Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527078
220 pages

p. 149 à 155
doi: en cours

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L'Afrique et la France : quelles perspectives ?

n° 46 2002/2

2002 Revue internationale et stratégique L’Afrique et la France : quelles perspectives ?

La « riche Afrique » et les entreprises françaises

Anthony Bouthelier Secrétaire général du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN).
Comment parler de la « riche Afrique » dans le contexte actuel de multiplication des conflits et des désastres humanitaires que connaît le continent ? La diversité des cultures et des paysages donne de l’Afrique une image multiple, dont il est possible toutefois de reconnaître deux ensembles : l’Afrique du Nord, partenaire actuel, et l’Afrique subsaharienne, en devenir. Les investisseurs internationaux, notamment français, conditionnant l’orientation de leurs investissements à une certaine stabilité politique, ne font pas de l’Afrique une destination prioritaire. Il apparaît dès lors que le développement de l’Afrique ne pourra se faire que grâce à un véritable partenariat public/privé, à l’instar de ce que connaissent un certain nombre de pays asiatiques, et qui constitue le principal enjeux du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). « Affluent Africa » and French Enterprises
How can one refer to an « affluent Africa » in the present context of a multiplication of conflicts and the humanitarian disasters known to the continent ? The cultural geographical diversity of African countries give the continent numerous images of which two may be extracted : Northern Africa, which is already a partner, and Sub-Saharan Africa, which will become one. International investors, French particularly, do not consider Africa a priority as they orient their investments towards a certain political stability. Therefore, the development of Africa appears possible only through a genuine partnership between the public and private spheres, as was the case in many Asian countries, a partnership that is the main objective of the New Partnership for Africa’s Development (NEPAD).
Ce titre reprend à la fois le nom d’une association culturelle [1] et une partie de la couverture du rapport annuel du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) [2]. Rappeler que ce continent recèle de multiples ressources et que des entreprises y prospèrent paraît relever aujourd’hui de la provocation. En effet, comment parler de la « riche Afrique » à l’heure où cette région concentre conflits et désastres humanitaires, alors qu’au cours des deux dernières décennies elle fut la seule partie du monde où le revenu par tête a diminué – la perte étant évaluée à 10 % –, et alors que nous sommes en présence d’un continent oublié des investisseurs internationaux, qui recueille moins de 1 % des investissements directs étrangers !
La litanie pourrait se prolonger ; les variations de cette symphonie du malheur ne manquent pas, ce qui permet à Jean-Paul Ngoupandé, ancien Premier ministre centrafricain, d’écrire : « Tout se passe comme si les tragédies qui ont émaillé l’histoire de l’humanité s’étaient donné rendez-vous sur cette terre de la désespérance humaine qu’est l’Afrique... » [3] « Tout se passe comme si... », c’est le « comme si » qui est important, et dans un monde où l’abondance de l’information instantanée la condamne de plus en plus à la superficialité, on constate que l’Afrique n’est pas « tendance », elle n’a pas la cote.
Le CIAN serait-il donc alors un repaire d’irréductibles « peu au fait des modes du moment » ? Non, il rassemble simplement des professionnels qui témoignent qu’en Afrique le retour sur capital y est supérieur à la moyenne mondiale, et qui jugent également sans complaisance l’environnement des affaires, conscients qu’il faut y sensibiliser les dirigeants africains pour que les investisseurs redécouvrent la route de l’Afrique.
Cela nous conduit à décliner notre étude selon deux axes principaux, liés, pour l’un, à la manière dont les entreprises françaises conçoivent leurs activités, et, pour l’autre, au regard qu’elles portent sur les pays d’accueil.
 
LES ENTREPRISES FRANÇAISES EN AFRIQUE
 
 
L’unité africaine demeure l’aspiration affichée et exprimée avec plus ou moins de lyrisme selon les temps et les lieux. Mais la richesse de l’Afrique tient justement dans cette fascinante diversité des cultures et des paysages ; or il y a de multiples Afriques. Cette réalité obère tout discours global sur ce continent considéré comme un ensemble, et si, par commodité, on distingue cinq régions – l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale, l’Afrique orientale et l’océan Indien, et l’Afrique australe –, on n’échappe pas à l’effet réducteur de toute classification.
Les deux régions les plus importantes de l’économie africaine sont l’Afrique du Nord et l’Afrique australe, représentant chacune environ 38 % du produit intérieur brut (PIB) du continent. Elles auraient dû, en bonne logique, monopoliser l’investissement privé français en Afrique, mais il n’en est rien car l’histoire, plus que la rationalité économique et financière, a, jusqu’à une époque récente, façonné la carte des implantations des sociétés françaises et celle des flux commerciaux – les deux cartes se révélant globalement superposables.
L’Afrique du Nord, partenaire naturel
Avec 170 millions d’habitants, sur les quelque 700 millions que compte le continent africain, et son ancrage plus que millénaire dans l’économie méditerranéenne, l’Afrique du Nord connaît des résultats économiques supérieurs à la moyenne des autres régions africaines. En outre, en raison de sa proximité géographique, elle suscite un attrait certain pour les investisseurs français. Ici, l’histoire coloniale a joué pleinement son rôle en familiarisant les opérateurs français avec le Maghreb, où se situe l’essentiel des investissements français. L’ensemble de l’Afrique du Nord accueille plus du quart de la totalité des investissements français en Afrique. Sur un continent généralement mal noté par les « experts en risques » des instituts de notation financiers, deux pays du Maghreb sur trois, la Tunisie et le Maroc, sont classés en 2002 dans la catégorie « A » par la COFACE [4], dont la notation s’échelonne de « A » pour la mention « bon risque » à « D » pour la mention « risque très élevé ».
La Tunisie est souvent citée au tableau d’honneur du développement exemplaire. À l’instar de certains pays d’Asie – appelés les « tigres asiatiques » –, elle illustre le paradoxe relevé par Pierre Moussa [5] et selon lequel, dans la seconde moitié du XXe siècle, il fallait être dépourvu de ressources naturelles et minières pour réussir son développement. Dans ce pays, 88 % des entreprises françaises ont été bénéficiaires en 2000, et la quasi-totalité d’entre elles entend bien l’être au cours des deux exercices suivants. Faut-il alors s’étonner si plus des trois quarts prévoient un accroissement de leurs investissements ?
De son côté, le Maroc sort de deux années difficiles marquées par la sécheresse. Cependant, grâce à une excellente récolte en 2000, une croissance supérieure à 5 % est annoncée pour 2001 et 2002. Même pendant la récente période de stagnation économique, la majorité des entreprises françaises a été bénéficiaire, et près des deux tiers s’attendent à de bons résultats pour l’exercice 2002. Cet optimisme a provoqué une nette reprise des investissements français qui, en 2000, ont atteint 119 millions d’euros, alors que, dans le même temps, 91 millions d’euros étaient investis en Algérie, 76 millions en Égypte et 17 en Tunisie. Dès lors, on peut se demander s’il n’existe pas un phénomène de saturation à l’égard de la Tunisie, alors que l’espoir semble renaître en ce qui concerne une Algérie pourtant si tourmentée !
L’Afrique subsaharienne en devenir
Nous sommes ici en présence d’une vaste étendue dont le PIB actuel est, selon une étude de la Direction des relations économiques extérieures (DREE) [6], équivalent à celui des Pays-Bas. Outre l’immensité géographique et la complexité des situations, cette constatation de la faiblesse économique du continent explique en partie le rejet actuel de l’Afrique. Le sort des entreprises françaises illustre parfaitement que l’ère des « coups » à enrichissement rapide est révolue, car le potentiel ne s’y prête pas ou ne s’y prête plus ; en revanche, l’ancrage en profondeur et de longue durée, nourrissant un professionnalisme africain, se révèle bénéfique.
Cette grande diversité recèle de nombreuses opportunités et laisse entrevoir un potentiel d’activité important dans cette région. Cependant, le temps de la facilité est fini et, là comme ailleurs, la compétence est désormais nécessaire au succès.
L’Afrique de l’Ouest comprend l’un des géants du continent, le Nigeria, dont la visibilité en termes économiques est faible et décourage nos sociétés qui sont d’une prudence extrême quant à leurs perspectives immédiates dans ce pays. Toutefois, nos investissements y sont passés de 39 millions à 91 millions d’euros de 1999 à 2000, en raison, principalement, des groupes pétroliers. Cette prudence a été nourrie par une stagnation de l’économie en 1999 et 2000, à laquelle succéderait une croissance de 3 à 4 % en 2001. Mais, au Nigeria, la quasi-totalité de l’économie repose sur le secteur des hydrocarbures qui assurait, en 2000, 98 % des exportations et 82 % des recettes budgétaires.
Cette prudence est aussi provoquée par l’avancée, au nord, du fondamentalisme islamique et par l’instauration progressive de la Charia – avancée qui est de plus en plus perçue comme une contestation de l’autorité centrale.
La zone franc CFA, qui rassemble au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) [7] sept pays, a pâti des désordres de la locomotive ivoirienne. En Côte-d’Ivoire, les investissements français se sont effondrés, et on a noté des sorties de capitaux à la suite des troubles politiques. Ainsi, les malheurs ivoiriens ont lourdement pesé sur les entreprises françaises, dont 40 % seulement prévoient des bénéfices en 2001. Elles espèrent en revanche enregistrer une hausse à l’avenir, puisque ce pourcentage s’élève à 60 % pour l’année 2002.
Concernant le Sénégal, qui est, avec la Côte-d’Ivoire, la principale destination des investissements français en Afrique de l’Ouest, ce pays semblait intéresser davantage les investisseurs qui se détournaient de la Côte-d’Ivoire. Après avoir atteint, en 1999, un montant de 82 millions d’euros, les investissements français sont descendus, en 2000, à 34 millions d’euros. La croissance attendue pour 2001 et 2002, proche de 6 %, stimule néanmoins l’optimisme des opérateurs français dont les deux tiers escomptent une activité bénéficiaire en 2002.
En Afrique centrale, c’est également dans la zone franc CFA, couverte par la Communauté économique et monétaire en Afrique centrale (CEMAC) [8], que se concentrent les intérêts français, plus particulièrement au Cameroun et au Gabon. Les investissements que recueille cette zone varient essentiellement en fonction des projets pétroliers et sont presque exclusivement liés à ce secteur. Aussi se sont-ils détournés du Congo en 1999 et 2000, et ont-ils beaucoup diminué au Gabon.
Le Cameroun, avec un montant d’investissements français de 35 millions d’euros en 2000, reste une destination modeste, mais commence à bénéficier de la manne apportée par le projet pétrolier du Tchad du fait de la construction de l’oléoduc Doba-Kribi. Cela fait le bonheur des entreprises de travaux publics et de transports, et stimule une conjoncture dont on attend une croissance supérieure à 5 % en 2001 et 2002, alors que les quatre cinquièmes des entreprises françaises estiment qu’elles seront bénéficiaires en 2001.
Le grand projet « tchado-camerounais » mérite en outre quelques commentaires, dans la mesure où il rompt avec le discours sur le « pré carré français ». Rappelons que ce projet est piloté par la société américaine Exxon, et le retrait de TotalFinaElf avait été perçu, y compris par les Tchadiens eux-mêmes, et surtout par eux, comme une « trahison française ».
Dans le même esprit, le rapprochement entre le CIAN et son homologue américain, le Corporate Council on Africa (CCA), a provoqué quelques critiques, consistant à avancer l’idée qu’il ne fallait pas « attirer le loup dans la bergerie ». Or, dans le projet Exxon, 65 % des sous-traitants sont des entreprises françaises. L’important est de multiplier les investissements en Afrique quelle qu’en soit l’origine, car l’Europe, notamment la France, qui entretient avec ce continent des liens étroits et multiples, sera, après les Africains, la première bénéficiaire de la prospérité de cette partie du monde.
Le CIAN a été la seule organisation patronale européenne à avoir été invitée, aux mois d’octobre et de novembre 2001, au sommet États-Unis/Afrique à Philadelphie, pour y animer un atelier sur la coopération entre les investisseurs privés américains et français.
La compétence africaine des sociétés françaises est un atout pour l’Afrique elle-même et pour notre pays. Dans un monde ouvert, la crispation des anciens adeptes du « pré carré » doit céder le pas aux coopérations qui font des sociétés françaises les défricheurs ouvrant la voie aux interventions d’investisseurs jusqu’ici peu familiers des réalités africaines. L’Afrique a une telle soif d’investissements que tout doit être mis en œuvre pour réorienter vers elle les flux de capitaux. Or qui mieux que les opérateurs en Afrique, ces praticiens du développement, a la crédibilité pour convaincre ?
L’Afrique centrale a aussi la particularité de comprendre deux cas extrêmes, la « minuscule » Guinée équatoriale, émirat pétrolier qui enregistrait en 2001 le taux de croissance exceptionnel de 70 % [9], et l’immense République démocratique du Congo (RDC), géant encore comateux, dont le sort incertain décourage pour le moment les investisseurs français.
L’Afrique orientale et l’océan Indien ne représentent pas, à l’exception de Madagascar et de Djibouti, la terre d’élection traditionnelle des investisseurs français.
S’agissant de ces deux pays, si l’influence française y demeure notable, ils sont à l’heure actuelle une cible très modeste de nos investisseurs. En 2000, la totalité des investissements étrangers à Madagascar s’élevait à 29 millions de dollars, l’industrie du tourisme connaissant un essor soutenu depuis quelques années.
En revanche, les investisseurs français s’intéressent beaucoup plus au Kenya où, en 2000, ils ont transféré 81 millions d’euros, et à l’île Maurice qui, avec l’un des meilleurs PNB par habitant du continent (3 540 dollars), demeure une région très prisée.
Concernant l’Afrique australe, l’Afrique du Sud à elle seule, qui obtient de la COFACE la note A4, compte pour 70 % du PIB de cette région. À ce titre, elle est avec le Nigeria l’autre géant de l’Afrique subsaharienne ; avec, cependant, une différence majeure en ce qui concerne le PNB par habitant, respectivement de 3 170 dollars pour l’une, et 260 dollars pour l’autre. L’Afrique du Sud recueillait, en 2000, 131 millions d’euros d’investissements français ; quatre cinquièmes des sociétés françaises y escomptaient une année 2002 profitable.
Le Mozambique, avec le corridor du développement de Maputo, qui présente 180 projets pour un coût estimé à 7 milliards de dollars [10], commence à peine à attirer l’attention des sociétés françaises, alors que l’Angola, hors investissements pétroliers, suscite un intérêt limité en raison de la persistance de la guerre civile. À cet égard, il nous est encore difficile d’évaluer véritablement les conséquences de la mort du chef de la rébellion, Jonas Savimbi.
Cette partie de l’Afrique comprend également le Botswana, que la COFACE gratifie de la meilleure note (A2) de tout le continent africain en matière de « risques pays ».
Malgré le reproche fait à la France d’un « lâchage » de l’Afrique, les investisseurs français assuraient en 2000 un huitième des investissements directs étrangers reçus par le continent, ce qui les situe parmi les premiers contributeurs.
En réalité, la contribution française est beaucoup plus importante, car, disposant d’une antériorité d’implantation, beaucoup d’investissements sont réalisés par des sociétés françaises déjà installées sur le continent, et ne sont donc pas comptabilisés parmi les investissements étrangers.
Il se produit aussi un rééquilibrage géographique. Le regain d’intérêt pour le Maghreb n’est certes pas une orientation nouvelle pour les sociétés françaises. En revanche, l’Afrique subsaharienne francophone de l’Ouest et du Centre paraît davantage délaissée au profit de la zone australe et orientale que les Français apprennent à connaître. Dans l’ensemble, la « riche Afrique » ne se laisse pas aisément apprivoiser, et la déception de certains est peut-être liée au fait de devoir abandonner le préjugé de la fortune facile sur un continent mythique.
En réalité, on constate une prospérité certaine et une bonne résistance des professionnels implantés depuis longtemps, capables de décrypter de multiples cultures et d’éviter les écueils d’un environnement compliqué.
 
PERCEPTION DE L’ENVIRONNEMENT PAR LES ENTREPRISES FRANÇAISES
 
 
Il n’y a pas d’investissement privé dans les pays où les opérateurs ne sont pas heureux. Au-delà des efforts d’organisation ou réglementaires, souvent repris dans des codes d’investissements, l’investisseur potentiel s’intéresse beaucoup plus à la pratique, au comportement des administrations. Les codes d’investissements, souvent rédigés par les mêmes consultants, se ressemblent d’un pays à l’autre, et on ne compte plus les zones franches dans le monde, au point qu’elles deviendraient la norme.
C’est pourquoi toutes ces dispositions ne constituent qu’un élément de la décision d’investir, celle-ci étant beaucoup plus influencée par l’opinion des opérateurs déjà installés. Conscient de l’importance de ce témoignage qui façonne l’image de l’Afrique, le CIAN entreprend donc chaque année un sondage pour cerner l’environnement des affaires, qui servira non seulement aux investisseurs potentiels, mais aussi aux administrations concernées qui pourront mesurer le chemin à parcourir pour rendre leur pays plus attrayant. En une trentaine de questions, les entreprises sont invitées à apprécier les infrastructures, les administrations, le contexte juridique et fiscal, la corruption, le coût des facteurs, etc.
Le CIAN se garde bien de jouer au juge de paix en opérant un classement et réserve les résultats par pays à ses membres et aux responsables politiques et administratifs concernés. Seule la synthèse pour quatre grandes régions est publiée dans le rapport CIAN sous le titre « Le baromètre : environnement des affaires », avec une notation allant de « 1 » (mauvais) à « 5 » (satisfaisant).
C’est sans surprise que, globalement, la perception de l’Afrique par nos sociétés se situe entre le mauvais (1) et le moyen (3), ce qui est conforme à l’attitude générale des investisseurs privés internationaux, qui ne font pas de l’Afrique une destination prioritaire. Parmi les grandes régions, l’Afrique du Nord, l’Afrique australe et orientale s’en sortent mieux que l’Afrique de l’Ouest et du Centre, mais, et nous le répétons encore, ces jugements doivent être nuancés pays par pays.
À l’approche géographique il faut ajouter l’examen des différentes rubriques du questionnaire. On constate alors que, dans de nombreux pays, sont considérés comme convenables : les infrastructures portuaires et aéroportuaires, le système bancaire, les coûts de main-d’œuvre. En revanche, tout ce qui relève du comportement des administrations elles-mêmes (douanes, fiscalité, justice, etc.) est sévèrement jugé.
Ainsi est-on conduit à penser que les mauvaises notes de l’Afrique sont dues aux hommes eux-mêmes, plus particulièrement à certains dirigeants africains, et qu’il n’y a donc pas de malédiction définitive. Nous devons aussi relativiser nos jugements. En effet, s’il y a quarante ans que les États africains sont indépendants, n’oublions pas que pendant quarante-quatre ans (1945-1989) toute une partie de l’Europe a été dirigée par des régimes communistes autoritaires.
Malgré les échecs, les guerres et les massacres qui font la « Une » de nos informations, peu à peu, presque insidieusement, se construisent des ensembles régionaux visant à gommer les frontières absurdes héritées de la colonisation. Enjeu de la guerre froide, l’Afrique a été mutilée par celle-ci, et l’opinion d’Ahmadou Kourouma [11] n’est pas sans fondement : « C’est après la fin de la guerre froide que l’Afrique a connu l’indépendance. » Des régimes démocratiques se créent ou se raffermissent ; l’Organisation pour l’harmonisation du droit des affaires en Afrique (OHADA) se met en place ; enfin, les catastrophes annoncées en raison de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud ne se produisent pas.
Sans méconnaître les pannes, voire les retours en arrière, de plus en plus de dirigeants se dégagent du passé récent et proposent aux Africains de se prendre en main. À cet égard, l’initiative pour un nouveau partenariat en Afrique, connue par son acronyme anglais « NEPAD » [12], est riche d’enseignements et, espérons-le, sera génératrice de nouveaux progrès.
Cette démarche des présidents algérien Abdelaziz Bouteflika, sud-africain Thabo Mbeki, nigérian Olusegun Obasanjo et sénégalais Abdoulaye Wade comporte au moins trois messages :
elle s’adresse d’abord au continent tout entier, du nord au sud, transcendant les divisions entre Afrique « blanche » et Afrique « noire », entre Afriques francophone, anglophone et lusophone ;
invitant ensuite des Africains eux-mêmes, et non des « gourous » venus des pays du Nord, à penser l’Afrique ;
dans un document de 60 pages, où le secteur privé est mentionné 25 fois.
C’est évidemment à ce dernier message que nous devons répondre. Depuis longtemps, il est connu que le développement est le fruit d’un partenariat public/privé. À cet égard, la construction de la puissance américaine en figure l’une des plus éloquentes illustrations. Un ouvrage collectif, La France et l’Afrique [13], dirigé par Serge Michailof, l’actuel directeur exécutif de l’Agence française de développement, montre que la méthode a été utilisée en Asie avec succès, notamment par les fameux « tigres asiatiques », et les auteurs vont même au-delà du mot « partenariat » pour retenir celui de « complicité ». En d’autres termes, les pouvoirs publics cessent de prendre les opérateurs économiques pour des sujets et les considèrent enfin comme des partenaires. C’est à ce niveau que se situe le principal défi du NEPAD, et il est remarquable que des chefs d’État reconnaissent que le développement n’est pas fonction d’un montant de fonds publics, mais de la qualité des rapports entretenus avec des investisseurs privés.
On voit donc tout l’intérêt pour les entreprises françaises de s’impliquer dans ce processus, qui peut contribuer à changer radicalement l’environnement actuel des affaires, pour le moins médiocre, en Afrique, et qui constitue le verrou à débloquer en vue d’un décollage économique.
Laurent Fabius déclarait dans une émission télévisée que la psychologie était importante en économie ; ainsi, le sort du NEPAD se jouera davantage sur des attitudes que sur des capitaux.
 
NOTES
 
[1] L’association Riche Afrique est basée à Paris.
[2] Le CIAN est une union patronale dont le rapport est publié chaque année par le MOCI. Cet article se réfère à la 13e édition parue en janvier 2002.
[3] Jean-Paul Ngoupandé, L’Afrique sans la France, Paris, Albin Michel, 2002.
[4] COFACE, Guide risques pays 2002, Paris, Le MOCI-Dunod, 2002.
[5] Pierre Moussa, Le Caliban naufragé, les relations Nord-Sud, Paris, Fayard, 1994.
[6] DREE, Panorama économique de l’Afrique subsaharienne, Paris, novembre 2000.
[7] L’Union économique et monétaire ouest-africaine est composée du Bénin, du Burkina Faso, de la Côte-d’Ivoire, de la Guinée-Bissau, du Mali, du Niger et du Togo.
[8] La CEMAC est composée du Cameroun, du Centrafrique, du Congo, du Gabon, de la Guinée équatoriale et du Tchad.
[9] Nicole Chevillard, « La Guinée équatoriale bénéficiaire et victime de la rente pétrolière », Nord-Sud Export / Le Monde, 19 février 2002.
[10] DREE, Les déterminants des investissements directs étrangers en Afrique subsaharienne, Paris, novembre 2000.
[11] Ahmadou Kourouma, « Il faut combattre l’afropessimisme », Le Figaro littéraire, 21 février 2002. Écrivain ivoirien, A. Kourouma a reçu le prix Renaudot 2000 pour son livre Allah n’est pas obligé, Paris, Le Seuil, 2000.
[12] New Partnership for Africa’s Development.
[13] Serge Michailof (sous la dir.), La France et l’Afrique, Paris, Karthala, 1993.
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[3]
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[4]
COFACE, Guide risques pays 2002, Paris, Le MOCI-Dunod, 200...
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