2002
Revue internationale et stratégique
La France vue de l’étranger
Réconcilier la France avec elle-même ?
Dr Christoph Bertram
Directeur de la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP), Berlin.
D’un point de vue assez généralement partagé en Allemagne, « la France n’a pas vraiment de politique étrangère ». Et pour cause, comme d’autres nations européennes, la France cherche à traduire aux plans international et européen, une politique inspirée par des impératifs plus spécifiquement nationaux. Au-delà de ce quasi-réflexe d’État-nation, la politique étrangère française se distingue par son aptitude à œuvrer contre ; contre une hyperpuissance américaine dont elle ne tolère pas l’influence débordante, contre le renforcement d’un exécutif européen rendu de plus en plus nécessaire, tant sur le plan interne qu’international, voire, enfin, contre une mondialisation dont elle profite aussi très largement. Dès lors, les mécanismes de l’intrusion d’une identité française en politique étrangère doivent être analysés avec beaucoup de circonspection, tandis que le bilan de son influence à l’échelle internationale et de son action sur la construction européenne laisse pour le moins dubitatif.
Reconciling France with itself ?
According to an opinion widespread in Germany, « France does not really have a foreign policy ». And indeed, as many other European States, France seeks to apply on an international and European scale a policy inspired by national interests. Beyond this reflex of nation-State, the French foreign policy is distinguishable from others by its resilience, against the disproportionate and unbearable influence of the American superpower, against the strengthening of the European executive which is becoming increasingly necessary, both on the domestic and on the international level, and also, against a globalization from which France largely benefits. From that moment on, the intrusion of the domestic identity in foreign policy needs to be addresses with caution, whereas the assessment of its influence internationally and its participation in the European construction leaves one dubious.
Pour un chercheur étranger, les occasions de se prononcer, dans une publication française, sur la politique étrangère de la France sont trop rares pour qu’il choisisse de se réfugier derrière quelque mondanité diplomatique. En conséquence, je commencerai par exposer ma conclusion qui, je le pense, est assez représentative du sentiment généralement partagé en Allemagne : la France n’a pas vraiment de politique étrangère. Elle agit sur le plan international non pour façonner l’environnement international, mais pour conserver et alimenter sa propre identité nationale.
En cela, et en cela seulement, la diplomatie française est une réussite, du moins jusqu’ici. Ainsi, les gouvernements français, s’ils ont presque toujours pris position sur l’ensemble des questions internationales, n’ont que très rarement provoqué de réels changements. L’ambition de la France n’est pas d’agir sur le plan international afin de créer un environnement qui l’avantage. La France préfère agir pour elle-même plutôt que de déléguer.
Comme toute généralisation, celle-ci est sans aucun doute injuste. Quelques exceptions subsistent comme, par exemple, la décision courageuse, en 1995, d’intervenir militairement afin de sortir de l’impasse bosniaque, catalysant ainsi l’engagement américain qui a conduit aux accords de Dayton. Mais, de façon générale, les interventions françaises de ces dernières années sont davantage défensives qu’offensives. Des conseils de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) aux sommets européens, du Conseil de sécurité des Nations unies aux réunions de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la France a le plus souvent prévenu le changement qu’elle ne l’a encouragé. En ce sens, elle est devenue une force conservatrice importante dans les affaires internationales, gardienne du statu quo, même si, de temps à autre, elle s’est laissée aller à un petit statu quo « positif ». Ce pays, qui représente aujourd’hui l’une des sociétés et des économies les plus dynamiques, a été parmi les plus réfractaires au changement en matière de relations internationales.
IDENTITÉ NATIONALE ET POSTURE DÉFENSIVE
Où que l’on regarde depuis la fin de la guerre froide, la France s’est méfiée du changement. Tout au long du conflit dans les Balkans, la France a tenté de maintenir en place une Fédération yougoslave en ruine. Et mis à part l’exception surprenante de la monnaie unique, les divers présidents français ont toujours souhaité protéger la souveraineté nationale des empiétements de l’intégration européenne, en dépit du besoin évident d’un processus décisionnel plus efficace en matière de politique interne et externe. L’évolution institutionnelle de l’Union européenne (UE) a été accueillie non sans quelque hésitation, de même que l’élargissement, maintenant assumé, semble pour le moins regretté. Si la France avait eu le dessus, l’OTAN aurait été réduite à une alliance militaire dépassée, alors même qu’elle était devenue politiquement aussi stable que le continent européen ; la globalisation, dans laquelle les entreprises françaises s’épanouissent, aurait été ralentie ; et la puissance et l’influence américaines seraient davantage repoussées qu’exploitées. En fait, depuis que les États-Unis sont devenus la puissance maîtresse et créatrice des mutations internationales, la France s’est affirmée en faisant obstruction à cette nouvelle hyperpuissance qu’elle ne supportait pas.
Lorsque l’on se positionne ainsi, on est inévitablement considéré comme un « coureur non classé ». Plus précisément, les gouvernements français ont donné le sentiment que la politique étrangère de la France consistait essentiellement en l’opposition faite à la politique étrangère américaine.
Néanmoins, soyons juste, la réticence des Français face aux concepts américains s’est souvent révélée fondée. Ainsi, l’insistance de la France sur la nécessité de prendre en compte ce que l’on appelait le « Tiers Monde » est progressiste et rend hommage à une vision de l’ordre international partagée par l’ensemble des membres de l’Union européenne. L’accent mis sur le respect des institutions des Nations unies est un axe d’orientation de l’ordre international bien meilleur que l’idée, chère aux Américains néoconservateurs, selon laquelle le maintien de l’ordre peut être entièrement assuré par une Amérique puissante et libre de toute contrainte juridique et politique. La lutte vaillante de la France contre la prolifération de la médiocrité hollywoodienne est un combat auquel tout Européen conscient de son héritage culturel devrait ardemment se joindre.
Cependant, il est un fait établi que ces efforts sont demeurés vains. Comme le soulignait Stanley Hoffmann dans un article de la revue
Politique étrangère
[1], ce que la France a cherché à atteindre n’a pu se concrétiser, soit en raison d’un manque de ressources, soit du fait d’un comportement international inapproprié. De tous les efforts de ces vingt dernières années, analysés par S. Hoffmann, la France n’a fait que construire une Union européenne qui sert au mieux ses intérêts. Mais même ainsi, la France a souvent été sur la défensive, reconnaissant le besoin de structures supranationales tout en s’efforçant de les rendre inefficaces. Ce sont des représentants français qui tentent aujourd’hui de déclasser, voire de ridiculiser la Commission européenne, et qui continuent de faire obstacle au renforcement d’un exécutif européen encore plus nécessaire, tant sur le plan interne que sur la scène internationale, depuis le besoin pressant de résoudre la crise internationale qui a suivi le 11 septembre 2001. L’entrain relatif de la politique européenne française confirme que les responsables en charge de sa conduite sont dépourvus du courage exigé par leurs convictions déclarées. Il confirme également que l’approche de la politique étrangère de la France est défensive, et non créatrice.
LE RENFORCEMENT DE SON IDENTITÉ, PIERRE ANGULAIRE DE LA POLITIQUE ETRANGÈRE FRANÇAISE
Néanmoins, il serait trompeur d’évaluer l’engagement international de la France sur la seule base de ses succès à l’étranger. Une stratégie défensive devrait être évaluée au regard de ce qu’elle a pu prévenir, et non de ce qu’elle a pu provoquer. Cependant, ici aussi, le bilan est mitigé. Peu, voire aucun, des mouvements que la France a cherché à contenir n’ont cessé. La mondialisation s’est développée, et si elle est davantage réglementée, cela tient plus au ralentissement de l’économie mondiale qu’aux revendications françaises. Les pressions exercées en vue de l’introduction de structures plus efficaces au sein de l’UE se poursuivent également, malgré les efforts déployés à Nice par les Français, qui ont contribué à se mettre à dos leurs partenaires européens.
Le succès de la France à l’étranger est peut-être un critère inapproprié pour évaluer sa politique étrangère et les ambitions des personnes en charge de la conduire. Il est vrai que la plupart d’entre elles ont promu un point de vue mondialiste des relations internationales – mais ont-elles seulement tenté de réconcilier la France avec elle-même ? Pour un pays si bouleversé par l’histoire, construire des relations extérieures relève tout autant, si ce n’est plus, d’une question d’identité nationale. Tandis que le bilan de son influence à l’échelle internationale reste flou et que celui de son action sur la formation de l’Europe pour le moins non inspiré, la stratégie française de conquête d’une place privilégiée dans les affaires du monde a fait naître une certaine idée de la France.
L’historien français Robert Frank a rattaché les divers choix des gouvernements français dans le domaine des relations internationales à une série de traumatismes politiques internes, du « syndrome de Verdun » au « syndrome de Vichy »
[2]. À chaque fois, un événement relevant de la sphère de la conscience nationale, qu’il s’inscrive dans le registre de la peur, de la honte ou de la fierté, a orienté la politique étrangère française : le traumatisme de Verdun, selon R. Frank, a conduit au pacifisme des années 1930, et celui de 1940 à la « force de frappe ». À chaque fois, la question ne relevait pas du monde extérieur, mais davantage de la restauration de l’essence même de tout pays : son identité.
Peut-être y a-t-il quelque chose de spécifiquement français à cela. Les grandes puissances motivent leur politique étrangère de différentes manières. Les États-Unis, hormis le désir d’être « spéciaux », souhaitent protéger les ressources et les intérêts américains, ce qui explique pourquoi l’isolationnisme ne déterminera jamais la politique étrangère américaine. Sur l’échiquier international, la Russie s’attache à reconquérir le respect et l’égalité qu’elle avait dû se résoudre à abandonner au moment de quitter la scène : le président Vladimir Poutine s’est révélé maître dans l’art d’optimiser l’influence internationale d’un pays en situation de faiblesse. La Grande-Bretagne a constamment cherché à compenser sa puissance et son statut passés en conservant une relation particulière avec les États-Unis, ainsi que, plus récemment, une place reconnue au sein de l’Union européenne. L’Allemagne de l’après-guerre a eu pour objectif principal de rehausser sa tenue et son influence via des institutions puissantes, afin de faciliter la reconnaissance par l’Europe et l’Occident d’une Allemagne réunifiée. Depuis que l’Union européenne constitue la structure optimale pour la réconciliation de l’Europe avec l’Allemagne, et de l’Allemagne avec l’Europe, l’engagement allemand dans l’intégration européenne est profondément ancré.
La survie et le renforcement de son identité politique et culturelle ont constitué la pierre angulaire de la politique étrangère de la France, dont l’objectif était moins l’ambition internationale que la cohésion interne. Il n’y a rien de mal à cela, d’autant que cet objectif a été atteint avec succès. La question est donc la suivante : cette méthode est-elle toujours efficace ? L’introspection suffira-t-elle à satisfaire les nouveaux défis de l’ordre international auxquels l’Europe et la France vont devoir faire face ?
La plupart des États membres de l’Union européenne ne fondent plus leur identité uniquement sur le contexte national ; de plus en plus, ces identités reposent à la fois sur les contextes national et européen. Aux yeux d’un visiteur assidu, la France n’a pas beaucoup changé, sauf à déambuler dans les couloirs du Quai d’Orsay, de l’Élysée, ou au sein du microcosme qui y fourmille. C’est là, en effet, que les gardiens du Graal sacré évoluent, pour qui l’identité nationale de la France est constamment menacée par les influences extérieures, surtout par le monde anglo-saxon. Leur outil principal de défense repose sur l’exagération de l’exception politique et culturelle française au travers d’une politique étrangère délibérément autonome, qui accepte donc implicitement sa marginalité.
Cependant, la capacité de tout pays à arrêter seul le flot des influences étrangères et indésirables s’épuise rapidement, tout comme l’ambition de renforcer l’identité nationale au sein de la société en ne se rattachant qu’à l’État-nation demeure sans espoir. La mondialisation a rendu les frontières poreuses et toute politique étrangère purement nationale inefficace. La meilleure façon de promouvoir et de protéger l’identité nationale est de l’intégrer dans un contexte plus large et plus protecteur. Nos pays doivent être reconnaissants envers les Pères de l’intégration européenne d’avoir construit une structure qui fournisse un tel contexte. Renforcer cette structure, avancer dans l’intégration européenne plutôt que de la freiner, ne devrait-il pas désormais représenter l’objectif de tous ceux qui sentent leur identité nationale menacée ? Après tout, et pour ne mentionner qu’un seul exemple, la meilleure façon de garantir une défense efficace contre les assauts de la culture de masse n’est-elle pas de renforcer les liens existants entre les partenaires européens, plutôt que d’encourager le veto national, comme l’avait fait la France sur les questions commerciales abordées à Nice ?
UNE POLITIQUE ETRANGÈRE EUROPÉENNE AU SERVICE D’UN ORDRE MONDIAL EQUILIBRÉ
Une autre question mérite d’être posée. L’avenir mondial n’exige-t-il pas, de la France et des autres pays d’Europe, un engagement beaucoup plus important dans la promotion de l’ordre international ? La réponse est évidente : sans cet engagement européen, il n’y aura pas d’ordre international juste. Les États-Unis, aussi forts qu’ils puissent paraître, ne peuvent l’assumer seuls ; ils n’ont ni la conviction, ni la modestie, ni la patience de construire de larges communautés d’intérêts basées sur des institutions internationales. À moins que l’Europe, la plus grande puissance économique et la deuxième puissance militaire, ne s’implique en tant qu’acteur international reconnu et réussisse alors à gagner le soutien des États-Unis, il n’y aura pas d’ordre international acceptable. Comme l’ont confirmé les événements du 11 septembre 2001, la sécurité et l’insécurité sont désormais mondiales. En conséquence, l’Europe doit également acquérir une dimension internationale.
Jusqu’ici, la politique étrangère de la quasi-totalité des pays européens n’assumait pas ce rôle. Ni l’introspection, ni la fâcheuse tendance à la formulation de « stratégies communes » comme ersatz de politiques étrangères ne sont le monopole de la France. Globalement, les gouvernements européens réussissent fort bien à rédiger des communiqués sur la manière dont les problèmes mondiaux devraient être appréhendés. Leur faiblesse ne se révèle qu’au moment de mettre en œuvre ces communiqués, les gouvernements européens ayant confortablement, et depuis trop longtemps, délégué cette tâche aux États-Unis. Alors qu’aujourd’hui les États de l’Union devraient avoir réalisé que leur influence sur les affaires internationales reste marginale – sauf à être rassemblées au sein de l’UE –, ils n’ont développé ni les outils ni les conceptions à même d’utiliser ce multiplicateur extraordinaire d’influence internationale que représente l’Union. Aucun des membres importants de l’Union européenne – ni la rhétorique ambitieuse de la France, ni la réticence verbale de l’Allemagne –, ne s’est concentré sur le fonctionnement d’une Europe puissante dans le monde, formulant des positions communes et profitant du soutien de ses membres pour agir.
Ainsi engagés, et autant que leurs identités nationales, c’est l’autorité de l’Europe entière qui en sortira renforcée.
(Traduit de l’anglais par Émilie Aberlen)
[1]
Stanley Hoffmann, « La France dans le monde, 1979-2000 »,
Politique étrangère, 2/2000, p. 307-317.
[2]
Robert Frank, « La France et son rapport au monde au XX
e siècle »,
Politique étrangère, 3-4/2000, p. 827-839.