2002
Revue internationale et stratégique
Entretien
Pour une approche globale des relations internationales
Marie-Hélène Aubert
Députée, vice-présidente de l’Assemblée nationale, membre des Verts.
PASCAL BONIFACE — En quoi le parti des Verts se distingue-t-il des autres forces politiques, y compris de celles avec qui il doit composer au sein de la majorité, dans le domaine de la politique étrangère ? Existe-t-il, chez les Verts, une spécificité en termes de politique étrangère ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — Notre but n’est pas a priori de nous distinguer coûte que coûte. Cela dit, je pense que les Verts ont une approche originale de la politique étrangère ; une approche en devenir, en mouvement.
Dans notre projet, la politique étrangère occupe une position essentielle. Il ne s’agit pas d’un objet que l’on traiterait une fois les autres questions évacuées. Bien au contraire, c’est quelque chose de véritablement fondamental, dans la mesure où l’écologie, l’écologie politique s’entend, s’est bâtie sur une vision globale : penser globalement les événements, et donc tout ce qui a trait aux rapports Nord-Sud, à la protection de la biosphère au niveau mondial, aux questions d’objectifs de paix, de désarmement, etc. Toutes ces questions ont forcément une dimension internationale, voire planétaire. Car, bien entendu, les termes ne sont pas équivalents : international, planétaire, mondialiste. Je me souviens, à ce propos, d’un débat sémantique dont seuls les Verts ont le secret. Fallait-il qualifier notre commission d’« internationale » ou de « transnationale », parce qu’était en cause la notion même de nation ? Beaucoup de débats tournent autour de ce sujet. En ce qui concerne l’écologie politique, celle-ci comporte naturellement une dimension intrinsèque de politique étrangère. C’est le premier point.
En second lieu, beaucoup plus facilement que d’autres, je pense que les Verts possèdent une vision transversale des choses, la conscience que les politiques de développement, les politiques économiques ou sociales conduites au niveau national, européen ou mondial ont un impact très puissant sur nos politiques étrangères. Prenons, par exemple, le phénomène de la mondialisation, des rapports Nord-Sud et des discussions que nous engageons, au sein de la majorité et avec les différents ministres, sur les liens entre politiques de développement et politiques économiques, et ce que l’on appelle aujourd’hui politique étrangère. De prime abord, il semble que ce lien ne soit pas si évident dans nos structures, où tout se fait de manière sectorisée, comme s’il n’y avait qu’une seule diplomatie. J’ai pu avoir quelques discussions à ce sujet avec Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères. Comment comprendre une diplomatie chargée de penser le rôle et la place de la France dans le concert international, avec, en parallèle, une « intendance » qui, elle, s’occuperait de l’économie, des finances et du développement ? Comme si ces trois derniers secteurs n’étaient pas liés au précédent. Nous pensons, au contraire, que ce lien est fondamental, qu’il doit y avoir transversalité et interaction entre ces différents points. On parle alors d’« enjeux globaux » : la paix, la pauvreté, l’environnement, etc. Pour nous, le terme prend tout son sens. Notre diplomatie, notre politique étrangère, doit se construire et se réformer en fonction, notamment, de cette transversalité.
Troisième point, je tiens à mettre en avant la paix et l’attachement viscéral à la résolution non violente des conflits. Il faut rappeler que les Verts sont issus en partie des mouvements pacifistes, même si cela suscite encore de nombreux débats.
À ce sujet, et par rapport à des mouvements qui, justement, sont issus de courants pacifistes, comment définir le pacifisme, après l’intervention au Kosovo et en Afghanistan, maintenant que les questions de guerre et de paix semblent avoir été modifiées ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — En ce qui concerne le droit d’ingérence, les Verts y ont toujours été très sensibles. L’universalité des droits de la personne, homme et femme, nous est particulièrement chère, la difficulté étant d’articuler cette universalité avec le besoin d’identité, d’ancrage dans une culture et un territoire. La nation, par ailleurs, est un concept à dépasser, qui n’a plus aujourd’hui autant de sens. Selon moi, le concept de nation doit être totalement repensé pour l’avenir. Ce qui ne veut pas dire que le terme, lui, disparaîtra de si tôt. La nation devrait évoluer vers une nouvelle forme de citoyenneté, de type européen d’abord, et pourquoi pas ensuite de type mondial ? Au regard de la mondialisation, on constate que ce concept perd de son sens. L’efficacité des technologies de communication révèle également la rapidité avec laquelle les gens se mettent en réseau. Or le réseau propose une structure d’action qui transcende la nation et ébauche une forme de citoyenneté planétaire.
Enfin, pour en revenir au droit d’ingérence, il faut évidemment pouvoir intervenir ailleurs que dans le cadre national pour ramener la paix et faire respecter les droits de l’homme. Mais qui dit « ailleurs » ne dit pas « n’importe comment » ni « dans n’importe quel cadre ». Nous attachons une importance particulière au cadre de l’Organisation des Nations unies (ONU), qui, même s’il reste imparfait et si nous proposons comme d’autres des réformes de son fonctionnement, nous semble le seul légitime.
D’autant que dans la guerre du Kosovo, il n’a pas été tout à fait utilisé...
MARIE-HéLèNE AUBERT — Non, en effet, mais on l’a quand même vu. Or je crois que si les Verts ont divergé sur l’opportunité de cette opération, ils étaient d’accord sur le fait que le cadre onusien aurait été préférable.
Pour le reste, il y a débat. Plusieurs questions restent en suspens, mais, mis à part quelques pacifistes « purs et durs », l’immense majorité des Verts estime que le recours à la force peut être justifié dans certains cas, ce qui ne veut pas dire nécessairement force militaire, a fortiori réduite à des bombardements. La question est alors de savoir dans quel cadre, avec quel contrôle et pour quoi faire. En tous les cas, ce recours doit arriver après que des politiques importantes ont été menées en termes de prévention de conflit. Or, ce qui est fait aujourd’hui – et qui continue d’être fait globalement dans toutes les politiques – concerne plus la réparation de dégâts antérieurs, de crises que l’on a laissé s’aggraver au point qu’il n’est plus possible que de réagir, en choisissant nécessairement parmi les mauvaises solutions. De ce choix ne résulte aucune réponse satisfaisante, et je pense pour ma part que la violence et la guerre, même appelée « juste », ne règlent rien durablement. Dans ce domaine, les Verts veulent éviter d’en arriver à de telles extrémités. Pour cela, il faudrait être beaucoup plus performant, beaucoup plus fort en termes de prévention des conflits et d’anticipation. Mais, aujourd’hui, je crois qu’il y a d’énormes lacunes à combler. Dans le domaine de l’anticipation comme dans celui du suivi, on réagit plus que l’on agit. On réagit à l’actualité, on réagit à des crises. On réagit également à ce que présentent les médias à un moment donné et qui fait réagir à son tour l’opinion, donc, dans nos démocraties, le gouvernement. Puis une fois les caméras éteintes, une fois que la « crise » est effacée, on oublie et on passe à autre chose. Cet aspect de la gestion de crise nous semble assez catastrophique. Et même si « réagir » vaut parfois mieux que « ne rien faire », la nécessité d’anticipation, de suivi et d’évaluation de ce que l’on fait reste pour nous une priorité absolue.
Au niveau international, comment mettre en place cette nécessité d’anticipation, de suivi et d’évaluation ? Car, quand bien même un pays ou un groupe de pays comme la France ou l’Union européenne s’engagerait sur cette voie, le blocage de la part d’autres puissances n’empêcherait-il pas d’amener celles-ci – la Russie ou les États-Unis, par exemple, qui pourraient y être moins sensibles – à accepter de tels principes de prévention ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — La France ne peut évidemment se fixer dans ce domaine des obligations de résultat, mais elle pourrait au moins se donner une obligation de moyen. Pour ma part, j’ai du mal à accepter cet argument selon lequel les projets échouent parce que « les autres n’en veulent pas ». Avant toute chose, je ne suis pas sûre que nous le voulions réellement. Ces derniers temps, le recours à ce type d’argument s’est curieusement multiplié, que ce soit dans le cadre de l’Union européenne, dans un cadre plus large ou dans celui de la cohabitation actuelle. Je crains que ces arguments cachent un manque cruel de volonté et surtout un manque de définition d’objectifs clairs en termes de politique étrangère. Que cherche-t-on exactement ? Que veut la France aujourd’hui ? C’est un débat qui mérite d’être mené à tous les niveaux. Au Parlement d’abord et, au-delà des parlementaires et des élus, dans le cadre d’associations de la société civile. C’est peut-être là une spécificité de l’écologie politique et des Verts qui mettent l’accent sur le caractère citoyen et la nécessité d’articuler l’action des élus et de l’exécutif avec l’action de la société civile, de construire une démocratie participative, et pas seulement « délégative ». Aujourd’hui, les partis politiques sont en crise. Par ailleurs, les acteurs politiques se sont diversifiés. Le débat qui fait rage actuellement sur la légitimité et la représentativité des organisations non gouvernementales (ONG) mérite toute notre attention. Il est vrai que l’on trouve de tout dans les ONG. Certaines, bien sûr, ne sont que les créatures de groupes de pression ; mais elles sont relativement connues. D’autres, en revanche, qui travaillent sur le droit humanitaire ou la prévention des conflits, permettent d’ouvrir le débat et de sortir des cercles d’initiés.
Croyez-vous que la politique étrangère ne représente pas un enjeu électoral sérieux, que, par trop compliquée, elle n’intéresse personne ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — On en revient ici à mon premier point. Pour nous, ce serait faux de penser une chose pareille. Dans ma circonscription électorale, qui ne vit pas rivée au microcosme parisien, à chaque fois que j’ai pu organiser un débat sur la situation en Bosnie ou au Kosovo, par exemple, j’ai constaté que les gens venaient de toutes parts et s’intéressaient à ces questions. J’ai donc l’intention de recommencer prochainement avec la place des religions, l’aide au développement, l’Afghanistan, etc. Les Français comprennent de plus en plus que notre sort est lié à celui de nos voisins, c’est-à-dire, en premier lieu, à celui de l’Union européenne. Même s’ils ont peur de cette forme de dessaisissement, au profit de l’Europe, à des instances supérieures que l’on maîtrise mal, les Français sont conscients que notre sort est commun. En tous les cas, je note une sensibilité très forte des populations et des médias aux problèmes du Sud. Pour preuve, les actions et les associations humanitaires recrutent et fonctionnent bien – y compris en milieu rural. Il serait donc faux de penser que la politique étrangère et les rapports Nord-Sud n’intéressent pas, de même que les questions de défense. Mais, sur ces sujets, je pense que nos concitoyens ont du mal à croire qu’ils ont leur mot à dire. Et la défiance que l’on constate à l’égard du monde politique est encore plus flagrante sur ce point ; comme si la politique était une sphère réservée aux « grands » de ce monde. En témoigne la désormais célèbre photo de George W. Bush, de Jiang Zemin et de Vladimir Poutine. Les gens se disent : « Les grands de ce monde s’entendent sur notre dos avec un cynisme à toute épreuve. »
Ce comportement dénote parfois un certain fatalisme : « Depuis toujours les grands dirigent et les petits subissent. » Mais depuis quelques mois une attitude progresse, qui refuse ce fatalisme et qui pousse à l’expression. Alors, selon les situations, chacun portant avec lui ses propres interrogations, privilégiant telle ou telle région, l’intérêt pour la politique étrangère rejaillit. Ça peut se faire par le biais professionnel. Dans le monde agricole, par exemple, beaucoup s’intéressent aux rapports avec les paysans à l’étranger et à l’aide humanitaire. Je pense donc que les affaires internationales intéressent l’opinion, les gens, bien plus que l’on ne l’imagine.
En appartenant à un mouvement qui, par définition, se caractérise par son internationalisme, pensez-vous néanmoins que la France a un message spécifique à faire passer sur la scène internationale ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — C’est quelque chose que je souhaite voir émerger, à condition que notre attitude évolue. Il est vrai que le discours et la posture de la France, hérités de l’époque gaullienne, ne sont plus du tout adaptés aux enjeux contemporains. Je veux parler, bien sûr, de cette « exception française » face aux États-Unis. Pour avoir assisté à plusieurs reprises à des séances de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, j’ai été surprise de voir notre délégation – et je parle bien ici de la délégation française à l’ONU – passer un temps considérable à échafauder des plans, la manière dont elle allait « damer le pion aux Américains » ! Je n’ai pu m’empêcher d’éprouver un certain décalage. Non que je n’aie rien à reprocher à la politique des États-Unis, et les motifs de désaccords sont nombreux, mais cette image de la France, montée sur ses ergots, si fière de « s’être mis untel dans la poche », n’est plus aujourd’hui vraiment adaptée. Il faut que la France renonce à cette attitude anachronique. En même temps, la France, de par son histoire, peut faire avancer les choses. Le fameux concept de « patrie des droits de l’homme », par exemple – même si, aujourd’hui, il y a de quoi être consterné par l’action de la France dans l’ère postcoloniale, et, de ce point de vue, sous l’angle de la mondialisation économique et des pratiques en termes de marchés d’armements, la France et les entreprises françaises n’ont certainement pas de leçons à donner aux États-Unis ni à qui que ce soit en matière de droits de l’homme –, en ce qu’il prolonge un message de laïcité, de République et d’universalité, doit continuer d’être porté par des hommes et des femmes politiques et des intellectuels inspirés par cet esprit des droits de l’homme. Je pense que ce message mérite d’être relayé sur le plan politique et, en particulier, à travers des politiques de développement Nord-Sud plus fortes, autour d’objectifs plus clairs et surtout beaucoup plus cohérents.
En termes budgétaire, notamment ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — En termes budgétaire, en effet, mais aussi en termes qualitatif, en termes d’objectif et, surtout, faire en sorte d’établir une correspondance entre nos actions, d’une part, et nos objectifs, d’autre part, afin d’éviter que ne surgisse une contradiction, qui peut être parfois flagrante, entre les grands discours et les agissements de certains.
Croyez-vous au concept de « diplomatie morale » ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — Non, je crois plus modestement à ce que l’on est capable de faire sur le terrain en adéquation avec ce que l’on déclare à longueur de colloques. Les beaux discours, ça ne fait plus rêver. Il faudrait redéfinir nos priorités en matière de développement et de coopération, puis afficher un véritable souci d’évaluation. Cela dit, cette politique forte et cohérente doit pouvoir s’incarner dans des personnalités à même de la porter, aussi bien vis-à-vis de l’opinion qu’au sein des instances internationales.
À cet égard, la réforme de la coopération entreprise il y a deux ans vous paraît-elle constituer une avancée positive ou ne serait-elle encore qu’un pas insuffisant ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — C’est un premier pas que je qualifierais de positif et d’insuffisant. Mais je pense là encore qu’il faudrait s’ouvrir à la société civile, être plus attentif et véritablement à son écoute. Doucement, les choses progressent en ce sens.
Que ferait un ministre Vert des Affaires étrangères ou de la Coopération qui n’ait pas déjà été entrepris ? Quel serait exactement son programme ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — Il ferait beaucoup de choses, à n’en pas douter, tant l’état de la planète est désolant, la question principale étant de sérier les problèmes ! Tout d’abord, il se lancerait sans doute dans une consultation à tous les niveaux, des institutions à la société civile, sur ce que doivent être la politique étrangère et la coopération en France. Je crois que c’est vraiment la première chose à faire, combler le vide démocratique en la matière. Il ne faut pas hésiter à poser la question en ces termes, aussi simples paraissent-ils : où en sommes-nous ? Quels sont nos acquis, nos points forts, nos faiblesses, nos contradictions, nos incohérences ? Quels sont nos besoins et nos priorités ? Et comment adapter nos moyens en fonction de ces besoins, de ces priorités ? Quelle dimension entend-on donner à notre politique étrangère ?
Ensuite, et en fonction de ce qui vient d’être énoncé, de ces objectifs définis le plus démocratiquement possible, il s’agit de mobiliser des moyens et de développer la formation. Par exemple, dans le domaine de la défense, pour moi, une armée, c’est d’abord des hommes. Or je trouve, quand on parle des questions de défense, que l’on parle trop souvent du matériel et pas assez des hommes. Pour l’anecdote, j’écoutais un soir à la radio les questions posées au cours d’une émission consacrée aux politiques de défense. Fascinant ! Chacun – surtout des voix d’hommes, seule une animatrice tendait le micro aux différents intervenants – dissertait sur l’utilité du matériel, de tel ou tel programme, du Rafale et du char Leclerc... Mais à aucun moment il n’a été question de la dimension strictement humaine de ces politiques. À quoi servent nos militaires aujourd’hui ? Qu’allons-nous en faire ? Dans quel cadre doivent-ils agir ? Quelles doivent être leurs missions ? Doivent-ils monter des tentes pour les réfugiés ? Sont-ils autorisés à tirer ? « Assurer la sécurité », qu’est-ce à dire ? J’aimerais que tous ces points soient abordés, mais je pense aussi que l’on ne peut rien sans définir clairement, au préalable, notre politique étrangère.
Dans les objectifs des Verts, la question nucléaire est-elle toujours aussi centrale, ou, pour le moins, ne serait-elle pas reléguée au second plan en termes d’importance, par rapport à d’autres chantiers de désarmement, tels les mines, les armes biologiques ou les armes de petit calibre ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — Globalement, je crois que les Verts sont toujours à la pointe en matière de désarmement. Qu’il s’agisse du nucléaire ou d’armes plus classiques, c’est une question que nous n’avons jamais négligée. Mais il est vrai qu’à quatre députés, quand l’un d’entre nous, tous les ans avec la même constance, rappelle à l’Assemblée nationale que nous ne sommes pas contre un budget de la Défense et de la prévention des conflits, mais contre la guerre et un nouveau sous-marin nucléaire, contre la surenchère des industries d’armement et l’illusion technologique, contre le manque évident de démocratie en la matière, nous avons souvent l’impression de parler dans l’indifférence la plus totale.
Mais n’y a-t-il pas, là aussi, un côté « idéologique » ? Par rapport aux nouveaux défis de sécurité, n’avez-vous pas l’impression que les Verts s’accrochent au nucléaire en tant que matrice historique de leur mobilisation politique, alors que les dangers en termes de sécurité sont peut-être ailleurs ? Le nucléaire est-il encore aujourd’hui le problème principal, comme il a pu l’être auparavant ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — La question du désarmement, et du désarmement nucléaire en particulier, reste centrale. Elle est bien entendu liée à toute une série d’autres questions. Mais l’essentiel tient moins du matériel lui-même que de la politique dans laquelle il s’inscrit, et la manière dont il est utilisé. Ce raisonnement vaut aussi pour le nucléaire. Or, selon nous, la dissuasion nucléaire n’est absolument pas adaptée aux enjeux politiques contemporains ; à supposer qu’elle l’ait jamais été. Ce sont des armes de destruction massive qui ont créé tant de souffrances, de conflits et de désordres environnementaux. Dire qu’elles ont aussi mis un terme à la guerre reste une affirmation très discutable. La Seconde Guerre mondiale, par exemple, n’aurait-elle pu se terminer autrement avec le Japon ? Les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki étaient-elles à ce point nécessaires ? Il me semble que ce sont des questions convaincantes qui méritent d’être posées. En tous les cas, l’utilisation du nucléaire continue de figurer le registre et une certaine logique du pire.
Comme pour la politique en général, croyez-vous que la politique étrangère soit, encore aujourd’hui et depuis la suppression du service national, toujours réservée aux hommes ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une rhétorique générationnelle ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — Je suis toujours frappée de voir à quel point toutes les questions de politique étrangère et de défense restent encore une affaire d’hommes. Jusqu’à une époque récente, la défense constituait une chasse gardée, une sorte de domaine réservé aux hommes. Je ne veux pas, a contrario, que l’on comprenne que les femmes seraient par nature plus pacifistes, plus versées dans une vision douce et généreuse des affaires du monde, mais le fait est. Non, je pense seulement que le regard des femmes, s’il arrivait à émerger, est nécessaire et utile dans ces matières, parce que plus ciblé sur le sort des gens que sur leur propre grandeur ou posture. Par ailleurs, elles expriment de plus en plus fortement leur indignation devant la guerre et l’oppression.
Si ni Indira Gandhi ni Benazir Bhutto ni Golda Meir n’ont été à même de porter ce nouveau regard sur la politique étrangère, c’est, je crois, parce qu’elles étaient avant tout perçues comme les filles ou les femmes « de ».
Plus généralement, je pense qu’il appartient aux mobilisations populaires, aux Femmes pour la paix, aux Femmes pour le développement durable, qui émergent un peu partout dans le monde, de faire entendre cette voix. Les femmes algériennes, les femmes afghanes ou les femmes russes – autant de femmes « anonymes » – pèsent et pèseront considérablement dans l’issue des conflits. Leur rôle ne saurait être négligé. Il est vrai cependant que cette capacité d’expression dépend étroitement de la démocratie, de la possibilité pour toutes ces femmes de se faire entendre et d’obliger les gouvernements en place à traiter avec leur opinion des conditions concrètes de vie quotidienne, tant démocratie, paix et développement sont indissociables.
Comment percevez-vous la relation entre des valeurs d’origine occidentale et leur nature supposée universelle ? S’agit-il, selon vous, d’une nouvelle forme de contradiction ? Et, le cas échéant, comment gérer ce rapport entre une volonté d’exporter des valeurs qui nous semblent à nous, Occidentaux, « universelles », et le fait qu’une partie du monde ne serait peut-être pas encline à se les voir imposer ? Comment exporter nos valeurs pour qu’elles deviennent réellement universelles sans tomber dans le piège de la supériorité ou du néocolonialisme pour la « bonne cause » ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — Ce n’est pas tant les grands principes eux-mêmes que leur non-respect par l’Occident qui mérite d’être critiqué. On constate une contradiction flagrante entre ce qui est dit, d’une part, et ce qui est fait, d’autre part. Or, à partir du moment où nous, Occidentaux, édictons de tels principes en rapport avec la justice sociale, la liberté d’expression, le respect de l’environnement ou la criminalité financière, comment ne pas s’exposer à la critique quand, une fois hors de nos frontières, par cynisme ou par intérêt économique ou financier, nous laissons faire n’importe quoi ? De ce point de vue, le dernier conflit en Afghanistan a élevé cette contradiction au rang de caricature. Pendant toute la période de la guerre froide, les États-Unis et leurs alliés ont utilisé certains groupes fondamentalistes pour lutter contre les Soviétiques. Par la suite, le même jeu s’est poursuivi pour leur garantir l’accès aux ressources pétrolières de la mer Caspienne et du golfe Persique. Nous n’avons pas hésité à fermer les yeux sur les formes les plus extrémistes de l’islam, et leur financement par des capitaux saoudiens, parce que, à l’époque, « tout ça nous arrangeait ». Que de cynisme avons-nous joué avec ces gens, en se persuadant qu’il ne pourrait rien nous arriver ; mais l’essentiel n’était-il pas que nous soyons approvisionnés en pétrole à un prix raisonnable ? Dès lors, que nous importait le « triste » sort des populations locales, du moment que ces régions jouissaient d’une relative stabilité ?
Je pense que c’est ce qui a le plus fondamentalement caractérisé les attentats du 11 septembre 2001, cette prise de conscience que nous ne pouvions plus impunément laisser se développer de tels jeux occultes, plus ou moins cyniques, dans certaines régions du monde, sans qu’un jour nous soyons victimes de nos propres manipulations. Bien sûr, cela n’excuse en rien les auteurs d’actes criminels, mais on ne peut plus considérer que ce qui se passe « là-bas » n’a plus d’influence sur ce qui se passe « chez nous ».
La contradiction me semble alors moins tenir du caractère universel des droits de l’homme – qui seraient, selon les adversaires des « droits-de-l’hommiste », l’apanage unique de l’Occident, et donc d’une certaine forme de néocolonialisme – que du décalage entre nos grands principes et notre comportement en dehors de nos frontières.
À beaucoup de populations nous donnons l’impression de vivre à un niveau de prospérité faramineux, qui s’appuierait notamment sur le faible coût des matières premières et des ressources énergétiques, indifférents à des inégalités croissantes. S’en suit pour elles « la conséquence logique » selon laquelle, ainsi organisés, nous ne donnerions rien aux populations du Sud. Cela étant, certains dirigeants du Sud sont tout aussi responsables de la situation de leur propre pays que ne le serait l’Occident à travers les mécanismes de spoliation incriminés. La responsabilité n’est pas entièrement imputable à l’Occident, même s’il est vrai qu’un certain nombre de potentats et de dictateurs locaux, confortablement installés au sein d’institutions politiques nationales et internationales, profitent largement de la gestion de nos propres intérêts. Ainsi, à l’ONU, est-il navrant de constater que les grandes puissances, comme la France notamment, vassalisent plus ou moins les voix de certains pays d’Afrique et d’ailleurs, dont on sait pertinemment que ce sont des pays corrompus et dictatoriaux. S’ajoute à cela que certains dirigeants possèdent parfois des ressources intéressantes ; il convient alors de ne pas les fâcher. Encore plus cyniquement, ne vaut-il pas mieux se satisfaire de potentats peu présentables mais politiquement discrets, que des démocrates plus exigeants qui iraient, par exemple, vendre leurs matières premières à d’autres pays en voie de développement et réclamer je ne sais quel mécanisme de contrôle afin d’augmenter les recettes de l’État ?
Beaucoup de gouvernants au Nord diffusent le sentiment que si la démocratie convient aux pays du Nord, elle n’est peut-être pas bien adaptée aux populations du Sud, arguant d’un certain relativisme culturel. C’est un discours extrêmement pénible, qui est parfois repris par certains dictateurs du Sud sous la formule du « laissez-nous le temps ». Il est de bon ton de répéter qu’il s’agit là d’un problème culturel, que notre démocratie ne s’est pas bâtie en un seul jour, qu’il faut leur laisser du temps. On ne peut tout de même pas rester ainsi, à attendre que le temps passe, alors que tous les peuples du monde aspirent aux droits fondamentaux rapidement, d’autant plus que les médias leur montrent ceux dont jouissent les habitants des pays du Nord, ou de pays voisins. Ce délai imposé est insupportable.
Pensez-vous alors que l’on puisse imposer la démocratisation de l’extérieur ?
MARIE-HéLèNE AUBERT — Non, bien sûr, mais nous disposons de leviers d’action. En revanche, je pense que l’on peut aider intelligemment les démocrates qui, dans ces pays, œuvrent concrètement pour la mise en place de la démocratie et du développement, et ce avant que les situations ne dégénèrent. Mais il faut pour cela que l’on cesse cette hypocrisie qui consiste à n’avoir de relations qu’avec le représentant officiel de ces États. Nous sommes en contact avec beaucoup d’autres gens qui mériteraient d’être soutenus et qui ne le sont pas. La France s’illustrerait à œuvrer en ce sens. On peut également conditionner beaucoup plus l’aide que nous apportons, ou les investissements en projet, au respect des bases élémentaires de l’État de droit. Cette question de la conditionnalité mérite un vrai débat aujourd’hui, mais c’est à mon sens une voie à suivre. Car, finalement, notre intérêt n’est-il pas d’avoir comme interlocuteurs des États de droit et des populations tournés vers le développement, plutôt que cet immense chaos empreint de mondialisation débridée ? Là encore, la question mérite d’être posée, sans hypocrisie ni cynisme aucun, de sorte que notre action soit à la hauteur des principes qui nous animent.
(Propos recueillis par Pascal Bonifaceen décembre 2001)