Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527078
220 pages

p. 129 à 136
doi: en cours

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L'Afrique à l'heure de la mondialisation

n° 46 2002/2

2002 Revue internationale et stratégique L’Afrique à l’heure de la mondialisation

Le sida en Afrique subsaharienne : perceptions d’un enjeu de sécurité internationale

Fanny Chabrol Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
D’ores et déjà ravagée par la pauvreté, la mortalité infantile, le paludisme et les conflits, l’Afrique est la première victime de l’épidémie du sida qui, depuis plus d’une décennie, connaît des taux records : 70 % des personnes atteintes du VIH/sida dans le monde vivent en Afrique subsaharienne. Par son acuité sur le continent africain, le sida nourrit l’image négative d’une Afrique inutile et déclassée. La gravité et l’ampleur de la pandémie sont liées à une accumulation de handicaps, et ses répercussions démographiques et économiques menacent des équilibres géopolitiques déjà fragiles. L’impact de cette maladie sur les sociétés africaines a été envisagé comme une menace primordiale aux acquis du développement, puis défini comme un puissant facteur de déstabilisation, et reconnu enfin comme une menace à la sécurité et à la paix mondiales. L’Afrique est en crise dans son existence même, et « le sida en Afrique » est en train de devenir un objet à part entière, qui demande la plus grande préoccupation internationale. AIDS in Africa : A Significant International Security Issue
Already devastated by poverty, child mortality, malaria and wars, Africa was the first victim of an AIDS epidemic that, for more than a decade, has reached record rates : 70 % of all world HIV/AIDS victims live in Sub-Saharan Africa. The acuteness of the AIDS virus on the African continent has nourished the image of a useless and downgraded Africa. The seriousness and the scale of the pandemic are related to a series of handicaps whose demographic and economic repercussions threaten and already weakened geopolitical stability. The impact of this disease on African society was considered a primeval threat to its development, then defined as a strong destabilizing factor, and finally recognized as a threat to global peace and security. Africa’s very existence is being threatened, and « aids in Africa » is becoming an issue all of own that requires the greatest international concern. This article aims to describe the strategic impacts caused by differing perceptions of the pandemic situation in Sub-Saharan Africa in order to assess its implications.
« L’Afrique se meurt », « un continent ravagé par le sida », « une catastrophe planétaire dont l’Afrique est la première victime », « le sida transforme l’Afrique en champ d’exécution », « sida : venir au secours de l’Afrique », autant d’expressions que l’on retrouve, régulièrement, dans les analyses et autres articles traitant de la question du sida en Afrique. Alors qu’il devrait normalement permettre de rendre compte d’une situation dramatique, ce vocabulaire conduit finalement à créer une sorte d’identification générale du continent à l’épidémie, occultant ainsi la diversité des situations et des contextes dans lesquels se développe le phénomène. À la fin de l’année 2001, environ 70 % des personnes atteintes du VIH/sida [1] dans le monde vivaient en Afrique subsaharienne (plus de 28 millions sur 40 millions), alors que ce continent ne représente que 10 % de la population mondiale. La même année, 2,3 millions d’Africains sont morts du sida.
Sur le continent africain, la diffusion de la pandémie s’est accrue par la présence de facteurs aggravants qui ont permis une certaine prise de conscience des risques liés – en termes de sécurité notamment – à la progression du sida.
En raison de son caractère éminemment politique et international [2], le problème du sida en Afrique relève tant d’une analyse en termes médicaux et épidémiologiques qu’en termes de réalités sociales et économiques. Dès lors, s’il existe des facteurs propres qui contribuent à faire du sida un enjeu de sécurité internationale, il importe d’en évaluer les implications, en particulier la recherche d’une solution globale, dans la définition de laquelle les États africains devraient être fortement impliqués.
 
DE LA CRISE DU DÉVELOPPEMENT À LA MENACE POUR LA SÉCURITÉ
 
 
Aucun pays d’Afrique subsaharienne n’est épargné par le virus du sida, et l’Afrique australe est, de loin, la région la plus touchée au monde. Dans plusieurs pays (Afrique du Sud, Namibie, Swaziland, Zambie, Zimbabwe), un adulte sur cinq est séropositif, et au Botswana le taux de prévalence chez la population adulte atteint presque 36 %. En Afrique de l’Ouest, l’épidémie progresse de façon inquiétante, alors que la zone était jusqu’à présent relativement épargnée. Enfin, en Afrique subsaharienne, on considère aujourd’hui que le taux de prévalence moyen d’adultes atteints du VIH/sida est de 8,4 %. Partout ailleurs dans le monde, ce taux se situe entre 0,1 et 0,6 % (excepté dans la zone Caraïbes où il atteint 2,2 %) [3].
L’impact social et économique du sida : un obstacle au développement
La multiplication des analyses épidémiologiques et autres rapports démographiques a focalisé l’attention de la communauté internationale sur les répercussions économiques de la maladie dans les pays africains. En effet, de par son ampleur, l’épidémie est en train de réduire à néant les faibles progrès sanitaires et sociaux réalisés en Afrique où, dans certains pays, l’espérance de vie est retombée à des niveaux inconnus depuis les années 1960. La cellule familiale est la première structure ébranlée par l’épidémie, entraînant ainsi des conséquences au niveau de la production nationale. Une plus faible productivité des personnes malades, la baisse du revenu des foyers, la chute de la consommation et de l’épargne, conjuguées à un accroissement des dépenses publiques (notamment dans le domaine de la santé), sont autant de facteurs qui déterminent une diminution sensible du produit national brut (PNB) et un ralentissement de la croissance économique. En Afrique, le sida touche l’ensemble des groupes sociaux – les élites urbaines en particulier (fonctionnaires, enseignants, médecins), réputées « les mieux à même de participer au développement de leur pays », sont très affectées.
En 1996, la création d’un programme mondial commun (ONUSIDA) réunissant l’expertise de plusieurs organisations spécialisées [4] reflète la volonté de coordonner la lutte contre le sida à l’échelle mondiale, pour répondre aux multiples aspects dévastateurs de l’épidémie – tant sur les plans humain et social qu’au niveau du développement économique. Ainsi, à la fin de la décennie 1990, il devient évident que l’épidémie de sida remet en cause les équilibres sociaux et économiques déjà fragiles sur le continent africain. Et lors de la XIe Conférence internationale sur le sida et les maladies sexuellement transmissibles en Afrique (CISMA), qui s’est tenue à Lusaka, en Zambie, au mois de septembre 1999 – première conférence africaine qui a bénéficié d’un écho important au niveau international –, les responsables de l’Organisation des Nations unies (ONU) n’ont pas hésité à qualifier l’épidémie de sida en Afrique de « véritable crise du développement ».
Déstabilisation des États africains
Cette aggravation avérée de l’environnement économique et social risque d’atteindre directement les capacités des États africains, déjà largement déliquescents et aux structures de santé publique souvent inexistantes, à faire face aux nouveaux défis posés par l’extension de la pandémie. La question du sida tend ainsi à se transformer en véritable objet de débat politique, comme on peut le constater en Afrique du Sud, où la coalition gouvernementale est sévèrement ébranlée par les positions controversées du président Thabo Mbeki, en matière de santé publique notamment. Il est en effet indéniable que les conséquences profondément déstabilisatrices sur les sociétés et les économies africaines remettent en cause la capacité de l’État à assurer son rôle de protecteur de la population. En Afrique subsaharienne, le sida peut ainsi être envisagé comme un phénomène amplificateur des graves problèmes préexistants.
En accentuant les migrations, la maladie déstabilise encore les États, et ce d’autant que le lien entre la progression du sida et les mouvements de populations est établi avec certitude. Les pays les plus touchés sont d’ailleurs ceux qui sont le plus attractifs pour la main-d’œuvre étrangère (Afrique du Sud, Côte-d’Ivoire, Nigeria). La maladie est donc de plus en plus perçue comme un facteur occasionnant de nouveaux départs.
À cet égard, on constate que la majorité des populations réfugiées dans le monde se trouve sur le continent africain, dans les zones de conflits, en particulier dans la région des Grands Lacs. Or l’afflux massif de réfugiés et leur concentration dans des camps aux conditions sanitaires désastreuses sont autant de facteurs de propagation des épidémies en général, et du sida en particulier. Au Rwanda, par exemple, les taux d’infection des populations réfugiées [5] par le VIH ont été multipliés par six.
Enfin, la question des orphelins du sida, explosive dans de nombreux pays africains, renforce la perception selon laquelle la maladie serait un enjeu de sécurité crucial. Sur 13 millions d’orphelins du sida [6] dans le monde, 12 millions vivent en Afrique subsaharienne. Il s’agit là d’une véritable menace qui pèse surtout sur l’Afrique australe et les pays africains en guerre. En effet, l’accroissement du nombre d’« enfants des rues », sous-éduqués, mal nourris et désœuvrés, augmente les effectifs d’une armée potentielle en quête d’un chef et menace directement la sécurité nationale. Ainsi la guerre en Sierra Leone illustre-t-elle ce facteur d’instabilité, les orphelins ayant été largement recrutés par le mouvement rebelle de Foday Sankoh [7].
Sida et conflits en Afrique
En Afrique, la corrélation entre la carte du sida et les zones de conflit permet de compléter l’analyse. L’ensemble des éléments précédemment évoqués (environnement économique dégradé, faillite de l’État, migrations, réfugiés, orphelins) ont permis, de par leur acuité, de mettre en relief la perception stratégique du sida comme un enjeu de sécurité en Afrique subsaharienne.
Les armées africaines sont, par exemple, des groupes particulièrement touchés par le sida, et dans certains pays africains les forces armées ont des taux d’infection cinq fois plus élevés que la population civile [8]. On constate également que le sida a fait plus de morts en Afrique que l’ensemble des conflits qui se sont déroulés sur le continent. Selon Peter Piot, directeur exécutif d’ONUSIDA, le sida « détruit les rangs des membres les plus productifs de la société, avec une efficacité que l’histoire avait réservée aux grands conflits armés ». Dès lors, les armées africaines, décimées par le sida, sont affaiblies dans leur capacité à garantir la sécurité nationale [9].
Le récent rapport de l’Institut américain pour la paix, « L’épidémie du VIH/sida et les conflits violents en Afrique », établit un lien entre la menace que représente le sida en Afrique et le risque de conflit [10]. Non seulement l’instabilité et la violence créent les conditions favorables à la propagation du virus, mais surtout l’explosion du VIH/sida peut contribuer à accroître l’instabilité et les conflits à l’avenir. Ainsi, une étape supplémentaire est atteinte dans la perception des risques de déstabilisation liés au sida. En effet, d’une part, le rapport de cause à effet réciproque entre le sida et les conflits est pleinement reconnu, mais on le qualifie, d’autre part, d’extrêmement « violent », appelant ainsi toute l’attention de la communauté internationale envers le continent africain.
L’internationalisation de la question du « sida en Afrique »
Le 10 janvier 2000, la question du VIH/sida en Afrique a, pour la première fois, été officiellement évoquée en tant que question de sécurité, lors d’une séance du Conseil de sécurité des Nations unies consacrée au thème : « La situation en Afrique : l’impact du sida sur la paix et la sécurité en Afrique. » Cette première réunion sur un problème de santé a permis de reconnaître que « le sida [était] en passe de devenir le problème de sécurité numéro un en Afrique » [11]. Selon le vice-président américain Al Gore – président de la session –, le sida constitue « une crise de sécurité, parce qu’il menace non seulement les simples citoyens, mais aussi les institutions qui définissent et défendent le caractère d’une société ».
Intermédiaire décisif entre les autorités américaines et l’ONU, le diplomate américain Richard Holbrooke avait décrété un « mois de l’Afrique » et fait de ce continent une priorité de son mandat. En tant qu’ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, alarmé par les taux de contamination des soldats chargés du maintien de la paix, il a par ailleurs exercé une influence déterminante pour démontrer la corrélation entre l’infection par le VIH et la sécurité internationale [12]. Au mois de juillet 2001, son implication aboutira à l’adoption – sur proposition américaine – de la résolution 1308 par le Conseil de sécurité, visant à intensifier la prévention et la lutte contre le sida au sein des forces armées et des forces de maintien de la paix [13].
La considération, par le Conseil de sécurité, de l’aspect stratégique du sida en Afrique correspond à la publication, aux États-Unis, d’un rapport du National Intelligence Council (de la CIA), soulignant le lien entre la crise de santé publique et la sécurité internationale, entre la contagion et l’instabilité socio-économique [14]. Les grands volets déclinés dans ce rapport concernent l’impact de l’épidémie sur la santé publique aux États-Unis, ses effets sur les troupes américaines, internationales, sur les opérations de maintien de la paix et, enfin, sur la récession économique et la déstabilisation des pays où les États-Unis ont des intérêts économiques et stratégiques. Ainsi le sida constitue-t-il un élément potentiel d’insécurité pour les États-Unis ; mais plus que la contagion, c’est la menace de la déstabilisation induite par le virus en dehors du territoire américain qui est prise en considération [15].
Au mois de juin 2001, l’Assemblée générale des Nations unies qualifia ainsi la pandémie de véritable « urgence mondiale ». À cette occasion, il est d’ailleurs significatif de constater la création d’un poste d’envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU pour le VIH/sida en Afrique [16], dont la mission consistera principalement à discuter et à coordonner, avec les dirigeants africains, l’action contre le sida à l’échelle du continent.
Dans le processus d’internationalisation de la question du sida comme enjeu de sécurité, les instituts de recherche américains ont exercé une influence déterminante dans l’établissement du rapport entre l’épidémie et sa dimension stratégique [17]. Les risques encourus actuellement par les États africains ont conduit les États-Unis à déceler, au-delà de la pandémie, une menace à leur sécurité nationale, tandis que l’ONU considérait l’épidémie comme une question de sécurité internationale. Tout en s’inscrivant au cœur de la notion de « sécurité humaine », entendue sous différentes formes (sécurité personnelle, communautaire, alimentaire, économique, nationale, internationale) [18], le phénomène du sida participe de l’évolution de la perception des menaces globales et transnationales.
 
LA « GUERRE » CONTRE LE SIDA EN AFRIQUE
 
 
La communauté internationale, en identifiant le sida à une menace à la paix et à la sécurité mondiale, a clairement établi la nécessité d’une lutte globale contre le virus.
La nécessaire réappropriation des moyens de lutte par les dirigeants africains
Il existe aujourd’hui un véritable « discours international » sur le sida en Afrique, élaboré progressivement – sous influence américaine – et repris par les Nations unies, qui cherche sur le continent des relais au niveau national. Légitimé par deux expériences africaines exemplaires (en Ouganda et au Sénégal), ce discours est opposable aux dirigeants africains, appelés à reconnaître fermement et d’une façon éminemment politique l’ampleur de l’épidémie dans leur pays.
L’Ouganda est, en effet, le seul pays africain à avoir inversé le cours de la propagation de l’épidémie. Le nombre d’adultes infectés par le VIH est passé de 19 % en 1992 à 8 % en 2000 [19]. Cette tendance, pour le moins remarquable, est à mettre sur le compte d’un extraordinaire effort de mobilisation national [20]. Par ses discours responsables et sa volonté personnelle, on peut attribuer un grand mérite au président Yoweri Museveni dans cette lutte contre le sida : « Lorsqu’un lion arrive dans le village, vous ne donnez pas l’alarme à voix basse. Vous criez très fort. Quand j’ai pris connaissance de ce problème, j’ai décidé que nous devions hurler en permanence. » [21] Mais il est important de rappeler que l’interprétation de tels résultats est toujours sujette à caution, tant les paramètres censés expliquer les infléchissements ou la non-progression des taux demeurent incertains.
Toutefois, le président Y. Museveni s’est vu décerner un prix d’excellence pour son leadership exemplaire, qui fait de l’Ouganda un modèle continental et international dans la lutte contre le sida [22]. Le Sénégal se situe aussi dans cette lignée d’exemple de réussite à imiter. Dès le début de l’épidémie, les taux se sont maintenus, au Sénégal, à de faibles niveaux, grâce – semble-t-il – à l’engagement du président de l’époque, Abdou Diouf, et à une politique de prévention efficace [23]. Enfin, le Botswana est également en passe de devenir un exemple du genre. Relativement riche, démocratique et en paix, ce pays souffre (pourtant) du sida de manière directe et prononcée, avec le taux de séroprévalence le plus élevé au monde (36 % de la population adulte). Mais l’engagement personnel du président Festus Mogae ne semble plus faire défaut. Ce dernier, qui vient aussi de recevoir une récompense pour son engagement remarquable (preuve de son courage indéfectible et de son refus de la fatalité) [24], s’est en effet impliqué publiquement dans la lutte contre le sida, en particulier dans le traitement de la population malade [25].
Ainsi, au travers de l’observation de l’épidémie de sida en Afrique, la communauté internationale a-t-elle reconnu l’importance du rôle joué par les chefs d’État africains, responsables suprêmes de la lutte à mener. Menacés d’explosion interne ou de disparition, les gouvernements africains sont appelés à reconnaître à l’épidémie un caractère d’urgence nationale, et leurs dirigeants à se comporter en véritables chefs de guerre [26]. C’est en cela que la nécessité, pour certains acteurs, d’assumer une forme de leadership apparaît comme cruciale. Au niveau mondial, le leadership est surtout recherché par les États-Unis qui, après avoir mené le processus de prise de conscience, s’engagent maintenant de manière croissante dans le financement de la lutte. Il est intéressant de noter que, depuis le mois d’avril 2001, le bureau de la Maison-Blanche en charge de la politique nationale relative au sida (ONAP) a vu sa responsabilité s’étendre au niveau international. Son directeur précise à ce propos que « les États-Unis jouent un rôle de chef de file dans la lutte contre le sida » [27]. Le leadership, cette capacité à mener la guerre, est présenté comme essentiel pour le succès des stratégies nationales de lutte contre le sida.
Pourtant, dans cet appel à la mobilisation, certains pays sont encore absents, se marginalisent ou adoptent une position de contre-exemples. Ces exceptions rappellent que le sida doit aussi être pensé comme un catalyseur des inégalités mondiales, et ramènent la réflexion sur la distorsion Nord/Sud, encore bien réelle. Ainsi, le discours et les positions très critiqués du président sud-africain, Thabo Mbeki, relèvent de cette tendance. Or la controverse sud-africaine comporte plusieurs facettes : refus d’admettre le lien entre l’infection par le VIH et le sida ; refus de donner aux femmes enceintes un médicament qui permettrait de limiter considérablement le risque de transmission du virus à l’enfant ; et, enfin, remise en cause des chiffres et des statistiques. Difficilement défendable, le discours du président sud-africain renvoie cependant à une exigence de débat sur un phénomène qui tend, à nouveau, à considérer l’Afrique comme une victime. Le discours sur le sida est vécu comme dictatorial, caractéristique de l’imposition de solutions occidentales à des maux qui ne sont peut-être pas suffisamment « appropriés ». L’évocation d’un « apartheid sanitaire » dans ses propos sur le sida révèle une volonté de réappropriation par les Africains de leurs problèmes et des solutions à y apporter [28]. Le discours épidémiologique sur le sida et les stratégies à mettre en œuvre sont principalement le fait des pays occidentaux. C’est donc la question de la réappropriation politique, par les dirigeants africains, des modèles occidentaux qu’il convient de réenvisager pour parvenir à formuler une stratégie commune [29].
À enjeu global, réponse globale
L’appel international à la mobilisation a permis à la notion de partenariat d’enregistrer ses progrès les plus significatifs. En effet, dans un tel contexte, personne ne se hasarde à préconiser un désengagement public face au sida. Étant donné que l’on parle de « guerre contre le sida », toutes les forces de la puissance publique sont requises pour mener le combat. L’État doit s’appuyer sur des relais locaux, organisations non gouvernementales (ONG) et autres acteurs du secteur privé. Les entreprises implantées dans les pays africains fortement touchés par le sida ont ainsi réalisé qu’il était sans doute moins coûteux pour elles de soigner leurs employés que de les voir mourir après les avoir formés (notamment les compagnies diamantifères en Afrique du Sud et au Botswana). L’idée de partenariat s’impose également dans sa dimension Nord-Sud, comme l’attestent des initiatives telles que le Partenariat international contre le sida en Afrique, lancé par Kofi Annan après que les Nations unies eurent reconnu l’« urgence » de la situation, mais dont la portée demeure cependant limitée. Ce partenariat regroupe, au sein d’une même coalition, divers gouvernements africains, l’ONUSIDA et des représentants du secteur privé et communautaire. La notion même de partenariat, qui semble connaître un certain succès depuis quelques années, participe peut-être de la prise de conscience, par la communauté internationale, que l’Afrique détient les solutions à ses maux ; et Peter Piot de rappeler : « C’est l’Afrique elle-même qui détient la solution à l’épidémie [...], mais nos efforts sont insuffisants. »
Malgré la multiplication des conférences proprement africaines, les enjeux multiples et complexes qui déterminent toute action internationale d’envergure sont externes au continent. Les obstacles apparaissent, entre autres, autour de la question du traitement des malades. Pourtant, après avoir qualifié le sida en Afrique de menace à la paix et à la sécurité, il devenait évident que la lutte contre le sida devait associer traitement des malades et prévention afin d’enrayer la progression du virus. Or le seul moyen de contenir l’épidémie consiste justement à commencer par traiter les malades. La trithérapie [30] a permis aux pays occidentaux, en association avec une politique de prévention déterminée, de maintenir des taux de prévalence du VIH à des niveaux très bas. Mais, pour les pays africains, ce traitement, de par son coût et l’échelle à laquelle il faudrait l’appliquer, demeure inaccessible. La création, sous l’égide des Nations unies, d’un Fonds global pour lutter contre le sida, la tuberculose et la malaria marque certainement une avancée, après de longues années d’absence de progrès notables. L’appel à une action urgente face à une menace à la paix et à la stabilité internationale a peut-être trouvé, avec la création de ce fonds, sa concrétisation la plus visible. Cependant, le débat n’est pas clos quant à l’utilisation des fonds, et la priorité à accorder au traitement des malades ne semble pas acquise.
 
CONCLUSION
 
 
« À défaut de s’intégrer dans le système international par le recours aux ressources classiques de la puissance, l’Afrique s’affirmerait sur la scène internationale par la crainte qu’elle susciterait, d’autant plus efficacement que le registre de la nuisance semble rendre inopérants les modes traditionnels d’action diplomatique. » [31] Après les guerres civiles, l’« ethnicité » et les massacres, le continent africain se trouve aujourd’hui au cœur de l’épidémie de sida. Il existe effectivement une spécificité de l’Afrique subsaharienne dans la prise de conscience internationale et dans la perception extérieure de la menace. L’accumulation de handicaps structurels tels que la faiblesse des États, le cercle vicieux du non-développement, l’inégal accès aux soins dans des contextes dégradés explique largement l’explosion de la pandémie du sida et participe encore de l’identification de la menace. Pourtant, l’urgence proclamée par les Nations unies ne permettra des avancées significatives que si les engagements financiers sont assortis de considérations politiques permettant un dialogue équilibré et respectueux. En effet, les chefs d’État sommés de se comporter en chefs de guerre ne répondent pas toujours à l’appel. Or, pour combattre l’épidémie, les armes, dans leur écrasante majorité (médicaments, financement, formation, équipements), tout comme la définition des stratégies à suivre (priorités, objectifs opérationnels), sont encore extérieures au continent.
 
NOTES
 
[1] Le virus d’immunodéficience humaine (VIH), en détruisant le système immunautaire, est à l’origine d’un ensemble de maladies connu sous le nom de syndrome d’immunodéficience acquise (sida).
[2] Pour une contribution des sciences sociales, se référer à Charles Becker, Jean-Pierre Dozon, Christine Obbo et Moriba Touré (sous la dir.), Vivre et penser le sida en Afrique, Codesria, Karthala, IRd, septembre 2001.
[3] ONUSIDA, « Le point sur l’épidémie de sida : décembre 2001 », p. 3. Tous les documents publiés par l’ONUSIDA sont disponibles sur le site Internet : hhhttp:// wwww. unaids. org.
[4] Programme commun des Nations unies pour le sida, ONUSIDA regroupe les organisations suivantes : Fonds des Nations unies de secours d’urgence à l’enfance (UNICEF), le Programme des Nations unies pour le développement (PNUd), Fonds des Nations unies pour les activités en matière de population (FNUAP), Organisation des Nations unies pour l’éducation, les sciences et la culture (UNESCO), l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et la Banque mondiale. Le Programme des Nations unies pour le contrôle international des drogues (PNUCId) a rejoint le programme en 1999.
[5] Pilar Estebanez, « Le facteur guerre », Le Monde diplomatique, décembre 2000.
[6] Nombre d’enfants de moins de 14 ans ayant perdu un ou deux parents du sida.
[7] Randy Cheek, « A generation at risk, security implications of the HIV/AIDS crisis in Southern Africa », Institute for National Strategic Studies, National Defense University, mars 2001, article non publié.
[8] ONUSIDA, « AIDS and the military », mai 1998.
[9] ONUSIDA, « Briefing on the impact of HIV/AIDS on peace and security in Africa », janvier 2000.
[10] « AIDS and violent conflict in Africa », United States Institute of Peace (USIP), 15 octobre 2001, hhhttp:// wwww. usip. org.
[11] ONUSIDA, communiqué de presse, 10 janvier 2000.
[12] Richard Holbrooke, « Aux prises avec l’épidémie de sida », Revue électronique du département d’État, juillet 2000, vol. 5, no 2.
[13] Éric Bonnemaison, « Sida et sécurité », Africa Center for Strategic Studies, janvier 2002.
[14] David Gordon, « The global infectious disease threat and its implications for the United States », National Intelligence Council, janvier 2000.
[15] Anita Hardon et Pieter Streefland, « Sida en Afrique. À quand la Grande Peur de l’Occident ? », Critique internationale, no 9, octobre 2000.
[16] Il s’agit de Stephen Lewis, nommé le 1er juin 2001 par Kofi Annan.
[17] On peut se référer au rapport de Erica Barks-Ruggles, « Meeting the global challenge of HIV/AIDS », Brookings Institution, 2001.
[18] « HIV/AIDS as a security issue », International Crisis Group, Washington, Bruxelles, 19 juin 2001. Sur ce point, lire également le récent discours du directeur exécutif de l’ONUSIDA, Peter Piot, « AIDS and human security », Tokyo, 2 octobre 2001.
[19] Rapport 2001 de l’ONUSIDA, « Ensemble nous le pouvons », p. 7. Il s’agit d’un cas exceptionnel à travers le monde, seule la Thaïlande peut se prévaloir d’une telle réussite (Le Monde, juin 2000).
[20] Monique Gehler, Un continent se meurt. La tragédie du sida en Afrique, Paris, Stock, 2000. Voir en particulier le chapitre intitulé « L’espoir s’appelle Ouganda », p. 125 et s.
[21] Afrique Relance, Département de l’information des Nations unies, janvier 2001.
[22] « Award of distinguished leadership excellence », décerné par l’ONUSIDA en septembre 2001, hhhttp:// wwww. un. org.
[23] Nathalie Lydié, « L’épidémie du VIH/sida en Afrique : état des lieux », Afrique contemporaine, numéro spécial, 3e trimestre 2000, p. 79.
[24] « Harvard AIDS Institute 2001 AIDS leadership award », hhhttp:// aids. harvard. edu.
[25] Voir aussi le Rapport national sur le développement humain 2000 au Botswana (PNUd) intitulé « Towards an AIDS free generation » (Vers une génération sans sida).
[26] Voir le thème du Forum pour le développement de l’Afrique de décembre 2000, « Le sida : le plus grave problème pour les dirigeants africains », qui a adopté le « consensus africain et Plan d’action : les dirigeants doivent juguler le VIH/sida ».
[27] Scott Evertz, « Pandémie du sida : les États-Unis montent au créneau », Revue électronique du département d’État des États-Unis, vol. 6, no 3, décembre 2001.
[28] Lire, à ce sujet, Didier Fassin, « Une crise épidémiologique dans les sociétés de postapartheid : le sida en Afrique du Sud et en Namibie », Afrique contemporaine, numéro spécial, 3e trimestre 2000. Voir également Anatole Ayissi, « En Afrique, une affaire de mort et de pauvreté », Le Monde diplomatique, décembre 2000.
[29] Jean-Pierre Dozon, « Des appropriations sociales et culturelles du sida à sa nécessaire appropriation politique : quelques éléments de synthèse », in Vivre et penser le sida en Afrique, op. cit., p. 679-688.
[30] Combinaison de trois médicaments anti-VIH dont l’efficacité est complémentaire.
[31] Daniel Bourmaud, La politique en Afrique, Paris, Montchrestien, 1997, p. 127.
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Monique Gehler, Un continent se meurt. La tragédie du sida...
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[21]
Afrique Relance, Département de l’information des Nations ...
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[22]
« Award of distinguished leadership excellence », décerné ...
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[23]
Nathalie Lydié, « L’épidémie du VIH/sida en Afrique : état...
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[24]
« Harvard AIDS Institute 2001 AIDS leadership award », hhh...
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[25]
Voir aussi le Rapport national sur le développement humain...
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[26]
Voir le thème du Forum pour le développement de l’Afrique ...
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[27]
Scott Evertz, « Pandémie du sida : les États-Unis montent ...
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[28]
Lire, à ce sujet, Didier Fassin, « Une crise épidémiologiq...
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[29]
Jean-Pierre Dozon, « Des appropriations sociales et cultur...
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[30]
Combinaison de trois médicaments anti-VIH dont l’efficacit...
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[31]
Daniel Bourmaud, La politique en Afrique, Paris, Montchres...
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