2002
Revue internationale et stratégique
L’Afrique et la France : quelles perspectives ?
Rénover les relations franco-africaines
Denis Tillinac
Écrivain et éditeur, Denis Tillinac est directeur des Éditions La Table ronde ; il a publié, récemment, Chirac, le Gaulois, Paris, La Table ronde, 2002, et En désespoir de causes, Paris, Gallimard, 2002. Il est, en outre, président de l’association Renaissance France-Afrique, qu’il a créée en 2001.
PASCAL BONIFACE — Vous avez fondé, en 2001, l’association Renaissance France-Afrique. Quelles sont les raisons qui ont motivé une telle initiative ? Est-ce parce que vous constatiez, en France, l’existence d’un afro-pessimisme préjudiciable aux relations que la France serait susceptible d’entretenir avec le continent africain ?
DENIS TILLINAC — Il y a manifestement une déshérence de la politique africaine de la France. Celle-ci s’est révélée contestable, par trop paternaliste, voire encore néocolonialiste ; cependant, des liens ont été maintenus avec les pays africains au cours des décennies qui ont suivi leur indépendance. Certes, la France a soutenu des régimes plus que contestables ; néanmoins, des liens affectifs ont été maintenus et l’idée que nos destins étaient liés a été pérennisée.
De la même manière, la politique française en Afrique est tombée en désuétude, notamment en raison des changements de génération. En effet, les nouvelles classes émergentes africaines, des secteurs public et privé, ne se satisfont plus de la manière dont les politiques sont menées. Elles aspirent à un partenariat d’une autre nature, plus égalitaire, plus décomplexé. J’ai pu m’en apercevoir lorsque j’étais représentant personnel du président de la République auprès des pays francophones (1995-1998). J’ai senti une très grande irritation des différents ministres quadragénaires face à des pratiques encore fortement marquées par le sceau de relations personnalisées – les problèmes se réglant directement entre chefs d’État.
En outre, ces dernières années, notre diplomatie a été totalement happée par notre tropisme européen, ce qui a créé un sentiment de désengagement, qui s’est caractérisé notamment par l’absorption du ministère de la Coopération par le ministère des Affaires étrangères, la reprise de l’Agence française de développement par le ministère de l’Économie, et, enfin, par la baisse constante de l’aide publique au développement. Nous constatons ainsi une absence de véritable politique d’octroi de bourses d’études. Les futures élites vont alors se former aux États-Unis ou au Canada. Il en va de même pour ce qui a trait à la politique des visas, qui se révèle consternante et conduit le plus souvent à humilier les populations concernées, créant par la même occasion une très forte rancœur.
À partir de ce constat, deux perspectives s’offrent à nous pour construire une véritable politique africaine : soit nous décidons, comme la plupart de nos diplomates le conçoivent, d’appréhender les rapports franco-africains en les noyant dans un discours sur la nécessité de mener une politique plus continentale ; soit nous essayons réellement de repenser et de rénover cette politique, avec le souci constant de se dire que l’espace africain francophone est l’avenir de la France. On peut le croire ou ne pas le croire ; pour ma part, je demeure attaché à cette idée. L’Europe de l’Est représente un espace géographique où les intérêts allemands sont fortement représentés ; les marchés asiatiques ne seront jamais pour notre économie que des ersatz de débouchés ; en revanche, l’espace africain recouvre une zone relativement homogène de 150 millions d’habitants qui, peu ou prou, parlent français, sont associés à notre histoire, ont envie et ont besoin, pour se désenclaver politiquement et psychologiquement, de l’appui de la France.
Toutes ces raisons m’ont conduit à fonder cette association, avec le souci de bâtir une sorte d’agence de diplomatie privée à ciel ouvert, comme cela se fait aux États-Unis. L’outil diplomatique français connaissant quelques difficultés à s’adapter aux réalités nouvelles, il importait donc de créer un lieu permettant à des personnalités africaines arrivant dans notre pays d’être accueillies et mises en relation avec certains acteurs français : hauts fonctionnaires, responsables des collectivités locales, décideurs politiques et économiques nationaux, fonctionnaires des institutions de l’Union européenne à Bruxelles, etc. Cette initiative connaît un certain succès. Le principe est simple : notre association possède des délégations dans chaque pays du continent et dans chaque région de France où il y a une « communauté » d’origine africaine significative. Cette initiative répond à un besoin évident, notamment en raison du sentiment de désengagement que les Africains ont pu ressentir à l’égard de l’attitude française. L’ambition est d’être un facilitateur mettant en relation des acteurs aux compétences et aux besoins complémentaires.
Pour ma part, il est un domaine dans lequel je peux agir plus directement, c’est celui de l’édition, notamment par le biais de la création d’une maison d’édition, car, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, le continent n’en possède aucune ! Par le biais des Éditions La Table ronde, nous avons réfléchi à la manière dont une telle entreprise pourrait être réalisée ; nous nous sommes ainsi rendu compte que l’absence de maison d’édition était notamment due à l’absence de marché national. À la suite de quoi j’ai décidé de créer une maison d’édition continentale, basée à Dakar, et qui permettrait ainsi à un écrivain de Cotonou d’être lu à Brazzaville, à Abidjan, à Paris, à Montréal, à Genève, etc. Les Éditions Gallimard se chargeront, comme c’est le cas pour La Table ronde, de la distribution ; dans le même temps, des entreprises françaises et africaines posséderont également des parts du capital de cette société de droit privé classique. En l’espèce, bien évidemment, j’ai utilisé le savoir-faire des Éditions La Table ronde, mais pour d’autres secteurs d’activité il nous faudra, à l’avenir, faire appel à des acteurs spécialisés.
L’intégration du ministère de la Coopération français au ministère des Affaires étrangères représente, selon vous, une erreur. Y aurait-il un risque de banalisation ?
DENIS TILLINAC — Je suis d’accord avec l’idée qu’il fallait réformer le ministère de la Coopération ; néanmoins, la manière dont cette réforme a été conduite a pu donner l’impression que nous délaissions le continent africain. Il faut désormais sortir de ces pratiques qui consistaient à avoir des rapports exclusifs avec certains chefs d’État et n’entretenir aucune relation avec l’opposition. Il importe de développer des liens politiques avec l’ensemble des acteurs politiques démocratiques de ces régimes et de cesser de s’ingérer dans les affaires intérieures des pays africains pour y soutenir tel ou tel candidat. La France ne doit pas avoir de candidat officiel lorsque des élections se déroulent en Afrique. En outre, l’aide proposée à ces pays doit être mieux ciblée.
À cet égard, si la France doit continuer d’entretenir des relations affectives avec certains pays, il importe cependant que l’idée selon laquelle l’Afrique serait notre pré carré cesse ; cette expression n’a plus lieu d’être.
De même faut-il cesser de développer une sorte de vision paranoïaque des enjeux qui se jouent sur le continent africain et d’y déceler partout des complots anglo-américains. Les Britanniques ont des responsabilités historiques dans un certain nombre de pays du continent – nous avons d’ailleurs été globalement assez satisfaits de les voir intervenir militairement en Sierra Leone, j’ai moi-même personnellement approuvé leur engagement – ; dès lors, il est préférable que nous coopérions plutôt que nous développions des relations de concurrence. Certes, sur le plan économique, il peut y avoir des situations délicates ; néanmoins, des terrains d’entente doivent être trouvés.
Si l’on ne s’intéresse pas à la francophonie autrement qu’avec des outils institutionnels et bureaucratiques trop lourds, nous risquons de nous tromper de voie. Les politiques de la francophonie devraient être plus dynamiques ; il importe, à cet effet, de mobiliser davantage les « jeunes » et de faire naître chez eux un attrait pour ce continent, afin qu’ils se départissent des représentations souvent négatives qu’ils ont de cet espace. Avec la publication d’un certain nombre d’ouvrages sur les relations entre la France et l’Afrique, l’opinion publique a l’impression que conduire un projet sur le continent africain revient obligatoirement à développer des pratiques illégales ou illicites. Il convient de revaloriser cette image : il existe aujourd’hui des hommes politiques, comme Alpha Omar Konaré au Mali, mais il y en a d’autres, qui permettent à leur pays des transitions politiques, économiques, culturelles relativement réussies.
Il importe donc de faire en sorte que la population française se réintéresse à l’Afrique, qu’il s’agisse des étudiants, des élus ou des décideurs, afin d’atteindre une mixité culturelle quasi permanente. À cet égard, il faut s’appuyer sur les populations africaines vivant en France et sur les citoyens français d’origine africaine qui représentent tous une richesse extraordinaire pour notre pays et pour les relations que nous pouvons avoir avec leur pays d’origine. Nous avons certainement à apprendre de ces cultures africaines toute une sociabilité, un art de vivre, une vision de la nature, un rapport aux personnes âgées, aux enfants, qui se révèlent extrêmement riches et qui peuvent nous aider à contrer cette espèce de morosité d’Occidental qui ne croit plus en grand-chose.
Vous venez d’évoquer l’intérêt humain constant et très intense qui unit la France et les populations africaines ; sur le plan international, vous mentionniez également l’intérêt stratégique que représente le continent africain pour la France. Qu’en est-il exactement ?
DENIS TILLINAC — Nous nous dirigeons manifestement vers une multipolarisation des rapports internationaux. On observe ainsi la création de véritables blocs, qu’il s’agisse de l’ensemble indien, chinois, nord-américain ou de l’espace latino-américain autour du Brésil. Pour ma part, je demeure persuadé qu’il nous est possible de former un véritable bloc avec l’Afrique, y compris le Maghreb. Nous avons de nombreux points communs et nous pouvons réaliser énormément de choses ensemble. Je suis convaincu, d’ailleurs, que dans cinquante ou quatre-vingts ans nous aurons des rapports extrêmement étroits avec l’Algérie par exemple. Certes, il faut poursuivre la construction européenne ; cependant, il ne faut pas y concentrer toute notre attention et notre énergie, sous peine de réduire la France à un canton de l’ensemble européen, où le rôle de l’Europe septentrionale serait déterminant et mettrait à mal les équilibres européens, notamment la perspective de développer des politiques méditerranéennes et en direction des pays du Sud.
Nous irons vers des affinités de type cercles concentriques, mais celles-ci ne seront certainement pas uniques. Nous aurons sans doute affaire à des patriotismes qui seront de plus en plus délocalisés et multiples. Nous pourrons ainsi découvrir, par exemple, que nous sommes, en tant que Français, plus proches par certains aspects de traditions africaines que danoises, sans que cela nous empêche de nous inspirer des pratiques sociales et économiques qui ont court chez ces derniers et qui se révèlent plus efficaces.
L’image traditionnelle, et caricaturale, qu’ont les Français de l’Afrique est celle d’un continent qui ne connaît que les guerres civiles, la corruption, les épidémies en tout genre – au premier rang desquelles on trouve le drame du sida. Comment faire, selon vous, pour sortir de cette représentation négative qu’a l’opinion publique française du continent africain ?
DENIS TILLINAC — Un travail de communication de grande ampleur doit être mené pour sortir de ces représentations, qui prennent parfois une dimension caricaturale, et qui ne sont plus tenables. Dans cette optique, il importe de mobiliser l’ensemble des acteurs susceptibles d’inverser cette tendance. Il convient, par exemple, d’impliquer davantage les collectivités locales, car une demande accrue de coopération décentralisée se fait entendre. Il existe un certain nombre de besoins en Afrique qui ne sont pas satisfaits ; or, dans le même temps, certaines collectivités territoriales possèdent le savoir-faire nécessaire pour y répondre. Dès lors, la mise en relation de ces différents acteurs doit permettre de créer et de développer un partenariat efficace et bénéfique pour tous.
Notre démarche consiste à intéresser les élus locaux qui, sensibilisés par la qualité des échanges, comprendront que l’Afrique ne correspond pas aux stéréotypes en vigueur. Ils rencontreront, au contraire, un continent vivant et actif.
En outre, il conviendra d’associer à ce travail de communication la « communauté franco-africaine ». J’organise à cet effet des dîners de décideurs où l’on tente de préparer des rencontres entre hommes politiques, agents économiques, etc. Petit à petit se propagera l’idée que les populations africaines sont créatives, que leurs élites renouvelées ne supportent plus les dictateurs qui accaparent les richesses et les aides internationales. Il ne faut pas non plus se faire d’illusions, il existe un certain nombre de réalités sociales qui peuvent entraver ce mouvement : le poids de l’ethnicité par exemple, ou du rapport à l’autorité. Il faut le comprendre, l’admettre et non pas se réfugier derrière cet élément pour justifier des représentations caricaturales.
Concernant le débat relatif à la démocratisation du continent, que pensez-vous de l’idée selon laquelle la démocratie ne peut être imposée de l’extérieur, et qu’il faudra du temps pour qu’un tel régime se développe au sein d’États qui n’ont jamais connu ce type d’organisation ?
DENIS TILLINAC — En premier lieu, je crois qu’il faut être intransigeant sur les droits élémentaires de la personne. Un certain nombre de principes universels ne peuvent être remis en cause sous aucune forme. Dès lors, ces atteintes aux droits de la personne doivent être dénoncées sans cesse, sans aucune sorte de compromission, jusqu’à la rupture s’il le faut.
Cependant, les Occidentaux n’ont pas de leçons de démocratie à donner aux pays africains. Il faut intégrer le fait que les notions de coutume, d’ethnicité feront partie d’un modèle de démocratie que les Africains ont à inventer eux-mêmes, à partir de leurs propres expériences historiques. Nous pouvons certes les aider, notamment à dépasser les cadres nationaux trop étroits pour eux, au profit du développement de mouvements sous-régionaux.
En quarante ans, nous leur avons demandé d’accéder à un niveau d’organisation économique, sociale et politique sans précédent. Nous avons constitué des États-nations artificiels au moment de la décolonisation, à partir desquels les Africains ont dû créer des cadres ignorant d’autres réalités antérieures. Après quoi, nous leur avons fait savoir, lors du sommet de La Baule, en 1989, qu’il fallait développer le multipartisme, ce qui correspond, dans la réalité, à une sorte de multi-ethnicisme à peine déguisé.
Les peuples doivent donc participer au destin de leur pays, alors que nous, Occidentaux, devrions essentiellement les aider dans ces processus sans intervenir davantage que par le biais de soutien. Il importe cependant de faire preuve de courage et d’audace ; nous avons un rôle à jouer, mais celui-ci ne peut se réduire à la répétition de certaines pratiques du passé. Sur le plan militaire, par exemple, il n’est pas nécessaire de déployer des forces à travers tout le continent. La présence militaire française en Afrique est bien réelle ; elle permet quelque peu de sécuriser des régions et devrait surtout servir, sous mandat de l’Organisation des Nations unies (ONU), à protéger les populations locales en cas de guerres civiles ou de troubles les mettant en danger. Il convient de sortir de nos complexes coloniaux ; la protection des populations africaines doit primer ! En 1996, à Bangui, alors que nous étions au bord de la guerre civile, les deux camps ont formulé une demande d’arbitrage à l’armée française, ce qui permit d’éviter de graves effusions de sang. Dans certaines circonstances, je me demande si l’armée française n’aurait pas dû intervenir plus fermement, pour éviter que les populations soient les premières victimes de ces situations de tension qu’ont connues certains pays.
Dans le débat sur le développement économique, ne croyez-vous pas que l’on ait trop souvent opposé des modèles de développement, alors qu’ils auraient pu être plus efficaces s’ils avaient été appliqués de manière complémentaire ?
DENIS TILLINAC — Il importe effectivement de combiner tous les efforts pour que les politiques de développement économique soient efficaces. Il faut mobiliser les pouvoirs publics ainsi que les acteurs économiques privés, les organisations non gouvernementales et l’Union européenne (UE). Cette dernière a un rôle considérable à jouer. C’est la raison pour laquelle une forte délégation de mon association est présente à Bruxelles, auprès des institutions européennes. Dès lors, il importe de cesser nos tiraillements avec la Grande-Bretagne et les États-Unis, pour agir sur le continent. Certes, les Américains interviennent parfois avec une sorte de cynisme, puisque leur action politique révèle souvent des intérêts économiques moins nobles.
Si les Occidentaux ne veulent pas que tous les peuples du Tiers Monde les haïssent, il faut cesser de faire preuve de cynisme, et les attentats du 11 septembre 2001 nous ont fait prendre conscience de cette dimension du problème. S’il y a des intérêts économiques à défendre, qu’on le dise et que la compétition économique se déroule normalement. À cet égard, il me semble que la France a en sa possession plus d’atouts que les États-Unis, notamment en raison des liens historiques qui l’unissent à l’Afrique. La France et l’Afrique se comprennent mieux que l’Afrique et les États-Unis, par exemple. Elles partagent une sorte de fraternité quasi naturelle.
Cependant, en France, nous pâtissons encore d’un complexe de culpabilité coloniale à l’égard de l’Afrique. Or celui-ci n’a plus lieu d’être. La maison d’édition qui doit voir le jour sur le continent africain sera créée pour être viable et pour que, une fois lancée, elle puisse perdurer et être gérée directement d’Afrique. Il est fort probable que je la dirigerai pendant quelque temps, mais je n’ai pas vocation à la diriger éternellement ! Le successeur sera un Africain, qui s’en occupera à Dakar.
(Propos recueillis par Pascal Boniface, le 15 mars 2002)