2002
Revue internationale et stratégique
La France vue de l’étranger
La coopération franco-africaine vue d’Afrique
Jean-Emmanuel Pondi
Professeur et directeur de l’Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC).
Depuis leur indépendance, la France continue d’être attachée au destin de ses anciennes colonies d’Afrique. Les instruments de la coopération franco-africaine sont nombreux qui démontrent les liens toujours plus étroits avec l’ancienne puissance métropolitaine. En témoignent la périodicité des sommets France-Afrique, dont l’éventail des invités est passé de six chefs d’État ou de gouvernement en 1973, à 37 à La Baule en 1990 ; l’importance du réseau diplomatique français qui semble désormais se déployer en dehors du « pré carré » de l’Afrique francophone ; ou encore, la multiplicité des accords de défense et de coopération militaire signés par la France et plus d’une dizaine de pays d’Afrique noire. Malgré cette série de constats positifs, en Afrique, les perceptions de l’« homme de la rue » sont souvent loin d’exprimer la satisfaction à laquelle l’analyste obstiné pourrait légitimement s’attendre. Et depuis quelques années, certains épisodes de l’histoire française ont été accueillis de façon pour le moins contrastée.
Franco-African Cooperation as seen from Africa
Since the independence of the French African colonies, France remains concerned by their future. The Franco-African cooperation demonstrates strong links between the former metropolitan power and its former colonies. This is shown by the frequency of Franco-African summits, which used to gather the leaders of six countries in 1973 and has brought together 37 of them in 1990 at La Baule, as well as the importance of the French diplomatic network which spreads out of French speaking Africa ; and the numerous military agreements signed between France and over ten African countries. Despite these positive indicators, the general view in Africa is far from expressing the satisfaction which could be expected. Since a few years, some events of French history have been aroused controversy in Africa.
Souvent passionnés, voire passionnels, les rapports qu’entretiennent la France et nombre d’États africains sont de ceux dont la longévité historique atteste, en quelque manière, de l’engagement réel de chacune des parties concernées à œuvrer sans relâche à leur pérennité.
Il ne serait pas sans intérêt d’avoir ici souvenance que la tenue de la conférence de Berlin (1884-1885) marqua pour la France la prise de possession officielle de ses territoires coloniaux africains, exception faite du Sénégal, rattaché à la métropole à la faveur de l’installation, par des commerçants français, du premier comptoir dans l’île de Gorée, en 1626. Les anciennes colonies allemandes furent, quant à elle, placées sous tutelle française par la Société des Nations (SDN) en 1920, mais supervisées par les puissances alliées et victorieuses, au rang desquelles figurait, dès 1916, la France.
Le fragment majeur d’explication de la constance et de l’étroitesse des liens qui unissent la France – pour le meilleur selon certains
[1], pour le pire selon d’autres
[2] – à ses anciennes colonies pourrait ainsi tenir à la nature du système qu’elle aura mis en place, et qui, nonobstant ses travers, visait néanmoins à opérer une assimilation culturelle des peuples colonisés. L’idée de former des « Français à la peau noire », sous-tendant cette conception du rapport colonial, impliquait une gestion personnalisée et proche de l’administration ; elle se répandra sous l’appellation du
direct rule ou gouvernement direct.
La philosophie qui régissait l’approche britannique, à savoir l’indirect rule, était tout autre. Faite d’une plus grande distance sociale et culturelle entre administrateurs et administrés – dans le but, selon Londres, de conserver et de favoriser l’éclosion des spécificités locales –, elle suscitait entre les sujets de Sa Majesté britannique et les peuples africains sous leur domination un commerce dénué de convergences et de chaleur. D’où, selon certains analystes, la tendance observée au déclenchement de sérieux conflits raciaux ou religieux dans plusieurs des territoires sous contrôle britannique, à l’aube des indépendances.
Si, dans les années 1960, les spécialistes français ou francophones avaient beau jeu d’insinuer, en guise de bilan des expériences coloniales européennes en Afrique, que l’approche française avait produit moins d’instabilité et de violence postcoloniales que dans la sphère coloniale sous domination britannique
[3], force est de reconnaître aujourd’hui, en 2002, la relativité de telles conclusions. En effet, depuis l’aube des années 1990, des États comme le Congo-Brazzaville, la République centrafricaine (RCA), le Tchad vécurent, à des degrés divers, des situations d’instabilité. Dans leur foulée, d’autres pays à la réputation de stabilité clairement établie, tels le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Togo
[4] et le Gabon, entraient eux aussi dans des cycles variables de conflits latents ou ouverts.
Pour une frange considérable de l’opinion publique africaine, à tort ou à raison, c’est la France qui fut rendue responsable des perturbations que connurent l’essentiel de ses anciennes colonies ou pays assimilés dans les années 1980 et 1990. Cette conviction, faisant suite au passé commun, maintenait l’ancienne puissance métropolitaine au cœur des enjeux africains, et relançait sa faculté à contribuer sur le front de la coopération notamment à la perpétuation de cet acquis.
Il s’agira donc, dans le cadre du présent développement, d’évoquer de manière succincte les instruments les mieux connus de la coopération franco-africaine, et de rendre compte du prisme à travers lequel est perçue ladite coopération chez l’« homme de la rue » en Afrique de façon générale, et au Cameroun en particulier, et d’esquisser au final quelques suggestions susceptibles d’accélérer le passage de l’assistanat des années 1960-1970, à un partenariat plus affirmé au cours du XXIe siècle.
LES INSTRUMENTS MAJEURS DE LA COOPÉRATION FRANCO-AFRICAINE
Parmi les structures les mieux connues de la coopération franco-africaine, on peut citer de façon non exhaustive : les sommets franco-africains ; le réseau diplomatique de la France en Afrique et dans les organisations internationales ; le dispositif des forces armées prépositionnées et, plus particulièrement, le soutien de Paris aux opérations de maintien de la paix.
Les sommets franco-africains
Envisagés par leurs promoteurs, les présidents Hamani Diori du Niger et Léopold Sédar Senghor du Sénégal, comme une sorte de « Commonwealth à la française », ces conclaves ont été organisés pour la première fois en 1973 à Niamey, avec la participation de six chefs d’État et de gouvernement. De nos jours, on compte en moyenne une trentaine de chefs d’État et de gouvernement.
À chaque sommet, depuis 1990, les conférences franco-africaines se sont tenues autour d’un thème principal. Ainsi, les six derniers sommets se sont focalisés sur les préoccupations suivantes :
— La Baule (juin 1990) : « Les défis que devra relever l’Afrique au cours de la dernière décennie du XXe siècle » ;
— Libreville (octobre 1992) : « La solidarité, une exigence majeure pour sortir de la crise » ;
— Biarritz (novembre 1994) : « Une solidarité accrue pour un effort renouvelé en faveur de la croissance et du développement » ;
— Ouagadougou (décembre 1996) : « Bonne gouvernance et développement » ;
— Paris (décembre 1998) : « La sécurité en Afrique » ;
—
Yaoundé (janvier 2001) : « L’Afrique face aux défis de la mondialisation »
[5].
De 1983 à 1994, le nombre des invités est resté relativement constant : 37 à La Baule en 1990, 35 à Libreville en 1992 et à Biarritz en 1994. L’élargissement de l’éventail des invités constaté à Ouagadougou, en décembre 1996, a reflété la volonté des autorités françaises d’ouvrir les sommets France-Afrique à l’ensemble de l’Afrique. Les organisateurs camerounais du XXIe sommet adressèrent des invitations à tous les États africains, à l’exception des Comores, sous sanctions de l’Organisation de l’unité africaine (OUA).
Au plan institutionnel, depuis les indépendances, la France a maintenu, voire accru, sa présence diplomatique en Afrique.
La présence d’un important réseau diplomatique
La France entretient des relations intenses avec la majorité des États africains. On dénombre, sur ce continent, 45 ambassades françaises pour un maximum possible de 53 dans les États d’Afrique et de l’océan Indien. Un simple calcul arithmétique permet donc de conclure que près du tiers des représentations bilatérales ouvertes par Paris dans le monde se trouvent en Afrique.
En outre, loin de se cantonner à ce qui était jadis considéré comme le « pré carré francophone », la France semble avoir opté pour un décloisonnement géopolitique de sa diplomatie. Cette option s’exprima clairement par le choix des pays visités par Hubert Védrine, lors de sa première visite officielle en qualité de ministre des Affaires étrangères au mois d’octobre 1997 : la Côte d’Ivoire, le Gabon, mais aussi l’Afrique du Sud et l’Éthiopie figurèrent parmi les États visités par le chef de la diplomatie française. De même, l’absorption du ministère de la Coopération par le ministère des Affaires étrangères, mise en œuvre le 1er janvier 1999, se révéla être la traduction concrète, sur le plan administratif, de la non-étanchéité du dispositif international français.
Avec une population de 115 000 ressortissants recensés en Afrique, en 1999, soit environ 10 % du total des expatriés français dans le monde, la France s’efforce au quotidien d’appuyer les efforts de développement des pays d’Afrique francophone et de toute l’Afrique. C’est ainsi que Paris a consacré 34,7 milliards de francs français à l’aide publique au développement en 2000, se classant ainsi au troisième rang des 22 pays membres du Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques.
En pourcentage du produit national brut, le pays de Voltaire se place au premier rang des pays du G 7, avec plus de 55 % de son aide publique bilatérale consacrée à l’Afrique
[6].
La coopération franco-africaine se décline également en un important volet d’accords militaires ayant trait à la prévention des conflits en Afrique.
Les accords de défense et la prévention des conflits
Sur le plan militaire, la France continue d’honorer des accords de défense passés avec certains pays sur le continent au lendemain des indépendances
[7]. En outre, Paris maintient pour l’essentiel le dispositif de ses forces prépositionnées (plus de 6 000 militaires répartis entre la Côte d’Ivoire, Djibouti, le Gabon, le Sénégal et le Tchad).
Conscient de ce qu’aucun investissement humain ou économique sur le continent africain ne peut prospérer ou être rentabilisé dans un contexte de guerre ou de conflit sérieux, Paris s’est donné pour objectif d’aider au renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (RECAMP). À ce jour, et selon un rapport publié par les autorités françaises, plus de 1 500 militaires africains ont été formés par l’intermédiaire du projet RECAMP.
De bilatérale qu’elle était, une partie de la coopération militaire française (plus de 20 %) a été graduellement réorientée vers la formation au maintien de la paix, dans un cadre de plus en plus régional. De façon plus concrète, on pourrait citer la conduite de l’exercice « Guidimakha » qui a réuni, à la fin du mois de février 1998, plus de 3 500 soldats de 8 pays d’Afrique de l’Ouest, avec la participation d’unités françaises, américaines et britanniques. En février 2000, la France a organisé en collaboration avec le Gabon, l’exercice « Gabon 2000 », qui a rassemblé 1 600 militaires issus de 8 pays de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale. Un troisième exercice du même type est prévu pour le mois de février 2002 avec la Tanzanie, les pays d’Afrique australe et ceux de l’océan Indien
[8].
De surcroît, il importe de savoir que la France a décidé de faire de la lutte contre les mines antipersonnel – dont la présence sur les champs empêche la poursuite de toute activité agricole viable, et contribue à handicaper la jeunesse des pays concernés par ce fléau – l’une de ses priorités dans sa coopération avec l’Afrique. Ce sont surtout des pays tels que l’Angola, le Mozambique et la Sierra Leone qui sont les plus concernés.
Dans le contexte de cet engagement, la France a ratifié le traité d’Ottawa du 1er juillet 1998, portant sur l’élimination des mines antipersonnel. Cette signature a été assortie d’une déclaration annonçant l’intention française de procéder à la destruction des stocks nationaux avant la date fixée par la convention.
Pour ce qui est du volet financier de la prévention des conflits, en 2000, les autorités françaises ont apporté 250 millions de francs français au budget des opérations de maintien de la paix (OMP) mises en
œuvre par l’ONU. Avec une quote-part de 7,93 %, la France se place ainsi au quatrième rang des pays contributeurs aux OMP, et en deuxième position des donateurs au sein des membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies
[9].
On ne pourrait parler de la coopération franco-africaine vue par le proverbial « homme de la rue », sans évoquer la place importante occupée, dans son vécu quotidien, par les centres culturels français, les écoles françaises disséminées à travers l’Afrique et de par le monde, et les médias internationaux soutenus par le budget de l’État français.
Les chiffres dans ce domaine sont éloquents. En 1999, la France comptait 300 lycées et écoles françaises qui accueillaient 150 000 élèves, dont 60 000 nationaux
[10]. La présence culturelle française s’appuie sur environ 130 centres culturels, installés dans 56 pays. L’Alliance française, quant à elle, dispose d’un réseau de 1 060 centres répartis dans 140 pays. En 2000, ces établissements culturels enseignaient le français à plus de 458 000 étudiants
[11]. La plupart des établissements français mentionnés plus haut sont implantés depuis les indépendances dans les pays d’Afrique.
S’agissant du dispositif audiovisuel international français, Marie-Christine Saragosse, directrice générale de TV5, révèle que son institution se classe au troisième rang mondial des réseaux de diffusion, atteignant 130 millions de foyers
[12]. Pour leur part, Canal France International et l’Agence France Presse forment, par ordre d’importance, le second réseau d’informations dans le monde. En ce qui concerne Radio France Internationale, cette station mondialement implantée compte 350 journalistes dont la majeure partie est bien connue du public africain.
Au regard du considérable investissement humain et financier consenti par la France en Afrique depuis près de quatre décennies, grande sera la surprise de l’analyste obligé de constater, au fil de l’observation, que les perceptions de l’« homme de la rue », en Afrique, sont souvent loin d’exprimer la satisfaction à laquelle l’on aurait pu s’attendre.
LA PERCEPTION DE LA COOPÉRATION FRANCO-AFRICAINE PAR L’« HOMME DE LA RUE »
Hormis de rares exceptions comme le Cameroun, l’île Maurice ou le Botswana qui affichent des taux d’alphabétisation largement supérieurs à 50 %, la majorité des États du continent abrite des populations relativement sous-scolarisées. Sans que cela ne serve d’excuse pour minorer les points de vue de l’« homme de la rue » qui, par définition, n’a pas été longtemps à l’école occidentale, il convient néanmoins de se rappeler de cette donnée dans le traitement de l’analyse qui va suivre.
Une série de discussions menées à Yaoundé, au Cameroun et au hasard des missions professionnelles effectuées à l’étranger
[13] par l’auteur de ces lignes entre 1997 et 2000, permet de dégager, entre autres, comme points focaux des relations afro-françaises chez l’« homme de la rue », les thèmes suivants : le sommet de La Baule, l’épisode des charters du Mali, la délivrance des visas dans les consulats français, la Coupe du monde « France 1998 », les « réfugiés de l’église Saint-Bernard » à Paris. Chacune de ces thématiques sera brièvement discutée, telle que perçue par beaucoup d’« Africains ordinaires ».
Dans un continent où le football est roi, il faudrait sans doute commencer par la merveilleuse épopée franco-africaine de « France 1998 ».
La Coupe du monde « France 1998 »
Au regard du nombre élevé de superstars d’origine africaine qui évoluèrent dans l’équipe nationale de France lors de la Coupe du monde 1998
[14], et, surtout, eu égard au brillant palmarès de cette formation qui vint à bout de véritables légendes du football planétaire telles que le Brésil, l’écrasante majorité des populations africaines n’hésita pas à s’approprier le parcours glorieux des « Tricolores » pour vanter le savoir-faire, l’ingéniosité et la dextérité footballistique des fils du continent.
Il ne fut pas jusqu’au président de la République française, Jacques Chirac, et à son Premier ministre, Lionel Jospin, pour entonner l’hymne savoureux d’une France métisse qui gagne. « Blanc, Black, Beur », reprit-on joyeusement dans les tribunes du stade de France, au soir magique d’une victoire inoubliable pour les Français et les Africains.
Sans aucun doute, la victoire de l’équipe de France donna lieu à d’interminables tables rondes à la Cameroon Radio and Television ou encore à la Radio Télévision sénégalaise telle que captée à Yaoundé. Partout, on s’efforcera – avec plus ou moins d’habileté – de souligner l’apport des fils d’origine africaine dans la victoire finale, en espérant que cette reconnaissance rejaillira bientôt dans tous les autres secteurs de la vie nationale de l’Hexagone, en termes d’une meilleure acceptabilité aux lieux de travail, par exemple.
Un autre événement, qui survint en France, à La Baule, suscita auprès du petit peuple d’Afrique un enthousiasme remarquable : il s’agit du discours prononcé par le président François Mitterrand, au mois de juin 1990, dans lequel le chef de l’Élysée informa ses pairs de la détermination de la France à conditionner l’aide publique, par elle accordée, au niveau des efforts enregistrés en Afrique, dans le domaine de la démocratie et de la bonne gouvernance.
Le discours de La Baule
L’annonce du chef de l’État français reçut un accueil aussi mitigé dans les cercles de pouvoir africains qu’il fut enthousiaste dans les milieux modestes de la plupart des pays intéressés.
On veilla tard dans les « maquis » d’Abidjan, dans les « circuits » de Yaoundé, ou encore dans les « chantiers » de Kinshasa en cette nuit de juin 1990
[15]. Mais les termes du discours tenu par le Premier ministre de l’époque, Pierre Bérégovoy, au sommet franco-africain de Libreville, au mois d’octobre 1992, annoncèrent ce qui fut perçu, au sein du peuple, comme une incroyable volte-face. En résumé, le chef du gouvernement français, Pierre Bérégovoy, exprima la compréhension de la France à l’égard de la nécessité avancée par plusieurs
leaders africains de mener le processus de démocratisation « selon leur rythme propre ».
Qui n’a en mémoire les « années de braise » (1991-1994) au cours desquelles la plupart des pays considérés comme stables connurent des turbulences certaines, voire des situations insurrectionnelles ?
Cependant, force est, en tout état de cause, de reconnaître que des changements importants sont survenus dans l’approche française des relations franco-africaines. Ce fut au nom de la nouvelle politique française en Afrique, par exemple, que les troupes françaises reçurent l’ordre de ne pas intervenir pour restaurer le président Konan Bédié lors du coup d’État qui conduisit au pouvoir le général Robert Gueï, le 24 décembre 1999, à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Il s’agit là, du point de vue de la rue, d’une évolution sans précédent.
Aux yeux de beaucoup de jeunes Africains désireux de s’extraire de leur continent tenaillé par une grave crise économique dès le début des années 1980, la politique très restrictive d’immigration suivie par les consulats de France constitua une autre pomme de discorde avec l’ancienne métropole.
La délivrance des visas
Sans aucun doute, les années 1990 ont constitué une période de rupture dans la politique française en matière d’octroi de visas. En effet, la plupart des consulats de France rejetèrent plus des trois quarts des demandes formulées par les Africains désireux de se rendre en France, comme le relève un journaliste de
Jeune Afrique, qui effectua une enquête à ce sujet, et de conclure en ces termes : de plus en plus confrontés à des difficultés sans fin pour s’inscrire dans les établissements d’enseignement supérieur français,
a fortiori pour obtenir des bourses, les étudiants africains prennent dorénavant le chemin des États-Unis, du Canada, de la Belgique, voire de l’Italie et de l’Allemagne
[16].
La conséquence de cette stratégie à moyen et à long termes est visible en Afrique aujourd’hui. D’ores et déjà, « une frange non négligeable du personnel politique africain, ou de la haute fonction publique, n’éprouve plus les mêmes sentiments de proximité avec la France »
[17].
Toujours dans le registre de l’immigration douloureuse, les images des « sans- papiers » expulsés sans ménagement de l’église Saint-Bernard, à Paris, dans le courant de l’été 1996, sont encore vivaces dans les esprits de la majorité des Africains d’Afrique. Elles n’ont pas contribué à asseoir l’image d’une France ouverte et fraternelle. L’indignation sur le continent a été telle qu’une chanson de variété a même été inventée à ce sujet au Congo-Brazzaville, dans laquelle l’auteur rappelle, sommairement, qu’aucun papier ne fut exigé aux anciens combattants africains qui sacrifièrent leur vie par milliers tout au long de la Première et de la Seconde Guerre mondiale pour la survie et l’honneur de la France.
Enfin, alors que les statistiques du gouvernement français font clairement état d’une bonne tenue des chiffres de l’aide publique au développement de Paris envers l’Afrique, la perception des non-décideurs africains (c’est-à-dire de l’écrasante majorité) sur le terrain est déformée par le recul des indices facilement perceptibles, tels que le nombre des coopérants français dans l’enseignement ou dans les forces armées par exemple.
Le reflux de la coopération militaire et du service national
Avec la refonte des structures ministérielles survenue en février 1998, le nombre de coopérants français en Afrique noire francophone s’est notablement réduit, passant de 11 500 en 1997 à moins de 9 000 en 1999
[18].
Réduits en grande partie par l’extinction progressive des contrats de coopération du service national, dans lequel s’engage la majorité des enseignants français qui travaillent dans le primaire et dans le secondaire en Afrique, les effectifs de cette catégorie d’enseignants sont passés à moins de 3 000 en 1999.
Comme l’on pouvait s’y attendre s’agissant du « redéploiement » des forces françaises constaté ces dernières années sur le continent, au moins deux types de réaction très différente ont été enregistrés : alors que les gouvernants africains, dans une proportion non négligeable, s’inquiétèrent du « lâchage de l’Afrique par la France » – au point que le ministre de la Défense, Charles Millon, se vit contraint d’effectuer une campagne d’explication pour apaiser les esprits à Djibouti (janvier 1996), au Sénégal et en Côte d’Ivoire (août 1996), au Tchad et au Gabon (octobre 1996)
[19] –, l’« Africain de la rue », quant à lui, apprécia plutôt favorablement ces nouvelles options
[20].
Ainsi, suite à la fermeture des deux bases militaires de Bouar et de Bangui en Centrafrique, et au retrait de 1 400 hommes, achevé en avril 1998, « la France ne maintient plus que cinq bases sur le continent et une présence réduite à environ 6 000 hommes, répartis de la manière suivante : 2 900 à Djibouti (au lieu des 5 600 qu’ils étaient en 1976) ; 700 au Gabon ; 1 150 au Sénégal et 550 en Côte d’Ivoire »
[21].
La réaction négative de certains dirigeants africains aux nouvelles approches françaises surprend d’autant plus que ces dernières tendent, par le biais des opérations RECAMP, à renforcer les capacités des forces armées placées sous un commandement suprême national et autonome. Il serait en effet plus problématique, dans le contexte actuel de la mondialisation, de rééditer les interventions françaises effectuées jadis au Sénégal (1962), au Gabon (1964), en République démocratique du Congo (avril 1977 et mai 1978), pour sauver des régimes alliés en difficulté. Aujourd’hui, le pouvoir de la rue – soutenu par l’avènement du multipartisme politique depuis le début de la vague de démocratisation partie du Bénin en janvier 1990 – rendrait des actes de cette nature difficilement assimilables dans l’arène internationale où la France ne compte pas que des alliés.
En partant du contexte global des relations France-Afrique, peut-être faudrait-il s’arrêter davantage, à titre d’exemple, sur les rapports entre le Cameroun et la France, tels qu’appréhendés par le « Camerounais moyen », et mis en œuvre par les dirigeants des deux pays.
Les relations entre le Cameroun et la France « vues du bas »
Probablement à cause de l’histoire particulière qui a conduit à la naissance de leur État, les Camerounais sont, de notoriété publique, des Africains particulièrement frileux quand il s’agit d’aborder des questions relevant peu ou prou de leur indépendance nationale.
Les attitudes des Camerounais vis-à-vis des sommets France-Afrique, ou de la présence militaire française sur leur sol, ou encore dans le cadre des compétitions mondiales de football, pourraient servir de baromètre à leurs positions dès lors que sont en jeu les relations avec la France.
Comme l’analyse avec clarté le P
r Dieudonné Oyono, la politique internationale du Cameroun (ou sa diplomatie) est caractérisée par une tension existentielle entre une tendance instinctive à se singulariser par rapport à l’espace francophone africain, et la nécessité objective d’entretenir des liens privilégiés avec la France
[22].
Dans le premier registre, juste après la naissance de l’OUA, au mois de mai 1963, le Cameroun prôna la dépolitisation de l’Union africaine et malgache, puis celle de l’Organisation commune africaine et malgache, dont il abritait le siège à Yaoundé, mais sans pour autant remettre en cause le caractère privilégié des rapports franco-camerounais
[23].
Par ailleurs, le Cameroun se retira, en 1971, de la compagnie aérienne multinationale francophone, Air Afrique, pour en créer une autre à consonance anglo-saxonne : Cameroun Airlines.
Enfin, jusqu’au mois de novembre 1994 et de novembre 1995, respectivement, le Cameroun n’avait jamais été membre ni du sommet France-Afrique, ni du Commonwealth, instances auxquelles il adhéra à douze mois d’intervalle exactement
[24].
Une grande partie de la « singularité » camerounaise tient à son histoire. Déjà, comme le souligne D. Oyono, pendant les trente années de la colonisation allemande du territoire (1884-1914), les signataires camerounais du traité germano-camerounais du 12 juillet 1884 ne considéraient pas leur pays comme une colonie allemande, mais comme un protectorat, occupant une place à part dans l’ensemble colonial allemand, alors que le territoire était pourtant administré comme une colonie du Reich
[25].
Après la défaite des empires centraux, le Cameroun devint un territoire sous statut international. La possibilité fut ainsi offerte aux populations camerounaises de faire usage direct du droit de pétition à la SDN d’abord et à l’ONU ensuite, accordant ainsi une place particulière au Cameroun dans les ensembles coloniaux français et britanniques.
Ces antécédents singuliers ont aiguisé une sorte de particularisme camerounais, qui se ressent et se manifeste même dans les conversations de rue des villes camerounaises. Par rapport aux relations franco-camerounaises, le dualisme camerounais s’exprime par des rapports privilégiés avec la France, en souvenir du passé et au nom d’intérêts communs, mais une répugnance à se fondre durablement dans l’ensemble des États africains francophones évoquant le passé colonial
[26].
D’une certaine façon, c’est en grande partie à cause des préoccupations relevant de politique intérieure du Cameroun – qui compte 70 % de francophones et 30 % d’anglophones –, que le pays avait adopté une politique de « ni ni » avant 1994, et de « et et » après cette date.
En d’autres termes, avant ces repères historiques, le Cameroun se considérait comme un pays bilingue, ni francophone, ni anglophone, bien qu’entretenant, il est vrai, des relations privilégiées avec la France.
Après le milieu des années 1990, dans un souci de conserver ses acquis biculturels tout en tenant compte du nouveau contexte de la mondialisation, le Cameroun opta pour une nouvelle approche qui le définit comme pays se considérant désormais à la fois francophone et anglophone.
Un tout autre domaine dans lequel le Cameroun et la France entretiennent des échanges aussi fructueux qu’enthousiastes, est le football. À ce jour, pas moins de 24 footballeurs camerounais évoluent dans les meilleures équipes du championnat de l’Hexagone.
Dans cette logique, la longue liste des entraîneurs français ayant exercé leurs talents auprès des « Lions indomptables », l’équipe nationale du Cameroun, inclut, entre autres, Claude Leroy, Henri Michel, Pierre Lechantre ou encore Robert Corfu.
Sauf à maintenir qu’il n’existe aucun lien entre le savoir-faire d’un entraîneur/sélectionneur national et le succès de son équipe, il faut admettre que ceux qui ont dirigé l’équipe nationale de football du Cameroun portent un mérite dans leur palmarès glorieux qui se décline en ces termes : médaillés d’or aux Jeux olympiques de Sydney en 2000 ; triples champions d’Afrique (Abidjan 1984, Rabat 1988, Lagos 2000) ; enfin, quatre participations à des phases finales d’une Coupe du monde (Espagne 1982, Italie 1990, États-Unis 1994 et France 1998).
QUELQUES SUGGESTIONS POUR L’AMÉLIORATION DES RAPPORTS FRANCO-AFRICAINS
En guise de conclusion de cette brève réflexion sur les relations franco-africaines « vues du bas », il convient de se résoudre à quelques observations avant d’énoncer des suggestions qui pourraient, dans un certains sens, renforcer la solidité de ces liens telle qu’elle apparaît à l’« Africain moyen ».
En termes de remarque, force est de constater que la grande divergence d’appréciation qui existe en matière de définition des priorités et des options entre les décideurs franco-africains d’une part, et le citoyen ordinaire vivant sur le continent d’autre part, ne permet pas de jeter un regard définitif sur la coopération entre ces deux entités. Alors que les premiers semblent préoccupés par l’évolution des flux macroéconomiques (aide publique au développement, taux d’endettement, etc.), le second, quant à lui, s’attache davantage aux dimensions pratiques et symboliques du contact entre les deux continents, qui rejaillissent directement sur son vécu quotidien (délivrance de visas, implantation de centres culturels, octroi de bourses, création des lycées, etc.).
De ces constats, peuvent découler des suggestions concrètes.
Premièrement, il serait souhaitable que la France se consacre un peu plus à la coopération décentralisée que cela ne fut le cas jusqu’à présent. Un tel changement d’orientation permettrait de rapprocher les collectivités locales des deux continents qui pourraient, dès lors, s’activer sur des questions d’intérêt commun.
Deuxièmement, il s’avère décisif de souligner que l’inflation des confrontations en Afrique, sur la coopération franco-africaine, contraste, hélas, avec l’extrême discrétion d’un débat sur la politique de coopération des pays africains vis-à-vis de la France. C’est à se demander si des objectifs et des stratégies pertinents sont véritablement sous-jacents à cette entreprise, ou si celle-ci n’est conçue puis traduite dans les faits qu’à partir des orientations venues de Paris. Autrement dit, une révision féconde du rapport franco-africain implique, vue d’Afrique, un essai de réappropriation partielle des visées, des contours et du rythme de coopération.
[1]
Voir Didier Etaba Otoa,
Le Cameroun libre avec les Français libres, 1940, Yaoundé, Presses de l’Université catholique d’Afrique centrale, 2000.
[2]
Voir Hubert Kamgang,
Au-delà de la Conférence nationale pour les États-Unis d’Afrique, Paris, L’Harmattan, 1993.
[3]
À l’exception, bien sûr, de l’Algérie où une guerre anticoloniale éclata dès 1954.
[4]
Sur un plan strictement historique, le Cameroun et le Togo n’ont jamais été des colonies françaises, mais allemandes. Ces deux pays ont été placés sous mandats français et britannique par la Société des Nations en 1920 et 1922, et sous la tutelle de l’Organisation des Nations unies (ONU) de 1946 à 1960, date de leur indépendance.
[5]
Document du ministère français des Affaires étrangères (MAE), Paris, 29 décembre 2000, p. 12.
[6]
Document du MAE français, « La politique africaine », Paris, 11 janvier 2001, p. 2.
[7]
La liste des accords de défense et de coopération militaire signés par la France et les pays d’Afrique noire se présente comme suit : RCA (13 août 1960) ; Gabon (17 août 1960) ; Togo (23 mars 1973) ; Congo-Brazzaville (1
er janvier 1974) ; Cameroun (21 février 1974) ; Sénégal (29 mars 1974) ; Bénin (27 février 1975) ; Tchad (6 mars 1976) ; Mauritanie (2 septembre 1976) ; Niger (19 février 1977) ; Djibouti (27 juin 1977) et Mali (14 octobre 1977), cité
in Emmanuel Ella Ella, « La nouvelle politique de coopération militaire de la France en Afrique »,
Revue africaine de défense, janvier-mars 2000, p. 63.
[8]
Ibid., p. 7. Pour une analyse plus académique et plus fournie des liens franco-camerounais en matière de défense, voir E. Ella Ella,
La politique de défense du Cameroun depuis 1959 : contraintes et réalités, thèse de doctorat, Université de Nantes, décembre 2000, 384 p.
[9]
Voir les propos du président de la République française, Jacques Chirac, « Réponses proposées par la France pour faire face aux défis de la mondialisation », Yaoundé, 19 janvier 2001.
[10]
Voir « La France dans le monde : la francophonie, échanges et solidarité », publié par le MAE français, 2 novembre 2001. Site Internet
hhhttp:// wwww. diplomatie. fr/ France/ fr/ politiq/ 07. html.
[12]
Voir le rapport de la direction générale de la coopération internationale et du développement,
La coopération et l’action culturelles, Paris, MAE, 2000, p. 15.
[13]
Pendant cette période, je me suis rendu à Ouagadougou, à Lomé, à Lusaka, à Addis-Abeba et à Cotonou, pour ce qui concerne l’Afrique subsaharienne dont il est surtout question ici.
[14]
À titre d’exemple, on pourrait citer : Zinedine Zidane, sacré meilleur joueur du monde après la Coupe du monde 1998, est d’origine algérienne ; Marcel Desailly, capitaine de l’équipe, a des racines ghanéennes ; Lilian Thuram est pour moitié Tchadien, alors que Thierry Henry est d’origine antillaise, donc descendant d’Africain, etc.
[15]
Les termes mis entre guillemets correspondent aux différents noms donnés aux lieux de réjouissances populaires des pays mentionnés.
[16]
Voir Albert Bourgi, « On peut bien se passer de Paris »,
Jeune Afrique/L’Intelligent, n
o 2098, avril 2001, p. 28.
[18]
Voir François Soudan, « La France lâche l’Afrique »,
Jeune Afrique/L’Intelligent, n
o 2098, avril 2001, p. 22.
[19]
Voir Pierre Beylan, « Afrique, la France sur la défensive »,
Le Point, 14 avril 1998, p. 6.
[20]
Voir l’enquête réalisée par F. Soudan
in Jeune Afrique/L’Intelligent, n
o 2098, avril 2001, préalablement citée, p. 20-29.
[21]
Voir E. Ella Ella,
Revue africaine de défense, op. cit., p. 64-65.
[22]
Voir D. Oyono,
Avec ou sans la France ?, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 193.
[24]
Membre du sommet France-Afrique en novembre 1994 et du Commonwealth en novembre 1995.