2002
Revue internationale et stratégique
Entretien
Un nouvel internationalisme comme alternative au néolibéralisme
Daniel Cirera
Responsable des relations internationales du Parti communiste français (PCF).
PASCAL BONIFACE — Y a-t-il, aujourd’hui encore, une réelle spécificité des communistes en matière de politique étrangère ? En quoi la pensée du Parti communiste français se distingue-t-elle de celle des autres partis politiques français ?
DANIEL CIRERA — Si l’on veut bien considérer que la politique étrangère du PCF s’est toujours inspirée, sinon dans tous ses actes, du moins dans sa résultante, de l’émancipation nationale et sociale, on peut parler aujourd’hui de continuité. De ce point de vue, son engagement anticolonial constitue sans doute la manifestation la plus caractéristique de son identité.
En revanche, si l’on perçoit les positions internationales du PCF à travers le rapport privilégié avec l’URSS, structuré par la guerre froide, on constatera une rupture. Non seulement par la force des choses – la disparition de l’URSS –, mais dans les principes qui guident l’approche générale des problèmes.
La politique étrangère du PCF se fonde sur des valeurs humaines universelles dont il n’a pas, naturellement, l’exclusivité, mais qui l’identifient. Elles nourrissent son action qui peut se résumer en un mot : émancipation. Ce nom renvoie tout aussi bien à l’émancipation sociale qu’à l’émancipation des peuples. L’originalité du PCF réside dans sa conviction d’un dépassement possible et nécessaire des rapports sociaux capitalistes. Ce sont là les repères de sa politique étrangère.
Celle-ci est aujourd’hui moins idéologique et plus pragmatique. Si elle s’affirme l’adversaire de la globalisation libérale, elle ne désigne pas d’ennemi type. Elle recherche la constitution de rapports de force favorables à la réduction des inégalités, au développement, aux coopérations, au désarmement et à la paix.
Pour aller dans ce sens, nous croyons au rôle que la France peut jouer, en préservant et en développant une capacité propre d’initiative. Parmi les grandes puissances, il y a une originalité française en Europe, qui réside dans la promotion des droits humains, dans un héritage de valeurs, une certaine radicalité sociale, une conception du service public, de la laïcité, de la souveraineté ouverte au monde, de l’Organisation des Nations unies (ONU). Certains pensent qu’il n’y a plus de place pour une politique étrangère française forte à l’heure de l’Europe et de la mondialisation. Les récents événements démentent ces abandons. On le voit à certains moments, quand elle affiche une réelle autonomie d’initiative, au Proche-Orient, à l’ONU, au lendemain du 11 septembre 2001. D’autres prônent un repli sur une vision étriquée de la République et de la nation. Jamais la France n’a pu jouer un rôle efficace dans le repli sur soi. Elle n’est jamais aussi influente que quand elle identifie son action à des avancées de civilisation et à la résistance aux visées impériales. Une autre spécificité, je crois, tient pour nous dans ce que les questions internationales ne sont pas un domaine réservé, mais l’affaire de tous les citoyens.
Il faut dire, enfin, par honnêteté, que s’agissant d’un parti politique de militants ayant une longue histoire et, par conséquent, une culture particulière, notamment dans le domaine des relations internationales, puisqu’il fut d’emblée lié à une Internationale ou à un « camp » impliqué dans la guerre froide, l’évolution de sa politique étrangère reste soumise au débat interne.
N’y a-t-il pas un risque de coupure entre un parti qui serait ambitieux et très « à gauche » et une pratique gouvernementale plus réaliste ?
DANIEL CIRERA — Une politique se doit d’être réaliste. Ce n’est pas péjoratif. Encore faut-il s’accorder sur ce que l’on entend par là. De mon point de vue, le 11 septembre 2001, la Realpolitik – au sens de préservation de l’ordre du monde – a fait la démonstration de son inadéquation aux réalités du monde d’aujourd’hui, dans sa complexité, la diversification de ses acteurs, la fin des camps structurés autour de puissances dominantes et la montée d’exigences d’égalité, de libération et de démocratie.
De plus, il est très important de préserver l’autonomie du parti politique par rapport à l’exercice du pouvoir. J’ai le sentiment que l’ambition politique transformatrice du Parti communiste n’a pas été affaiblie par la pratique gouvernementale. Au contraire même, le fait de participer à une majorité dans un grand pays a conforté la crédibilité de nos positions et renforcé nos capacités d’initiative. La participation permet au Parti communiste de développer de nouveaux contacts, d’être mieux informé et de mieux concerter ses prises de position. Elle exige de lui une responsabilité accrue, non pas par opportunisme, comme certains l’en accusent, mais par la conscience de son rôle au sein du gouvernement de l’une des toutes premières puissances mondiales. Enfin, elle lui permet de contribuer directement à l’élaboration des positions de la diplomatie française, notamment lors des crises.
Selon vous, qu’est-ce que l’internationalisme aujourd’hui ?
DANIEL CIRERA — L’internationalisme est un mot et une idée qui nous sont chers. Avec la mondialisation, et un début de reflux de l’hégémonie des idées libérales – si ce n’est des politiques libérales ! –, l’aspiration à un nouvel internationalisme s’exprime de bien des manières. Bien entendu je pense à ces mouvements de contestation de la mondialisation libérale, tels qu’ils se manifestent à Seattle, à Gênes, à Porto Alegre ou dans les manifestations syndicales européennes. Mais pas seulement. L’internationalisme tel que nous le concevons aujourd’hui ne pense plus le monde en blocs, en camps. Il se construit à travers une multiplicité d’expériences et de dialogues politiques entre des forces très diverses, des responsables, des chefs d’État, des organisations non gouvernementales, des institutions internationales, qui réfléchissent aux alternatives au néolibéralisme, et cela sur tous les continents.
Cet internationalisme en construction est un travail pour faire converger des luttes sociales et politiques, mais aussi environnementales, féministes, pour une autre sécurité, pour d’autres rapports Nord-Sud. Nous y apportons notre réflexion et notre expérience – y compris gouvernementales. Mais ce débat sur les réponses sociales, sociétales et politiques ne concerne pas que les partis de la gauche transformatrice. Face à la posture très offensive de la droite, des conservateurs, en Europe et dans d’autres continents, l’internationalisme consiste à pousser le débat, le dialogue, les échanges, la confrontation sur les solutions et sur les alternatives au néolibéralisme avec toutes les forces de gauche progressistes. Prenons l’actualité. Comment des forces progressistes, de gauche, laïques vont-elles relever le défi lancé par les ambitions et l’influence du fondamentalisme – comme idéologie et comme projet politique – alimenté par des frustrations, par le sentiment d’impuissance devant des injustices et des inégalités de moins en moins supportables, par l’absence de perspective et de démocratie dans des régimes totalitaires soutenus par l’Occident, qui ont appuyé le terrorisme et réprimé avec une brutalité souvent féroce les militants et les organisations de gauche ? L’intégrisme s’est aussi nourri de l’affaiblissement des idées progressistes et de la montée de la vague libérale dans les années 1970. Ce travail sur ces alternatives concerne toute la gauche.
N’est-ce pas en matière de relations internationales que, finalement, il y a le plus de divergences entre les partis de la gauche plurielle ?
DANIEL CIRERA — Les différences entre les partis de gauche tiennent fondamentalement dans leur rapport au libéralisme, au capitalisme. Le Parti socialiste inscrit la régulation comme un élément de stabilisation du monde tel qu’il est, en atténuant les effets les plus nocifs de la mondialisation libérale. Nous pensons que les problèmes posés à l’humanité appellent des solutions plus fondamentales, plus radicales, au sens où l’on s’attaque aux racines des problèmes. C’est vrai pour l’Europe, où il faut bâtir un nouveau modèle social et démocratique. C’est vrai pour la politique africaine, où, au-delà de réformes et de discours dans lesquels nous pouvons nous retrouver, de fait, la France ne remet pas en cause les conditionnalités des plans d’ajustement. L’aide publique ne cesse d’être réduite. Au sujet de l’annulation de la dette, même si la France fait davantage que d’autres pays – mais moins que certains autres – le passage à l’acte se fait attendre. En matière de sécurité, nous nous prononçons pour une politique dynamique de réduction des armements, et pour une remise à plat des institutions de sécurité héritées de la guerre froide. Il y a des différences fortes entre nous, c’est vrai. Mais il ne faut pas avoir une vision figée. Que l’on songe aux évolutions sur la taxe Tobin, sur l’Accord multilatéral sur l’investissement, sur l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et même sur le pacte de stabilité et le rôle de la Banque centrale européenne... Nous continuerons à affirmer des propositions, une vision propre, originale, en relation avec les attentes des Français, les besoins de la France, et avec la volonté de faire avancer tout ce qui est possible, en s’appuyant sur les mouvements de la société.
Pourquoi et comment le Parti communiste français a-t-il évolué concernant la construction européenne ?
DANIEL CIRERA — C’est peut-être l’un des signes les plus visibles de la mutation du Parti communiste. Nous avons pris la mesure de la réalité européenne, et nous avons compris que pour ne pas subir il ne fallait pas être spectateur. Plus profondément, c’est l’illustration de notre stratégie « constructive ». L’idée européenne est une idée progressiste. Nous ne l’avons pas toujours dit ni pensé. L’Europe peut être un levier dans la mondialisation, pour peser, pour faire avancer des solutions qui articulent progrès social et efficacité, par une mise en commun d’atouts, de savoir-faire, d’acquis démocratiques et sociaux, à partir d’une certaine conception de la solidarité, du droit, du service public, etc. Cela n’enlève rien aux critiques très fondamentales que nous faisons à l’encontre de la construction libérale. Mais nous avançons des propositions en nous inscrivant dans un mouvement pour une Europe sociale et démocratique. Les ministres communistes ont fait des démonstrations intéressantes de ce point de vue, je pense à la sécurité maritime, aux transports routiers et ferroviaires, à la défense du service public, à la lutte contre la mainmise de l’argent sur le sport notamment. Tel est notre état d’esprit. D’ailleurs, avec la crise du Kosovo, nous avons été amenés à beaucoup réfléchir à ce que pourrait être une politique de sécurité européenne indépendante des États-Unis, y compris dans ses dimensions militaires.
Et puis penser l’Europe, c’est penser sa construction, avec un élargissement sincère et maîtrisé aux pays d’Europe centrale et orientale. C’est aussi la rééquilibrer vers le Sud et la penser dans sa dimension méditerranéenne. Plus encore après le 11 septembre 2001.
Comment voyez-vous l’évolution des grands pôles de puissance : Chine, Russie, États-Unis, Japon, Union européenne ?
DANIEL CIRERA — J’y ajouterai l’Inde. Peut-être aussi le Brésil. À l’évidence se dessinent des montées en puissance, de grands États ou de pôles politico-économiques. Avec des évolutions qui ne seront pas linéaires... Regardez les questions soulevées par les attaques terroristes contre les États-Unis et leurs suites. Quelles conséquences pour les relations avec la Russie, avec la Chine ? La donne stratégique est ébranlée. La Russie reprend sa place dans le concert des nations, la Chine, avec ténacité, construit sa puissance. Son entrée dans l’OMC est un événement dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences. Et l’absence de l’Europe comme acteur original se fait encore sentir de manière forte. La relation atlantique ne pourra rester ce qu’elle est, et il faudra remettre à plat le système de sécurité européen. La question du devenir de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord est posée...
La politique étrangère française doit donner à voir une grande stratégie de relations politiques et de coopérations, de développement des échanges avec ces pays. Je le dis comme je le pense, nous sommes en deçà de ce qu’il faudrait faire. Au moment où le processus d’élargissement de l’Union européenne va entrer dans une phase de concrétisation, la France devrait être à l’initiative pour renforcer le dialogue avec une Russie qui est à la recherche de sa place, et avec laquelle nous avons une longue histoire de relations fortes. Il y a aussi de grandes opportunités pour nous dans des pays comme le Viêtnam, ou en Afrique, je pense à l’Afrique du Sud particulièrement. La question qui est posée n’est pas seulement celle des échanges, mais celle du développement, que le libre-échange ne peut résoudre. Le développement du dialogue politique doit contribuer aussi à transformer la nature des relations internationales. Je ne suis pas naïf, et je pense que les rapports de force seront encore longtemps déterminants. Mais il faut mettre cette influence au service de la construction d’autres rapports fondés sur l’égalité, sur l’intérêt mutuel. Cette montée en puissance de plusieurs pôles amène à repenser, pour les adapter aux besoins nouveaux de l’humanité, les grandes organisations internationales, je pense évidemment à l’ONU, mais aussi aux institutions financières internationales.
Existe-t-il une coordination de différents partis communistes et quelle est son action ?
DANIEL CIRERA — Il n’y a plus de mouvement communiste international, ni de « partis frères ». Évidemment, nous avons des convergences plus étroites avec des partis qui se revendiquent d’une contestation plus forte du capitalisme, du libéralisme, ou qui assument des racines communistes, et dont certains ont une influence importante dans des pays qui comptent. Il existe aussi des liens de solidarité anciens avec des forces très diverses en Afrique. Et puis il y a l’Europe. Au Parlement européen nous nous retrouvons dans un groupe important, présidé par un communiste français, Francis Wurtz. Des rencontres des premiers responsables de partis de ce que nous appelons la gauche transformatrice sont aussi régulièrement organisées. Il existe également une structure souple, ouverte, que l’on appelle le Forum de la nouvelle gauche européenne, qui se réunit deux fois par an.
Il y a un besoin de renforcement des coopérations politiques, et nous y travaillons, notamment en Europe. Pas pour construire une nouvelle Internationale. Il s’agit plutôt de trouver les formes efficaces de relations étroites, non à partir d’un centre, mais à partir de besoins communs. Cela transcende les a priori idéologiques et les clivages anciens.
Le communisme vous paraît-il avoir un avenir international ?
DANIEL CIRERA — Tout dépend de ce que l’on entend par communisme. Une certaine forme de communisme et des systèmes dirigés par des partis qui se réclamaient du communisme se sont effondrés, asphyxiés par l’étatisme et l’absence de liberté. C’est un fait. Il existe dans le monde des forces qui se réclament du communisme, qui sont toutes confrontées à un immense effort de transformation. C’est ce que nous avons entrepris en ce qui nous concerne. Ceci étant, l’effondrement de ces systèmes étatiques n’a pas rendu le monde dominé par le capitalisme meilleur. Si, comme je l’entends, le communisme est un mouvement de la société qui conteste l’ordre ancien pour le libérer de toutes les dominations, alors je dirai que la question du communisme est devant nous, parce que l’humanité a un besoin de coopération et de démocratie, de partage des richesses, des savoirs et de pouvoirs comme jamais. Un communisme qui prendra des formes politiques et sociales très diversifiées, et sans doute inédites. C’est aussi pourquoi cette question ne nous est pas posée seulement à nous, communistes.
Quels sont les plus grands défis qui se posent au monde aujourd’hui ?
DANIEL CIRERA — Le développement durable, la réduction des inégalités et la démocratie. Je m’explique. De plus en plus nombreux sont ceux qui pensent que l’on va vers des catastrophes majeures si l’on continue selon les règles libérales, avec un creusement sans cesse aggravé du fossé, pas seulement entre le Nord et le Sud, mais partout entre un pôle surdominant, dont les États-Unis sont l’expression la plus visible, et un sentiment extrême de dépendance et d’impuissance, accompagnant une pauvreté massive. Il y a quelque chose de moins en moins supportable dans l’écart entre les possibilités de résoudre les problèmes et les souffrances, les humiliations, les difficultés dans lesquelles sont plongés les deux tiers de l’humanité. Ce creusement des inégalités a des conséquences globales. Il suffit de penser aux conséquences sur l’environnement, à l’expansion du sida. Pour faire face à ces défis, il faut s’attaquer à leurs racines. Cela implique de déterminer d’autres priorités que celles fixées par la rentabilité des marchés, c’est-à-dire de changer les politiques. C’est en cela que la question des pouvoirs, de la démocratie, du local au planétaire, est au cœur des défis que nous avons à affronter. Le problème n’est pas de savoir si nous sommes pour ou contre la mondialisation, mais de savoir au service de qui seront employées les fantastiques capacités humaines, et si la politique peut quelque chose dans ce sens.
Il y a aussi le défi de la sécurité internationale et de la paix. Il y a beaucoup de leçons à tirer des guerres et des conflits de ces dernières années, je pense à la guerre du Golfe, aux Balkans, aux guerres en Afrique, aux attaques terroristes perpétrées contre les États-Unis et à l’offensive américaine qui s’en est suivie. La question se pose de la capacité, pour la communauté internationale, à prévenir des conflits ou des actes tels que les attaques terroristes, avec, si nécessaire, l’usage de la force. C’est une question redoutable pour laquelle il existe déjà des normes juridiques qui doivent être renforcées. Le non-respect du droit international est source de tensions, parce que les populations supporteront de moins en moins un système de « deux poids deux mesures ». Je pense évidemment au Proche-Orient. Par ailleurs, la prévention, comme la lutte contre le terrorisme, appelle d’autres moyens que militaires. Des moyens politiques, sociaux, de coopération.
Parmi les grands désordres du monde, je vois les trafics en tous genres, drogue, armes, argent sale, et même d’êtres humains, qui prolifèrent avec les déréglementations. Enfin, je pense qu’il faut accélérer ou même reprendre les négociations sur l’élimination des armes de destruction massive, avec un renforcement des contrôles. De ce point de vue, les Européens devraient être beaucoup plus fermes envers les États-Unis, et s’opposer au projet de système de défense antimissile. Si on laisse faire, le risque est considérable d’entrer dans une nouvelle course aux armements.
Concrètement, que peut-on faire pour réduire le fossé Nord-Sud ?
DANIEL CIRERA — Au lendemain du 11 septembre 2001, James D. Wolfensohn, le directeur de la Banque mondiale, s’est longuement exprimé, en expliquant de façon argumentée que la lutte contre la pauvreté devait réellement devenir une priorité. Bien. Quelques jours plus tard, à la veille de la conférence de l’OMC à Doha, des rapports se sont multipliés pour constater que la libéralisation des échanges et de la circulation des capitaux et les écarts de développement s’étaient encore accrus dans la dernière période. Finalement, on en tire la conclusion qu’il faut entrer dans un nouveau cycle de libéralisation. Je pourrais aussi être cruel, en égrenant les déclarations du G7, du président de la République, de l’Internationale socialiste, du directeur du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale, sur la dette ou l’impérieuse nécessité d’augmenter l’aide publique. Par-delà la polémique sur l’écart entre déclarations et décisions politiques, je préfère enregistrer comme autant de points d’appui la tonalité critique sur ce qui, longtemps, a été considéré comme le nec plus ultra indiscutable de la pensée économique. Je pense aux plans d’ajustement structurels, à la baisse des dépenses publiques, à la priorité aux investissements privés par rapport à l’aide publique. De ce point de vue, le débat a considérablement évolué, même si les politiques suivies et imposées aux pays du Sud restent essentiellement conformes aux normes néolibérales.
Il faut poser comme une priorité l’annulation de la dette et une augmentation substantielle de l’aide publique. C’est un préalable. Mais cela ne suffit pas. Il y a ce qui dépend des grandes puissances et des institutions qu’elles dominent. Il y a ce qui dépend des gouvernements et des forces politiques des pays du Sud eux-mêmes. Et puis il y a ce que nous pouvons faire et ce que l’on peut attendre de l’Europe. La question des financements, du crédit, est essentielle, et, avec elle, celle de la réforme des institutions monétaires internationales. Le Parti communiste avance la proposition d’une monnaie commune mondiale, pour financer des investissements productifs – en équipements, mais aussi en termes de formation, qui constitue le grand enjeu de la période –, sur la base d’une extension des Droits de tirage spéciaux du Fonds monétaire international, sur des crédits à très long terme, à très faible taux d’intérêt, voire à taux nuls. Il faut retravailler les contenus des politiques de coopération, pour passer de l’aide – qui reste souvent empreinte de rapports néocoloniaux – à une dynamique de développement. De ce point de vue, je ne suis absolument pas persuadé que la libéralisation absolue du commerce sera la solution. Elle peut être désastreuse pour les productions locales, notamment agricoles, en accentuant les écarts et en favorisant le dumping social. D’autre part, rien ne se fera sans les populations, et sans une maîtrise des États nationaux. Ce qui renvoie à la possibilité réelle pour les dirigeants des pays concernés, s’ils le souhaitent, de ne pas être soumis au diktat de plus en plus insupportable des institutions internationales – et des multinationales, quand elles investissent –, d’autant que le bilan de vingt ans de politique d’ajustement structurel appelle des réformes très profondes. En ce sens, pour nous, réformes sociales, mise en cause des diktats libéraux et démocratie sont indissociables pour s’attaquer à la pauvreté de masse, et pour réduire les inégalités. J’ajoute que, dans ce processus, nous croyons beaucoup aux liens qui se tissent à travers les coopérations décentralisées, non pour résoudre les problèmes des grands investissements – transport, énergie, agriculture, formation, santé, environnement –, mais comme des éléments pouvant apporter des solutions immédiates, et contribuant à forger la conscience de l’appartenance à une même communauté. Parce que, en fin de compte, derrière le clivage Nord-Sud se trouvent posées des logiques et des fractures qui, elles, traversent l’ensemble des sociétés, avec des tensions très fortes entre la logique capitaliste et les besoins humains. On le voit, par exemple, avec la question de l’accès aux médicaments pour le sida en Afrique, ou le débat sur la ratification du protocole de Kyoto. Nous avons, en France et en Europe, des expériences, des acquis, une culture – je pense notamment à la notion de service public ou de sécurité sociale – qui peuvent converger de façon très fructueuse avec les recherches d’alternatives engagées dans d’autres continents.
Croyez-vous réalisable l’émergence d’un monde multipolaire ? N’est-il pas gênant que certains pôles éventuels de puissance soient non démocratiques ?
DANIEL CIRERA — Oui, je crois que c’est la tendance actuelle. D’ailleurs, je ne crois pas, même aujourd’hui, que le monde soit « simplement » unipolaire. Les tensions, les contradictions, les résistances à la pression hégémonique sont nombreuses. On peut regretter en ce sens que l’Europe s’inscrive dans le mouvement dominant plus qu’elle n’y résiste – on l’a encore vu à Doha, lors de la réunion de l’OMC. Je pense aussi au rôle que peut jouer dans ce sens la francophonie.
Concernant la démocratie, d’une part, la multipolarisation doit être aussi l’occasion de poser plus fortement la question de la gouvernance planétaire, une gouvernance démocratique, fondée sur un droit international nouveau. D’autre part, j’ai la conviction que la question de la démocratie est la question posée par la mondialisation. Personne n’y échappera. Encore faut-il que des forces sociales et politiques en soient porteuses. C’est dans cette perspective que, pour sa part, le Parti communiste inscrit son projet et son action internationale.
(Propos recueillis par Pascal Boniface en décembre 2001)