Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527078
220 pages

p. 163 à 182
doi: en cours

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n° 46 2002/2

 
QUESTIONS D’EUROPE
 
 
Irlande. Une singulière intégration européenne Marie-Claire Considere-Charon. Préface de Ken Whitake
Le 6 mars 2002, avec 50,42 % de « non », les Irlandais ont refusé de durcir, à une faible majorité, la législation anti-avortement, déjà stricte. Ils ont rejeté l’amendement constitutionnel prévoyant d’exclure le risque de suicide d’une femme enceinte comme possible justification de son avortement. Or la Cour suprême, en février 1992, avait reconnu comme légale cette circonstance exceptionnelle alors que la Constitution interdit l’avortement. Comme ils l’avaient déjà fait en novembre 1992, les électeurs ont décidé que la possibilité d’un suicide pouvait justifier un avortement.
Une fois de plus en Irlande, et sur un tel sujet, un clivage profond est apparu : les villes sont plus libérales que les campagnes, mais, malgré tout, l’Irlande apparaît moins « ouverte » aux idées européennes sur cette difficile question.
Les médias français ont encore, dans l’ensemble, condamné sans appel la Verte Érin pour son « obscurantisme » et ses habitants aux mœurs moyenâgeuses. Cette attitude est regrettable et dangereuse. L’Europe ne se construira pas à coups de condamnations de la part de donneurs de leçons. En l’occurrence, l’Irlande est un pays souverain et démocratique qui a démontré par deux fois son intention de garder certaines valeurs inscrites dans sa Constitution. Il n’y a rien en cela de condamnable. Cependant, personne n’est dupe des conséquences douloureuses de cette décision : plus de 7 000 Irlandaises continueront donc chaque année à se rendre en Grande-Bretagne pour y subir une interruption volontaire de grossesse (IVG).
Il faut s’y faire, l’Irlande est un membre « singulier » de l’Europe et cette singularité ne fait qu’apparaître, car jusqu’à présent Bruxelles versait allègrement ses aides à l’extrémité de l’Occident sans trop attacher d’importance à ses états d’âme.
C’était un tort, car le pays du Trèfle en a, et beaucoup. La dernière réunion européenne de Madrid l’a montré : l’Irlande a négocié le maintien d’une neutralité (de facto et non de jure) en Europe contre la possibilité d’un nouveau référendum en vue d’obtenir un « oui » massif au traité de Nice, effaçant ainsi ce que d’aucuns avaient nommé la « gaffe irlandaise » du « non » de 2001.
Toutes ces singularités ont été admirablement démontrées dans l’ouvrage de Marie-Claire Considere-Charon, qui connaît bien l’Irlande et ses dirigeants, de Dublin à Strasbourg en passant par Bruxelles (voir à ce sujet les utiles témoignages, p. 221-249, dont celui de Pat Cox, devenu, depuis, président du Parlement européen). On saura d’abord gré à l’auteur d’avoir rendu accessibles, en français, un certain nombre d’analyses et de points de vue sur la question. Car, en dehors des spécialistes de l’économie européenne, on ignore, trop souvent, ce qui se passe chez nos voisins à casquette, buveurs de Guinness. Les clichés, eux, on les connaît, et on s’y arrête : ruban bleu du produit intérieur brut (PIB) européen, pays de vacances pour pêcheurs de saumon, bavards impénitents sous la pluie qui, parfois, nous battent aussi au rugby. Mais l’Irlande ne se réduit pas à ces quelques cartes postales ou à des référenda insolites.
L’ouvrage de Marie-Claire Considere-Charon y met bon ordre. Dans son livre clair – qui ravira tous les étudiants –, elle résume avec talent le parcours, ô combien singulier, de l’île Verte. Le paysan des tourbières est devenu un redoutable tycoon en informatique ou un financier qui ne dédaigne pas les zones obscures des placements offshore. Elle a grandi bien vite cette économie moderne, fondée grâce aux capitaux européens et aux investissements américains dans l’informatique et la pharmacie. Dans la très catholique Irlande, on rit encore sous cape du fait que le célèbre Viagra y soit fabriqué pour toute l’Europe. L’auteur nous entraîne dans les différentes et parfois complexes phases de l’intégration de l’Irlande, considérée encore et jusque dans les années 1980 comme une des régions les moins développées de la Communauté. M.-C. Considere-Charon partage l’idée émise par Ken Whitaker, ancien gouverneur de la Banque centrale d’Irlande, qui préface son livre, à savoir que, dans le vaste et épineux problème de l’élargissement, « l’Irlande préférerait probablement, comme étape ultime, une confédération européenne d’États-nations plutôt qu’une seule entité dominante ». On le comprend aisément. L’élargissement signifiera, malgré tous les aménagements négociés, une perte d’influence notable pour la Verte Érin qui, jouant habilement de ses « singularités », avait jusqu’alors fait entendre sa petite musique irlandaise bien distincte depuis son accession à l’Union européenne (UE).
Quelques lecteurs pourront faire grief à l’auteur de ne pas avoir traité de la question de l’Irlande du Nord et de son rôle dans l’UE. Il s’agirait là d’un mauvais procès, car la République d’Irlande est, certes, impliquée dans les applications de l’accord du Vendredi saint de 1998, mais la crise ulstérienne n’est pas le sujet de ce travail. On pourra donc le compléter sur cette question par l’excellent ouvrage de Valérie Peyronel, Économie et conflit en Irlande du Nord (Paris, Ellipses, 2001). Enfin, on appréciera la bibliographie complète et on suggérera, lors de la prochaine édition, d’étoffer la partie concernant « le système politique irlandais ».
Enfin, on aurait pu également souhaité trouver ici une discussion plus approfondie sur cette Irlande possédant un pied en Europe et l’autre dans le Nouveau Monde : enfant gâtée qui lorgne à la fois sur Berlin et Boston ? L’histoire de cette île excentrée lui impose un rôle complexe que l’on comprendra, à condition que Dublin ne brouille pas les cartes à l’infini en annonçant un prochain retour au sein du Commonwealth...
Richard DEUTSCH
Professeur d’études irlandaises
Université Jean-Moulin - Lyon III
Paris, Economica, 2002, 290 p.
Outcast Europe : The Balkans, 1789-1989. From the Ottomans to Milosevic, Tom Gallagher
Spécialiste de la Roumanie, mais intéressé par l’ensemble des Balkans, Tom Gallagher vient de publier le premier tome d’une histoire de ces « parias » (Outcast) de l’Europe que sont ou seraient les Balkans.
Le livre se divise en cinq parties. La première, tout d’abord, est relative aux Balkans « pré-nationalistes » jusqu’en 1918, où les Balkans multiculturels contrastaient avec une Europe occidentale qui se caractérisait, comparativement, par une plus grande uniformité religieuse et culturelle. La deuxième partie analyse, quant à elle, « l’ère postimpériale » (1918-1940), où l’auteur montre que certains au moins de ces pays ont tenté d’éviter l’alliance allemande ou italienne, même si la crise de Munich fut perçue comme un abandon franco-anglais. Les interactions diplomatiques entre les deux pays de l’Axe (Italie, Allemagne) et l’URSS à la veille de la guerre sont montrées avec précision (p. 111-126). La troisième partie porte, ensuite, sur la prise de contrôle soviétique de 1941 à 1948, où l’auteur, après bien d’autres, considère que l’audace de Joseph Staline résulte largement d’un manque de stratégie claire de la part des Occidentaux. L’accord informel sur les pourcentages entre J. Staline et Winston Churchill, en octobre 1944, s’enracine dans le souci anglais de sauver l’influence britannique en Grèce, ce qui a signifié, pour les autres pays, laisser les mains libres à J. Staline, faute d’appui de la part de Franklin Roosevelt. La quatrième partie résume l’impact du système soviétique sur les pays communistes, l’apparition des communismes nationaux, notamment en Roumanie, et la voie particulière empruntée par la Yougoslavie. Enfin, la cinquième partie montre la désagrégation des communismes dans les années 1980, avec l’accentuation des déséquilibres politiques tels l’appauvrissement de la Roumanie sous le régime de Nicolae Ceausescu dans sa dernière décennie, la bulgarisation forcée des Turcs sous Jivkov, la poussée nationaliste de 1986-1987 qui porta Slobodan Milosevic au pouvoir. De plus, l’interaction fatale entre les évolutions nationalistes de la Serbie et de la Croatie est bien analysée (p. 260-272).
L’auteur reprend le concept d’Eric Hobsbawm de « traditions inventées », en citant le cas, désormais classique, de la bataille de Kosovo qui ne devient un thème récurrent qu’avec Vuk Karadzic (p. 58), le rénovateur de la langue serbe dans la première moitié du XIXe siècle. Mais il ne dit pas, contrairement à Eric Hobsbawm, que ce fait est strictement commun à tous les processus nationalistes. Vercingétorix et la bataille d’Alésia n’accèdent à leur statut de « lieu de mémoire » que sous Napoléon III, ainsi que l’œuvre collective dirigée par Pierre Nora l’a établi. Il conviendrait d’expliquer pourquoi la bataille du Kosovo peut être un thème politique en Serbie de 1986 à 2000, alors que la bataille d’Alésia est un sujet pour les historiens des hautes études en France, tandis que la bataille de Poitiers demeure un thème rhétorique pour le Front national, qui n’influence pas l’opinion dominante en France.
L’auteur fait une confiance parfois démesurée aux sources littéraires, qui peuvent réserver de désagréables surprises. Il cite, en effet, l’épisode du livre Kaputt de Curzio Malaparte où l’écrivain italien décrit sa rencontre avec Ante Pavelic, le Poglavnik croate, à l’occasion de laquelle celui-ci lui présente un panier d’osier dans lequel se trouve une masse gluante, que Pavelic lui déclare être des yeux de Serbes massacrés par ses fidèles Oustachis. Nous avions nous-même cité dans la revue L’histoire, en 1991, ce cas comme exemple de la cruauté des Oustachis. Des médecins nous ont fait remarquer que des yeux humains ne pouvaient présenter cet aspect. Notre esprit critique avait été pris en défaut. Celui de Tom Gallagher l’a probablement été. La vérité historique est une proie fuyante et sa recherche une ascèse.
L’auteur utilise une bibliographie anglophone et roumaine de livres parus depuis 1990, mais seulement deux articles et un livre français (Histoire des Roumains, de Catherine Durandin). Cette distance prise avec tous les écrits balkaniques et français présente des avantages : un regard froid, distancié de tous les nationalismes, mais aussi de tous les militantismes. Elle présente aussi des inconvénients : une relecture critique de classiques historiques ou littéraires, même anglophones, pourrait nourrir sa réflexion (nous pensons à The Black Lamb and the Grey Falcon de Rebecca West, paru en 1941, traduit en français en 2001). Son point de vue « occidentaliste » risque de renforcer l’idée que les problèmes des Balkans résultent, à titre principal, de l’Occident. Cette idée est souvent évoquée par les personnes originaires des Balkans, comme par beaucoup de personnes originaires du Moyen-Orient. Or cela n’a rien d’évident et mérite un vrai débat. S’il est certain que les Balkans ou l’Orient sont largement des inventions conceptuelles occidentales, à l’âge de la première mondialisation, avant 1914, la part des acteurs locaux dans leurs malheurs n’est pas nécessairement mince. Les acteurs balkaniques ont-ils été plus objets que sujets de leur histoire ? C’est un vrai problème – épistémologique, historique et politique.
Dans une problématique qui n’est pas sans analogie avec d’autres, on trouve, par exemple, le Libanais Georges Corm comparant les Balkans et le Moyen-Orient comme « modernité inachevée » créée par la poussée des puissances occidentales achevant l’Empire ottoman ; l’universitaire américain d’origine palestinienne Edward Saïd et l’invention de l’Orient par les orientalistes occidentaux ; la Bulgare enseignante aux États-Unis, Maria Todorova, retraçant la généalogie du concept de « Balkans » depuis deux siècles dans son ouvrage Imagining the Balkans (Oxford University Press, 1997). L’auteur s’attache à montrer le poids des stéréotypes des diplomates occidentaux, dont les États sont en concurrence dans la région, et qui, de son point de vue, auraient eu un rôle déterminant dans le destin maudit de cette région, même s’il ne nie pas, au moins en théorie, le rôle des acteurs locaux qui ont tenté, souvent par tous les moyens, de créer des États-nations homogènes à partir de territoires aux populations mélangées (p. 2).
En tout cas, un tel présupposé d’autonomie relative des acteurs locaux, à la fois épistémologique et politique, éviterait la colonisation intellectuelle, qui ne serait que le redoublement conceptuel de la colonisation politique. Certes, les acteurs balkaniques, comme les autres, sont soumis à des contraintes. Mais les études sociologiques sur l’acteur et le système (se référer à l’ouvrage de Michel Crozier et de Erhard Friedberg, L’acteur et le système, Le Seuil, coll. « Points ») ont montré les interactions possibles entre le déterminisme et le jeu de tous les acteurs. Les « hors-castes » (Outcast) des Balkans n’échappent pas à ces interactions. Il demeure que l’étude de la production de la périphérie balkanique par les acteurs extérieurs, dont la centralité, au moins relative, s’est maintenue entre 1799 et 1999, demeure nécessaire. Le livre en constitue une synthèse élégante.
Joseph KRULIC
Historien et politologue
London/New York, Routledge, 2001, 314 p.
 
PERSPECTIVES ASIATIQUES
 
 
La question identitaire en Asie du Sud, Études réunies par Jean-Luc Racine
À l’heure où le mot « mondialisation » est dans toutes les bouches, au moment où de nombreux pays baissent leurs barrières douanières, renoncent au protectionnisme, voire embrassent un libéralisme exacerbé pour jouer le jeu de la globalisation, la réalité culturelle, et plus encore identitaire, des pays engagés dans cette course se trouve régulièrement placée au cœur du débat. C’est autour de ce vaste sujet, à la fois ambitieux et délicat à aborder, que J.-L. Racine nous présente un ensemble de douze études sur l’Asie du Sud.
C’est un voyage initiatique à travers la cité, en passant par les campagnes et les temples, où l’individu se trouve quotidiennement confronté aux problèmes linguistiques, religieux, tribaux ou politiques, qui est offert au lecteur. En effet, les sociétés d’Asie du Sud sont caractérisées par la présence concomitante de majorités et de minorités ayant chacune leur identité. Cependant, le problème de la coexistence de ces catégories ne doit pas mener à une fusion des identités. Il est même difficile de parler de fusion lorsque les différences identitaires peuvent toucher les différences culturelles, religieuses, ethnolinguistiques, voire toutes à la fois. Au-delà des distinctions multiculturelles, des discriminations peuvent également se révéler entre deux ou plusieurs régions, entre castes ou classes.
Si la question identitaire peut se rapporter à un débat intellectuel, les questions soulevées à travers cet ouvrage n’ont rien d’académique. Elles sont nées d’expériences concrètes vécues par les différents collaborateurs de ce livre. L’Inde, le Pakistan, le Bangladesh, le Sri Lanka et le Népal font partie de l’itinéraire. La notion d’identité y est présentée dans ses formes les plus variées en trois parties : lectures et usages de l’histoire ; constructions culturelles de l’identité ; et pluralités identitaires et champ politique. Au fur et à mesure, on comprend l’étendue de sa fragilité, mais également sa dimension psychologique, essentielle ici, qui rend, en fait, la notion d’identité moins transparente qu’elle ne le donne à penser.
Dans un tel contexte, des dérapages possibles et dangereux des identités, ou une de leurs formes, constituent une menace pour les gouvernements. Elles peuvent être manipulées, instrumentalisées ou servir de critère lors de la recherche d’un bouc émissaire, dont l’identité sera souvent religieuse ou ethnique. Aussi les pays, relativement jeunes en matière de construction nationale, s’interrogent-ils non seulement sur leur identité, mais aussi sur la façon de redéfinir la nation. En effet, comme cela est montré dans les divers chapitres, l’identité peut être un accomplissement, mais aussi une blessure. Elle peut alors entraîner un sentiment de revanche ou des situations de conflits nées d’une frustration d’une quête identitaire jamais achevée. Ainsi, entre les situations de métissage et celles où se manifeste avec virulence la clôture sur soi, se cherchent les voies de l’affirmation des diverses cultures et identités tout autant que se joue le destin de la rencontre conflictuelle entre le particulier et l’universel.
Mais définir les différences identitaires est une, et étudier dans quelle mesure il est possible de les faire coexister est autre. Comme le souligne J.-L. Racine, ces questions [identitiaires] « sont essentielles car elles posent, en Inde comme dans tous les pays d’Asie du Sud, le problème de la nation, et donc de la façon de vivre ensemble » (p. 374). Plus encore faut-il « vouloir coexister, ou encore même le pouvoir quand on le veut » (p. 394). Si l’État-nation est présent, la question de la régulation des tensions est alors tout entière. Qui peut calmer ces tensions identitaires ? Au nom de quels principes ? Le problème de la complexité de la relation identité-nation est ici intégralement soulevé.
Au bout de son voyage au cœur de la question identitaire en Asie du Sud, le lecteur refermera l’ouvrage sur la note finale de l’éditeur qui suit : « C’est dire que l’Inde se cherche, comme se cherchent, sous d’autres modes encore plus tendus, nombre de ses voisins. S’il est bien des valeurs universelles, il n’y a pas de modèle pour l’Asie du Sud. C’est à elle, dans toutes ses composantes, nationales ou communautaires de tout acabit, de trouver son identité, en réaffirmant la pluralité de ses identités. »
Au bout de 400 pages de lecture, il apparaît que ce livre dote indéniablement d’une pierre supplémentaire la littérature existante sur le sujet démontrant que seule la notion de désir est universelle. Contrairement à ce que font miroiter les images électroniques et le discours faussement universaliste de la doctrine de la globalisation, les modes de vie ou les identités, eux, ne le sont pas.
L’ouvrage est riche d’informations agrémentées de quelques illustrations, sur des pays qui restent encore relativement méconnus et encore trop peu traités par les chercheurs francophones. Dans ce cadre, nous ne pouvons qu’encourager l’initiative de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) d’avoir publié cette collection d’essais en langue française. On peut, alors, regretter sur ce point la présence d’un chapitre écrit en anglais qui aurait mérité une traduction. Se pose aussi la question de l’utilité d’une table des matières en anglais dont la présence surprend quelque peu alors que l’on regrette l’absence d’une présentation rapide des différents auteurs.
Pour conclure, si l’approche générale se veut plus pragmatique qu’intellectuelle, et y réussit en ce qui concerne le choix des sujets abordés, la richesse des références ainsi que le style général qui demeure très académique, rendent néanmoins ce livre relativement difficile d’accès pour des néophytes. Par conséquent, cet ouvrage vise plutôt un public averti sur l’Asie du Sud et/ou les questions identitaires.
Dr Marie-Aimée TOURRES
Institute of Strategic and International
Studies (ISIS, Malaisie)
Paris, Éditions EHESS, coll. « Purusartha », 2001, 408 p.
Le Cambodge, une tragédie de notre temps, Philippe Richer
La parution de Cambodge, une tragédie de notre temps mérite d’être soulignée à plusieurs titres. Tout d’abord, parce que les ouvrages sur le Cambodge se font désormais trop rares pour que l’on omette de signaler la parution de l’un d’entre eux alors justement que l’on aurait besoin de comprendre les évolutions d’un pays dont on se dit si proche mais que l’on connaît si mal. Ce besoin de suivre les évolutions de ce pays est pourtant d’autant plus grand que la perte de terrain des Khmers rouges sur la scène cambodgienne et internationale conduit à un véritable changement de donne.
L’ouvrage mérite également d’être salué parce que son auteur, Philippe Richer, nous a habitué à des textes d’une grande rigueur et d’une haute tenue intellectuelle. Et avec ce dernier ouvrage, P. Richer ne nous fait point mentir. Avec Le Cambodge, une tragédie de notre temps, l’auteur s’attaque à un sujet extrêmement ardu et sensible tant il soulève encore polémiques et réactions passionnées de la part de certains. Spécialiste de la zone, il nous a déjà offert plusieurs ouvrages remarquables tels que notamment : La Chine et le Tiers Monde (Payot, 1971), L’Asie du Sud-Est, Indépendances et communismes (Imprimerie nationale, 1981), Jeu de quatre en Asie du Sud-Est (PUF, 1982), La Chine de 1949 à nos jours (en collaboration avec Jean-Luc Domenach, Le Seuil, 2 vol., 1987 et 1995), L’Asie du Sud-Est (Flammarion, 1996) ou Crises en Asie du Sud-Est (Presses de Sciences Po, 1999). Il nous restitue ici l’histoire contemporaine du Cambodge, hors de toute passion et avec une grande rigueur. Au travers des 220 pages de son étude, P. Richer nous entraîne avec intelligence des sources du phénomène Khmers rouges aux problématiques du Cambodge actuel, comblant ainsi parfaitement le manque de données sur ce pays.
P. Richer offre, dans son ouvrage, une lecture originale de la problématique cambodgienne en ayant davantage recours à une présentation dynamique par thèmes, qui donne à chaque partie davantage de relief, qu’à un travail historique linéaire.
Il traite, dans un premier temps, du phénomène Khmers rouges, de son origine et de son évolution de l’après-Seconde Guerre mondiale à nos jours, démontant les rouages qui ont amené à l’une des plus grandes tragédies humaines du XXe siècle. En outre, en rappelant l’évolution des Khmers rouges comme il le fait, P. Richer facilite grandement la compréhension du dossier cambodgien.
L’auteur entraîne ensuite ses lecteurs dans les arcanes de la politique régionale et internationale qui ont influencé la situation du Cambodge et qui sont autant de clés indispensables à la compréhension de son histoire. Il présente alors le poids de l’environnement régional et international sur les évolutions intérieures khmères en soulignant parfaitement l’importance de l’évolution des relations internationales et tout particulièrement le rôle des États-Unis, de l’ex-URSS et la situation des pays d’Asie du Sud-Est dans ce contexte. Il nous présente alors, dans les chapitres suivants, la situation internationale du Cambodge, sa situation intérieure et les problématiques auxquelles se trouve confronté le pays depuis le changement de contexte stratégique et la disparition du phénomène Khmers rouges. Il soulève ainsi des questions qui demeurent d’une actualité sensible : Que faire des Khmers rouges ? Il s’intéresse au rôle et au poids des personnalités politiques actuelles, à l’évolution intérieure du pays, problématiques sur lesquelles peu de personnes se penchent. Il fait également ressortir, avec justesse, le poids des puissances extérieures dans l’histoire contemporaine du Cambodge. Par un traitement dépassionné, l’auteur explique donc parfaitement bien les enjeux historiques et contemporains auxquels est confronté le Cambodge.
On exprimera cependant un regret, celui de ne pas voir figurer, dans cet ouvrage de référence, un appareil critique permettant aux lecteurs de mieux cerner ce qui se trouve derrière les acronymes employés, mais aussi quelques explications sur les personnalités et les groupes cités, qui pourraient se révéler utiles aux non-spécialistes de ce pays.
Nathalie HOFFMANN
INALCO
et Université du Havre
Paris, Presses de Sciences Po, 2001, 220 p.
Géopolitique de l’Asie-Pacifique, Jacques Soppelsa
L’Asie-Pacifique est un espace géographique difficile à cerner parce que difficile à définir et à délimiter ; de même, le concept d’Extrême-Orient, largement employé, ne reflète qu’une conception colonialiste loin des réalités du terrain.
Découvert en 1513 lorsque Vasco de Balboa traversa l’isthme de Panama, l’océan Pacifique est l’élément central d’une zone couvrant une surface de 170 millions de kilomètres carrés. Issue d’une délimitation arbitraire, la zone Asie-Pacifique représente une étendue de 10 millions de kilomètres carrés, soit la surface du Canada, et rassemble une extrême diversité d’ensembles géographiques.
Les discours asio-optimistes de ces quinze dernières années, montrant les quatre dragons suivre le modèle japonais, et démontrant l’« exemplarité » du modèle économique à l’œuvre dans la zone, ne reflètent plus que l’image de la crise de 1997 et son cortège de drames. En effet, en octobre 1997, la situation bascule, les bourses asiatiques sont victimes des répercussions du krach boursier qu’a connu la Thaïlande quelques mois auparavant et qui se « répand » sur les places financières occidentales. Face à ces récents bouleversements, l’ouvrage de J. Soppelsa se propose de déterminer les grandes tendances géopolitiques qui ont marqué la région, en s’attachant, également, à nous livrer des éléments de prospective au sujet de celle-ci.
En effet, l’Asie-Pacifique regroupe un ensemble de configurations géopolitiques très hétéroclites, de la superpuissance aux « puissances moyennes » en passant par les nouveaux pays industrialisés (NPI), les pays en voie de développement (PVD) et les anciennes puissances coloniales. Elle apparaît comme une zone à haut risque de par la conjugaison de plusieurs facteurs de déstabilisation et de tension. L’Asie-Pacifique est, en effet, le théâtre de nombreux contentieux frontaliers, exacerbés par une militarisation croissante – elle-même rendue possible par le pouvoir d’achat structurellement croissant –, conjugués à un contexte géopolitique délicat et qui trouve son apogée dans le développement de puissances nucléaires régionales.
Face à ces tendances lourdes et au-delà des fléaux que rencontrent les sociétés modernes, notamment au travers du trafic de stupéfiants, l’Asie-Pacifique doit faire face à des problématiques démographiques et économiques qui constituent les enjeux à venir. Comment, en effet, gérer des disparités de revenus dans la zone allant de 1 (pour le Viêtnam) à 100 (pour le Japon) ? Et comment gérer les flux migratoires, conséquences directes de l’attrait des salaires des pays comme le Japon et Taiwan ?
Plus spécifiquement, l’ouvrage se penche sur des problématiques d’ensembles géographiques plus précis pour saisir les enjeux de la zone au travers de trois pôles que sont la Chine, le Japon et les NPI, plus généralement nommés les quatre dragons.
Au sein de cette zone, la Chine représente un véritable continent, qui regroupe près du cinquième de la population mondiale, avec une masse démographique de près de 1,3 milliard d’habitants, et constitue de ce fait le plus grand marché potentiel de la planète. Cependant, les défis à relever tant sur la scène internationale que sur la scène nationale restent nombreux, à l’instar de la question taiwanaise et des disparités sociales. L’archipel japonais est, quant à lui, confronté à une remise en cause de son « capital humain et formation ». Enfin, les quatre dragons – Singapour, la Cité-État de Hong Kong récemment rétrocédée à la Chine, la Corée du Sud et Taiwan – forment un ensemble d’acteurs aux profils divers mais disposant d’une véritable capacité d’influence.
Par-delà les problématiques étatiques, les différentes organisations supra-étatiques de la zone constituent de véritables outils de développement lui assurant une représentativité plus forte sur la scène internationale. Ainsi, l’ANSEA (Association des nations du Sud-Est asiatique), créée en août 1967, est un espace d’innovation et de dynamisme difficilement négligeable, mais qui doit à présent gérer, d’une part, les disparités d’une organisation regroupant une diversité de pays, et, d’autre part, les faiblesses diplomatiques et économiques des pays membres révélées par la crise de 1997.
Les événements de 1997 permettent de se pencher plus en avant sur l’avenir de cette zone. Dans cette optique, J. Soppelsa établit une typologie des crises en fonction des différents acteurs de la région, et envisage trois scénarios pour l’avenir, l’émergence d’un bloc sino-japonais, une situation de « déstabilisation généralisée », ou bien une multipolarisation régionale dans un contexte de coresponsabilité.
La présence, dans cet ouvrage, de nombreux tableaux et cartes permet au lecteur de saisir plus concrètement le discours et le cheminement de l’auteur dans sa réflexion et dans l’élaboration de ses analyses. L’ouvrage de J. Soppelsa nous propose donc des outils de lecture, ainsi que des grilles de raisonnement nous permettant de saisir plus finement les enjeux géopolitiques de cette zone, appelée à jouer, dans les décennies à venir, un rôle important sur la scène internationale.
Caroline DESCHAMPS
Paris, Ellipses, 2001, 112 p.
 
ISLAM ET MONDE MUSULMAN
 
 
Géopolitique du monde arabe, Georges Mutin
« L’unité tant recherchée n’est plus qu’un mythe et les espoirs placés dans la construction de la Nation arabe se sont évanouis », écrit l’auteur en concluant son ouvrage, non pas consacré à la géopolitique du Moyen-Orient, mais à celle du monde arabe. Bien entendu, les pays non arabes de la région sont évoqués au fil des chapitres : la Turquie, au fil des rappels de l’histoire ottomane et du problème de l’eau ; l’Iran, dans le chapitre consacré au Golfe ; et Israël, lorsqu’il est question de la formation de l’État palestinien. Exception à cette règle, le chapitre consacré aux Kurdes, population non arabe, mais qui, éclatée entre cinq États, occupe 17 % du territoire irakien dont l’unité et l’intégrité seraient compromises par l’émergence d’un Kurdistan indépendant. Le parti pris du livre est donc d’aborder la région dans une perspective avant tout arabe et non régionale. Pourtant, on a du mal à se défaire de l’impression que les chapitres de l’ouvrage sont une succession de monographies régionales ou thématiques d’où la perspective globale n’émerge pas toujours de façon visible. Cette impression est heureusement corrigée dans les nombreux encadrés qui mettent en relief certaines tendances récentes ou trop souvent ignorées. Il en est ainsi de « l’asiatisation récente du Golfe » qui se manifeste tant du point de vue de sa population que de ses horizons économiques et commerciaux. Le livre de Georges Mutin est, au fond, un recensement assez complet de tous les facteurs centrifuges qui déchirent ce monde arabe et ses 280 millions d’habitants : divisions religieuses (sunnites-chiites), oppositions entre un Machrek tout à ses problèmes et un Maghreb davantage tourné vers l’Europe, « balkanisation » du Croissant fertile, répartition inégale de la rente pétrolière, dépendance alimentaire croissante à l’égard de l’Europe, des États-Unis et du Canada, etc. Parallèlement, le monde arabe dans son ensemble s’est avéré incapable de tenir ses promesses d’unité. L’échec de l’Union du Maghreb arabe (UMA) et du Conseil de coopération arabe (CCA) montre que certains sous-ensembles n’y parviennent pas davantage, le Conseil de coopération du Golfe constituant une exception, sans doute modeste, mais remarquable. Le défi islamiste posé aux États, qui a prospéré sur l’échec des idéologies panarabes des années 1960, ne fait pas référence à la notion de « nation arabe ». Au fil des pages, il est difficile de ne pas éprouver le même pessimisme que l’auteur quant à l’avenir de ce monde arabe (ces mondes arabes ?) aux problèmes si nombreux, et dont les dirigeants n’ont, du moins jusqu’à présent, guère démontré qu’ils disposaient de la volonté et de l’aptitude à les résoudre.
Olivier DA LAGE
Paris, Ellipses, 2001, 158 p.
Pour mieux comprendre l’Afghanistan, Habib Zikria et François Missen
Les attentats du 11 septembre 2001 et l’intervention militaire américaine à la tête d’une coalition antiterroriste en Afghanistan ont, une fois encore, remis ce pays au-devant de l’actualité. Plusieurs ouvrages ont été récemment publiés pour répondre aux nombreuses questions que l’opinion occidentale se pose sur ce pays énigmatique. H. Zikria et F. Massen nous donnent, dans un livre précis et documenté, des éléments : Pour mieux comprendre l’Afghanistan. H. Zikria, universitaire afghan, est d’origine pachtoune, l’ethnie à l’origine de la naissance de l’Afghanistan actuel en 1747. Les Pachtounes, dont les talibans étaient issus, se trouvent au cœur du pouvoir en Afghanistan et à l’origine du bouleversement actuel. H. Zikria s’est intéressé depuis près de trente ans à l’idéologie et à la formation du pouvoir dans son pays. Son ouvrage est riche et éclairant en chronologies et arbres généalogiques des tribus pachtounes, y compris pour les chercheurs afghans.
En consacrant une bonne partie de leur livre aux repères historiques du « peuple afghan », H. Zikria et F. Massen mettent en évidence la richesse et la diversité ethnique et culturelle de ce pays. Il y a un an, jour pour jour, dans une fuite en avant de leur folie destructrice, les talibans ont décidé de détruire le patrimoine historique afghan, notamment les deux Bouddhas géants de Bamiyan et d’autres vestiges historiques et culturels plusieurs fois millénaires. Cet événement, au-delà de l’émotion, a montré au monde la richesse historique et culturelle de ce pays, nommé autrefois le « carrefour des civilisations ».
Dans les chapitres suivants, H. Zikria et F. Massen décrivent la formation de l’État moderne afghan. Les auteurs montrent que cette formation est étroitement liée à la volonté et à la prédominance des structures tribales pachtounes, se heurtant constamment à la pression des puissances étrangères. En effet, aux confins des steppes d’Asie centrale, d’Iran et du sous-continent indien, l’Afghanistan a également été, avant notre ère, le carrefour des invasions. Il a été le théâtre du « Grand jeu » entre les deux Empires russe et britannique au XIXe et au XXe siècle, avant de subir l’invasion soviétique en 1979. Tout laisse à penser qu’au-delà de la lutte contre les réseaux d’Al-Qaïda, ce pays se trouve une nouvelle fois au cœur des rivalités et des intérêts économiques, stratégiques et géopolitiques des puissances régionales ainsi que des États-Unis.
L’Afghanistan, fascinant pour tous ceux qui l’ont visité, ethnologues, archéologues, historiens ou simples voyageurs, imprévisible et terrifiant pour les envahisseurs étrangers, reste un pays à découvrir et à comprendre. L’Afghanistan, société multiethnique et multiculturelle, n’a jamais vraiment été un État au sens moderne du terme. H. Zikria souligne les tentatives d’Amir Abdurahman Khan (1880-1901), le premier roi à avoir mis en place la fondation de l’État en essayant de renforcer l’autorité centrale au détriment des autorités tribales. Cette affirmation est partagée par de nombreux historiens étrangers, car A. Abdurahman Khan a effectivement créé une administration et une armée. Mais sa conception de l’État a été fondamentalement celle de la domination des Pachtounes sur les autres ethnies. Il est le premier à mener en Afghanistan, bien avant les talibans, une politique d’épuration ethnique. Il a confisqué la terre des Ouzbeks, des Tadjiks et des Hazaras au profit des tribus pachtounes, en réduisant la minorité hazara en esclavage.
Le petit-fils d’A. Abdurahaman Khan, le roi Amanullah, dont le père d’H. Zikria fut l’un des ministres les plus éminents, a tenté, après l’indépendance, de conduire l’Afghanistan sur le chemin de la modernité à l’occidentale. Mais cette expérience s’est heurtée à la résistance des chefs tribaux et des religieux conservateurs et a finalement échoué. Aucun dirigeant ou monarque n’a pu remplacer Amanullah dans le cœur des Afghans qui aspirent à la modernité et aux réformes. Au milieu des années 1960, l’ex-roi Mohammed Zahir a engagé des réformes politiques pour donner à la monarchie une véritable assise nationale, mais quelques années plus tard, un coup d’État militaire suivi de l’invasion soviétique a mis fin à cette expérience.
La volonté d’A. Abdurahman Khan d’imposer le pouvoir pachtoune a laissé des traces dans l’histoire de ce pays et a resurgi après le retrait de l’Armée rouge en 1988. Les affrontements meurtriers entre diverses factions des moudjahidins avaient souvent un caractère ethnique et parfois confessionnel. L’apparition des talibans en 1994 a été interprétée par de nombreux observateurs comme une revanche des Pachtounes, privés du pouvoir après la chute du régime communiste. À l’exception d’une minorité d’intellectuels, les gens se définissent bien plus volontairement par rapport à leur ethnie (qawm) que par rapport à la nation (mêlât). Beaucoup d’Afghans ont souhaité que la guerre contre les Soviétiques forge une véritable identité nationale. Ils ont vite été déçus. Cette guerre n’a pas été menée au nom de la nation et n’avait pas un caractère de « mouvement de libération nationale » cher aux intellectuels laïcs et antisoviétiques afghans, mais un caractère religieux. Ce sont en effet les moudjahidins qui ont mené cette « guerre sainte » et non des résistants.
Et, pourtant, l’attachement au sol et le sentiment d’appartenir à un pays commun sont partagés par tous les Afghans. Après tant d’années de souffrance, la nouvelle autorité a la capacité de faire de la diversité du peuple afghan un facteur de richesse et d’unité. Comment ne pas être d’accord avec H. Zikria lorsqu’il déclare, à la fin de son livre : « S’il n’y a pas de lien assez fort pour réunir les différentes ethnies, peut-être est-il possible de les réunir par une forme d’organisation et constitution basées sur le principe du respect des différences et la participation de tous dans le destin de l’Afghanistan » (p. 103) ?
Un regret : si le processus de formation du pouvoir, ainsi que le rôle et la place des Pachtounes dans ce processus sont bien décrits, peu de place est consacrée aux autres ethnies pourtant indispensables pour comprendre le bouleversement que connaît ce pays depuis plus de vingt ans. Il est aussi à souligner que les Hazaras de confession chiite ne se réclament pas des descendants d’Ali, quatrième calife et gendre du prophète Mahomet, contrairement à ce qu’affirment les auteurs (p. 32). Seulement une petite minorité des Hazaras qu’on appelle Saïd a une telle prétention. Cela est d’ailleurs un phénomène répandu dans tous les pays musulmans. Deux exemples : la figure historique de la lutte anticolonialiste afghane, le Pachtoune Saïd Djamalludin Afghani, et l’actuel président iranien, Saïd Mohammad Khatami.
Karim PAKZAD
Aix-en-Provence, Édisud, 2002.
La charîa et l’Occident, Jean-Paul Charnay
La charîa, comme le djihad, fait partie de ces termes employés pour aborder des sujets connexes à l’islam et au monde musulman sans toujours bien en comprendre le sens et les significations profondes. Ainsi, si le djihad est compris par le plus grand nombre comme une guerre du monde musulman contre l’Occident chrétien et ses valeurs, et la charîa souvent perçue comme un ensemble de contraintes, d’aspect plus ou moins juridique, pesant essentiellement sur les femmes, cette définition n’est pas très éloignée de la vérité, mais comporte suffisamment d’inexactitudes pour qu’un ouvrage du type de celui de Jean-Paul Charnay soit nécessaire pour un éclaircissement.
Malheureusement, ce livre seul ne pourra apporter les réponses satisfaisant au besoin de compréhension de l’ensemble du sujet, et ce, malgré une définition et une explication assez utiles de cet ensemble normatif. Ainsi la charîa regroupe-t-elle aussi bien les obligations du croyant envers Dieu (les cinq piliers de l’islam : prières quotidiennes, pèlerinage, profession de foi, aumône légale, jeûne du ramadan) qu’un ensemble de lois, de règles s’appliquant à la fois entre les croyants mais également entre les croyants et les fidèles des autres « religions du Livre ». Une distinction claire et précise entre islam, Coran et charîa – même si chaque élément dépend de l’autre pour sa création et son application – est proposée de manière bénéfique en début d’ouvrage.
Toutefois, La charîa et l’Occident ne fournit des réponses aux lecteurs que dans un cadre bien précis : le cadre juridique dans lequel doit être lue et appliquée cette charîa en Occident, pour des musulmans soit expatriés (immigration), soit ayant comme origine l’un de ces pays occidentaux (naissance sur le sol occidental ou conversion à l’islam). Il est vrai que dans ce cas, l’enchevêtrement des hommes, des lois et des croyances est suffisamment important, et ses retombées sociales fortes, pour que l’on s’y intéresse de près. Plusieurs points sont à mettre à l’actif de l’auteur et de cet ouvrage : l’équilibre dans l’explication de la charîa en Occident et sa compréhension/application par les musulmans y vivant ; une analyse assez fine des « nœuds » juridiques et affectifs que rencontrent les individus qui appliquent cette charîa, dont les principes sont parfois en contradiction avec les juridictions des pays d’accueil.
Cependant, l’ensemble paraît parfois peu clair, l’auteur semblant se perdre dans des explications alambiquées, sautant d’une analyse juridique à une explication religieuse ou sociale, usant souvent d’un vocabulaire ne facilitant pas la compréhension. Enfin, ce livre a les défauts de ses qualités. S’il traite assez convenablement de la charîa et des musulmans vivant en Occident, il n’offre pas de correction à la vision, tronquée, qu’ont les Occidentaux, musulmans ou non, de la charîa comme principe « universel », s’appliquant à tous les musulmans de la même façon. On peut donc considérer qu’une partie seulement des tenants du titre de l’ouvrage est traitée. Cette partie est, toutefois, suffisamment importante aujourd’hui, et l’ouvrage suffisamment orienté sur le sujet, pour qu’on y trouve son compte.
Samir MEDJANA
Paris, L’Herne, 2001, 142 p.
 
NOUVELLES MENACES ?
 
 
L’arme du terrorisme, Gérard Chaliand
Gérard Chaliand, spécialiste mondialement connu des questions de guérillas et de terrorisme, a choisi de ne pas se laisser emporter par la vague médiatique qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001 et de replacer ces événements dans ce qu’il appelle la généalogie du phénomène terroriste, de les situer par rapport au terrorisme contemporain et à l’islamisme radical. Cette longue analyse très dense le fait, dans un premier temps, remonter aux origines idéologiques et politiques du terrorisme contemporain (populistes russes et anarchistes, puis différents mouvements de décolonisation qui ont utilisé l’arme terroriste dans leurs luttes), pour arriver aux deux sources du terrorisme moderne, la filière sud-américaine qui naît de l’échec de la théorie du Foco et tente de développer un terrorisme urbain, prémisse d’une guérilla rurale, et le terrorisme de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), substitut à l’action militaire dans les territoires occupés tenue en échec par l’armée israélienne.
G. Chaliand relativise l’impact humain du terrorisme (10 000 à 12 000 morts en quarante ans avant les attentats du World Trade Center), mais aussi militaire et politique, en citant de nombreux exemples d’aventures sans issue (ASALA arménienne, extrême gauche européenne...). Il relativise aussi l’importance des attentats du 11 septembre 2001 qui, bien que faisant apparaître de nouveaux acteurs (acteurs armés non étatiques) et de grands moyens de coordination (trois attentats réussis sur quatre), marquent surtout la fragilité du sanctuaire américain plus que le changement de nature du fait terroriste. Il dépeint froidement le terrorisme comme le prix à payer pour la suprématie militaire incontestée des Occidentaux, et surtout des Américains, dont il montre l’aveuglement face à la montée de l’islamisme radical. Il démontre bien, après une brève analyse de la réaction américaine, que « les attentats d’Al-Qaïda sont aussi décevants dans leurs effets escomptés au sein du monde musulman que l’équipée d’Ernesto Che Guevara en Bolivie, qui devait servir de catalyseur à la révolution en Amérique latine ».
La lecture du texte d’Alain Grignard de l’Université Libre de Bruxelles est indispensable pour replacer l’ouvrage de G. Chaliand dans une perspective historique, à travers « une brève genèse de l’islamisme radical ». En 25 pages, l’auteur propose une analyse théologique des mouvements de pensée de l’islam, qui ont fait une lecture politique de la révélation prophétique, dans un contexte précurseur à la décolonisation, depuis la salâfiyya de Rachid Rida progressivement dénaturée, jusqu’aux écrits de Sayyib Qutb, en passant par le rôle central joué par les Frères musulmans égyptiens et les théologiens d’Arabie Saoudite. Il dépeint également la variété des interprétations de concepts centraux comme le djihad ou le takfir (excommunication) parmi les différentes familles qui se réclament de l’islamisme aujourd’hui.
Olivier Hubac-Occhipinti dresse un tableau de « l’Amérique sous le choc » qui retrace bien les différents traumatismes civilisationnels et organisationnels révélés par le 11 septembre 2001. Un article (d’auteur inconnu) intitulé « De Dar es-Salam aux attentats du 11 septembre » dresse un rapide bilan des connaissances sur les origines et la structure d’Al-Qaïda.
Différents articles écrits par G. Chaliand dans divers médias après le 11 septembre 2001 sont joints en annexe.
Un livre important pour qui cherche à sortir du sensationnalisme qui a occupé l’espace médiatique et éditorial après les attentats les plus meurtriers jamais connus.
Pierre CONESA
Paris, Audibert, 2002, 166 p.
India’s Emerging Nuclear Posture, Ashley J. Tellis
L’Inde est un des pays qui observe le secret le plus rigoureux sur la composition de son arsenal nucléaire. Difficile, dans ces conditions, d’éviter, sur la stratégie indienne, les théories brillantes dont le seul défaut est de n’avoir aucun lien avec la réalité, et de ne pas confondre l’expérimentation d’un engin explosif avec le déploiement d’un arsenal dissuasif. Pour éviter cet écueil, Ashley J. Tellis s’est appuyé sur une recherche exigeante et rigoureuse pour livrer une remarquable étude de 900 pages, fourmillant de références et accompagnée d’une très riche bibliographie, aussi passionnante pour les spécialistes de l’Asie que pour ceux qui s’intéressent à la stratégie nucléaire.
L’Inde n’a jamais rendu publique une seule doctrine officielle sur son armement. L’initiative qui s’en approcha le plus fut la publication, le 17 août 1999, du « Projet de rapport du Conseil de sécurité nationale sur la doctrine nucléaire indienne ». Ce projet, qui contient une liste très détaillée de tout ce qui manque à l’Inde pour faire de ses armes nucléaires un instrument de gestion de crise, n’a jamais été adopté officiellement, parce qu’il ouvre une polémique dans les milieux officiels. Le Premier ministre était favorable à la « dissuasion retardée ». Peu importe que les représailles ne soient pas immédiates, pourvu qu’elles soient certaines : il n’est donc pas nécessaire d’avoir un arsenal déployé, il suffit de conserver les moyens de le mettre sur pied un jour si nécessaire. Pour le « projet de rapport », au contraire, l’Inde doit disposer le plus vite possible des moyens d’une riposte immédiate, c’est-à-dire déployer un arsenal nucléaire complet. Il faut rappeler qu’aux États-Unis, depuis 1940, la fabrication des ogives a représenté seulement 7 % des dépenses consacrées à l’arsenal nucléaire. Le reste est alloué à la fabrication des missiles, à la défense, au stockage et à l’entretien des armes, au système de communication et de commandement (International Herald Tribune, 2 juillet 1998, p. 3). Comme le montre A. J. Tellis, ce n’est pas le Premier ministre qui l’a emporté.
Pour essayer de comprendre où en est la politique nucléaire de l’Inde, A. J. Tellis analyse avec beaucoup de soin tous les facteurs susceptibles de l’influencer, de son environnement stratégique à ses relations avec les pays qui comptent le plus pour elle, du régime nucléaire international aux structures intérieures du pays : la Commission de l’énergie atomique, les institutions de recherche sur la défense, et le programme spatial. Une étude tout aussi méticuleuse est faite des différentes composantes de l’arsenal nucléaire, les matières fissiles, les bombes et les vecteurs, avions ou missiles, ainsi que des capacités de production du pays.
À partir de ces éléments, il est possible d’en venir à ce qui constitue l’essentiel du livre, l’évolution de la « posture » nucléaire de l’Inde, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations par lesquelles les Indiens font connaître l’usage qu’ils comptent faire de leurs capacités. Cela permet aussi de mesurer l’écart entre les déclarations plus ou moins officielles et la réalité de la panoplie nucléaire indienne.
Longtemps, l’Inde a eu le choix entre cinq options : le renoncement à l’arme nucléaire, la création d’une zone exempte d’armes, le maintien de l’option nucléaire, la dissuasion retardée, et la mise sur pied d’un arsenal prêt à intervenir. Avec l’explosion de son premier engin, en 1974, elle affirmait sa capacité à se doter d’un armement, mais sans fabriquer d’armes, et sans se doter de vecteurs opérationnels. Les explosions de mai 1998 l’ont faite passer dans la catégorie des puissances nucléaires déclarées, mais le Premier ministre a immédiatement affirmé que l’Inde n’avait pas l’intention de se servir de ses armes, leur l’existence suffirait à dissuader un adversaire éventuel. Les combats avec le Pakistan à Kargil, en 1999, ont montré que cette croyance était inexacte : la simple possession de quelques bombes ne suffit pas à empêcher un adversaire de livrer une guerre limitée.
Depuis lors, l’Inde est passée de la dissuasion retardée à des gestes évoquant une capacité de riposte immédiate. Déjà, certains stratèges indiens font la liste des sites qui devraient être détruits au Pakistan. On est très loin des déclarations de Atal Bihari Vajpayee en 1998. Inexorablement, l’Inde se trouve entraînée vers la constitution d’un arsenal nucléaire complet, mais A. J. Tellis estime qu’il lui faudra encore au moins dix ans pour disposer d’une force crédible, bien que modeste.
Après la sortie du livre de A. J. Tellis, la posture indienne a encore considérablement évolué. Depuis l’attentat contre le Parlement indien en décembre 2001, certains soutiennent que les troupes indiennes pourraient très bien franchir la frontière du Pakistan pour détruire les camps d’extrémistes islamistes qui s’y trouvent, sans que les Pakistanais fassent usage de leurs armes nucléaires, puisque leurs intérêts vitaux ne seraient pas menacés. Les mêmes experts assurent que, de toute façon, l’Inde aurait les moyens de supporter une première frappe pakistanaise et d’anéantir son adversaire en riposte. Cette déclaration a été faite par le ministre de la Défense, Georges Fernandes, mais il n’est pas établi qu’il ait préconisé une intervention limitée de l’armée indienne sur le territoire pakistanais (International Herald Tribune, 18 janvier 2002, p. 4).
Le plus surprenant est que les auteurs de ces théories affirment que l’équilibre du sous-continent indien n’a rien à voir avec celui qui s’était établi entre les États-Unis et l’URSS pendant la guerre froide. En réalité, ils appliquent avec la plus grande rigueur la doctrine nucléaire développée entre l’Est et l’Ouest. La seule différence, mais elle est de taille, est que, après 1962, Américains et Soviétiques ont pris grand soin d’éviter que leurs troupes ne se trouvent face à face.
L’idée d’une guerre limitée, qui ne dégénérerait pas en un conflit nucléaire généralisé, est la reprise de la doctrine de riposte graduée. D’ailleurs, A. J. Tellis montre qu’en Inde tous les militaires sont convaincus que le dernier test, de très faible puissance, effectué en 1998, avait pour but non pas d’essayer de nouvelles matières fissiles comme les autorités l’ont soutenu, mais de mettre au point des armes tactiques, destinées à être employées sur le champ de bataille. De l’idée de dissuasion retardée, on est ainsi passé à celle d’une arme d’emploi. Quant à l’idée que le Pakistan n’a pas les moyens de dissuader l’Inde, c’est le paradoxe de la dissuasion du faible au fort. Si le pays le plus puissant, l’Inde, en l’occurrence, estime que les dommages que les plus faibles pourraient lui infliger ne seraient pas insupportables, il n’a aucune raison de se laisser intimider.
L’opinion, en Inde, n’est pas monolithique, et il se trouve des spécialistes, isolés, pour estimer que leur attachement aux armes nucléaires et à la dissuasion détourne les Indiens des recherches sur les armes de demain, les drones, les armes guidées par laser, les moyens de communication par satellites, les capacités d’opérer de nuit et par tous les temps. L’intervention américaine en Afghanistan ne leur donne pas tort.
Le livre d’A. J. Tellis contient des analyses passionnantes sur bien d’autres sujets. Il montre par exemple que, lors du conflit de 1999 (et à nouveau en décembre 2001), l’existence de forces nucléaires en Inde et au Pakistan a empêché la confrontation de s’aggraver, mais de façon indirecte : ce sont les États-Unis qui ont fait baisser la tension parce qu’ils ne peuvent envisager un conflit nucléaire dans la région. Sur ce point, les arsenaux nucléaires ont parfaitement joué leur rôle d’arme politique. Jusqu’à maintenant.
Georges LE GUELTE
Santa Monica, Rand, 2001.
L’Ennemi à l’ère numérique, François-Bernard Huyghe
Dans cet ouvrage, François-Bernard Huyghe aborde le sujet des guerres de demain sous l’angle des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). S’inscrivant dans le courant de la médiologie, il s’attache à décrypter l’utilisation guerrière des NTIC par les individus, les organisations et les États, et les modifications dans les formes de conflit qu’elles engendrent. Dans une première partie, il décrit les qualités d’un infowarrior. Dans la seconde, il détaille les raisons de craindre la prolifération de conflits d’un nouveau type.
Apparaître, tromper, savoir, cacher, ces « quatre arts martiaux » sont les armes d’un combattant classique, dont l’usage est modifié par l’apparition des NTIC.
Apparaître est ici l’art de transmettre une propagande, dans le but de renforcer son propre camp et d’affaiblir l’autre. F.-B. Huyghe suit la même démarche tout au long de son ouvrage : il définit son objet (ici, la propagande), détaille la façon dont il était auparavant utilisé et mis en pratique, et observe les modifications apportées par les NTIC. Concernant la propagande, l’impact et l’omniprésence du message télévisuel ont engendré ses mutations. L’image modifie le rapport du public au combat, puisqu’il s’y sent personnellement engagé, et que l’image lui tient lieu de preuve. La maîtrise des réseaux de diffusion est ainsi une arme majeure. À l’extrême, contrôler les informations diffusées dans les pays ennemis mènerait à une telle déstabilisation de l’adversaire que la guerre serait inutile. Cependant, les études sur la réception des messages médiatiques par le public montrent que celui-ci maintient une distance critique par rapport à l’information. La possibilité d’une victoire par la propagande avancée par F.-B. Huyghe ne paraît donc pas être une possibilité pratique réalisable.
Tromper est altérer la perception d’autrui, des stratèges adverses, de l’opinion publique. La désinformation est d’autant plus aisée de nos jours que les moyens de communication se sont multipliés et que l’abondance de l’information empêche la vérification de sa qualité. Internet est, pour F.-B. Huyghe, le parfait « médium de contagion », particulièrement efficace pour la « guerre économique ». Cependant, cette assimilation entre guerre militaire et concurrence économique est discutable, puisqu’elle ne s’appuie que sur un unique parallélisme : une utilisation semblable des NTIC en vue de l’atteinte d’un même objectif (l’emporter sur l’adversaire). Le concept de guerre devient alors flou, puisque, applicable à des situations très diverses.
Savoir permet de contrôler et d’anticiper. Avec les NTIC, savoir est possible via la détention de services de surveillance développés utilisant des technologies de pointe. Détruire ou contrôler ces réseaux permet alors d’aveugler l’adversaire, l’empêchant d’établir des stratégies efficaces. Le stade ultime de la guerre serait alors la guerre immatérielle.
Cacher, dissimuler un secret permet d’assurer sa sécurité et d’accroître son pouvoir. Du fait des NTIC, le secret est de plus en plus éphémère. De plus, alors qu’il était pendant des siècles un moyen d’empêcher de savoir, il est devenu un moyen d’empêcher d’agir. Le secret devient un instrument de la guerre économique, qui permet à une entreprise de dépasser son concurrent ou à des organisations criminelles d’agir de façon invisible.
Les NTIC multiplient donc les possibilités, mais aussi les difficultés, d’apparaître, de tromper, de savoir et de cacher. À l’extrême, elles permettent de vivre sans ennemis, de combattre sans se faire voir et sans créer d’incidents majeurs.
Cependant, l’information n’est pas seulement l’arme des puissants (États ou entreprises), elle est aussi l’arme du faible (déviants, révoltés, résistants d’un nouveau genre). De plus, les NTIC font craindre l’apparition de conflits de types nouveaux. F.-B. Huyghe tente alors, de manière prospective, par une analyse pluridisciplinaire, de dessiner ce que seront les conflits de demain.
Il montre tout d’abord qu’une des nouvelles formes de guerre sera l’infoguerre. L’information est une ressource essentielle, dont le contrôle permet d’atteindre le but de la guerre : imposer sa volonté à l’adversaire (Karl von Clausewtiz, De la guerre). Et si, jusqu’à présent, le conflit ne pouvait être que combat armé sur un territoire, il peut maintenant être virtuel et se « jouer » en réseau, être ponctuel et attaquer non plus des corps mais des cerveaux. C’est alors l’existence même de la guerre qui peut être remise en question : les adversaires sont multiples et les attaques ponctuelles. Les NTIC semblent ainsi permettre de multiplier les batailles sans jamais faire naître de guerres.
Les NTIC modifient également la stratégie guerrière. Dans la sphère militaire, les frappes deviennent « chirurgicales », les technologies deviennent le principal facteur de la victoire, et la hiérarchie fait place au réseau. L’objectif ultime est alors d’obtenir une « infodominance » telle que l’adversaire soit hors d’état de combattre. Dans le domaine de l’économie, les combats virtuels sont constants entre les entreprises. Enfin, le pirate mène une guerre individuelle. F..B. Huyghe montre ainsi que la guerre peut avoir lieu sans même que l’État y prenne part, et que les technologies ne peuvent faire évoluer la guerre que si elles s’inscrivent dans une doctrine d’action.
De plus, les médias ont la capacité de persuader, de susciter des passions, de changer notre perception de la réalité, et de se substituer à la réalité, ce en quoi ils sont une arme. Mais F.-B. Huyghe omet de noter qu’il n’est guère possible de les manipuler de façon à faire naître la vision du monde désirée. Trop de facteurs entrent en jeu pour les maîtriser dans un sens voulu.
Enfin, les médias sont nécessairement dominés par une idéologie. Or l’idéologie sépare les camps, renforçant ainsi les possibilités de conflit, elle inflige des dommages et procure des avantages. Cependant, F.-B. Huyghe ne prend pas en compte le fait que, en unifiant culturellement des millions de personnes, en les harmonisant, les médias tendent également à être un facteur de paix.
Ainsi, les NTIC modifient le concept de guerre. Pour le fort, elles modifient sa stratégie militaire, menant à la déterritorialisation du conflit. Elles sont une arme de la nouvelle économie, mais aussi du faible, de l’individu. La guerre devient ainsi multiforme, omniprésente, menée dans l’ombre, puisqu’elle est numérique. C’est donc un changement d’acteurs et de moyens de la guerre qui s’opère.
Il peut être reproché à cet ouvrage de ne s’appuyer que sur une réflexion théorique, exempte de validation empirique. En outre, F.-B. Huyghe fonde son analyse sur le présupposé, qui mériterait d’être nuancé, de la puissance de la technique et des médias. Enfin, il isole deux variables – les NTIC et la guerre – ne tenant pas ou peu compte des autres variables entrant en jeu, ce qui le mène à ne pas concevoir dans sa totalité le système déterminant la guerre, et qui donne lieu à une surévaluation des implications des NTIC.
Karine EVANNO
Paris, PUF, 2001, 214 p.
 
DICTIONNAIRES DES RELATIONS INTERNATIONALES
 
 
Dictionnaire de droit international public, Sous la direction de Jean Salmon. Préface de Gilbert Guillaume
Le petit milieu du droit international public en entendait parler depuis des années et l’attendait avec impatience. Enfin, huit ans après le lancement de sa rédaction, le Dictionnaire du droit international public vient de paraître ! Le précédent ouvrage du genre, dirigé par J. Basdevant, remontait à 1960 et constituait depuis lors une référence, qui tendait cependant à devenir obsolète en raison des « profondes évolutions » de la matière en quarante ans, « que l’on considère les sources du droit, les acteurs de la vie internationale ou le contenu même des normes » (préface de Gilbert Guillaume, président de la Cour internationale de justice, p. IX). C’est dire s’il fallait un successeur au « dictionnaire Basdevant ».
L’entreprise a nécessité un travail véritablement titanesque, que décrit l’introduction de Jean Salmon, directeur de l’ouvrage. Il fallut tout d’abord établir une liste de mots et d’expressions. Puis une quinzaine de centres de recherche de plusieurs pays fut mise à contribution pour apporter des illustrations dans la jurisprudence, la doctrine, les traités internationaux, etc. Les mots furent ensuite répartis entre une centaine de rédacteurs – majoritairement des universitaires, provenant de la plupart des pays francophones – ventilés en groupes de travail thématiques. Les définitions ainsi rédigées furent ensuite « traitées » par le directeur de l’ouvrage puis fondues en un manuscrit unique.
Le résultat est à la hauteur de l’attente suscitée. Incontestablement, le Dictionnaire du droit international public est une grande réussite ; 3 460 mots ou expressions du droit international sont ainsi définis dans leurs différents sens, puis illustrés par un ou plusieurs exemples. La compréhension exacte des termes employés constituant le préalable intellectuel à tout travail juridique rigoureux, il est désormais indispensable à tout « usager » du droit international (étudiant, enseignant, chercheur, juge, avocat, etc.) de se procurer l’ouvrage, ou plus probablement, vu son prix dissuasif – au moins pour les étudiants – de 120 E, d’aller le consulter en bibliothèque très régulièrement. À l’image d’un bon dictionnaire « classique », le lecteur pourra s’y attarder avec plaisir des heures durant, toujours certain d’enrichir ses connaissances.
Certes, exceptionnellement, on pourra émettre des réserves sur telle ou telle définition, tantôt trop générale ou au contraire pas assez ouverte, tantôt moins performante que celle figurant dans le « dictionnaire Basdevant », tantôt encore contestable en raison de la position de son rédacteur. On pourra aussi être surpris par la présence de certains mots tels que « aérogare » (p. 44), « mammifères marins » (p. 681), « sous-marins » (p. 1043), qu’il ne viendrait pas à l’idée de l’utilisateur du dictionnaire de rechercher ici, et dont la définition n’apporte rien de plus que celle figurant dans un dictionnaire classique. À d’autres moments, l’exemple retenu pour illustrer un mot n’est pas toujours celui qui s’imposait le plus certainement.
Plus dérangeant, l’ouvrage laisse à plusieurs reprises diffuser une certaine hostilité envers la langue anglaise ou, en tout cas, envers son utilisation par les internationalistes francophones, comme peut l’illustrer la définition donnée de l’expression self contained regime : « Expression de langue anglaise – qu’il convient de ne pas utiliser en français – à l’origine de la notion de “Régime se suffisant à lui-même” » (p. 1026). Dès qu’il le peut, soit presque systématiquement, le Dictionnaire s’oppose à l’emploi des expressions anglaises – quand bien même celles-ci sont d’un usage plus courant que leur équivalent français. Ainsi, il « convient », par exemple, de ne pas employer les termes package deal, due diligence, ni panel, et de leur substituer respectivement ceux de « compromis global », « obligation de vigilance » et « groupe d’experts ». À ces occasions, de dictionnaire francophone de droit international public, l’ouvrage paraît se muer en outil de défense farouche de la langue française, pour ne pas dire en instrument de lutte contre l’impérialisme anglophone ! Cette ligne éditoriale s’explique-t-elle par le fait que le Dictionnaire soit publié par l’Agence universitaire de la francophonie ?
Ces (légères) réserves mises à part, l’ouvrage remplit parfaitement sa mission de dictionnaire – apporter une définition à chaque mot et l’illustrer –, au risque de frustrer le lecteur enthousiaste qui, par instants, se prendrait à rêver et regretter que le Dictionnaire du droit international public ne fût pas encyclopédique, embrassant le cercle entier des connaissances correspondant à chaque terme. À quand une encyclopédie du droit international public ? De titanesque, le travail deviendrait herculéen.
Franck LATTY
Université Paris X - Nanterre
Bruxelles, Bruylant, 2001, 1 198 p.
Le déchiffrement du monde, théorie et pratique de la géographie, La Russie, dictionnaire géographique, Roger Brunet
Professeur émérite de géographie, nec pluribus impar, parmi ses pairs, sur le plan de la notoriété, Roger Brunet livre à la sagacité de ses lecteurs, dans un style confondant d’élégance et d’aisance – qu’explicite la multiplication de jeux de mots, de bons mots qui vont bien au-delà d’un simple divertissement intellectuel pour faire sens par eux-mêmes –, deux imposants ouvrages singulièrement divergents en termes d’approche épistémologique de la matière géographique.
Le déchiffrement du monde se veut être un mémorandum des approches d’une « nouvelle géographie » – dénomination que l’auteur refuse avec véhémence, préférant arguer d’une saine évolution méthodologique et paradigmatique de la discipline – qui avait, en son temps, défrayé la chronique et qui, désormais, s’impose comme un point de passage obligé pour toute étude géographique digne de ce nom – que l’on adopte, ou que l’on réfute d’ailleurs, les concepts et postulats choisis orientant la géographie sur un versant systémique, quantitatif et dynamique. L’approche de R. Brunet consiste ainsi à faire de la géographie une science exclusivement sociale et non plus une simple science des lieux telle que Paul Vidal de la Blache l’avait jadis définie. « Toute société, par le seul fait qu’elle existe, produit [...] et elle produit de l’espace... Cette production sociale, comme toutes les autres, appelle et mérite sa science et son spécialiste. C’est la géographie, et c’est le géographe » (p. 19). En cela, c’est aller beaucoup plus loin que la démarche d’un Pierre George selon laquelle l’« homme-producteur » interfère sur l’espace géographique par sa capacité à fomenter échanges et mises en valeur multiples selon les aménités et les handicaps des zones géographiques considérées. De fait, à l’aune du prisme brunétien, la géographie physique doit passer sous les fourches caudines d’une démarche où les notions de terroirs, d’héritages historiques sont remisées au rang de « mémoires » (p. 101) plus ou moins prégnantes pour expliquer le fonctionnement de tout système géographique – résultat d’une composition de chorèmes (ces formes élémentaires d’organisation de l’espace géographique) – devenant géon dès qu’il est assimilable à « des étants particuliers, désignés par des noms propres ou susceptibles de l’être » (p. 217). Au nombre de 28, les chorèmes ont révolutionné (déstabilisé, diraient certains) l’approche cartographique – en permettant la représentation de tout espace singulier par un « arrangement plus ou moins complexe d’une quantité de structures élémentaires, qui ne sont elles-mêmes qu’en petit nombre » (p. 196) – mais également l’approche géographique attendu qu’ils sont érigés par R. Brunet en « chaînon qui manquait à la théorie géographique, entre l’espace en général et les espaces en particulier, et qui dénoue la contradiction classique entre le nomothétique et l’idiographique, la science de l’espace et la connaissance des lieux particuliers » (p. 196).
Car c’est en ce point que réside l’un des grands intérêts de la démarche de l’auteur : la volonté de transcender de surannées oppositions entre le singulier et le général, entre le territoire et le réseau. Ainsi, les chantres d’« une fin des territoires » sont renvoyés à leurs chères études par une formule sententieusement lapidaire mais d’une inexpugnable cohérence : « C’est une bien étrange idée que de vouloir opposer les réseaux au territoire, de décréter la mort de celui-ci par l’assomption de ceux-là. Il n’y a pas de réseaux sans lieux ni de territoire sans réseaux » (p. 175). À l’occasion, R. Brunet jette un voile pudique sur les théories oiseuses – et prêtant si aisément le flanc à une juste critique – des fossoyeurs de la géographie : « La géographie est sollicitée au moment même où des esprits légers proclament sa mort, après celle de l’histoire » (p. 7). Les analyses d’un O’Brian (in The End of Geography) semblent perdre dès lors toute consistance, par pure aporie ou réductionnisme extrême. De fait, le propos de R. Brunet est nuancé, faisant la part des schèmes et des prolégomènes géographiques, préférant montrer leur incontestable complémentarité plutôt que leur douteuse opposition. À cette aune, les propos beaucoup plus tranchés du géographe Jacques Lévy présentent, au-delà de leur séduction, leurs limites ou, à tout le moins, leur aspect péremptoire. Ainsi, à titre d’exemple, les affirmations que l’auteur de Le Monde, espaces et systèmes a consignées dans deux interventions livrées au quotidien Le Monde où il affirme tout de go que « les réseaux se jouent des territoires » (4 septembre 2001) et qu’apparaît « une opposition majeure de l’espace français entre territoires et réseaux » (11 janvier 2000).
Pour autant, de par ses axiomes, l’ouvrage interpelle, invite à leur remise en cause ou, à tout le moins, appelle discussion. Que la géographie soit exclusivement une science sociale et l’espace unique produit des seules sociétés humaines mériterait une justification plus serrée. Que l’on remette en cause cet aphorisme – véritable pierre d’angle de l’édifice scientifique proposé par R. Brunet – et c’est la cohérence de l’ouvrage qui se trouve prise en défaut. Certes, les fulgurants progrès techniques ont érigé l’homme en un véritable démiurge, Prométhée de l’espace géographique. Pour autant, n’en demeure-t-il pas moins un Prométhée enchaîné, toujours sensible à ce que l’auteur reconnaît être lui-même des « avantages déterminants » (p. 256) ? Les dotations physiques en facteurs de production ne sont-elles pas toujours plus ou moins prégnantes pour expliquer la bigarrure des aménagements anthropiques ou les modes différenciés d’appropriation, de gestion et d’exploitation de l’espace ? Le nœud gordien à trancher réside, en fait, dans la question suivante : les sociétés s’adaptent-elles à l’espace géographique – dussent-elles le reconfigurer dans sa totalité – ou le créent-elles de toutes pièces ? À cet égard, les propos – spécifiquement centrés sur la géographie rurale – de Violette Rey, dans son Atlas de la Roumanie, méritent d’être rappelés afin de non pas s’inscrire en faux contre les assertions de R. Brunet, mais de les nuancer ou de les appréhender à travers une vision moins monolithique et univoque : « La vie rurale et agricole, forme initiale et la plus ancienne de l’organisation sociale, procède par soumission, adaptation et transformation des milieux physiques » (p. 51). Et « l’activité agricole procède en premier lieu de la valorisation différenciée des conditions édaphiques » (p. 54). Tant il est vrai que certains n’ont guère hésité à dénoncer, chez R. Brunet et ses thuriféraires, « un certain dogmatisme qui érige en vérité ce qui n’est encore qu’une piste de recherche » (Jacques Scheibling, Qu’est-ce que la géographie ?, Paris, Hachette, 1994, p. 75).
In fine, l’ouvrage demeure cependant un vibrant plaidoyer en faveur de la géographie, discipline « carrefour » (selon la si pertinente définition donnée par Jacqueline Beaujeu-Garnier) mais ô combien menacée par des contempteurs aussi injustes qu’ignorants. Or, quand « change le Monde, il est besoin de repères nouveaux » (p. 7). Et la géographie, par sa dimension systémique, apporte force méthodes et connaissances afin d’appréhender un « Monde [qui] fait système » sous le coup d’une mondialisation des économies, d’une globalisation des échanges, des cultures, des politiques, marquant l’improbable avènement d’un village planétaire (Mac Luhan) sans cesse vaticiné et jamais pleinement réalisé. C’est d’ailleurs par son rapport au singulier que la géographie se démarque d’une approche uniment idéologique ou partisane de la mondialisation pour vérifier, in situ – non pas seulement à l’échelle du système monde, véritable métasystème mondial (p. 94), mais aussi de la multitude des systèmes spatiaux emboîtés selon une logique multiscalaire – les répercussions de ce phénomène planétaire. De la sorte, au géographe de s’interroger, à toutes les échelles d’étude, sur les vicissitudes que sont susceptibles de traverser les systèmes géographiques (id est des éléments géographiques en interaction, organisés selon une structure et mus par une énergie matérialisée dans les moyens de production).
Ainsi, l’approche géographique résolument idiographique ne constitue en rien une démarche obsolète, aux relents scientifiques surannés. Le dictionnaire géographique – quelle production intellectuelle exalte davantage les spécificités des éléments géographiques pris dans leur unicité ? – auquel R. Brunet achève de mettre la dernière touche le démontre avec éclat. Mine d’informations, d’un maniement aisé, cette somme bibliographique s’avère désormais être un outil précieux et indispensable pour quiconque se targue d’appréhender la réalité de la mouvante géographie de l’actuelle Russie. Elle complétera avantageusement la référence que Jean Radvanyi a signé avec son ouvrage récemment réédité : La Nouvelle Russie.
Stéphane DUBOIS
Agrégé de géographie
Paris, Belin, 2001, 402 p.
Paris, CNRS, GDR Libergéo - La Documentation française, 2001, 480 p.
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