Revue internationale et stratégique
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p. 13 à 20
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Regards croisés

n° 45 2002/1

2002 Revue internationale et stratégique Regards croisés

La relation franco-américaine après le 11 septembre 2001

Loïc Hennekinne Joseph Fitchett Loïc Hennekinne est secrétaire général du ministère des Affaires étrangères ; Joseph Fitchett est journaliste à l’International Herald Tribune.
PASCAL BONIFACE — Après les attentats du 11 septembre 2001, comment percevez-vous la solidarité franco-américaine ? Décéleriez-vous, au sein des gouvernements ou des opinions publiques, des réticences particulières ou des non-dits ?
LOïC HENNEKINNE — Nous avons, dès le 11 septembre 2001, manifesté notre solidarité à l’égard du peuple américain et des familles victimes de ces attentats. Depuis, nous n’avons eu de cesse de réaffirmer notre soutien ; nous nous sommes attachés à entrer immédiatement en contact avec les autorités américaines afin, d’une part, de connaître leur analyse de la situation, d’autre part, de voir comment nous pouvions coopérer ensemble pour combattre cette menace terroriste globalisée apparue le 11 septembre 2001.
Cette solidarité affichée s’est concrétisée, dans un premier temps, par une courte visite du président de la République, Jacques Chirac, aux États-Unis – à Washington et à New York –, puis par de nombreux contacts au niveau ministériel et au niveau des administrations, qui nous ont confirmé dans la similitude d’approche et d’analyse de la situation.
La lutte contre le terrorisme revêt différents aspects. La nature et l’intensité de notre coopération peuvent ainsi varier en fonction du type d’action engagée. On a commencé par une action de type militaire en Afghanistan, dont l’objectif est à la fois d’arrêter Oussama Ben Laden et les autres dirigeants du réseau Al-Qaïda, mais également de se débarrasser du régime taliban. En ce qui concerne cette phase de l’opération, il semble que les Américains disposent des moyens militaires nécessaires à sa bonne exécution. Mais ils ont aussi besoin d’une solidarité politique, solidarité que nous n’avons pas cessé d’affirmer depuis le 11 septembre 2001. De même, au cas où les États-Unis auraient besoin d’un soutien de type militaire, nous nous sommes déclarés prêts à mettre à leur disposition des moyens en fonction de leurs demandes. Enfin, des contacts ont été établis très rapidement entre les commandements opérationnels américains et les responsables militaires français, afin de déterminer dans quelle mesure nous pouvions contribuer à cette action.
Sur la question précise de l’intervention, il n’y a pas eu de divergences avec les États-Unis. Nous avions, dès le début, indiqué qu’il ne fallait pas se tromper d’adversaire, et qu’il importait de s’en prendre aux réseaux terroristes. Même s’il a pu y avoir quelques discussions au sein de l’équipe présidentielle américaine, nous avons l’impression qu’il n’y a pas eu de dissonance au cours de cette période. Il convient également de souligner que, sur le plan opérationnel, ce sont les Américains qui, par le biais du Pentagone, ont mené la réflexion et bâti les plans d’opération en fonction des objectifs à atteindre.
Un deuxième aspect vient s’ajouter simultanément à l’action militaire : le développement d’une étroite coopération dans les domaines policier et judiciaire. Dans cette sphère, les relations entre les services américains et français existaient bien avant les événements du 11 septembre. En outre, si cette collaboration se révèle maintenant très satisfaisante, cela tient principalement au fait que, en l’espèce, nos intérêts sont identiques. Les attentats de New York ont encore davantage révélé que, en dehors des personnes qui ont agi directement le 11 septembre, il existe, au sein de nos sociétés occidentales, des « réseaux dormants » composés de gens organisés, capables de vivre plusieurs années comme d’honnêtes citoyens. Il importe donc, dans le cadre d’une coopération entre nos services, d’essayer de percevoir, d’anticiper et de mettre au jour les relations entre l’ensemble des membres de ces groupes.
Un troisième élément de la lutte contre le terrorisme doit être mentionné : la coopération dans le domaine financier. Il convient de mieux cerner la façon dont les groupes terroristes arrivent à se financer. Cela nous permettrait de savoir comment, par l’utilisation des moyens technologiques les plus sophistiqués, en profitant des failles de certaines législations nationales et de la complaisance de certains États, ces réseaux continuent d’exister, et ainsi d’être en mesure de couper leurs sources d’approvisionnement financier. À ce propos, on peut s’interroger sur les réticences manifestées par les États-Unis, au mois de mai 2001, dans le cadre de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à l’égard d’un projet visant à une meilleure connaissance des paradis fiscaux. Ce retrait nous avait surpris et inquiété. Cependant, après le 11 septembre 2001, nous avons pu constater, au sein d’institutions internationales où ces questions sont abordées (G7/G8, le Groupe d’action financière sur le blanchiment des capitaux [GAFI], etc.), un revirement de l’administration Bush, soucieuse de mieux connaître les réseaux financiers au service des terroristes. Dès lors, et en ce qui concerne le monde politique et l’administration, depuis les attentats du 11 septembre, une très grande convergence de vues s’est manifestée. En ce qui concerne l’opinion publique, je n’ai pas senti dans les médias, français en particulier, de divergences profondes dans les analyses. Certes, la sensibilité n’est pas la même en France qu’outre-Atlantique. On le remarque notamment à travers les attaques à l’anthrax (le bacille du charbon) qui ont fait plusieurs victimes dans la population américaine. En France, voire dans d’autres pays européens, nous n’avons pas été touchés par de telles attaques ; le degré d’inquiétude de la population n’a donc pas atteint la même intensité qu’aux États-Unis qui ont vécu une forme de psychose que nous ne connaissions pas.
Un autre souci a également été partagé par l’ensemble des autorités européennes et américaines : ne pas faire d’amalgame entre les groupes terroristes et les musulmans en général. Il importe, en effet, au-delà de l’intervention en Afghanistan, de ne pas se tromper d’adversaire, et d’éviter de créer des tensions ou des incompréhensions avec le monde musulman en général – et pas seulement arabe –, ou avec les populations musulmanes qui vivent dans les pays occidentaux.
Finalement, depuis le 11 septembre 2001, il n’y a pas eu de divergences dans la compréhension des événements. Ainsi, on peut comprendre que les suites à donner aux attentats aient pu être le fait d’un nombre restreint d’acteurs, et que les autorités américaines n’aient pas voulu en discuter ouvertement au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou de l’Organisation des Nations unies (ONU). Mais cela n’a pas empêché les États-Unis de bénéficier, pour mener les opérations en Afghanistan, du soutien du Conseil de sécurité des Nations unies.
PASCAL BONIFACE — Joseph Fitchett, avez-vous la sensation que les autorités américaines et, de manière plus générale, l’opinion publique américaine aient conscience de la solidarité des Européens, ou leur reproche-t-on de ne pas en faire assez ?
JOSEPH FITCHETT — Inscrivons nos relations dans une perspective plus longue : les attentats du 11 septembre 2001, l’intervention américaine en Afghanistan, les réactions immédiates, les actions communes dans le domaine du renseignement ou la coopération financière n’en seraient que le début. Les réactions aux attaques terroristes, et celles de la France et de l’opinion publique française en particulier, semblent indiquer que les attentats ont été vécus, non comme une attaque dirigée contre les seuls États-Unis, mais comme une attaque contre les valeurs de liberté et de progrès dans le monde, qui existent tant aux États-Unis, en Europe, en France que dans nombre de pays musulmans. Sur ce plan, la solidarité a été très clairement exprimée. Toutefois, aux États-Unis, le Congrès et l’opinion publique ont été tellement choqués par le 11 septembre qu’ils ont souhaité assumer totalement l’intervention en Afghanistan, sans se poser de questions.
En ce qui concerne l’intervention elle-même, il semblerait que les États-Unis n’aient rien demandé, ni aux Français ni aux Britanniques. Pour le moment, cela les satisfait. À l’avenir, cela pourrait prendre une tournure différente : les Américains pourraient avoir besoin du soutien des alliés. Les États-Unis devront peut-être, après avoir éradiqué les bases arrière des terroristes en Afghanistan, poursuivre cette lutte antiterroriste dans d’autres régions du monde. Les alliés pourraient alors jouer un rôle important. Imaginons, par exemple, qu’il faille intervenir en Somalie. La France y est très présente, elle pourrait assumer un rôle conséquent dans cette opération.
Toutefois, plus l’opération militaire se prolonge, plus les relations deviennent délicates, et les différences susceptibles d’apparaître. Les Américains introduisent une notion de coalition à géométrie variable, de coalition « à la carte », du multilatéralisme à l’unilatéral.
Il faut se souvenir que, jusqu’au 11 septembre 2001, une série de décisions avaient permis de soutenir que l’administration Bush n’accordait que peu d’importance à la coopération ou à une approche multilatéraliste : non-signature des accords de Kyoto sur l’environnement, non-signature du traité d’interdiction complète des essais nucléaires, etc. Des rumeurs évoquaient, pour diverses raisons – difficultés à maîtriser le budget, à réformer les armées –, le possible départ de Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense. Or, depuis le 11 septembre 2001, cette vision a été bousculée ; D. Rumsfeld apparaît comme un « dirigeant de guerre », un « secrétaire à la Guerre » et non plus à la Défense ! Dans le même temps, Colin Powell, un militaire qui connaît les limites de l’action armée, s’impose à la tête du département d’État, et parvient à convaincre George W. Bush de la nécessité de penser à une solution politique qui accompagnerait la poursuite de l’opération militaire. Cela ne signifie pas, pour autant, que les États-Unis soient revenus à une politique « multilatérale » telle que la conçoivent les Européens.
Il importe de garder à l’esprit que dans d’autres situations, à l’avenir, la question de la lutte contre le terrorisme pourrait se révéler beaucoup plus difficile à gérer. À cet égard, l’exemple de l’Algérie peut nous éclairer. Pendant des années, le discours français à ce sujet était : « Il y a un problème terroriste, qui concerne la France, mais également d’autres pays, parce qu’il y a des éléments terroristes dans cette guerre civile. » D’un autre côté, à Washington, on n’hésitait pas à taxer l’attitude française de nombriliste, accusant Paris de faire d’un problème marginal, du moins considéré comme tel par l’administration américaine de l’époque, un problème sérieux. Bien entendu, aujourd’hui, les États-Unis découvrent le terrorisme algérien, et reconnaissent que la France a réalisé un travail remarquable face à ce problème. Cependant, si maintenant les États-Unis décidaient, au nom de la lutte antiterroriste, de soutenir sans limite le gouvernement et les militaires algériens, je suppose que la France trouverait cette attitude exagérée et proposerait une voie médiane. Dès lors, ce problème pourrait-il être géré conjointement ?
Prenons un autre exemple, plus compliqué encore, le cas de l’Irak. Supposons que les États-Unis établissent clairement, preuves à l’appui, que le régime de Saddam Hussein soit impliqué dans des actes de terrorisme international. Dans ce cas, les États-Unis et la France pourraient vraisemblablement s’entendre et réagir de manière forte. Toutefois, si les preuves d’une telle participation irakienne n’étaient que partiellement établies, ou si elles n’étaient pas très convaincantes, il est fort probable que l’on se retrouverait face à un différend potentiellement grave, qui opposerait les États-Unis à la France et à un certain nombre de pays européens et arabes.
Ainsi, on constate que la coalition fonctionne bien pour le moment, telle qu’elle est conçue, mais elle pourrait ne pas résister à la nécessité d’intervenir dans d’autres régions.
En apparence, tout va bien pour l’instant. Les États-Unis ne souhaitent pas gérer la crise avec la France, et cette dernière ne souhaite pas, non plus, trop en faire en Afghanistan (a priori la région ne fait pas partie historiquement des préoccupations françaises ; la France n’y aurait donc pas de quelconques intérêts à faire valoir). Cependant, je m’étonne tout de même d’observer, dans les médias français, au sein de certains lobbies, des commentaires indignés sur la guerre américaine, qui montent en épingle la mort de quelques civils à la suite du bombardement d’un dépôt de nourriture de la Croix-Rouge. Ce sont des accidents inévitables dans une guerre.
Il convient donc de se demander dans quelle mesure cette coalition saura trouver son équilibre entre les États-Unis, d’une part, la France et les États européens, de l’autre. On remarque aussi clairement que l’OTAN est aujourd’hui moins adaptée pour maintenir les liens traditionnels transatlantiques. Dans le même temps, puisque la Russie semble modifier son attitude positivement à l’égard de l’Alliance atlantique, cela contribue à rendre celle-ci moins militaire, mais peut-être davantage politique.
LOïC HENNEKINNE — J’aimerais faire quelques remarques sur les différentes hypothèses qui viennent d’être énoncées. Comme l’a mentionné Joseph Fitchett, on assiste au début d’une action multiforme qui devrait s’étaler sur la longue durée. Cette idée se retrouve dans l’une des interventions les plus intéressantes prononcées, depuis les événements du 11 septembre, par une autorité américaine, en l’occurrence Paul Wolfowitz, sous-secrétaire à la Défense : « Si les États-Unis avaient besoin du soutien d’un pays, nous le ferions savoir ; cependant, nous réfléchissons davantage en termes de coalitions à géométrie variable suivant les différents types d’action. »
Cette attitude a peut-être étonné certains de nos partenaires de l’OTAN, mais nous avons considéré qu’il s’agissait d’une approche relativement pragmatique, face à des opérations lentes, longues et multiformes, pour lesquelles il est impossible de faire des prévisions à six mois ou un an.
Une autre question rapidement évoquée précédemment mérite d’être posée : depuis le 11 septembre, l’administration Bush a-t-elle compris l’intérêt du multilatéralisme par rapport à l’unilatéralisme qui avait caractérisé la période précédente ? Après ces attentats, on a pu observer l’attention particulière que les Américains ont portée à l’implication de l’ONU dans la gestion de la crise. Cette attention s’est notamment manifestée par le vote de plusieurs résolutions au Conseil de sécurité. De même, a-t-on pu constater l’empressement avec lequel les États-Unis ont payé leurs arriérés financiers aux Nations unies. Un certain nombre d’éléments ont ainsi pu nous faire penser que nous assistions à un tournant de la politique étrangère américaine, qui se manifestait par un regain d’intérêt pour le multilatéralisme.
PASCAL BONIFACE — Pensez-vous qu’il s’agisse d’un tournant durable ?
LOïC HENNEKINNE — Je n’en suis pas totalement persuadé. Je ne suis pas certain non plus que les événements du 11 septembre conduiront les États-Unis à modifier leur position à l’égard de la National Missile Defense (NMD), du traité ABM (Anti-Ballistic Missile) ou de toute autre question de nature stratégique en général. De ce point de vue, je dois rappeler que nous n’avons cessé d’interroger les autorités américaines sur la pertinence de considérer la perspective d’envoi d’un missile balistique de la part d’un « Rogue State » comme la véritable menace du XXIe siècle
JOSEPH FITCHETT — Pour ma part, je pense que les États-Unis quitteront bientôt le cadre du traité ABM, soit par un acte de nature politique, soit par des actions plus concrètes qui rendront leur sortie irréversible.
PASCAL BONIFACE — Mis à part la question de la NMD, qui relève de la « sécurité dure » – et qui peut être tenue pour un programme tabou –, eu égard aux signaux évoqués précédemment à propos de la propension américaine au multilatéralisme, pensez-vous qu’il s’agisse d’une situation durable ou seulement circonstancielle ?
JOSEPH FITCHETT — À l’avenir, je pense que l’administration Bush fera preuve d’une attention plus grande à la nécessité d’avoir des alliés. Il me semble, cependant, qu’il nous faut être très prudent avec certaines notions dans le domaine du contrôle des armes biologiques et autres, notamment celles relatives à la valeur des accords qui permettent à l’ennemi potentiel – au « Rogue State » – de s’intégrer dans le jeu multilatéral. Washington ne signera plus de traités, mais la France et les États-Unis peuvent s’entendre sur des moyens de pression contre la prolifération.
LOïC HENNEKINNE — Cette situation fera-t-elle revenir les Américains sur leur position au sujet du protocole de Kyoto ou de la Cour pénale internationale ? On peut en douter. Ce qui s’est produit le 11 septembre a sans doute conduit les Américains à modifier certaines de leurs attitudes. C’est notamment le cas au sujet du Proche-Orient. Après une période caractérisée par un net retrait de l’administration républicaine, on a pu apprécier la manière dont les États-Unis ont, dans une certaine mesure, reconsidéré leur politique dans la région. Le président américain, George W. Bush, et son secrétaire d’État, Colin Powell, se sont rendu compte de la nécessité de ne pas être absent de la scène proche-orientale, au risque de voir la situation se détériorer davantage. À cet égard, les déclarations du président Bush au sujet de l’État palestinien représentent, selon moi, un tournant.
JOSEPH FITCHETT — Cela fut d’autant plus facile à faire pour George W. Bush, que les Européens ont adopté une position relativement semblable à celle du président américain ; position qui, en l’espèce, consistait à dire que le problème terroriste ne résultait pas du conflit israélo-palestinien.
LOïC HENNEKINNE — Sur la question de l’unilatéralisme et du multilatéralisme, tout n’a donc pas encore été dit, même si, dans la lutte contre le terrorisme et dans le cadre de coalitions à géométrie variable, Washington a tendance à décider des actions à mener sans consulter ses partenaires. Durant la phase militaire, où les Américains représentent 98 % des forces engagées, nous comprenons volontiers qu’il y ait une part d’unilatéralisme. Mais pour les autres aspects de la question, je pense, comme Joseph Fitchett, qu’il y aura place à davantage de multilatéralisme.
Ce multilatéralisme est hautement souhaitable s’agissant de l’attitude à adopter à l’égard de certaines situations mentionnées par J. Fitchett, comme l’Algérie, l’Irak et la Tchétchénie. Je note que, parmi les exemples cités, il manque un grand pays du Golfe, l’Arabie Saoudite – d’où provenaient une majorité de terroristes du réseau Al-Qaïda –, dont l’évolution future devra être suivie attentivement.
JOSEPH FITCHETT — Dans ces pays, je m’attends à voir des campagnes américaines énergiques pour mettre fin à un double langage où se mêlent alliance publique avec l’Occident et, dans un même temps, tolérance envers des groupuscules terroristes.
LOïC HENNEKINNE — Oui, effectivement, il ne s’agissait pas d’engager une action contre l’Algérie. Je crois cependant qu’il y a une marge d’analyse et d’appréciation qui ne doit pas être le fait d’un seul État, mais qui doit relever d’un dialogue entre plusieurs capitales. Le risque pour les coalitions futures réside dans l’éventualité de l’exercice par les Américains d’un droit de suite dans tel ou tel pays ; ce que l’on peut d’ailleurs imaginer, puisque, une fois réglé le problème de l’Afghanistan, les terroristes chercheront sans doute de nouvelles bases de repli.
JOSEPH FITCHETT — À l’avenir, il n’est pas exclu que les gouvernements d’un certain nombre de pays adressent des demandes d’aide et de soutien à la France, à l’ONU ou aux États-Unis, afin de régler des problèmes qu’ils n’arrivent pas à maîtriser.
LOïC HENNEKINNE — Cela n’est pas impossible, en effet. Toutefois, il importera qu’il y ait une véritable concertation, sur le plan bilatéral ou multilatéral, entre les différents pays concernés, au sein des Nations unies, et en particulier au Conseil de sécurité. Il importera de ne pas se tromper dans l’analyse et les conséquences à en tirer. Si nous estimons que l’intervention en Afghanistan est une bonne chose, ce n’est pas parce que l’opération se déroule loin de France, comme vous l’évoquiez précédemment...
JOSEPH FITCHETT — Militairement c’est loin en effet, mais, politiquement, Paris a-t-il adressé un signal assez fort ?
LOïC HENNEKINNE — Je ne pense pas que ce soit le problème ! Cela fait des années que nous disons aux Américains et aux Saoudiens : « On joue avec le feu en Afghanistan. » Il se trouve que j’étais au Pakistan le 10 septembre 2001, et que j’avais communiqué au président Pervez Musharraf notre extrême préoccupation quant à la situation en Afghanistan. Cette situation avait des répercussions négatives sur l’image du Pakistan ; on retrouvait les terroristes formés dans les madrassas, au Maghreb, mais également en Europe, voire en Amérique du Nord. Je ne pouvais imaginer que, dès le lendemain, nous en subirions directement les conséquences. Dès lors, les Américains sont tout à fait en droit de s’en prendre à l’Afghanistan et au régime des talibans, qui abrite de nombreux terroristes, membres du réseau Al-Qaïda. Mais le démantèlement d’une partie du réseau Al-Qaïda en Afghanistan ne nous mettra pas pour autant définitivement à l’abri de la propagation de ce phénomène qui trouvera ailleurs matière à s’organiser.
Je voudrais enfin formuler quelques remarques sur les médias, et plus particulièrement au sujet de ces images d’enfants blessés sur des lits d’hôpitaux à Peshawar ou ailleurs, que certains médias français et européens n’ont pas hésité à diffuser ; des images qui heurtent les esprits et les sensibilités et que l’on aimerait ne pas voir, même si l’on sait qu’elles existent. Il est assez difficile, aujourd’hui, d’imaginer un gouvernement occidental exercer une quelconque censure sur des images. Or, les Américains doivent se demander si, pour une fois, dans la guerre des images, ils ont fait le bon choix. Avec le temps, la diffusion répétée à la télévision des Twin Towers en feu finissait par prendre une dimension virtuelle, alors que ces images d’enfants sur des lits d’hôpitaux pakistanais nous semblaient plus concrètes et impressionnaient les téléspectateurs. Toutefois, cette interrogation sur le pouvoir des images ne doit pas relever seulement des autorités françaises, allemandes ou britanniques, comme vous aviez l’air de le dire. C’est une interrogation à laquelle les autorités américaines devront également répondre.
JOSEPH FITCHETT — Aux États-Unis, les gens n’ont pas besoin de voir ces images pour se sentir atteints ! L’Amérique a subi un électrochoc historique.
Je me demande s’il ne va pas y avoir, également, un changement dans la dynamique politique des États de l’Union européenne. Autrement dit, la lutte antiterroriste dans le monde va-t-elle, en coopération avec les États-Unis, pousser les Européens à prendre des mesures pour défendre leur espace commun. Par exemple, en cas de désastre bactériologique dans une ville européenne, les pays voisins auront-ils un plan collectif pour réagir ? Conformément à ce qui a été réalisé, au niveau communautaire, dans le domaine judiciaire après les attentats du 11 septembre 2001, dans quelle mesure les Européens vont-ils s’attacher à développer cette dimension sécuritaire de leur politique ? On peut se demander sur quelle base vont évoluer les relations entre l’Union européenne et les États-Unis, et si un certain nombre de désaccords vont être dissipés à cette occasion.
LOïC HENNEKINNE — Il est certain que si l’on veut véritablement lutter contre ces groupes terroristes, cela suppose une action commune et une évolution au sein de certains pays européens, tant dans le domaine législatif que sur le plan des mentalités. C’est un mouvement qui s’était déjà amorcé, mais qui nécessite d’être aujourd’hui confirmé et accéléré car l’opinion publique ne comprendrait pas que l’on continue à ne plus pouvoir extrader des terroristes ou des criminels de droit commun d’un pays européen vers un autre. C’est un problème que l’on a vécu très concrètement l’année dernière, au Portugal, avec un assassin de droit commun que l’on n’a pas pu extrader rapidement ; un problème du même ordre se pose pour les réfugiés en Grande-Bretagne. Avec la construction européenne, l’opinion publique ne comprend pas qu’il puisse y avoir autant de blocages. Je pense que les événements du 11 septembre devraient être un électrochoc, on peut d’ailleurs le constater avec les évolutions récentes concernant le troisième pilier : « Justice et affaires intérieures » de l’Union européenne, notamment pour ce qui a trait au mandat d’arrêt européen ou à la coopération en matière financière.
JOSEPH FITCHETT — Je pense, pour ma part, que, à l’avenir, ces questions de politique de sécurité commune connaîtront un regain d’intérêt et prendront une nouvelle dimension.
LOïC HENNEKINNE — Certes, et l’on se pose d’ailleurs des questions à propos de l’OTAN, dont on se rend compte que ce n’est peut-être pas l’enceinte la plus appropriée pour gérer ce genre de crise.
JOSEPH FITCHETT — L’Alliance a très bien fonctionné dans les Balkans, même si elle n’est plus le « fer de lance » de la politique de sécurité internationale des Occidentaux.
LOïC HENNEKINNE — Oui, mais il lui est tout de même plus difficile d’agir. À l’époque des blocs, l’ennemi était bien identifié. Mais les choses ont beaucoup évolué, et la Russie s’est même rapprochée de l’organisation atlantique. Il est beaucoup plus difficile de s’en prendre à un ennemi diffus, parfois peu repérable, comme le sont les terroristes. L’OTAN est un instrument moins préparé et moins approprié à ce genre de mission.
Je voulais également revenir sur la question abordée par J. Fitchett sur le caractère inévitable des pertes humaines dans un conflit armé. Il faut tout de même rappeler que, au cours de ces vingt dernières années, le pays le plus oublieux de cette évidence a été les États-Unis. On peut tout à fait comprendre que les conséquences de la guerre du Viêtnam aient poussé les États-Unis à adopter cette politique dite du « zéro mort », que la guerre du Kosovo illustre parfaitement d’ailleurs.
Dans nos civilisations, la question de la vie et de la mort a un sens. Mais avec Al-Qaïda, on a affaire à des adversaires pour lesquels cet élément n’entre pas en ligne de compte.
JOSEPH FITCHETT — Il est vrai que l’armée américaine a développé une doctrine dont l’objectif était de minimiser les pertes humaines de soldats. C’est l’idée du « zéro mort ». Cette doctrine n’a pourtant jamais été testée dans la réalité, au Kosovo par exemple. Or, en Afghanistan, elle risque de l’être ; on constatera que l’Amérique a pris les risques nécessaires pour gagner – que c’est une doctrine du « zéro mort inutile ». L’investissement du budget de la Défense dans les technologies militaires sophistiquées et très coûteuses permet d’économiser les vies des soldats américains. Cela encourage l’engagement de l’Amérique dans les crises. La précision des armes américaines permet aussi, dans la mesure du possible, de minimiser le nombre de civils tués. Je suis étonné que les commentateurs européens minorent cet aspect et mettent, au contraire, l’accent sur les quelques accidents, de moins en moins nombreux.
PASCAL BONIFACE — L’idée avancée n’était-elle pas plutôt que, si ce type de bavure devait se reproduire, il serait plus difficile d’obtenir un soutien général, notamment auprès du monde musulman. Ne peut-on pas considérer ces réactions davantage comme un regret de la part des médias que comme une critique ?
JOSEPH FITCHETT — J’aurais simplement aimé entendre les dirigeants français exprimer publiquement l’idée que ce type d’incident est regrettable, mais que cela fait partie des risques inévitables d’une telle opération, eu égard aux conditions dans lesquelles se déroule la campagne militaire en Afghanistan.
LOïC HENNEKINNE — Sur cette question, j’aimerais faire une remarque d’ordre plus général à propos de la responsabilité des militaires. Depuis une vingtaine d’années, on vit sur l’idée reçue que les armes sont de plus en plus sophistiquées et d’une précision exemplaire. Or, après la guerre du Kosovo, on a pu constater que les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des moyens employés et des ambitions initiales. Aussi, les réactions, après le bombardement de ce dépôt de la Croix-Rouge, me paraissent-elles relever davantage de l’incompréhension : dans la représentation que les gens se font de la guerre moderne, qui utilise des armes extrêmement précises, une telle erreur n’est pas susceptible de se produire.
(Propos recueillis par Pascal Boniface en décembre 2001)
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