Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.213052706x
230 pages

p. 137 à 139
doi: en cours

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n° 45 2002/1

2002 Revue internationale et stratégique En librairie

Lecture critique

Réflexions sur la nouvelle sociologie des relations internationales

Jean-Louis Thiébault Professeur de science politique, directeur de l’Institut d’études politiques de Lille.
À propos de l’ouvrage de Marie-Claude Smouts, Forêts tropicales, jungle internationale. Les revers d’une écopolitique mondiale, Paris, Presses de Sciences Po, 2001, 352 p.
Dans son dernier livre, Marie-Claude Smouts [1] présente une analyse des relations internationales à travers la monographie d’un produit de base. Beaucoup d’études se sont intéressées au café ou au cacao, au pétrole ou au diamant. Elle a décidé d’étudier les bois tropicaux.
Son choix peut surprendre. Mais l’ouvrage persuade le lecteur de l’intérêt d’une étude sur le sort réservé aux forêts tropicales. Pour des raisons bien expliquées dans l’ouvrage, la forêt tropicale ne cesse de reculer. La pauvreté, la pression démographique, l’expansion des cultures de rente, l’industrie et les grands travaux, les incendies aussi, sont les causes majeures des dommages subis par les forêts tropicales. Dans tous les pays producteurs de bois tropicaux – et Marie-Claude Smouts donne les exemples du Cambodge, du Liberia, de l’Indonésie, du Brésil, de la Malaisie, du Laos et du Cameroun –, l’exploitation de la forêt engendre une corruption et une économie souterraine, suscitées par des abattages illégaux. Le bois se révèle donc être une ressource majeure pour le fonctionnement du système politique de nombreux pays tropicaux.
Pourtant, l’étude de Marie-Claude Smouts ne sacrifie pas à l’usage voulant que toute analyse des relations internationales soit d’abord une revue de l’abondante littérature publiée dans ce champ disciplinaire. Il s’agit, en tout premier lieu, d’une étude monographique. Mais ce choix ne l’empêche pas d’adopter les nouveaux cadres d’analyse dans les relations internationales. Le thème de la déforestation dans les pays tropicaux offre à Marie-Claude Smouts un splendide terrain d’observation. Il lui permet de « contribuer à la réflexion en cours sur la nouvelle sociologie des relations internationales en un temps où les grands paradigmes fondateurs de la discipline sont remis en cause – État, puissance, souveraineté, etc. – sans que les mécanismes du transnationalisme qui tend à les remplacer soient encore bien élucidés » (p. 49).
Marie-Claude Smouts pose les questions qui aident à comprendre les avancées et les limites d’une écopolitique mondiale de la forêt tropicale. Un discours globalisant s’est ainsi construit à l’échelle internationale : celui-ci réside dans l’idée selon laquelle la forêt tropicale est un « bien planétaire », qui fait partie du « patrimoine mondial ». Il s’est imposé, car il définit un objectif éthique. Pour le bien-être de l’humanité, il faut sauvegarder la forêt. Mais ce discours éthique a d’abord exprimé une idéologie de la conservation propre aux organisations non gouvernementales du Nord. Il a été ensuite adopté par les gouvernements des pays industrialisés, dans des instances intergouvernementales.
Toutefois, le véritable espace de décision ne se situe pas dans ces instances intergouvernementales, mais dans un système d’acteurs beaucoup plus vaste, plus divers, comprenant les experts individuels, les centres de recherche, les fonctionnaires internationaux, les administrateurs publiques, les industriels, les associations professionnelles et les organisations non gouvernementales. Tous fonctionnent en réseaux qui se croisent, se chevauchent, font alliance ou sont en compétition. Dès lors, Marie-Claude Smouts développe l’idée selon laquelle la logique de ce système confirme la thèse de ceux qui préconisent de remplacer la notion de relations internationales, interétatiques, par celle de politique mondiale, transnationale.
Mais, au sein de ce système d’acteurs, Marie-Claude Smouts constate que la forêt tropicale, contrairement à d’autres objets environnementaux (protection des baleines, lutte contre la diminution de la couche d’ozone, réchauffement climatique, concentration des métaux lourds dans l’air et dans l’eau, perte de la biodiversité, etc.), n’a pas vu s’imposer durablement une « communauté épistémique » capable de proposer aux acteurs étatiques une définition commune du problème et des solutions possibles. Cette notion de « communauté épistémique », développée par Peter Haas et d’autres auteurs dans un numéro spécial de la revue International Organization [2], fournit à Marie-Claude Smouts les pistes pour saisir à quelles conditions un réseau de spécialistes est en mesure de former une « communauté épistémique » susceptible de peser sur l’écopolitique mondiale. Toute la théorie repose sur un postulat : les convictions normatives et l’intelligence commune des problèmes, portées par un réseau intellectuel soucieux de dépasser son rôle de producteur de connaissance et de trouver l’accès aux lieux de décision, peuvent infléchir le cours du débat international.
Marie-Claude Smouts constate qu’aucune « communauté épistémique » ne s’est constituée pour la forêt. Des communautés de savoir existent et coexistent, toutes spécialisées sur une fonction particulière de la forêt. Leur influence sur les termes du débat mondial n’est pas négligeable mais elle ne passe pas par les circuits de décision internationaux classiques. La seule négociation internationale vraiment sérieuse touchant aux forêts est celle qui s’est située à l’intérieur de la négociation sur le réchauffement climatique.
De toute façon, les pays en développement refusent le discours sur le patrimoine mondial et l’intérêt universel. Les dirigeants de ces pays ont bien d’autres préoccupations. Les finances, le développement, la stabilité politique, les équilibres internes, la sécurité extérieure sont des questions autrement plus urgentes. Il est rare que la mise en œuvre d’une politique d’aménagement durable soit une priorité nationale pour les responsables politiques de ces pays. Dans plusieurs cas, au contraire, la priorité donnée à l’exploitation du bois à seule fin d’en retirer la rente a conduit à affaiblir les services forestiers nationaux. La responsabilité de mettre en place les conditions nécessaires à la protection ou à l’exploitation de zones forestières protégées est confiée à des organisations non gouvernementales ou à des entreprises internationales. Cette solution participe du phénomène de « privatisation des États ».
Parce qu’il fournit une analyse fondamentale de l’émergence de la question de la déforestation comme objet politique international, l’ouvrage de Marie-Claude Smouts alimente le grand mouvement d’adoption de nouveaux cadres d’analyse dans le champ des relations internationales.
Plan de l’ouvrage :
  • Introduction
  • Chapitre 1 : La construction d’un enjeu planétaire
  • Chapitre 2 : Un bien mal identifié
  • Chapitre 3 : La déforestation : un débat sans conclusion
  • Chapitre 4 : Coupable et bouc émissaire : le commerce du bois
  • Chapitre 5 : L’écopolitique à petits pas
  • Chapitre 6 : Conserver la forêt tropicale
  • Conclusion
 
NOTES
 
[1] N.d.l.R. : Directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de la Fondation nationale des sciences politiques, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, Marie-Claude Smouts est l’auteur de nombreux ouvrages et articles. Elle a notamment coécrit, avec Bertrand Badie, Le retournement du monde : sociologie de la scène internationale (Paris, Presses de Sciences Po / Dalloz, 3e éd., 1999), et dirigé Les nouvelles relations internationales : pratiques et théories (Paris, Presses de Sciences Po, 1998).
[2] Numéro spécial de la revue International Organization, « Knowledge, Power and International Policy Coordination », no 46 (1), hiver 1992.
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