Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.213052706x
230 pages

p. 141 à 161
doi: en cours

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n° 45 2002/1

2002 Revue internationale et stratégique En librairie

Comptes rendus

 
ENJEUX DE LA MONDIALISATION
 
 
L’Europe, une puissance dans la mondialisation, Pierre Moscovici
« À la fin de cette législature, j’aurai été pendant près de cinq années ministre chargé des Affaires européennes dans le gouvernement de Lionel Jospin. » Cette première phrase annonce de manière relativement claire l’ambition de l’auteur – dans la première partie de son livre, du moins –, à savoir : dresser un bilan personnel de plus de quatre années passées au ministère chargé des Affaires européennes. Du sommet d’Amsterdam (en juin 1997) au sommet de Nice (en décembre 2000), Pierre Moscovici nous offre, entre autres, sa vision des évolutions récentes de l’Union européenne (UE) et des négociations auxquelles il a pris part. Les difficultés, les enjeux, les positions en présence parmi les Quinze, et la manière dont il s’est acquitté de ses responsabilités lors de ces rendez-vous européens, qui tournent parfois au psychodrame (Berlin, 1999 ; Nice, 2000, etc.), sont ainsi présentés, dans un style direct et sur un ton franc.
Si l’auteur ne se prive pas de certaines autocritiques en évoquant les difficultés qu’il a pu rencontrer dans sa mission, l’analyse demeure, dans l’ensemble, beaucoup plus convaincante dans sa critique – pertinente – des incohérences politiques des partenaires européens ou du système communautaire, que dans sa capacité à mettre en perspective les hésitations et les difficultés de positionnement propres à la France. Cette tendance se ressent en particulier dans la présentation qui est faite des difficiles exercices qu’ont été la présidence française de l’UE, au cours du second semestre 2000, et le sommet de Nice qui l’a clôturée (p. 110-130). Pierre Moscovici souligne ici, à juste titre, que la virulence des critiques émises à l’égard de la France et de son ministre en charge des questions européennes, à cette occasion, étaient certainement davantage imputables aux frustrations et aux inquiétudes générales qu’au comportement particulier de la délégation française. L’auteur ayant fait l’objet de violentes critiques personnelles, nul ne s’étonnera que le propos prenne parfois des allures de « droit de réponse » : « Car au fond, ce qui était en cause, c’était bien le travers national prêté aux Français : l’arrogance. Sans doute parce que j’ai été en première ligne tout au long de la négociation, peut-être parce que j’ai été trop énergique dans la recherche d’une solution qui se dérobait, probablement parce que, dans mon ardeur à chercher à déboucher, j’ai parfois frôlé le passage en force, au risque de froisser ; évidemment parce que depuis l’Antiquité les sociétés ont besoin de boucs émissaires, j’ai eu l’honneur – dont je me serais bien passé – d’incarner aux yeux d’une partie des médias, minoritaire mais influente, ce stéréotype français » (p. 117). Sur chacun des dossiers ou des épisodes européens auxquels il a été confronté, l’auteur va cependant au-delà de la simple évocation, en apportant, au passage, son point de vue sur les grands sujets qui ont structuré le débat européen ces dernières années : réforme institutionnelle, préparation de l’élargissement, réforme et développement de certaines politiques communes, etc. Il en ressort une analyse cohérente, solide, sans équivoque et relativement bien argumentée de ces enjeux européens, malgré la difficulté que peut représenter un tel exercice sur des questions européennes, dont l’opacité et la complexité ne sont plus à démontrer.
Cette tendance apparaît encore plus clairement dans la deuxième partie de l’ouvrage (« La bonne voie pour l’avenir », p. 151-227), dans laquelle P. Moscovici tente de tracer des perspectives pour l’Union européenne. Là encore, les analyses développées sur les principaux thèmes « prospectifs » forment, au total, un corpus cohérent qui fait de la fin de cet ouvrage une contribution constructive au débat actuel sur l’avenir de l’UE. Celle-ci s’inscrit, nul ne s’en étonnera, dans la droite ligne des positions et des ambitions défendues par le Premier ministre, Lionel Jospin, dans son discours du 28 mai 2001. La perception globale de l’auteur sur ce que pourrait être un modèle d’intégration politique applicable à l’échelle européenne demeure, quant à elle, conforme à une certaine « unité française », et se trouve synthétisée par le concept de Fédération d’États-nations. Cependant, sur le contenu à donner à ce concept, comme sur bon nombre de sujets sur lesquels P. Moscovici s’exprime tout au long de l’ouvrage, les ambitions et les objectifs de chacun des États membres de l’UE se révèlent parfois difficilement conciliables, et l’adhésion des citoyens européens aussi nécessaire que difficile à obtenir. Mais c’est peut-être par la multiplication de ce type de contribution, ouverte et sincère, que le débat sur l’avenir de l’UE permettra de déboucher, après d’âpres remous, sur des engagements communs constructifs, réalistes et acceptés par tous au sein de l’Europe élargie.
Bastien NIVET
Paris, Éditions du Seuil, 2001, 240 p.
La panique aux commandes. Tout ce que vous devez savoir sur la mondialisation économique, Robin Hahnel, Traduit de l’anglais par Mickey Gaboriaud
La crise asiatique de 1997-1998 est un événement marquant pour l’économie mondiale, mais aussi pour les économistes. La soudaineté, l’ampleur et la persistance de cette crise ont fourni énormément de matière à un moment où le débat sur la façon de gérer l’économie mondiale et de conduire le développement des pays émergents était sclérosé par le rouleau compresseur de la théorie néolibérale. Le livre de Robin Hahnel, La panique aux commandes. Tout ce que vous devez savoir sur la mondialisation économique, est une participation de plus au débat.
R. Hahnel fustige tout d’abord l’idée reçue selon laquelle la période néo-libérale a représenté l’âge d’or de la croissance dans les économies occidentales et asiatiques, en démontrant qu’une croissance forte existait déjà, bien avant la libéralisation des changes. Cependant, la croissance de cette période a bien une spécificité : la formidable aggravation de l’inégalité des revenus. Cette aggravation a non seulement touché les revenus des populations des pays développés, mais elle a aussi touché les revenus individuels entre les pays. Et celles qui se sont le plus appauvries sont, une fois encore, les populations des pays déjà les plus défavorisés puisqu’il leur a fallu, pour tenter de suivre le mouvement, mettre en jeu leur capital naturel ainsi que leur faible niveau de vie. Ce thème de la dégradation de l’environnement et des conditions sociales est particulièrement cher à R. Hahnel.
À l’instar de beaucoup d’autres, R. Hahnel se livre à une description et une analyse de la succession de phénomènes qui ont conduit à la crise en Asie, en Russie et au Brésil. Dans sa démonstration R. Hahnel met avant tout l’accent sur les conséquences humaines et environnementales des politiques de développement, entièrement vouées à l’exportation, conduites dans ces pays. De même, il démontre la précarité des progrès obtenus face aux investissements spéculatifs. Dans ce but, il critique la théorie de l’avantage comparatif, qui met en avant la spécialisation des pays en fonction de la qualité et des coûts que leur main-d’œuvre offre.
Comment, en effet, espérer un développement stable et durable si la « part du lion » des produits des investissements internationaux revient toujours à ceux qui sont, dès avant la transaction, les plus riches. Continuant dans ce sens, R. Hahnel critique la logique des organismes financiers privés internationaux qui font payer les crédits plus cher aux pays les plus pauvres et les moins équipés, alors que ce sont ceux-là mêmes qui en ont le plus besoin.
R. Hahnel stigmatise la politique du Fonds monétaire international (FMI) qui, selon lui, ne vise qu’un seul but, préserver les intérêts des prêteurs internationaux en faisant payer les coûts de leurs placements hasardeux aux contribuables de pays à l’économie totalement exsangue. Cette critique prend tout son sens lorsque l’on observe la situation économique de l’Argentine à la fin de l’année 2001.
Cynique, R. Hahnel révèle les deux règles non écrites de l’économie néo-libérale mondialisée : règle numéro un, « Pas de panique », règle numéro deux, « Paniquer avant tout le monde ».
R. Hahnel ne se limite pas à un examen critique des politiques menées par le FMI et de l’avantage que les entreprises américaines en retirent. Il démontre que d’autres politiques sont possibles et fait le point sur les différents projets destinés à contrer le libre-échange international. Mais, surtout, il met l’accent sur l’importance des démarches politiques, qu’elles soient conduites par les organisations non gouvernementales, les États ou, enfin, les particuliers. Ces derniers sont, selon l’auteur, l’unité de départ de toutes les solutions de développement respectueuses des hommes et de leur environnement.
Olivier LE PHUEZ
Marseille, Éditions Agone, 2001, 168 p.
Le droit international et le temps, Société française pour le droit international
À certaines occasions, la Société française pour le droit international (SFDI) ne rechigne pas à faire montre de malice dans le choix du thème de son colloque annuel. En 1989, année du bicentenaire de la Révolution française, le sujet fut « Droit international et révolution ». Le passage à l’année 2000, qu’allait suivre un changement de siècle et même de millénaire, a été l’occasion de consacrer le Colloque de Paris, qui s’est tenu en Sorbonne, du 25 au 27 mai 2000, et dont le présent ouvrage publie les actes, à un sujet inédit : « Le droit international et le temps. » Loin de constituer un thème « gadget », choisi dans la seule optique de s’inscrire dans les festivités de l’année 2000, l’analyse des rapports entre le droit international et le temps a donné lieu à des communications de grande qualité, des plus théoriques (par exemple celles de J. Verhoeven ou de J. Combacau) aux plus pratiques (notamment les conclusions).
Si les « internationalistes » se penchent généralement assez peu sur les liens entre leur matière et le temps, dont les implications paraissent plus philosophiques que juridiques, le droit international public, comme tout droit, est cependant ancré dans l’histoire, dans une époque, dans la durée, ou dans l’instant. Bref, le droit international s’inscrit dans le temps et ne peut s’en extraire. L’ouvrage a le mérite d’éclairer cette réalité, tellement évidente qu’elle n’en est que trop peu perçue.
Une première partie vient proposer une approche générale du sujet. Outre J. Verhoeven, qui s’interroge sur « Les conceptions et les implications du temps en droit international », et M. Koskenniemi, qui traite de l’évolution de la doctrine, on pourra s’arrêter sur la contribution de S. Sur intitulée « Les phénomènes de mode en droit international », lequel parvient à insuffler, non sans provocation, du sérieux dans un sujet à première vue futile. Selon l’auteur, le droit international connaît lui aussi ses modes, les plus fameuses étant la tendance du « droit social international » (avec notamment le droit du développement ou le principe de l’inégalité compensatrice) dans les années 1960 et 1970, et celle, actuelle, du droit international pénal (comme l’atteste la création des deux Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, ou encore la future Cour pénale internationale).
La deuxième partie de l’ouvrage porte sur le droit international et « La durée ». J. Combacau traite de « L’écoulement du temps » dans une contribution ardue, à l’image de sa conclusion, dans laquelle il note que « le droit opère en grande partie dans le présent, par la production d’effets qu’on peut vouloir promis à des manifestations futures, mais qui s’accomplissent durablement dans l’instant même où ils se constituent » (p. 105). Pour sa part, J..M. Thouvenin présente une notion, objet d’un véritable engouement conventionnel et jurisprudentiel : celle du délai raisonnable ; tandis que M. Kohen s’arrête sur « L’influence du temps sur les règlements territoriaux ».
Après « La durée », la troisième partie du Colloque de Paris a été consacrée à « L’instant » : les « instantanés » sont examinés par P. Weckel qui relève notamment que les événements – actes ou faits juridiques –, s’ils se réalisent à un moment donné, peuvent cependant être décomposés en une succession d’instants, couvrant une période. E. Roucounas s’arrête lui sur « L’urgence », et étudie successivement les domaines dans lesquels elle intervient en droit international : maintien de la paix et de la sécurité internationales, droits de l’homme, droit de la mer et de l’environnement, mesures conservatoires des tribunaux internationaux, responsabilité internationale.
La dernière partie de l’ouvrage (les « Conclusions [qui n’en sont pas vraiment] à plusieurs voix ») permet d’orienter le thème du colloque vers une direction moins conceptuelle que les interventions précédentes. Ce sont alors des praticiens qui vont s’exprimer, rendant le propos souvent moins abstrait et, partant, plus accessible. C’est aussi l’occasion de visiter les coulisses du droit international puisque le thème de l’utilisation du temps est développé par de véritables usagers du droit des gens : le directeur des affaires juridiques du ministère des Affaires étrangères (R. Abraham qui examine « Les rapports du temps avec la pratique conventionnelle des États »), un avocat devant la Cour internationale de justice (A. Pellet, « Le procès international et le temps du conseil », qui dénonce notamment la façon dont le Nigeria s’emploie à faire durer la procédure dans le différend territorial qui l’oppose au Cameroun), ou encore un juge à la CIJ (F. Rezek, « L’utilisation du temps par le juge international », mais on pourra aussi se référer à l’intervention du président de la Cour, G. Guillaume, lors des débats). Pour sa part, B. Stern traite des « manipulations » du temps en droit international pénal (les questions de rétroactivité/non-rétroactivité et de prescription/imprescriptibilité), tandis que P. Tavernier s’arrête sur « Le temps et la Cour européenne des droits de l’homme ».
Les pages de clôture par J.-P. Queunedec seront enfin l’occasion de constater que les rapports entre le droit international et le temps ne sont pas à sens unique. L’ensemble du colloque a montré que le droit international était marqué par le temps ; inversement, le droit des gens a pu influer, par exemple avec les conférences techniques internationales consacrées au Temps atomique international, sur la définition même du temps. Comme le disait Bergson, « le temps est invention »...
Franck LATTY
Paris, Éditions A. Pedone, 2001, 282 p.
 
RÉGIMES POLITIQUES
 
 
Iran : l’illusion réformiste, Mohammad-Reza Djalili
C’est au moment où l’Iran est en passe de redevenir une puissance qui devrait (re)conquérir toute son influence dans la recomposition des rapports de force régionaux que Mohammad-Reza Djalili, spécialiste reconnu du monde iranien, nous livre son dernier ouvrage portant sur ce qu’il considère comme « l’illusion réformiste » en Iran. Les études sur ce pays ne sont pas si nombreuses pour qu’il soit utile de s’y référer, mais c’est surtout par la précision du développement et la rigueur de la thèse qu’il constitue un apport utile à la réflexion.
Nous savons que depuis maintenant plus d’une décennie l’Iran, tout en restant dans le cadre constitutionnel de la République islamique proclamée en 1979, cherche confusément une nouvelle voie de développement et de nouvelles pratiques dans les rapports du religieux au politique. L’élection triomphale de Mohammad Khatami à la présidence de la République, en 1997, marque un tournant car la majorité des Iraniens, surtout les jeunes et les femmes qui ont massivement participé au soutien, exprimaient pour la première fois et de manière incontestable leur volonté de changement. Il est vrai que quatre ans plus tard, une certaine déception se manifeste parmi les soutiens de M. Khatami, bien que celui-ci ait été confortablement réélu pour un second mandat en juin 2001. Pourtant, lors de sa campagne électorale, le président-candidat admettait implicitement son échec à transformer la société iranienne, et l’attribuait au non-respect des règles constitutionnelles par ses adversaires conservateurs.
C’est très précisément cette thèse que Mohammad-Reza Djalili conteste, ou tout du moins relativise grandement. Selon lui, analyser et apprécier la situation politique de la République islamique sous la forme d’une opposition binaire de deux tendances antagonistes, les réformateurs contre les conservateurs, relève de la simplification abusive. La racine des difficultés se trouve plutôt dans l’inadéquation entre le régime et la réalité profonde de la société. En d’autres termes, l’auteur considère que jamais le régime islamique n’est parvenu à faire admettre son projet, ce qui explique l’état de crise permanent qui prévaut dans les cercles du pouvoir en Iran depuis maintenant plus de deux décennies. Le jugement est sévère : « Vu sous cet angle, le réformisme et le conservatisme sont, comme Janus, les deux faces d’une même réalité qui consiste à jouer sur deux registres afin d’atteindre l’objectif qui prime sur tout autre : la durée. Dans cette perspective, M. Khatami est utile puisque sa présence permet à la fois de contenir les tensions internes et de donner à l’Iran une respectabilité sur la scène internationale. » Si M..R. Djalili reconnaît tout de même quelques vertus à l’expérience de M. Khatami dans les toutes dernières pages de son livre, on aurait été en droit d’attendre des développements plus fournis sur les rapports contradictoires de la société à l’État, sur les aspirations de la jeunesse iranienne et les formes d’expression qu’elles revêtent ou encore la réalité des partis politiques et leur forme d’enracinement éventuel au sein de la population.
Il n’empêche, l’auteur fournit dans les premiers chapitres de son livre une remarquable synthèse du fonctionnement institutionnel de la République islamique. Le rappel de la contradiction essentielle entre la dimension républicaine du régime – appel à la participation populaire par le biais de consultations électorales régulières – et sa nature théocratique – la théorie du velayat-é faqih, la tutelle du juriste-théologien sur lequel repose l’édifice institutionnel donnant la réalité de l’essentiel du pouvoir au Guide suprême de la Révolution – est utile, mais c’est surtout la minutieuse description du fonctionnement du système qui permet au lecteur de mieux cerner où se situent les principaux obstacles à de souhaitables et nécessaires réformes. Le fractionnement interne du système et l’existence d’une multiplicité de centres de pouvoir aboutissent ainsi à l’émiettement de l’ordre politique et à l’accaparement de parcelles de l’appareil d’État.
Les pages consacrées à la politique extérieure de la République islamique prennent évidemment tout leur relief à la lumière des conséquences régionales des attentats du 11 septembre 2001. Tout en comprenant les limites d’un vaste déploiement de la politique extérieure, il n’en apparaît pas moins que l’Iran a saisi la crise régionale actuelle pour approfondir la ligne initiée depuis maintenant une dizaine d’années et qui le replace comme un acteur incontournable.
Au total donc, Mohammad-Reza Djalili nous fournit une utile contribution, même si le pessimisme de sa problématique est probablement à nuancer.
Didier BILLION
Paris, Presses de Sciences Po, 2001, 128 p.
L’État en Allemagne. La République fédérale après la réunification, Sous la direction de Anne-Marie Le Gloannec
L’effet centralisateur, séculaire, d’une ville comme Paris n’a pas eu d’équivalent en Allemagne. Berlin n’a été capitale sous le Reich allemand que pendant soixante-quinze ans, et elle ne l’est redevenue qu’en 1999. Un délai trop court pour que Berlin réussisse à centraliser les pouvoirs appartenant à une mosaïque d’États longtemps souverains. On retrouve aujourd’hui, à tous les niveaux de la société allemande, cette absence d’esprit centralisateur. L’ouvrage éclaire le lecteur de manière multiforme sur les réalités de la place de l’État en Allemagne pour comprendre le modèle institutionnel allemand : le fédéralisme.
Près de vingt auteurs, de part et d’autre du Rhin, présentent des réflexions « techniques » sur le rôle de l’État allemand aux plans politico-administratif, économico-social et culturel. L’unification allemande, l’adaptation du capitalisme rhénan à la mondialisation, l’approfondissement du processus d’intégration européenne et le déménagement de la capitale de Bonn à Berlin sont des facteurs historico-politiques qui ont des répercussions essentielles sur les fonctions de l’État, mais ils ne concourent pas encore à provoquer une crise majeure du modèle institutionnel allemand.
L’ouvrage rend compte de la restructuration de l’État, qui, en Allemagne, est particulière. En effet, l’État ne doit pas seulement faire face aux adaptations inéluctables induites par l’accélération de la mondialisation et par l’intégration européenne, mais il doit aussi faire face à l’unification même, car le territoire fédéral s’est agrandi, en intégrant de nouveaux Länder en proie à une transition économique et sociale douloureuse et coûteuse. Ainsi, des évolutions plus ou moins prégnantes ont lieu dans les secteurs de l’administration régionale et locale, industriel, social et culturel. Dans cette optique, le débat – traditionnel – en Allemagne entre fédéralisme concurrentiel et fédéralisme solidaire prend, avec l’unification et la compétitivité accrue entre les Standorte (sites de production) régionaux, un nouvel essor. Ces bouleversements affectent-ils la nature même du fédéralisme allemand ? La réponse est ambiguë, la nouvelle République fédérale connaissant à la fois des tendances à la centralisation et à la décentralisation. Le cas de l’office de privatisation, la Treuhandanstalt, montre que les nouveaux Länder avaient été – temporairement – dépossédés de toute prérogative en matière d’aménagement industriel, par un effet centralisateur extrême. Ce sont cependant les mécanismes complexes du fédéralisme allemand, alliant une multiplicité d’imbrications horizontales et verticales entre les différents niveaux (Bund, Länder et communes), qui perdurent dans tous les domaines de la vie économique et sociale, l’État fédéral continuant à partager avec les acteurs économiques et sociaux des fonctions de régulation. C’est d’ailleurs l’une des questions principales de l’ouvrage : l’État, en Allemagne, est-il mieux adapté que d’autres pour exercer de nouvelles fonctions, dans la mesure où il est, depuis longtemps, un « vrai négociateur » ? Si l’économie sociale de marché signifie que les processus économiques suivent les tendances du marché sans dirigisme étatique, l’État allemand veille bien au bon fonctionnement de la concurrence et n’hésite pas à intervenir en tant que garant du cadre institutionnel et des principes régulateurs. Les différentes contributions tendent à démontrer que le recouvrement d’un nouvel espace territorial s’accompagne, de manière latente, de tendances centralisatrices, surtout depuis l’avènement de Berlin comme capitale, que ce soit aux plans culturel ou de l’infrastructure, dans la mesure où les politiques mises en place sont le fait de la fédération et privilégient la capitale.
La complexité du fédéralisme allemand pourra dérouter le lecteur novice, mais le système allemand a fait ses preuves et permet de bien mieux tenir compte des particularismes et problèmes régionaux que ne pourrait jamais le faire un gouvernement centralisé. Il est vrai que le fédéralisme allemand ne peut être présenté comme un simple modèle prêt-à-porter d’un fédéralisme européen, car son façonnement actuel est le reflet d’une histoire propre. S’il est difficilement transposable tel quel, il peut tout de même représenter une source d’inspiration. Il reste que l’Allemagne a besoin non pas d’un redéploiement du fédéralisme – qui mettrait explicitement en cause le principe de l’unicité du niveau de vie qui est garantie par le système de péréquation financière entre Länder riches et pauvres – mais d’une modernisation de l’ossature institutionnelle.
Stephan MARTENS
Paris, Presses de Sciences Po, 2001, 458 p.
Presidential Power : Forging the Presidency for the 21st Century, Sous la direction de Robert Y. Shapiro, Martha Joynt Kumar et Lawrence R. Jacobs
Les politologues américains considèrent encore aujourd’hui l’ouvrage de Richard Neustadt, Presidential Power : The Politics of Leadership (New York, Wiley, 1960), comme un travail majeur dans l’étude de la présidence américaine. R. Neustadt a été le premier à étudier la position présidentielle du point de vue de la personne, plutôt que l’institution, déclarant que le pouvoir exercé par un président dépendait autant de sa personnalité que des articles de la Constitution : « Le pouvoir présidentiel est le pouvoir de persuader. » Le nouveau Presidential Power, selon les auteurs, ne consiste pas simplement à réexaminer et à étendre l’analyse et la pensée de R. Neustadt, mais aussi à les mettre en question et à les contester.
Après un récapitulatif de ses idées et une analyse de sa position dans l’histoire des sciences politiques, les auteurs s’efforcent d’évaluer scientifiquement les questions posées par R. Neustadt, sans toutefois y apporter de réponses. Chacune des quatre sections principales du livre aborde un élément des théories neustadtiennes : la capacité persuasive du président, l’organisation bureaucratique de la présidence, le président dans le système politique et le potentiel de direction. De la recherche documentaire à l’analyse psychologique des discours présidentiels, les méthodes diverses des contributeurs offrent des perspectives variées de la présidence américaine d’après-guerre.
Au total, 12 chapitres composent une présentation précise des recherches les plus récentes sur le sujet. Parmi ces essais, plusieurs conclusions méritent un grand intérêt. L’étude des effets du droit de veto sur les relations Congrès/pouvoir exécutif aboutit à l’affirmation suivante : « Il est improbable qu’une période de cohabitation produise un président considéré comme “grand”. » Une analyse sur la réalité du pouvoir délégué par le Congrès à l’administration conclut qu’une législature opposante essaie de situer le pouvoir exécutif plus loin du président, soit en le donnant aux États ou aux cours, soit en le donnant aux agences exécutives sur lesquelles le président exerce moins de pouvoir personnel. Sa vision de la présidence profonde d’après-guerre rend peut-être plus intéressante l’enquête sur les effets des sondages sur la politique, qui indique que la Maison-Blanche sonde le peuple américain pour déterminer sa popularité, sa rhétorique, et même sa politique. Par ailleurs, le compte rendu des événements qui ont entouré l’impeachment de Bill Clinton, et une analyse de ses significations possibles pour l’institution apportent des éléments nouveaux sur cet épisode de la vie politique américaine. L’ouvrage se termine par un court essai rédigé par R. Neustadt lui-même, sur la pertinence, pour les présidents, de l’étude de leur position.
Presidential Power est à la fois un hommage à l’homme qui a transformé l’étude de la présidence dans les années 1960, et une tentative ayant pour objectif de contester et de réévaluer ses théories. L’ouvrage réussit à présenter de nouvelles analyses de la situation et du pouvoir du président dans le système politique américain.
Benjamin DEMOTT
New York, Columbia University Press, 2000, 526 p.
 
DÉFENSE ET SÉCURITÉ
 
 
Man, the State and War. A Theoretical Analysis, Kenneth N. Waltz
Man, the State and War est la réédition d’un livre paru en 1959, constituant la thèse de doctorat de Kenneth N. Waltz, soutenue en 1951. Malgré son âge, cet ouvrage reste important par ses qualités intrinsèques et par l’étape qu’il représente dans le développement de l’analyse des relations internationales. De plus, il fonde les prémices de la pensée d’un des analystes les plus controversés de la discipline.
K. Waltz y envisage la question centrale de l’étude des relations internationales depuis l’Antiquité : quelles sont les causes de la guerre et comment empêcher que celle-ci puisse survenir ? À cette fin, l’auteur entend bâtir son analyse sur la pensée politique occidentale classique, tout en y incluant des références aux auteurs récents de l’époque (Morgenthau, Niebuhr, etc.) ou aux propos de certains hommes politiques (Eisenhower, Churchill, etc.).
K. Waltz identifie ainsi trois « images » des causes de la guerre, et donc des solutions pouvant y être apportées. Ces trois images sont maintenant devenues les trois niveaux d’analyse classiques des relations internationales. Chacune représente le niveau où la principale cause de la guerre peut être retrouvée et, en leur sein, pessimistes et optimistes se côtoient. Les optimistes pensent que la réalité peut être modifiée, alors que pour les pessimistes, il est seulement possible de limiter les conséquences de cette réalité si désagréable.
La première image trouve l’origine de la guerre dans la nature et le comportement de l’être humain. La guerre proviendrait ainsi avant tout de l’égoïsme, des pulsions agressives ou de la stupidité de l’homme ; pour saint Augustin, le péché triomphe de l’amour, tandis que pour Spinoza la passion triomphe de la raison. Au cœur de cette image, les optimistes pensent qu’il est possible de changer l’homme pour le rendre bon, doux et intelligent, tâche considérée comme impossible par les pessimistes. La possibilité d’attribuer n’importe quel comportement à la nature humaine, de l’acte le plus violent à la bonté la plus grande, fait douter de la pertinence de cette image. De plus, les solutions proposées pour modifier la nature humaine par les sciences du comportement apparaissent au mieux comme utopiques, au pire comme naïves, même si l’on peut difficilement croire à l’inutilité d’une éducation mettant en avant les valeurs de tolérance, d’ouverture et de rejet de l’axiologie guerrière. K. Waltz consacre un chapitre complet à ces sciences du comportement (anthropologie, sociologie, psychologie). Ce chapitre est sans doute celui qui a le plus mal vieilli, notamment parce que les praticiens de ces sciences en sont venus à des objectifs plus modestes.
La seconde image développée par la pensée politique classique attribue l’origine des guerres aux structures politiques des États. Il existerait ainsi de « bons » et de « mauvais » États. Deux écoles sont principalement envisagées par K. Waltz : le libéralisme, pour qui un monde constitué d’États démocratiques commerçant librement serait un monde de paix ; et le socialisme, qui vise à la paix par l’élimination du capitalisme et des États eux-mêmes. Le chapitre analysant les réactions des socialistes face au déclenchement de la Première Guerre mondiale, et l’inanité de leurs théories au moment de leur mise en œuvre, s’explique certainement par le contexte historique dans lequel la thèse de doctorat de l’auteur fut rédigée. À une époque où la guerre froide battait son plein (1951), K. Waltz entendait démontrer que le socialisme n’apporterait pas la paix, et que des États socialistes pouvaient s’affronter. Quelques années plus tard, le conflit sino-soviétique devait renforcer sa thèse. Plus intéressant est son rejet de la paix démocratique, actuellement très à la mode. Sur une base théorique, il ne voit pas ce qui empêcherait, sans gouvernement mondial, des États démocratiques de se faire la guerre. Sur une base plus pratique, la méthode pour créer un monde d’États démocratiques fait également difficulté : les libéraux optimistes croient naïvement que tous les États vont évoluer vers ce modèle, tandis que les libéraux pessimistes ne rejettent pas l’intervention pour favoriser l’avènement de ce monde, ce qui risque évidemment de conduire à toujours plus de conflits.
La troisième image, envisagée avec le plus de faveur par K. Waltz, se fonde sur les écrits de Jean-Jacques Rousseau. La guerre trouverait son origine dans la structure du système international : l’anarchie, c’est-à-dire l’absence de toute autorité au-dessus des États. S’inspirant de la théorie des jeux, qui commençait seulement à être appliquée dans l’étude de la politique internationale, K. Waltz entend démontrer le danger pour tout État d’adopter une attitude coopérative. Cette théorie est maintenant devenue un classique de la pensée réaliste. Dès lors, la seule solution pour un État, en dehors de la création d’un gouvernement mondial – solution qui serait proposée par les optimistes adhérant à cette image –, est de suivre le mécanisme de l’équilibre des forces.
En regroupant ces trois images, K. Waltz en conclut qu’elles doivent être combinées pour expliquer les origines des conflits armés. Cependant, il insiste sur l’anarchie du système international, qui est la condition permissive de la guerre, les raisons spécifiques de chaque conflit devant être trouvées plutôt dans les deux autres images.
Man, the State and War est un ouvrage qui s’inscrit clairement dans le cadre de l’école réaliste des relations internationales. Néanmoins, il prépare son évolution. K. Waltz y dépose en effet les bases de ce qui deviendra son ouvrage le plus connu : Theory of International Politics (Massachusetts, Addison-Wesley, Reading, 1979). Ce dernier livre est considéré comme la principale œuvre de l’école « néoréaliste » ou « structuro-réaliste », qui insiste sur l’importance primordiale, pour ne pas dire unique, de la structure du système international pour expliquer les relations entre États. K. Waltz y abandonne sa volonté de combiner les trois images présentes dans son premier livre, pour axer son explication sur la troisième.
En conclusion, Man, the State and War est une lecture utile, principalement parce qu’elle fixe les trois niveaux d’analyse des relations internationales, maintenant devenus classiques : l’être humain, l’État et le système international. De plus, en retournant aux grands classiques comme saint Augustin ou Rousseau, elle permet de se rendre compte que les problèmes étudiés depuis des siècles ont peu évolué. Enfin, certains extraits permettent d’affirmer que le discours politique, concernant par exemple la nécessité d’intervenir pour imposer la démocratie, n’a pas tellement évolué depuis le siècle dernier. Néanmoins, l’apport scientifique de ces quarante dernières années et la complexité croissante des relations internationales appellent d’autres lectures.
Benoît GALER
Université de Liège
New York, Columbia University Press, 2001, 264 p.
Defending America : The Case for a Limited National Missile Defense, James Lindsay, Michael E. O’Hanlon
La récente déclaration de George W. Bush selon laquelle les États-Unis vont quitter unilatéralement le traité ABM de 1972 ne constitue pas en soi une surprise, puisque le président l’avait annoncé à plusieurs reprises tout au long de la campagne électorale 2000, et n’a eu de cesse de le rappeler depuis qu’il est à la Maison-Blanche. Conscients, avant que l’administration ne l’officialise, que le déploiement d’un bouclier antimissile verrait le jour, James Lindsay et Michael O’Hanlon, chercheurs à la Brookings Institution, se sont intéressés aux conditions dans lesquelles se fera ce déploiement.
Dans cet ouvrage, à partir de chiffres récents et des dernières innovations technologiques (ils dressent en avant-propos la liste des personnes leur ayant apporté une contribution à cet égard), les auteurs présentent les différentes versions de bouclier antimissile proposées, afin d’analyser quelle option serait la plus pertinente. Tous les éléments sont ici pris en considération ; à savoir la faisabilité technique, le coût global, l’utilité (à chaque type de menace doit répondre un système plus ou moins sophistiqué), le soutien au développement (à la fois auprès des autorités politiques, des industriels et de l’opinion publique) et les réactions internationales. Ces dernières comprennent à la fois la participation éventuelle d’alliés au projet, et les craintes dont pourraient faire preuve des États se sentant visés. À partir de ces éléments, J. Lindsay et M. O’Hanlon en concluent que le système le plus approprié à la menace réelle qui repose sur les États-Unis est un bouclier antimissile limité, plus facile à déployer, et protégeant en priorité des sites sensibles. Ce système permettrait de ne pas heurter la Russie, car celle-ci dispose d’un arsenal qui, en tout état de cause, passerait au travers de la protection proposée, ni la Chine, car il ne s’agirait pas de sanctuariser totalement le territoire américain, mais les « États voyous » seraient, en revanche, incapables de menacer les États-Unis. À partir de là, il sera toujours possible à plus longue échéance d’aller plus loin, et de développer des systèmes de plus grande ampleur.
En tout cas, le résultat de ces recherches est certainement le meilleur ouvrage publié à ce jour sur la Missile Defense, les auteurs cherchant des solutions sans parti pris, dressant un intelligent et rigoureux tableau du « pour » et « contre » du projet de bouclier antimissile. Parmi le « pour », citons la possibilité d’inclure la Missile Defense dans un vaste projet de politique de non-prolifération à l’égard des « États voyous ». Parmi le « contre », citons le risque de réaction de la Chine, et la position des alliés européens.
Barthélémy COURMONT
New York, Brookings Institution Press, 2001, 200 p.
Wilson’s Ghost : Reducing the Risk of Conflict, Killing, and Catastrophe in the 21st Century, Robert S. McNamara et James G. Blight
Avec les attentats du 11 septembre 2001, se trouve à nouveau posée la question de l’engagement des États-Unis dans le monde. Après la Première Guerre mondiale, le président démocrate Woodrow Wislon s’était efforcé de pousser son pays, fraîchement accédé au rang de puissance mondiale, à s’impliquer davantage dans le système international, considérant l’isolationnisme comme dépassé. La non-participation à la Société des Nations et le repli sur soi entre les deux guerres viendront réduire à néant ces efforts jusqu’en 1941, et l’entrée dans la Seconde Guerre mondiale. Mais par la suite, l’engagement américain dans le monde, surtout depuis la fin de la guerre froide, a plus ressemblé à ce que Walter Russel Mead a appelé un unilatéralisme accepté et partagé, car défendant des valeurs justes. Doit-on considérer pour autant que ce XXe siècle a été une « parenthèse » dans l’histoire américaine, selon les termes de Guillaume Parmentier, et qu’il faut désormais repenser la place des États-Unis dans le concert des puissances ? Tout dépend de la perception de cette « parenthèse ». Si elle signifie un engagement accru de Washington, à quoi pourrait ressembler l’isolationnisme ? Si, au contraire, elle signifie un unilatéralisme masqué, comme le propose cet ouvrage, alors il convient d’en sortir et de s’impliquer plus nettement dans le multilatéralisme.
Robert S. McNamara, ancien secrétaire à la Défense des présidents John F. Kennedy et Lyndon Johnson, et James G. Blight, professeur de relations internationales à la Brown University, s’interrogent ici sur la possibilité d’un retour au wilsonisme au XXIe siècle. Avant toute chose, il convient de définir quel rôle souhaitera assumer Washington dans les relations internationales. À ce titre, les événements récents, et postérieurs à la publication de l’ouvrage, semblent indiquer que les États-Unis ont définitivement renoncé à l’isolationnisme (celui-ci étant même, selon les propos de Samuel P. Huntington, impossible), et que l’unilatéralisme tant critiqué par les alliés est lui aussi peu probable. Assumant son statut de « nation indispensable », Washington aura pour tâche de prévenir les conflits entre les puissances, réduire les massacres entre communautés, éviter les accidents nucléaires, et limiter les catastrophes humanitaires. Pour toutes ces fonctions les États-Unis devront nécessairement s’entourer de coalitions importantes, et agir sous le mandat d’organisations internationales. C’est à cet égard que les auteurs estiment que le multilatéralisme est la solution pour un monde en paix. Reprenant point par point les thèses avancées par l’ancien président démocrate, R. McNamara et J. Blight basent leur argumentaire sur le fait que la guerre froide est terminée, et que plus rien ne justifie aujourd’hui un isolationnisme pratiqué par les États-Unis. Cela vaut notamment pour les armes nucléaires, sur lesquelles les auteurs estiment qu’un désarmement général, Washington donnant l’exemple, doit être la priorité absolue en matière de défense au cours du siècle naissant. À cet égard, l’ancien secrétaire à la Défense, défenseur de la stratégie de destruction mutuelle assurée dans les années 1960, est devenu l’un des plus fervents partisans du désarmement général, s’imposant comme un « wilsonien » du nucléaire, et plaidant pour de meilleurs échanges entre les États sur ce thème.
Barthélémy COURMONT
New York, Public Affairs, 2001, 240 p.
De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis, Noam Chomsky
De la guerre comme politique étrangère des États-Unis est un recueil d’articles écrits par le linguiste étasunien, Noam Chomsky, entre 1985 et 1999. Du Viêtnam au Kosovo, en passant par l’Irak, l’Amérique latine et le Timor oriental, N. Chomsky revient sur les « dessous » des principales crises des vingt dernières années. Il dénonce une stratégie étasunienne qui ne répond qu’à des intérêts nationaux et, loin de résoudre les crises, se fait hôte de la guerre. Depuis 1823 et la doctrine Monroe, les États-Unis considèrent avoir un rôle à jouer dans le bon développement de la démocratie et de la paix à travers le monde. Or, c’est au nom de cette Pax americana que les États-Unis soutinrent des États en guerre contre leurs voisins (l’Irak contre l’Iran), des dictatures (l’Indonésie du général Suharto), ou menèrent leurs propres guerres (Viêtnam).
Écrivain engagé, Noam Chomsky dénonce donc, parfois avec humour noir et ironie, les effets pervers de la politique étrangère des États-Unis, leur mépris pour les autres et la législation internationale. Sera dès lors qualifié d’« État éclairé » tout État s’engageant dans la croisade étasunienne, les autres sont des « scélérats ». Or, un État devient un « scélérat » lorsqu’il ne répond plus aux critères de Washington. Ainsi, par exemple, le grand jeu pétrolier en mer Caspienne justifiait l’avènement des talibans en 1996, qualifié alors par le Pentagone d’« événement positif », ou s’assurer les ressources énergétiques du Golfe faisait de Saddam Hussein le meilleur ami des années 1980. Mais cette politique a un revers : la guerre. En effet, des tensions internes et régionales apparaissent comme en Irak, en Turquie avec les Kurdes, en Arabie Saoudite ou en Afghanistan. Cet « excès de puissance » étasunien (Steven C. Clemons, « États-Unis, excès de puissance », Le Monde diplomatique, octobre 2001), cette arrogance unilatéraliste, ne pouvaient ni laisser indifférent ni ne pas se retourner contre les États-Unis. Les attentats contre le World Trade Center de 1993 et 2001, ou ceux perpétrés contre les ambassades étasuniennes de Nairobi et de Dar es-Salam, en 1998, contestent et bousculent le « gendarme du monde ».
Mais comment lire N. Chomsky ? Les pamphlets de N. Chomsky dérangent car il y dénonce les crimes de l’Occident, médiateur et modèle de la démocratie et de la paix. N. Chomsky permet au lecteur de tenir une réflexion critique sur les discours officiels, de ne pas se soumettre à la pensée dominante. Lire N. Chomsky correspond, dès lors, à une véritable démarche intellectuelle, même s’il faut reconnaître le caractère fastidieux de la lecture en une seule traite d’un tel ouvrage. Ses articles doivent plutôt s’intégrer dans une approche d’ensemble de la politique étrangère des États-Unis, et s’accompagner de la lecture d’ouvrages historique et géopolitique plus conventionnels.
Toutefois, quelques points sont à rappeler afin de relativiser le propos de N. Chomsky. D’une part, une certaine tendance à substituer le militaire par le diplomatique est observée depuis la fin de la guerre froide : le budget fédéral de Défense – qui est tout de même de 291 milliards de dollars –, ainsi que le nombre de militaires n’ont cessé de décroître ; la politique de non-prolifération de Bill Clinton. Or, les États-Unis restent le principal exportateur d’armes au monde. Le concept de « zéro mort » donne une dimension nouvelle à la guerre, celle de l’information. D’autre part, les États-Unis se sont imposés comme le médiateur incontournable et « obligé » des processus de paix. Mais les « succès » des années 1990 en Bosnie-Herzégovine, en Palestine, en Irlande du Nord et en Haïti semblent aujourd’hui être remis en question. Ces quelques exemples, loin de contredire N. Chomsky, font apparaître les États-Unis comme un facteur de paix qu’il convient de relativiser. Enfin, on pourrait rappeler la théorie de l’« empire bienveillant » selon laquelle le monde est en paix parce que les États-Unis y assurent l’ordre et disposent d’une marge de supériorité écrasante qui décourage les révisionnistes sérieux. Pourtant, l’arrivée de George W. Bush à la Maison-Blanche rima avec unilatéralisme et refus de coopération (rejet du protocole de Kyoto et de la CIJ, la NMD, etc.).
Selon certains analystes étasuniens (Stephen Schlesinger du World Policy Institute, ou Leslie H. Gelb du Council of Foreign Relations), les événements du 11 septembre 2001 mettraient fin à cet unilatéralisme arrogant des États-Unis. Ces derniers auraient compris qu’ils ne pouvaient plus prendre de décisions seuls et qu’ils devaient s’allier pour faire face aux crises internationales. Néanmoins, on pourrait, à cet égard, rappeler le caractère très « étasunien » des forces militaires engagées en Afghanistan. Et pour N. Chomsky, les États-Unis n’ont rien appris (supplément Le Monde, « Guerre éclair, doute persistant », 22 novembre 2001).
Se dirige-t-on vers un nouveau multilatéralisme ou le renforcement de l’unilatéralisme étasunien ? Certes, les États-Unis resteront un acteur incontournable de la scène internationale, mais ils ne sont pas les seuls... à décider de la guerre ou de la paix.
En fin de compte, les termes de guerre et de paix sont indissociables l’un de l’autre, comme le rappelle l’adage latin : « Si tu veux la paix, prépare la guerre » (Si vis pacem, para bellum). Toutefois, espérons que la paix « perpétuelle » ne soit pas, comme l’annonce une gravure du traité d’Emmanuel Kant, un cimetière.
Guillaume FOURMONT
Marseille, Éditions Agone, 2001, 208 p.
La Grande-Bretagne et la sécurité européenne, 1989-2000, Pauline Schnapper
En remettant en cause les perceptions établies des menaces et des risques qui pesaient sur la sécurité européenne, la fin de la guerre froide a dénué de pertinence certaines des orientations politiques et militaires qui avaient prévalu chez les États européens depuis 1945. Avec plus ou moins de rapidité et de succès chaque pays a dû s’interroger sur les adaptations à apporter à ses choix stratégiques, politiques comme militaires : réforme de l’outil de défense, attitudes et attentes vis-à-vis des différentes organisations internationales (régionales comme mondiales), pertinence de certains habitus ou tropismes diplomatiques, etc.
C’est à l’attitude et aux réponses choisies par le Royaume-Uni face à ces défis qu’est consacrée l’étude de Pauline Schnapper, La Grande-Bretagne et la sécurité européenne, 1989-2000. Fruit du travail d’une thèse de sciences politiques soutenue en janvier 1997, cet ouvrage présente le double avantage de s’attacher à un thème pertinent et de le faire à travers une approche relativement complète et bien argumentée. Les débats et les positionnements britanniques sur la survie puis la réforme de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), la nécessaire évolution des relations transatlantiques, le devenir du rôle de l’Union européenne en matière de sécurité et de défense, sont ainsi relativement bien retracés et explicités par l’auteur. Les inerties – d’aucuns diraient continuités – de la politique britannique en matière de politique étrangère et de défense, et leurs causes, sont ainsi abordées : relation spéciale avec les États-Unis, rôle central accordé à l’OTAN pour la sécurité du pays mais aussi pour l’organisation de la sécurité du continent, contraintes budgétaires sur la politique de défense, etc.
Les évolutions récentes de la politique du Royaume-Uni en matière de défense, depuis le retour au pouvoir du Parti travailliste de Tony Blair, sont aussi abordées, mais de manière un peu plus succincte. L’engagement du Premier ministre britannique en faveur du développement d’une Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est ainsi souligné à juste titre (p. 138-141) par l’auteur comme une évolution, certes majeure et soudaine en apparence, mais qui résulte d’une décennie d’hésitations et de lentes progressions. On peut regretter, à ce titre, que l’ouvrage n’apporte pas davantage d’éclairages sur les raisons stratégiques, psychologiques et politiques profondes qui ont conditionné ce choix de T. Blair et qui restent largement incomprises, en France notamment. Parfois analysé comme une révolution dans la politique européenne et dans la politique de défense britanniques, parfois aussi comme la fin d’un atlantisme perçu comme excessif et anti-européen par Paris, l’engagement du gouvernement travailliste en faveur de la PESD constitue peut-être, avant tout, une nouvelle preuve de pragmatisme britannique en matière d’engagements européens comme de politique de défense. Ce qui en fait un engagement d’autant plus constructif et solide de la part des Britanniques. En effet, ce soutien à un début de capacité politico-militaire européenne n’est pas dicté par un quelconque souci de rhétorique politique à usage interne (le gouvernement de T. Blair ayant même dû faire de réels efforts de communication pour faire comprendre et accepter son engagement) ou externe, mais bien un choix destiné à permettre une meilleure défense des intérêts, valeurs et principes du Royaume-Uni en Europe et ailleurs. En contribuant à faire des questions de politique étrangère et de défense l’un des dossiers prioritaires de l’intégration européenne à l’heure actuelle, le Royaume-Uni participe, par ailleurs, à un certain rééquilibrage entre les dimensions communautaire et intergouvernementale de la construction européenne au profit de la seconde, plus conforme aux conceptions britanniques de tout projet politique européen.
Bastien NIVET
Paris, L’Harmattan, 2001, 246 p.
 
GÉOPOLITIQUE RÉGIONALE
 
 
Le nouvel islam balkanique. Les musulmans, acteurs du postcommunisme (1990-2000), Sous la direction de Xavier Bougarel et Nathalie Clayer
Livre collectif publié avant l’été 2001, l’ouvrage propose un éclairage rétrospectif sur une décennie où la question de l’islam balkanique a été au cœur de l’actualité, à l’occasion du conflit bosniaque, puis de la crise du Kosovo. Plus encore que les musulmans de l’Asie centrale soviétique, les musulmans des Balkans étaient des inconnus.
Objet de craintes, sinon de fantasmes, qui en faisaient une « cinquième colonne » du terrorisme et du djihad, ou, en sens inverse, objet d’un discours irénique qui faisait d’eux, sans exception ni nuance, des populations laïcisées, civilisées, des partisans d’un État de citoyens, exterminées par des hordes de serbes, la vision de ces populations en Europe occidentale hésitait donc entre la diabolisation et l’idéalisation.
Ce qui manquait le plus, c’était la connaissance, même si le travail pionnier d’Alexandre Popovic, dans un ouvrage paru en 1986, dont l’apport est rappelé, avait permis à tous les spécialistes des Balkans d’entrevoir la complexité de la situation des musulmans balkaniques à la fin de l’époque communiste. Quelles sont ces populations, dont les deux composantes principales, issues de populations européennes préexistantes à la conquête ottomane, sont les populations slaves converties à l’islam en Bosnie, en Macédoine, en Bulgarie, et les Albanais convertis à l’islam, habitants actuels de l’Albanie, du Kosovo, de la Macédoine ?
Les musulmans, dont le tableau nous est ici dressé, au terme d’une décennie de violence, représentent une communauté diverse tant du point de vue linguistique (outre les deux groupes précités, des turcophones, des tsiganes), que du point de vue des pratiques religieuses (outre les sunnites, on trouve des confréries mystiques comme les Bektachis en Albanie, perçus comme une communauté à part entière). Leur importance relative est extrêmement variable : majoritaires en Albanie, si l’on entend par musulman un héritage socioculturel qui a résisté à l’interdiction absolue des cultes en Albanie entre 1967 et 1990, dont le seul équivalent est la Corée du Nord, ils sont minoritaires en Bosnie-Herzégovine (46 %), en Macédoine (33 %), en Bulgarie (12,5 %) et en Grèce (1,5 %). Leur degré de pratique ou de connaissances religieuses offre tout le spectre de la modernité postcommuniste : de l’athéisme au militantisme islamiste, en passant par toutes les formes de pratiques modérées, intermittentes ou à l’indifférence sécularisée. À l’évidence, la plupart des musulmans des Balkans ont vu leur héritage ottoman et des conflits de formation des États-nations d’avant 1918 ou 1923 infléchis par l’héritage du communisme.
Au-delà de ce tableau, l’ouvrage permet de comprendre ce que les auteurs nomment la reconstruction identitaire, et que Claude Levy-Strauss (in La pensée sauvage, 1962, p. 32 et s.) appelait le « bricolage idéologique ». Xavier Bougarel trace un portrait de la tentative de « réislamisation par le haut » par le SDA d’Alija Izetbegovic. Les leaders, et surtout les idéologues de ce parti (comme Hasan Cengic, vice-ministre de la Défense entre 1995 et 1996), sont issus de la mouvance islamiste, alors que la population est restée largement indifférente à cette vision du monde.
Mais les nuances s’imposent ici, et l’ouvrage n’en est pas avare, ce qui constitue l’une de ses principales qualités. Alija Izetbegovic lui-même, dont la jeunesse comme l’âge mûr furent baignés de militantisme islamique au prix de procès et de séjours en prison (entre 1946 et 1948 et entre 1983 et 1986), a un profil particulier. Il est certes l’auteur de la déclaration islamique de 1970, qui a alimenté toutes les polémiques pendant le conflit bosniaque de 1992 à 1995, mais par tempérament, il a toujours choisi le compromis ou l’armistice, comme le montrent la fin de l’offensive contre les Bosno-croates en novembre 1993 à Vitez, et les choix qu’il a effectués, lorsque ce fut nécessaire, entre l’aide américaine, cruciale, et un soutien financier iranien, utile mais encombrant, après les accords de Dayton. Toutefois, des discours de janvier 1994 aux brigades musulmanes de l’armée bosniaque, le constant balancement entre l’affirmation d’une république « citoyenne » de la Bosnie-Herzégovine et la tentation d’un panislamisme balkanique souligne une contradiction insurmontable, qui n’est pas seulement un fantasme de ses ennemis.
Comparées au cas bosniaque, emblématique, les autres situations apparaissent plus simples. En Macédoine et au Kosovo, comme le note Nathalie Clayer, le rôle de l’intelligentsia musulmane est moindre. L’élite locale a dû se reconstituer après l’émigration des élites musulmanes, et la formation à l’université communiste de Pristina était lourdement marquée par l’hostilité à la religion. La majorité de la population albanaise est davantage marquée par la pratique religieuse qu’en Bosnie, tandis que les leaders sont moins islamisés.
La deuxième partie de l’ouvrage, « Islam balkanique et islam mondial », traite du poids du passé ottoman et de la crise de l’identité turque en relation avec la situation balkanique, de l’ingérence iranienne et des réseaux transnationaux en Bosnie. Les réseaux Ben Laden ont trouvé quelques relais en Bosnie comme le montre cet article de Jérôme Bellion-Jourdan sur « Les réseaux transnationaux en Bosnie-Herzégovine ». Mais la réflexion sur les interactions entre le passé ottoman, les Balkans et la Turquie est sans doute encore plus décisive sur l’évolution de l’islam balkanique. Le modèle kémaliste constitue l’une des références du présent et du passé proche de l’islam balkanique, perçu comme « turc » par une partie des non-musulmans, singulièrement en Grèce où les musulmans de la Grèce du Nord sont en partie turcophones et voisins de la Turquie. Cette perception fut utilisée par la Bulgarie de T. Jivkov entre 1983 et 1989 pour justifier une assimilation forcée qui provoqua un exode vers la Turquie. Mais l’attirance/répulsion pour le passé ottoman par les musulmans et les non-musulmans constitue l’autre pôle de la référence turque.
L’ouvrage rejoint à la fois la plus brûlante actualité (une certaine persistance, minoritaire mais réelle, de l’islamisme) et une problématique classique sur l’étude des religions, la portée et la limite de la sécularisation depuis Émile Durkheim, ou le « désenchantement du monde » de Max Weber à Marcel Gauchet. La problématique demeure cependant implicite. Il est évident que la pratique musulmane est plus développée chez les Albanais du Kosovo et de la Macédoine, et plus encore à proximité de la Grèce, alors que les musulmans de Bulgarie ou de Bosnie se rattachent à un islam plus « sociologique ».
La sociologie la plus récente de la religion (Danièle Hervieu-Léger, par exemple) n’y est pas citée, et les possibles impasses des diverses sociologies de la religion (voir le livre de Shmuel Trigano, Qu’est-ce que la religion ?, Paris, Flammarion, 2001) ne sont pas envisagées. Les éventuels débats théologiques passent à l’arrière-plan. De même, les limites des Balkans, ici implicitement envisagées (qui intègrent la Turquie), qui découlent de l’implantation de l’islam pourraient être discutées : la mosquée de Zagreb et l’attentat de Rijeka, en Croatie, en septembre 1995, sont cités, comme les musulmans roumains, sans faire l’objet d’une étude. Mais aucun ouvrage ne saurait épuiser son sujet. Dans le strict cadre d’une lecture historique du présent ou d’un regard sociologique à la lumière d’une balkanologie ouverte, le livre est aussi complet que possible.
Joseph KRULIC
Paris, Maisonneuve et Larose, 2001, 500 p.
Israël-Palestine : vérités sur un conflit, Alain Gresh
Après les espoirs soulevés par le processus d’Oslo, qui devait enfin ouvrir une ère de paix au Moyen-Orient, il s’est dit et écrit de nombreuses choses depuis les débuts de la deuxième Intifada, en septembre 2000. Parmi les analyses avancées, on trouvait notamment l’idée que, décidément, le conflit israélo-palestinien ne se terminerait jamais et qu’il resterait imperméable à toute logique rationnelle. Le dernier livre d’Alain Gresh, spécialiste reconnu de la région, a le grand mérite de remettre en perspective de façon claire et synthétique les principales étapes de cet affrontement, d’en dégager les problématiques essentielles et, par là même, de nous rappeler sans cesse que cette douloureuse histoire entre Israéliens et Palestiniens est de nature principalement politique.
L’auteur tord ainsi le cou aux explications de type religieux, racial et communautariste qui font florès pour rendre compte d’une réalité à la fois profondément complexe et lourde de dérives inquiétantes.
Avant tout, donc, reprendre l’histoire. Se souvenir que le projet sioniste est d’essence coloniale, et qu’il suscita de nombreuses révoltes dans l’entre-deux-guerres, dont la plus longue dura trois ans entre 1936 et 1939, et se solda par la mort de 6 000 Arabes et l’arrestation de 9 000 autres. Pourtant, le sionisme n’a été que l’une des réponses possibles, longtemps minoritaire, à la « question juive ». Ainsi, au début du siècle, la grande majorité des Juifs d’Europe centrale et de Russie émigrent massivement vers les pays occidentaux, notamment les États-Unis, d’autres font le pari de l’intégration dans leur société.
Le moment charnière se situe bien sûr en 1947-1949 à la suite du vote du plan de partage de la Palestine par l’Organisation des Nations unies (ONU) : l’État juif est proclamé, entre 700 000 et 800 000 Palestiniens deviennent des réfugiés, les règles de l’affrontement entre les protagonistes sont alors fixées.
Il est ainsi particulièrement significatif de constater que le texte de la déclaration d’indépendance israélienne du 14 mai 1948 ne contient aucune mention ni de la résolution du plan de partage de l’ONU du 29 novembre 1947, ni des frontières... Les responsables sionistes violèrent donc ouvertement les résolutions internationales, annihilèrent toute possibilité de compromis et empêchèrent sciemment la proclamation d’un État palestinien. S’ensuivront cinq guerres et deux Intifadas en un demi-siècle, dont les douleurs et les haines seront longues à cicatriser. Le livre nous en rappelle les principales étapes, ce qui s’avère très utile au lecteur à un moment où le flot de l’information contribue à brouiller certains paramètres. Les réflexions sur le processus d’Oslo sont, de ce point de vue, décapantes. Rappelons que ces accords, signés en 1993, reposaient sur la formule « la paix contre les territoires », et qu’Israël exigera, en réalité, la paix et les territoires. L’occasion historique de mettre un terme au conflit sur la base de la coexistence de deux peuples et de deux États fut ratée, peut-être parce que « les accords d’Oslo n’étaient pas un contrat de mariage entre deux époux égaux en droits et en devoirs, mais un encouragement entre un occupant et un occupé ». La réunion de Camp David, convoquée à la hâte par le président William J. Clinton, qui semblait soucieux de marquer la fin de son second mandat présidentiel par un acte politique fort, constitue l’échec final de ce processus avant l’explosion de l’Intifada al-aqsa. Camp David révèle aussi l’état d’esprit des responsables israéliens quand ils accuseront les Palestiniens d’avoir une nouvelle fois laissé passer une chance historique en refusant une « offre généreuse ». L’expression en dit long sur la façon dont sont considérés les négociateurs palestiniens par Tel-Aviv... En dépit du déferlement médiatique qui s’est acharné contre les Palestiniens durant des mois, nous connaissons maintenant les détails de la rencontre de Camp David et nous comprenons le caractère inique des propositions israéliennes.
Outre ces rappels nécessaires, l’auteur développe une réflexion pénétrante sur la profonde souffrance et la peur existentielle ressenties par les Juifs israéliens et les Palestiniens. Pour les premiers, le génocide nazi fait partie intégrante de leur identité et ils redoutent sa répétition, pour les Palestiniens, l’expulsion planifiée de 1948 participe d’une expérience traumatique dont ils craignent également la répétition. Il ne s’agit pas, bien sûr, de comparer la volonté d’extermination des Juifs et l’expulsion des Palestiniens, mais de saisir comment ces deux expériences, ces deux peurs imprègnent encore les protagonistes, leurs visions du monde et leurs comportements quotidiens.
Ces données pèsent lourdement sur une situation où les très maigres acquis qui avaient marqué les années de l’après-Oslo semblent volatilisés. Et pourtant, le gâchis paraît d’autant plus grave qu’à la suite de l’échec de Camp David, les contacts se sont poursuivis, nombreux, jusqu’à la réunion de Taba en janvier 2001. Cette réunion marquait la possibilité d’un réel compromis sur des bases acceptables. La proximité des élections israéliennes a empêché qu’il se concrétise, mais le relevé de conclusion de cette réunion reste sûrement le document le plus solide sur lequel les futures négociations, et négociations il y aura, devraient pouvoir reprendre.
Au total, A. Gresh nous fournit ici matière à de nombreuses et fructueuses réflexions pour mieux décrypter un dossier qui est souvent présenté, à tort, comme relevant de la sphère du déraisonnable. Ces réflexions valent aussi par la lettre que l’auteur adresse à sa fille au début de l’ouvrage, où il exprime sa profonde inquiétude devant les risques de dérapages communautaristes à l’intérieur de notre propre Hexagone, ainsi que vis-à-vis des blocages qui empêchent que ce conflit soit analysé à l’aune d’arguments politiques prenant appui sur le droit international et non à partir de références divines. Remarque judicieuse, enfin, quand l’auteur constate que d’éminents intellectuels, toujours prompts à se mobiliser, renâclent et se taisent quand il s’agit de la Palestine. Quelques cruels rappels démontrent qu’à propos du Moyen-Orient, c’est décidément souvent la règle du « deux poids, deux mesures » qui semble prévaloir.
Didier BILLION
Paris, Fayard, 2001, 180 p.
Europe between Political Geography and Geopolitics. On the Centenary of Ratzel’s « Politische Geographie », Marco Antonsich, Vladimir Kolossov, Paola Pagnini (sous la dir.)
C’est à l’occasion du centième anniversaire de la publication de l’ouvrage Géographie politique (1897) du géographe allemand Friedrich Ratzel (1844-1904), que le département de sciences politiques de l’Université de Trieste, avec le soutien de la Commission de la carte politique du monde de l’IUG, a organisé un colloque international en 1997. Ce dernier a permis de réfléchir de manière scientifique sur les notions de « géopolitique » et de son expression académique « géographie politique », termes souvent associés à une idéologie expansionniste – F. Ratzel lui-même ayant théorisé la logique d’expansion territoriale –, et d’en tirer des conclusions dans la pratique des relations internationales.
Les actes du colloque sont réunis en deux volumes, composés de trois parties. Les réflexions s’articulent autour de l’œuvre de F. Ratzel et de son héritage (par exemple, « La pensée ratzélienne dans la géopolitique chilienne ») ; puis des reconfigurations actuelles de la puissance, de l’espace et des identités – la géostratégie et la sécurité globale tenant ici une place privilégiée (par exemple, « L’enjeu hydraulique dans la vallée du Nil ») ; enfin, des études de cas concentrées essentiellement sur l’Europe (l’ex-Yougoslavie notamment) viennent compléter l’ouvrage.
Le colloque a pu réunir des spécialistes italiens, néerlandais, britanniques, hongrois, allemands, chiliens, japonais, américains, suédois, finlandais, roumains, russes, canadiens, slovènes, polonais, croates, français et éthiopiens, dont Paul Claval, Geoffrey Parker, Carlo Jean, Luigi Vittorio Ferraris ou encore John O’Loughlin, pour n’en citer que quelques-uns. Les deux volumes sont remarquables par la diversité et la richesse des thématiques abordées. On notera que la dernière contribution porte sur « L’Asie centrale objet privilégié de l’analyse géopolitique ». Les conséquences des événements du 11 septembre 2001 prouvent, en effet, et plus que jamais, que cet espace restera au centre des raisonnements stratégiques, comme il le fut, à des degrés divers, tout au long du siècle qui vient de s’achever.
Les analyses historiques et les mises en perspective offrent une grille de lecture des relations internationales passionnante. À ce titre, il convient de rendre hommage aux trois coéditeurs d’avoir persévéré pour publier ces actes de colloque qui constituent, à maints égards, des outils de travail de référence.
Stephan MARTENS
Rome, Società Geografica Italiana, 2001, 918 p.
Dictionnaire de l’Asie centrale, Catherine Poujol (sous la dir.), Atlas des peuples d’Asie méridionale et orientale, Jean Sellier, Massoud l’Afghan, Christophe de Ponfilly
« Notre calendrier indique la date du 9 septembre 2001. » Christophe de Ponfilly entame la dernière partie de ces seize années afghanes qu’il vient de faire partager au lecteur. Deux jours plus tard, les États-Unis étaient victimes de ce qui restera dans l’histoire « les attentats du 11 septembre », sans préciser l’année. En ce dimanche 9 septembre 2001, Ahmad Shah Massoud, le commandant Massoud, Massoud l’Afghan, était mortellement blessé par « deux hommes d’origine arabe », prétendus journalistes, porteurs d’une caméra chargée d’explosifs. Massoud, victime d’une médiatisation venue de l’Occident : « On lui a tellement répété qu’il était important de communiquer » (p. 298). Mais en ce 9 septembre 2001, l’Afghanistan est toujours un « pays lointain, en guerre, dont tout le monde se fout. Ou presque... ». Depuis les attentats du 11 septembre 2001, dans un mouvement à la fois caricatural et désordonné, tous les regards se sont tournés, non sans quelque automatisme, vers une large portion du monde musulman, des monarchies du golfe Persique à l’Asie centrale, en passant par les incontournables « États parias », l’Iran, l’Irak et la Libye notamment, avant de se poser sur l’Afghanistan et le Pakistan, « pays amis » au jeu trouble et ambigu. Plus tard, le 7 octobre 2001, alors que les premières images des bombardements américains sur les positions talibanes nous parviennent, tout le monde sait où se situe l’Afghanistan. Ou presque...
Ainsi aura-t-il fallu un « événement » pour réapprendre à regarder l’autre, celui dont on ne parle pas la langue, dont on ne comprend pas immédiatement l’histoire. Certains, pourtant, n’ont pas attendu cette énième guerre d’Afghanistan pour découvrir le pays, ses dates qui ne « correspondent à rien – 6 Djady de l’année 1358 au calendrier solaire : arrivée des Soviétiques en terre afghane [...] » (p. 17), ses montagnes, ses hommes, ses coutumes et une autre appréhension du temps.
Or récemment, deux ouvrages ont paru, qui proposent un regard respectueux sur l’Asie, détaché de tout impératif médiatique ; des ouvrages au long cours, qui prennent le temps – ce temps si précieux que Christophe de Ponfilly, Olivier Roy, Laurence Laumonier et tant d’autres consacrèrent à l’Afghanistan –, le temps de s’imprégner des cultures qu’ils traversent, le temps de s’ouvrir à l’autre : un Dictionnaire de l’Asie centrale, élaboré quatre années durant par une équipe de jeunes chercheurs français et centrasiatiques sous la direction de Catherine Poujol, maître de conférences en histoire et cultures de l’Asie centrale à l’Institut national des langues et civilisations orientales, et, dans la droite ligne de son précédent Atlas des peuples d’Orient. Moyen-Orient, Caucase, Asie centrale (rédigé avec André Sellier il y a plus de huit ans, et réédité en 1999), le livre de Jean Sellier, Atlas des peuples d’Asie méridionale et orientale, qui poursuit une vaste (re)découverte du continent asiatique.
Depuis quelques années, atlas et dictionnaires semblent connaître un curieux regain dans l’étude des relations internationales. Des publications se multiplient qui proposent une approche didactique des affaires du monde, cartes ou classement alphabétique à l’appui. Bien entendu, les deux ouvrages précités dépassent largement le cadre d’une discipline particulière, et ne sauraient être réduits à de simples instruments, propres à servir telle ou telle matière strictement définie. Ne renouerait-on pas ainsi avec une tradition du dictionnaire et de l’atlas, longtemps perpétuée par les géographes et autres encyclopédistes turcs ou arabes, à une époque où le monde appartenait aux grands voyageurs ? Ou faudrait-il y déceler une difficulté plus contemporaine à organiser des connaissances qui, par trop diverses, s’imposent comme telles, de manière prétendument scientifique parce que souvent pointilliste, au détriment d’une démarche qui viserait, en les structurant, à leur donner plus modestement du sens ?
Les livres de Catherine Poujol et de Jean Sellier évitent soigneusement de s’oublier dans cette ornière. L’un comme l’autre s’efforcent de rendre accessible le fruit d’un travail de longue haleine. On pourrait même avancer que l’on retrouve dans la démarche de Catherine Poujol, qui songe déjà « aux prochains tomes de ce qui doit être perçu comme une encyclopédie en gestation » (encyclopédie unique en France, puisqu’il n’existe pas, à l’heure actuelle et sur l’Asie centrale, pareille compilation), la manière d’un Mahmud al-Kachgari, savant et lexicographe turc du XIe siècle, qui entreprit de 1072 à 1083 la rédaction d’un fantastique « Dictionnaire de la langue turque » (Divân lugat al-Türk), véritable monument de linguistique comparée et source de connaissances majeure sur l’histoire, la géographie et le folklore des peuples de langues turques. Comme pour Mahmud al-Kachgari – dont on retrouve le nom en page 143 du Dictionnaire –, il aura fallu du temps et des rencontres pour rédiger un tel ouvrage. Entre Paris et Tachkent, de 1997 à 2001, l’équipe réunie autour de Catherine Poujol s’est attachée à souligner ce qui ressortit de catégories exogènes dans l’appréhension de la région. Ainsi est-il rappelé, au détour de telle ou telle expression, la manière dont elle fut forgée afin de permettre à ceux qui l’inventaient de mieux cerner leur création. À cet égard, on appréciera la définition de nombreux termes occidentaux, tels « Eurasisme », « Asie centrale », « Grand jeu », « Route de la soie », etc. Mais c’est surtout pour ses entrées proprement « centrasiatiques » que le travail de Catherine Poujol mérite d’être salué. Il réussit, en effet, à resituer en quelques mots une grande partie des personnages, noms de lieux, d’objets et autres notions indispensables pour qui cherche à mieux comprendre l’Asie centrale. La dimension résolument pédagogique de cet ouvrage remplit parfaitement sa fonction. Aussi ne regretterons-nous pas la décision des auteurs de n’avoir point privilégié une translittération scientifique des termes communs, qui n’aurait fait que compliquer la tâche du lecteur dans sa recherche sémantique.
Et pour cause, si le champ exploré par Catherine Poujol s’étend des rives de la mer Caspienne à l’ouest, aux oasis du Tarim et du Xinjiang à l’est – « région autonome de la République populaire de Chine [...] » –, la variété des peuples et des langues rencontrés, « la diversité des alphabets » risquent toujours de décourager le voyageur. De ce point de vue, l’Atlas des peuples d’Asie méridionale et orientale de Jean Sellier prolonge une « connaissance qui apporte le bonheur », pour reprendre le titre du premier grand poème narratif de la littérature turcique, le Kutadgu Bilig, véritable conte philosophique écrit en arabe par Yusuf Khas-Khodji – que l’on retrouve naturellement dans le Dictionnaire de l’Asie centrale –, achevé à Kachgar en 1069, et qui n’aurait rien à envier à une synthèse de nos Lettres persanes et du Prince de Machiavel.
Bien entendu, ainsi délimitées, les deux aires, Asie centrale d’une part, Asie méridionale et orientale d’autre part, ne se recouvrent pas. On se référera donc plus volontiers au précédent ouvrage des Sellier pour tout ce qui a trait à la partie centrale du continent asiatique. Mais n’est-ce pas justement approcher l’espace de manière étroite, avec en tête une segmentation artificielle des territoires, hermétique aux réalités qui, elles, depuis toujours, se jouent des frontières, que de restreindre son investigation à un seul champ ? Le critère linguistique ou religieux, par exemple – aux aires efficacement représentées dès les premières pages de l’Atlas des peuples d’Asie –, vient souvent illustrer, au fil des cartes, des répartitions humaines transfrontalières. Comment circonscrire une seule famille de langues, une seule ethnie, une seule croyance, à un espace politiquement défini ? Le texte apporte ici une profondeur étonnante à des cartes qui, pour les plus complexes, n’en demeurent pas moins très accessibles. Les fragilités internes d’une Asie que l’on dit trop souvent « en crise » apparaissent dès lors à la lumière d’une double composition graphique et scripturaire. État après région, une fois décrite l’histoire de chaque entité, les grandes questions identitaires qui – notamment – continuent de troubler la paix au Cachemire (p. 64 à 66), de menacer d’éclatement interne l’Indonésie (en ses provinces d’Aceh et d’Irian Jaya) ou de susciter l’inquiétude des autorités chinoises face aux nationalismes ouïgour et tibétain (p. 167 à 172), peuvent désormais être abordées avec le recul et le jugement nécessaires à l’esprit pour les organiser.
François LANTZ
Paris, Ellipses, 2001, 352 p.
Paris, La Découverte / Syros, 2001, 208 p.
Paris, Issy-les-Moulineaux, Éditions du Félin et Arte Éditions, 2001, nouvelle édition, 302 p.
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