il déclara notamment que l’« Inde est » naturellement destinée « à devenir un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies [...] ». Jusqu’à ce jour, les représentants politiques officiels des deux pays sont restés en contact régulier ; et, plus récemment, le 22 décembre 2001, un groupe parlementaire français dirigé par Philippe Douste-Blazy, maire de Toulouse et président du groupe UDF (Union pour la démocratie française) à l’Assemblée nationale française, a effectué une visite à New Delhi.
 
INDÉPENDANCE ET DÉMOCRATIE : DES OBJECTIFS DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE PARTAGÉS
 
 
Si tant est que l’on puisse ainsi les résumer, voici un exposé rapide des politiques étrangères des deux pays. Les objectifs de la politique étrangère indienne pourraient être recensés comme suit : renforcer la position stratégique de l’Inde et préserver l’indépendance de sa prise de décision ; conquérir la compréhension et le soutien international sur des questions d’intérêt national ; créer des conditions favorables en Inde et dans son environnement immédiat, pour que l’Union indienne puisse investir dans le développement et les infrastructures ; renforcer la paix et la stabilité dans la région, et promouvoir l’amitié, la coopération et une interdépendance bénéfique avec ses voisins ; faire échec aux phénomènes négatifs de l’extrémisme, de l’obscurantisme et du terrorisme ; renforcer la coopération, l’amitié et la confiance entre l’Inde et ses voisins d’Asie du Sud-Est, du golfe Persique et de l’océan Indien, sur la base d’anciens liens historiques et civilisationnels, et de la pertinence de leurs relations actuelles ; collaborer avec les pays membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies et les autres puissances importantes à la promotion de relations bilatérales, et au renforcement de la paix, de la stabilité et du multilatéralisme au sein d’un espace mondial structuré par le dialogue et la coopération ; promouvoir les origines de la démocratie et de la liberté individuelle, la tolérance et l’interaction civilisationnelle, et préserver l’héritage culturel unique de l’humanité ; collaborer efficacement avec d’autres pays au sein d’institutions multilatérales et d’organisations internationales afin de développer des approches communes des défis contemporains ; se concentrer davantage sur la diplomatie économique dans le but de promouvoir le commerce extérieur et les investissements, de garantir le transfert équitable des technologies et le renforcement des liens économiques et commerciaux avec le reste du monde [1].
De leur côté, les objectifs de la politique étrangère française semblent immuables. Le type d’influence que la France a pu exercer dans le monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale a bien sûr évolué, mais la politique française reste fondée sur le respect des mêmes principes. La France attache beaucoup d’importance à son indépendance ; principe qui a guidé la politique étrangère du général de Gaulle dans les années 1960, et qui a sous-tendu sa volonté de voir la France développer une capacité de défense indépendante et crédible, fondée sur la dissuasion nucléaire. C’est dans le même esprit que des initiatives diplomatiques spectaculaires, notamment au Moyen-Orient et en Asie, ont démontré que la France maîtrisait entièrement l’analyse des situations et l’orientation de sa politique étrangère. La détermination de la France à garder ce cap n’a pas faibli par la suite. Néanmoins, ce désir d’indépendance de Paris n’empêche pas le déploiement d’efforts visant à la collaboration avec d’autres pays. Tout au long de la guerre froide, la France a réaffirmé son appartenance à un monde libre. Le pays assume les responsabilités qu’il tient de son statut international de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, et de membre d’alliances diverses. En outre, la France est guidée par la volonté de voir les valeurs qu’elle a inspirées – valeurs consacrées dans des documents officiels par des organisations internationales – dominer le monde. Maintenant que la guerre froide a cessé, ces principes et ces ambitions n’ont rien perdu de leur validité. Ils continuent de façonner les objectifs principaux de sa politique étrangère, à savoir : poursuivre l’intégration européenne afin de garantir la stabilité et la prospérité du continent ; encourager la paix, la démocratie et le développement au sein de la communauté internationale [2].
Au vu des politiques étrangères de l’Inde et de la France, de nombreuses idées et aspirations communes se dégagent, tant dans le domaine politico-diplomatique que militaro-stratégique, économico-commercial et socioculturel. Tous ces éléments sont reflétés par les orientations des politiques étrangères de la France et de l’Inde, d’où l’empathie évoquée précédemment. Les deux États ont aussi le sentiment de partager l’un comme l’autre un patrimoine exceptionnel, d’où la priorité donnée aux questions d’héritage culturel. Tous ces éléments sont ensuite distillés dans les histoires et les cultures respectives des deux pays. On notera la manière dont ces nations ont su délimiter leur « autonomie » et leur « espace stratégique » dans l’ère post-guerre froide, marquée par une complexité et une interdépendance grandissantes. Une légère anxiété subsiste néanmoins au sujet de la prééminence hors pair des États-Unis et des dangers d’une mondialisation non contenue. Dans ces deux cas, la France et l’Inde ont, chacune à leur manière, défendu l’avantage d’un système mondial multipolaire ou polycentrique afin de garantir un ordre mondial « équitable ».
L’Inde est sensible à la description faite par la France des États-Unis (la seule « hyperpuissance ») ; or cette attitude contrarie Washington. De même, l’Inde rejoint la France dans sa détermination à conserver une certaine autonomie en matière de capacité d’armes de destruction massive, et à participer au débat actuel sur la défense antimissile sans pour autant s’opposer à l’optique américaine. En matière d’échanges commerciaux, les deux pays partagent une tradition marquée par la place de l’État dans l’économie, et sont aux prises avec les compulsions de l’Organisation mondiale du commerce, même en préservant un minimum d’engagements en termes d’État-providence. Les écueils d’une mondialisation rapide, de l’inégale répartition des ressources entre le Nord et le Sud, et des troubles internes et interétatiques qui peuvent en résulter, sont connus. Ainsi, les phénomènes récents du terrorisme et de sa variante islamique sont particulièrement significatifs, surtout au regard de la population musulmane présente dans les deux pays. Au plan socioculturel, l’importance attachée à la préservation d’un intellectualisme, d’une langue, d’un art et de traditions, même culinaires, distinctes, face à l’implacable expansion idiomatique en provenance des États-Unis, représente une inquiétude et une volonté également partagées.
 
LA FRANCE, UN PARTENAIRE DE POIDS
 
 
En conclusion, il faut considérer que les politiques étrangères des deux pays doivent nécessairement encourager, nourrir et protéger leurs intérêts nationaux, tangibles et intangibles. Les premiers se résument en fait à une interaction économique et militaire quantifiable en termes monétaire. À cet égard, la relation franco-indienne reste modeste du point de vue de son contenu et de sa pertinence. Les échanges commerciaux entre les deux pays s’élevaient à un peu plus de deux millions de dollars en 2000 – ce qui est quasi insignifiant au vu de la potentialité française –, soit juste en deçà de 3 % des échanges commerciaux mondiaux de l’Inde. La priorité de la France est donnée aux États-Unis, à l’UE et, d’une certaine manière, à la Chine. Dès lors, il appartient à l’Inde d’atteindre une position économique et commerciale comparable à celle de ces derniers pour la France. Bien entendu, cet aspect doit être développé avant que New Delhi ne gagne en importance dans le commerce et l’industrie français. En ce qui concerne le domaine militaire, les relations constantes bien que modestes ne permettent pas d’espérer un plus ample approfondissement. Le budget global de la Défense en Inde est de 15 millions de dollars. À l’intérieur de cette enveloppe, la capacité de l’Inde à acquérir des équipements militaires auprès de fournisseurs étrangers ne peut dépasser un million de dollars par an, du fait de la rigidité du système indien et des retards de paiement relatifs aux matériels déjà acquis. En bref, la valeur des échanges militaires est limitée, et le potentiel indien réside avant tout dans le secteur des échanges commerciaux et de l’investissement. Il ne reste plus pour l’Inde qu’à relever le défi et à construire un partenariat commercial avec la France.
Cependant, d’autres intérêts communs, intangibles cette fois, constitués par une série de valeurs normatives et de convergences d’idées et de perspectives sur le monde, sont précieux. À cet égard, de nombreuses affinités et similitudes donnent à la France un statut particulier dans le système indien. Comme cela fut le cas sur les questions nucléaires, la France peut constituer un intermédiaire efficace pour l’Inde dans ses relations avec l’alliance dirigée par les États-Unis ; ce rôle permettrait également de renforcer le processus de consultation nécessaire au développement, souhaité par les deux pays, d’un ordre multilatéral et multipolaire. Mais aucune relation bilatérale ne peut perdurer sur des intérêts intangibles. Il est donc souhaitable que les relations entre la France et l’Inde se renforcent davantage. Néanmoins, la perception collective, en Inde, de la politique étrangère française reste celle d’une harmonie paisible et candide, toujours consciente des priorités et des impératifs des deux pays, en dépit des bouleversements engendrés par la modernisation et la mondialisation de ce début de siècle.
(Traduit de l’anglais par Émilie Aberlen)
 
NOTES
 
[1] Extrait de Ranjit S. Kalha, « India’s Relations with Major Powers », Discover India, juin 2001 ; http//meadev.nic.in.perspec/june2001/relations.htm.
[2] Voir document Internet : hhttp//  :www. diplomatie. fr/ France/ gb/ politiq/ 01. htm.
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