2002
Revue internationale et stratégique
Entretien
Du multilatéralisme comme mode de régulation de la mondialisation
Henri Nallet
Ancien ministre, membre du Parti socialiste français (PS) et vice-président du Parti socialiste européen.
PASCAL BONIFACE — Y a-t-il, aujourd’hui encore, une réelle spécificité des socialistes en matière de politique étrangère ? En quoi la pensée du Parti socialiste se distingue-t-elle de celle des autres partis politiques français ?
HENRI NALLET — La politique étrangère que les socialistes défendent cherche à obéir à des valeurs, à une vision de l’avenir de l’humanité, à une conception déterminée des relations entre les hommes et entre les nations. Elle se veut plus ambitieuse et plus optimiste que les différentes versions de la Realpolitik. S’il faut toujours faire preuve de réalisme et de pragmatisme dans les relations internationales, cela ne dispense pas de donner un fil conducteur à la politique étrangère. Et de préférence à partir de quelques principes. Faute de quoi, on navigue au gré des modes ou des intérêts à court terme. Mais il vaudrait mieux parler, je crois, d’identité socialiste en la matière, qui exprime notre spécificité construite dans l’histoire sur la base des valeurs de notre famille politique : le progrès et la justice, la paix et le développement, la démocratie et l’internationalisme. Ces valeurs, nous cherchons à les mettre en œuvre dans toute notre action politique, y compris dans la politique étrangère. Ainsi, nous soutenons le primat du droit sur les rapports de force, la primauté des droits de l’homme sur la souveraineté absolue des États, l’exigence de la justice face aux inégalités, la revendication du développement pour tous afin de mieux garantir la paix. Pour les socialistes, la politique internationale doit rester politique. Cette conception n’est pas mineure à l’heure actuelle, face aux tenants de la dérégulation et du libre-échangisme généralisé, qui prônent l’effacement complet des frontières et le retrait de l’État. Ces partisans du « tout marché » rêvent d’une mondialisation exclusivement économique et financière, où le politique serait définitivement mis hors jeu. Mais les événements dramatiques du 11 septembre 2001 aux États-Unis nous ont montré à quel point le monde avait besoin de politiques volontaristes, de systèmes de régulation et de modes de gouvernement qui manifestent une volonté d’ordre et d’organisation acceptable par le plus grand nombre.
N’y a-t-il pas un risque de coupure entre un parti qui serait ambitieux et très « à gauche » et une pratique gouvernementale plus réaliste ?
HENRI NALLET — Mais les ambitions du Parti socialiste en matière internationale s’astreignent au réalisme ! Chercher à donner du sens aux relations entre les nations et les hommes ne signifie pas nécessairement sombrer dans l’angélisme. Une double exigence nous anime. Au fil du temps, nous avons appris à surmonter cette contradiction qui traverse toute l’histoire de la gauche au XXe siècle, entre identité et responsabilité, entre identité et durée. Le Parti socialiste est, aujourd’hui, à la fois une force de progrès qui sait où est son camp, qui veut transformer le réel pour le rendre plus juste, mais aussi un parti de gouvernement apte à assumer les responsabilités et à faire face aux contraintes, à ne pas se décourager à la première déconvenue. C’est ce que Lionel Jospin exprime lorsqu’il lance : « Nous faisons ce que nous disons, et nous disons ce que nous faisons. » Cette double exigence est certes plus difficile à tenir sur la scène internationale, car entre les discours et les actes il y a les contraintes obligées des rapports de force et des processus de négociation, de la résolution des conflits d’intérêt, du temps de la mise en œuvre qui peuvent retarder, brouiller, contrarier, mais sans que cela ne conduise au renoncement ou à l’abandon d’une visée sur les choses. La politique étrangère n’est certes pas une politique publique comme les autres, car elle est soumise à des contraintes plus nombreuses encore que celles qui pèsent sur les autres domaines de l’action, mais, pour cette raison même, elle demande peut-être davantage que les autres de véritables stratégies pour atteindre des objectifs précis au service de principes essentiels. C’est pourquoi l’ambition et le réalisme, le souffle et le sens tactique doivent toujours aller de pair dans la conception et la mise en œuvre d’une politique étrangère.
L’Internationale socialiste joue-t-elle un rôle important au niveau mondial ?
HENRI NALLET — Elle n’est pas un gouvernement mondial et n’a aucun rôle institutionnel. Elle est un lieu d’échanges et de rencontres ; elle popularise certaines idées, abrite des rencontres utiles, permet à de très nombreux dirigeants politiques du monde entier de se connaître et de mieux se comprendre. En tout cela, son rôle est précieux et utile.
N’est-ce pas en matière de relations internationales que, finalement, il y a le plus de divergences entre les partis de la majorité plurielle ?
HENRI NALLET — C’est surtout à l’échelle internationale que les changements ont été les plus profonds au cours des vingt dernières années, tant au plan économique et social, qu’au plan politique. La mondialisation libérale a ouvert peu à peu les marchés au développement des échanges et les sociétés aux influences extérieures. Avec la fin du monde bipolaire, ce processus s’est accéléré, et la disparition du bloc soviétique a permis au Parti communiste français de se rapprocher, sur de nombreux points, des positions du socialisme démocratique. Nous sommes loin aujourd’hui des différends de l’époque du programme commun... Communistes et socialistes ne se déchirent plus sur les questions internationales, car, comme l’a proclamé Robert Hue lors de la fête de l’Humanité de septembre 2001 : « We are all citizens of the world. » Il en est de même avec les autres composantes de la gauche plurielle. Nous partageons les mêmes objectifs : un monde plus juste, fondé sur le progrès pour tous, la paix et le développement durable. Il est vrai que chacun avec sa sensibilité et son identité développe des approches plus ou moins affirmées sur tel ou tel aspect. Mais, entre nous, ce sont des différences de degré, pas de nature. Nous nous retrouvons sur l’essentiel : face à une mondialisation débridée et sauvage, nous sommes les défenseurs de la gouvernance et de la régulation, du rôle de l’État et de la société civile, les partisans d’un monde multipolaire et plus équilibré, soumis aux exigences de la négociation et aux règles du droit international. La droite, elle, ne peut pas en dire autant : qu’y a-t-il de commun entre le nationalisme réactionnaire et l’ultralibéralisme ?
En matière européenne, le PS n’est-il pas plus proche de l’Union pour la démocratie française (UDF) que des autres partis de la majorité plurielle ?
HENRI NALLET — Il en va de l’Europe comme des relations internationales. Pour les socialistes, le projet européen vaut d’abord par ce qu’il peut apporter en termes de progrès et de justice aux citoyens des différents pays européens. L. Jospin a rappelé dans son discours sur l’avenir de l’Union que l’Europe « doit affirmer un projet de société qui repose sur une communauté de valeurs ». La construction européenne est pour nous un contenu avant d’être un contenant, un projet politique avant d’être une architecture institutionnelle. Si, comme l’UDF, nous voulons que l’Europe devienne une Fédération d’États-nations, conduisant des politiques communes dans de nombreux domaines, dotée de moyens lui permettant de peser sur les affaires du monde et pour laquelle les socialistes et les démocrates chrétiens se sont souvent retrouvés depuis cinquante ans – le dernier exemple de cette alliance d’objectifs est fourni par François Mitterrand et Helmut Kohl –, nous ne cachons pas que nous œuvrons en faveur de cette Europe intégrée pour mieux lui donner un contenu de gauche, où les droits fondamentaux de chacun sont garantis, où le progrès social n’est pas dissocié de la nécessaire prospérité économique, où la cohésion sociale et territoriale est assurée par des services publics reconnus et forts. Je doute que ces orientations en faveur d’une Union faite de politiques communes rénovées et enrichies pour que les Européens mettent en partage une certaine idée du vivre ensemble soient celles des libéraux de l’UDF. Mais nous pouvons faire, c’est vrai, un bout de chemin avec eux... Je suis sûr, en revanche, que toutes les forces de la majorité plurielle partagent cette volonté de réorienter la construction européenne sur des bases plus sociales et plus politiques, pour assurer la pérennité et le développement de notre « art de vivre à l’européenne ». Voilà pourquoi la construction européenne est aussi impérieuse et occupe le cœur de notre programme. Oui, nous pensons qu’il faut partager les souverainetés, les exercer en commun, pour mieux garantir notre indépendance, pour rester maître de notre destin et affirmer aux yeux du monde ce que les peuples européens ont en commun. Partager sa souveraineté, c’est la rendre plus forte. C’est ce que toutes les variantes du souverainisme, y compris celle de Jean-Pierre Chevènement, ne comprennent pas et en quoi elles ne peuvent conduire qu’à l’affaiblissement et à la marginalisation qu’elles prétendent combattre... Mais comme disait Oscar Wilde : « Tout ce qu’on redoute arrive... »
Comment concilier, vis-à-vis de l’Afrique, l’international et les valeurs de gauche ?
HENRI NALLET — La marginalisation d’un continent entier sur la scène internationale n’est pas tolérable. Il ne s’agit pas tant d’un impératif moral que d’une exigence politique. La mondialisation ne rend pas le monde plus équilibré. Il reste désordonné et asymétrique : désordonné, parce que la toute-puissance du marché ne crée pas de l’ordre mais de la domination et de l’insécurité ; asymétrique car les écarts de développement n’ont jamais été aussi criants, et c’est bien, là aussi, l’inégalité qui nourrit l’insécurité. C’est pourquoi, face à ces écarts de richesse qui se creusent, notamment entre l’Afrique et le Nord, la réduction des inégalités est un impératif politique. Les valeurs de gauche dans ce contexte international ont quelque chose à dire. Il faut prendre des mesures décisives sur la dette en annulant, notamment, la dette publique des pays les plus endettés, et réaffirmer notre objectif d’une aide publique au développement renforcée et rénovée, alors qu’elle a régressé ces dernières années comme dans la plupart des pays développés. Nous voulons faire de la coopération au développement une des priorités de la politique étrangère de la France en y consacrant 0,7 % de notre produit intérieur brut et négocier avec les pays d’Afrique qui le veulent des contrats de développement pour renforcer leurs fonctions essentielles, notamment en matière de santé et d’éducation. Il est plus que temps de donner à l’Afrique sa place dans le concert mondial.
Quelle articulation faites-vous entre international et valeurs universelles ?
HENRI NALLET — A priori, il ne devrait y avoir aucune difficulté à faire vivre les valeurs universelles à l’échelle internationale. Par nature, celles-ci ont vocation à se concrétiser sur toute la surface du globe. La difficulté surgit avec les États qui se comportent comme des « monstres froids » faisant valoir leurs intérêts exclusifs et leur prétendue souveraineté absolue, parfois au détriment de leur propre population. La vraie souveraineté est d’abord celle des peuples, donc des citoyens. Peut-on encore parler de souveraineté quand les droits humains les plus fondamentaux sont foulés au pied ? En droit international, comme la Charte des Nations unies nous y invite, il est aujourd’hui indispensable de fonder la légitimité de la souveraineté sur le respect des droits de l’homme. Quand les droits de l’homme et des minorités sont bafoués par des régimes autoritaires, la paix et la sécurité peuvent être gravement menacées. Dans ces conditions, la communauté internationale doit pouvoir user, avec un mandat clair et des objectifs précis, d’un droit d’ingérence pour faire respecter les droits fondamentaux. Les attentats du 11 septembre 2001, par leur caractère spectaculairement tragique et leur dimension transnationale ont montré combien aveugle et inopérante est, finalement, l’attitude « réaliste » qui consiste à fermer les yeux sur les crimes contre l’humanité qui ont lieu derrière les frontières ou par-delà les frontières. Pour les socialistes, il y a là un devoir d’humanité, une exigence de civilisation. La comparution de Slobodan Milosevic devant le Tribunal international de La Haye, en attendant, je l’espère, celle d’Oussama Ben Laden, représente de ce point de vue un progrès irréversible.
Le PS n’est-il pas un peu « coincé » sur le Proche-Orient ?
HENRI NALLET — Dès 1982, lors du discours de F. Mitterrand devant la Knesset, appelant pour la première fois à la création d’un État palestinien, la ligne politique du Parti socialiste a été fixée. Un tel « avant-gardisme » nous a valu à l’époque de nombreuses critiques, on nous a reproché d’être devenus « pro-arabes ». Pourtant, il n’y a pas d’alternative crédible pour la paix dans la région et la sécurité de chaque communauté en dehors de cette garantie que représente un État viable et reconnu. Au point que, aujourd’hui, même l’administration Bush a repris cet objectif. On peut certes dire que nous sommes « coincés » entre, d’une part, le droit à la sécurité d’Israël et, d’autre part, le droit des Palestiniens à disposer d’un véritable État, mais cette position difficile et exigeante est la conséquence prévue et assumée d’avoir dans cette région du monde une attitude constante d’équilibre et de respect des attentes légitimes de deux peuples amis qui se trouvent dans des situations, à tous égards, profondément différentes. Cette ligne de crête que nous avons réaffirmée récemment dans un long communiqué s’est trouvée, depuis, confortée par l’évolution dramatique de la situation. C’est pourquoi, le PS appelle les instances internationales, dans la ligne du rapport Mitchell, à faire respecter les engagements pris depuis plus de cinquante ans par les Nations unies et rappelés dans les termes de référence de la Conférence de Madrid comme la base d’une paix juste reposant sur des engagements juridiques incontestables et internationalement garantis. À nos yeux, cela signifie l’adoption par les Nations unies d’une résolution réaffirmant la sécurité de l’État d’Israël et organisant les conditions de la création d’un État palestinien viable. Nous agissons autant que nous le pouvons auprès des différentes parties au conflit pour les inciter à permettre la mise en œuvre de la seule voie possible vers la paix.
Jusqu’où va l’Europe ?
HENRI NALLET — L’Europe n’a pas de définition géographique précise, et la construction européenne n’a pas de limites géopolitiques prédéfinies. Elle n’a pas vocation non plus à représenter une aire socioculturelle spécifique dont on ne voit pas la définition. À l’heure de l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale, poser la question des frontières de l’Europe, c’est bien sûr poser la question de l’adhésion de la Turquie, qui a déjà fait acte de candidature. On pourrait à la suite évoquer la question de l’Ukraine ou de la Biélorussie. On voit bien qu’on ne peut pas répondre de manière d’abord culturelle à la question des frontières de l’Europe, délimitant un espace dans lequel les peuples européens formeraient une communauté économique, sociale et politique. L’Union européenne est d’abord un projet éminemment politique fondé sur une communauté de valeurs humanistes, la reconnaissance de la règle de droit et la solidarité entre ses membres. Elle représente un « ensemble multilatéral de régulation sociale ». En construisant l’Europe, les pays européens mettent en partage (j’insiste sur cette idée de partage) une certaine idée du « vivre ensemble », et affirment leur volonté d’en développer les potentialités. C’est en cela que le projet politique est aussi un projet culturel. Nous pensons que c’est au niveau communautaire qu’un certain nombre de problèmes trouvent des solutions adaptées et efficaces nous permettant de mieux défendre ce qui nous rapproche et à quoi nous tenons. C’est un projet inachevé dans sa conception, comme dans sa réalité : l’Union européenne est une dynamique qui doit en permanence à la fois s’approfondir et s’élargir.
êtes-vous fédéraliste ?
HENRI NALLET — En France, le fédéralisme est une notion très ambiguë. Certains y voient le danger d’un État central européen réduisant la France au rang de simple État fédéré ne disposant d’aucun des pouvoirs régaliens. Il n’y a rien de plus faux. Le fédéralisme est au contraire une répartition des compétences équilibrée et pragmatique entre les différents niveaux. De plus, l’Union européenne ne peut pas être un État fédéral à l’image de l’Allemagne ou des États-Unis par exemple, et ce pour des raisons de bon sens. C’est pourquoi, je suis partisan d’une Fédération d’États-nations, c’est-à-dire d’une construction de logique fédérale par la mise en commun de larges champs de compétences, respectueuse de la diversité et de l’identité des nations qui la composent, et reposant sur les États qui doivent rester les garants légitimes de la volonté européenne. Dans cet esprit, et pour retrouver une véritable dynamique d’intégration, je suis favorable à la mise en place d’une convention aussi large que possible, avec la participation de la société civile européenne, préparant un projet de constitution de l’Union, qui serait, in fine, soumis au pouvoir constituant des peuples, ce qui exige de recourir partout où cela est possible au référendum. L’heure est venue de faire franchir à la construction européenne un véritable saut qualitatif : pour passer du jeu diplomatique, domaine d’élection de ce qui s’appelle l’« intergouvernemental », à l’ère de la démocratie transnationale qui reste à inventer, nous voulons une Europe unie, dotée d’une constitution claire, d’institutions efficaces et fortes, pour mener des politiques ambitieuses dans le respect du principe de subsidiarité et des identités nationales. C’est bien cela que nous voulons et nous l’avons redit avec force et clarté dans notre projet. Cette orientation correspond à la volonté profonde du Parti socialiste, et les tiédeurs supposées de tel ou tel dirigeant ou ministre que les médias aiment à ausculter restent à démontrer. Elles servent plutôt à dissimuler cette réalité, à savoir que la marche vers une intégration croissante devient de plus en plus difficile à réaliser de façon harmonieuse. Et on peut craindre que l’élargissement, tel qu’il se prépare, ne gèle, pour une longue période, le processus d’intégration en faisant basculer l’Union élargie vers une Europe réduite et molle à la fois. Pour aller plus loin et donner plus de profondeur à la construction, il faudra une volonté politique considérable, une détermination sans faille et un vrai combat politique des dirigeants et des militants de toute la gauche. L’engagement européen du PS devra devenir un axe central de sa présence politique.
Quels types de relations devons-nous établir avec les États-Unis pour éviter l’antagonisme ou la soumission ?
HENRI NALLET — Les relations des États-Unis avec l’Europe sont fondées depuis longtemps sur une logique de partenariat. Sous l’impulsion du général de Gaulle, la France a voulu jouer un rôle de « poil à gratter » dans la relation transatlantique. Aujourd’hui, cette relation s’est européanisée, dans la mesure où les intérêts de la France se confondent de plus en plus avec ceux de l’Union européenne. L’intervention au Kosovo, le problème de la non-ratification du protocole de Kyoto sur les émissions de gaz à effet de serre, ou dernièrement la conférence de Doha pour l’ouverture d’un nouveau cycle de négociations commerciales dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce ont montré que l’Union européenne savait faire front commun face aux États-Unis, qui sont de loin la première puissance mondiale, et qui ont souvent tendance à vouloir mener une politique définie de manière unilatérale en fonction de leurs seuls intérêts nationaux. Les attentats survenus sur le sol américain au mois de septembre 2001 doivent les conduire à reconsidérer leur attitude et à rechercher davantage de coopération. Sans manquer à notre devoir de solidarité, nous devons tenir à nos amis et alliés américains un langage de vérité. Si nous sommes résolument à leurs côtés pour lutter contre le terrorisme, nous devons les encourager à entreprendre, avec nous, des actions de plus longue haleine destinées à faire progressivement disparaître les situations dont se nourrit le terrorisme : conflits régionaux, accroissement de la pauvreté, populations déplacées, affrontements ethniques, mais aussi surdités des nations les plus riches à l’égard des nations pauvres, refus de disciplines collectives, unilatéralisme... Autant de situations ou d’attitudes où le rôle des États-Unis est à la mesure de leur puissance. Nous devons tenir le langage de la maîtrise raisonnée : dans d’autres circonstances, les États-Unis ont su faire preuve de leur aptitude à coopérer pour défendre la liberté et organiser un monde meilleur. Dans des circonstances différentes, peut-être plus difficiles, il leur est demandé aujourd’hui d’inventer avec nous les formes nouvelles d’une union des nations pour la paix et la sécurité. Le chemin est escarpé : l’anti-américanisme fait encore assez facilement recette chez nous, et nos amis américains éprouvent de réelles difficultés à pratiquer l’écoute mutuelle !
Croyez-vous réalisable l’émergence d’un monde multipolaire ? N’est-il pas gênant que certains pôles éventuels de puissance soient non démocratiques ?
HENRI NALLET — Pour certains, le monde est devenu unipolaire depuis la chute du mur de Berlin. Il est vrai que les États-Unis disposent des instruments de la puissance à nul autre pareil. Ils sont de loin la seule puissance à détenir à la fois la puissance stratégique, culturelle, économique et technologique. De ce point de vue, ils n’ont ni pairs, ni rivaux. Mais, depuis les événements tragiques du 11 septembre 2001, on doit exiger que la prise de conscience de la nécessité de travailler à l’établissement d’un ordre mondial plus coopératif et plus multilatéral est en marche. Cela pourrait conduire à l’émergence d’un monde multipolaire qui ne doit pas être celui de l’affrontement des civilisations, mais de la coopération entre les peuples. La multipolarité n’est pas gage de démocratisation de la planète, mais elle doit contribuer à ses progrès. Elle peut parfaitement être compatible avec un système de zones d’influence avec des puissances « dominantes ». Néanmoins, un monde multipolaire est la garantie d’un système international où aucune puissance ne peut imposer ses vues aux autres, où une plus grande coopération internationale et donc une plus grande interdépendance peuvent voir le jour. Le monde multipolaire doit avant tout être un monde multilatéral, où les nations prennent ensemble les grandes décisions, relèvent ensemble les grands défis qu’imposent la mondialisation, la lutte contre la pauvreté, la réduction des risques terroristes, etc. C’est-à-dire où elles pratiquent de bon ou de mauvais gré, le respect mutuel, la négociation, le compromis ; autant de comportements qui sont, on en conviendra, autant de préconditions à la démocratie interne. Tout est bien lié : un monde multilatéralisé ne peut être que le soutien, ou l’aspiration, à la généralisation de la démocratie.
(Propos recueillis par Pascal Boniface en décembre 2001)