Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527078
220 pages

p. 21 à 29
doi: en cours

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Controverse

n° 46 2002/2

2002 Revue internationale et stratégique Controverse

Par-delà Djihad versus McWorld  [*]

Benjamin R. Barber Benjamin R. Barber a été directeur du Walt Whitman Center for the Culture and Politics of Democracy à la Rutgers University. Il est actuellement professeur à la Maryland School of Public Affairs. Il est l’auteur de Jihad vs. McWorld, New York, Times Book, 1995 (traduit en français sous le titre Djihad versus McWorld. Mondialisation et intégrisme contre la démocratie, Paris, Hachette Littérature, coll. « Pluriel », 1996) ; il est l’auteur également de Démocratie forte, Paris, Desclée de Brouwer, 1997.
Si les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ont réellement transformé l’ordre mondial, elles n’ont guère modifié les approches idéologiques des partis politiques de gauche et de droite aux États-Unis. La politique étrangère américaine devrait pourtant tirer les leçons de ces événements, en abandonnant les principes de la Realpolitik tels qu’ils étaient traditionnellement entendus, au profit d’une démarche qui ferait de la question démocratique le principal fondement de toute politique étrangère. Poursuivant ses réflexions sur la nécessité de promouvoir la démocratie comme moyen de lutter contre les effets néfastes de la mondialisation et de l’intégrisme, Benjamin R. Barber nous livre les prémices de ce que devrait être une politique reposant sur un nouveau réalisme démocratique. Beyond Jihad vs. McWorld
If the terrorist attacks of September 11th, 2001 have truly transformed the world order, they have, by the same token, hardly effected the ideological approaches of the right and left political parties of the United States. However, American politics should, in subscribing to the principles of Realpolitik as they are traditionally understood, take some lessons from this event in order to benefit from an approach which would make the question of democracy the principal foundation of all US foreign policy. Following his reflections concerning the necessity of promoting democracy as the means to fight against the detrimental effects of globalization and fundamentalism, Benjamin R. Barber gives us the basis of what a foreign policy based on a new democratic realism should be.
Si les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ont indubitablement et définitivement transformé l’ordre mondial, elles n’ont pour autant guère modifié les approches idéologiques des partis politiques de gauche et de droite aux États-Unis. Tandis qu’à droite les tenants d’une approche militaire et unilatérale continuent d’avancer l’idée selon laquelle la guerre conduite par une Amérique toute-puissante constitue la seule réaction adaptée au terrorisme, les courants de gauche prônent toujours la nécessité de voir se développer l’internationalisme, l’interdépendance et la réduction des inégalités économiques à l’échelle du monde, comme moyen de lutter contre l’extrémisme. Néanmoins, dans le contexte actuel d’accroissement du patriotisme de guerre, ce discours se fait plus discret qu’auparavant. Le lobby internationaliste aurait pourtant des raisons de vociférer davantage, car ce qui a changé à la suite des attentats du 11 septembre 2001, c’est la relation entre ces arguments et les principes du réalisme politique (et son contraire, l’idéalisme politique). Avant le 11 septembre 2001, la Realpolitik (à l’exception des porte-parole progressistes de celle-ci, tels que Ronald Steel ou Edouard H. Carr avant lui) constituait une notion traditionnellement affiliée aux courants de droite, qui méprisait les discours attachés aux droits de l’homme et à la démocratie. Elle les jugeait désespérément utopiques et propres au romantisme niais des idéalistes de gauche qui préféraient voir le monde tel qu’ils le souhaitaient, plutôt que dans sa réalité.
 
LE PARADIGME RÉALISTE À L’ÉPREUVE DES ATTENTATS DU 11 SEPTEMBRE 2001
 
 
À la suite des événements du 11 septembre 2001, le réalisme a changé d’habit : l’internationalisme « idéaliste » est devenu le nouveau réalisme. Il ne s’agit pas d’un changement de paradigme, mais de l’investiture, par de nouveaux acteurs, d’un paradigme ancien. Nous assistons ainsi à une sorte d’inversion des « rôles ». Les « mondialistes démocrates » sont soudainement devenus les nouveaux réalistes, tandis que le réalisme ancienne manière – particulièrement lorsqu’il adopte une approche en termes de marché – est de plus en plus perçu comme un dogme dangereux et irréaliste, étranger à nos nouvelles réalités, telle celle qui vint brutalement frapper notre conscience nationale, par le fait des architectes démoniaques des actes du 11 septembre 2001. La question n’est plus tant de choisir entre la conduite d’une stratégie militaire ou d’une stratégie civile, puisque les deux sont nécessaires ; mais de savoir comment les mener conjointement.
La doctrine réaliste classique était ancrée dans une conception de la politique internationale où les États souverains poursuivaient leurs intérêts propres au moyen d’alliances fluctuantes, où le respect de certains principes ne pouvait que freiner la réalisation des objectifs souverains définis et servis par les intérêts propres de chaque pays. Elle reposait – à travers les figures emblématiques de Lord Acton, Hans Morgenthau, George Kennan et, d’une certaine manière, Henry Kissinger – sur des principes selon lesquels les nations n’ont jamais ni d’alliés éternels, ni d’ennemis définitifs, mais seulement des intérêts définis ; les ennemis de nos ennemis sont toujours nos amis ; le respect des idéaux démocratiques et des droits de l’homme contribue souvent à obscurcir nos véritables intérêts ; les coalitions et les alliances en temps de guerre ou de paix ne sont souhaitables que dans la mesure où l’indépendance souveraine est conservée dans la prise de décision stratégique ; et les institutions internationales doivent être accueillies, ignorées ou écartées selon qu’elles contribuent ou non aux intérêts nationaux, qui se distinguent clairement des objectifs poursuivis par ces institutions.
Aussi séduisants qu’ils puissent paraître, et bien qu’ils aient permis de parer à l’utilisation hypocrite d’arguments démocratiques (comme, par exemple, lorsque de vrais démocrates se sont opposés à la guerre de Woodrow Wilson destinée à « préparer le monde à la démocratie »), dans les circonstances actuelles, ces principes d’action ne peuvent servir de base plausible et réaliste à la définition d’une stratégie. Afin de comprendre pourquoi, nous devons d’abord comprendre en quoi les événements du 11 septembre 2001 ont clos le chapitre de l’indépendance américaine.
Nombreux sont ceux pour qui les deux guerres mondiales du siècle passé, même si elles ont démontré la puissance et la résistance américaines, contenaient déjà des signes avant-coureurs évidents, quoique discrets, du déclin de notre souveraineté ; car, bien que menées sur des territoires étrangers, elles avaient pour enjeux des tensions dont les États-Unis ne pouvaient se protéger malgré leurs deux océans, des conflits dont l’issue pouvait affecter une Amérique déjà liée au système mondial en cours de construction. Aurait-on pu imaginer que les États-Unis soient demeurés indifférents à la victoire du fascisme en Europe ou à l’impérialisme japonais en Asie (ou, postérieurement, au communisme soviétique en Eurasie), de la même façon qu’ils auraient été indifférents au triomphe des empires britannique, belge ou français en Afrique ? À la fin du XXe siècle, les phénomènes d’interdépendance sont tels que les événements de nature écologique, technologique ou économique ont obligatoirement des conséquences sur l’ensemble des acteurs de la scène internationale. Il peut difficilement échapper, même à un observateur superficiel, que le réchauffement de la planète ignore la souveraineté des territoires, que le sida voyage sans passeport, que la technologie rend les frontières nationales de plus en plus insignifiantes, qu’Internet défie toute réglementation nationale, que la dépendance vis-à-vis du pétrole et des drogues affecte la planète, telle deux épidémies jumelles, et que le capital financier et le capital travail, tout comme leurs cousins anarchiques du crime et de la terreur, passent d’un pays à un autre avec une désinvolture sauvage, en dehors de tout accord formel ou juridique – contournant ainsi de façon informelle et illégale les institutions traditionnelles qui sont sur leur chemin.
Une majorité de pays a bien compris le sens de ces mutations, et bien avant la fin du XXe siècle, l’Europe était déjà engagée dans la mise en place de formes transnationales d’intégration qui portaient atteinte à la souveraineté de ses États membres. Tel ne fut pas le cas des États-Unis. Confortablement installés dans les mythes nationaux de leur isolationnisme splendide et de leur sainte innocence – finement retracés par Herman Melville et Henry James –, ils tinrent le coup. C’était chose aisée de persévérer dans l’illusion de notre propre souveraineté. Nous étions entourés de deux océans, et, renforcés par la croyance en notre invincibilité souveraine inspirée par la nouvelle utopie du bouclier antimissile, la technologie, alors érigée en océan virtuel, devait nous protéger des remous et des dangers du monde extérieur. La période faste des années 1990 facilitait l’assentiment aux mythes fondateurs ; en ces temps de narcissisme orgueilleux – si lointains aujourd’hui –, les difficultés et les déprédations des autres, dommages collatéraux de l’économie de marché prospère et productive des États-Unis, n’étaient que des mélodrames divertissants pour le feuilleton sentimental du journal télévisé de CNN.
 
DE L’INDÉPENDANCE À L’INTERDÉPENDANCE : L’ENJEU DÉMOCRATIQUE
 
 
Puis survint le 11 septembre. Des maraudeurs venus du ciel, d’en haut et de l’étranger, mais aussi de l’intérieur et du dessous, des dormeurs discrets qui s’appuyaient en quelque sorte sur nos propres technologies pour dominer notre puissance, réduisirent notre souveraineté à néant, faisant ainsi disparaître la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’interne et l’international. Nous ne savons toujours pas, de source sûre, qui, précisément, a commandité les attaques du 11 septembre 2001, ni les actes de bioterrorisme qui s’ensuivirent. Ce qui semble néanmoins évident, c’est que nous ne pouvons plus aborder ces événements à partir des critères, désormais dépassés, du national et de l’étranger issus du XIXe siècle. Et, tandis que nous pouvons continuer à chercher la responsabilité souveraine d’actes de terreur qui en sont cependant dépourvus, le mythe de notre indépendance s’éteint. Des acteurs non étatiques, firmes multinationales ou groupuscules terroristes plus ou moins organisés, ne sont ni autochtones ni étrangers, ni nationaux ni internationaux, ni des entités souveraines ni des organisations internationales. S’attarder sur les pays qui abritent des terroristes (nos « alliés » l’Égypte et l’Arabie Saoudite ? Notre bonne amie l’Allemagne ? Ou, pourquoi pas, la Floride et le New Jersey ?) n’aide en rien à arrêter les coupables. Le régime taliban a été défait, et Oussama Ben Laden connaîtra peut-être le même sort, mais le réseau terroriste continue d’exister sous la forme de noyaux anonymes que l’on ne peut ni identifier, ni capturer. Déclarer notre indépendance dans un monde régi par une interdépendance perverse et malveillante que nos ennemis nous imposent n’a pas grand sens. Le Pakistan et l’Arabie Saoudite continuent de promouvoir les écoles de la haine, alors que, dans le même temps, des kamikazes « font la queue » en Palestine, dans des proportions proches de celles d’un spectacle de Broadway, pour pouvoir participer à des opérations martyres.
Le mythe de l’indépendance américaine n’est pas la seule victime des attentats du 11 septembre 2001. Si les paradigmes réalistes traditionnels sont défaillants aujourd’hui, c’est aussi parce que nos adversaires ne sont plus mus par la notion d’« intérêt », ce qui rend tout simplement absurde la référence à celle-ci, telle qu’entendue par les tenants de la Realpolitik et de la théorie du choix rationnel. Ainsi, les marchés pourraient être des instruments transnationaux d’intérêts, et O. Ben Laden lui-même suivrait une sorte de « cahier des charges » (retrait des troupes américaines d’Arabie Saoudite, libération de la Palestine de l’« occupation » israélienne, terrasser l’empire infidèle) ; mais les terroristes ne sont pas des négociateurs opiniâtres respectant des agendas rationnellement établis. Leurs âmes aspirent à des jours meilleurs, à d’autres mondes. Leur fanatisme a ses causes, autant que leur zèle a ses raisons, et une explication reposant sur la notion d’« intérêt » entendue essentiellement en termes de marché ne parviendra certainement pas à les expliciter véritablement. Le bombardement d’Hanoi n’a pas réussi à mettre les Viêt-cong à genoux, alors qu’ils n’étaient que des nationalistes passionnés, non des fondamentalistes messianiques ; alors, pensons-nous réellement que nous pouvons bombarder jusqu’à leur soumission des millions de personnes qui méprisent, appréhendent et parfois haïssent ce que représentent à leurs yeux les États-Unis ?
Si nous prenons, par exemple, le principe réaliste selon lequel les États n’ont ni d’amis éternels, ni d’ennemis définitifs, il s’avère que les amis des États-Unis – les amis de principes et non ceux d’intérêts – constituent leurs meilleurs alliés et leurs partenaires les plus fiables au sein de la coalition contre le terrorisme. Même les réalistes conservateurs reconnaissent qu’Israël – quoi qu’on pense de la politique d’Ariel Sharon – est un allié fantastique ; principalement parce que le pays est la seule démocratie du Proche-Orient. De la même manière, nous avons été systématiquement trahis par un curieux mélange d’alliés nés d’alliances fluctuantes, construites puis détruites afin de se rapprocher des ennemis de nos ennemis : l’Irak, l’Iran et ses alliés de circonstance durant la guerre contre les Soviétiques, les talibans. Il existe ensuite d’innombrables tyrannies islamiques qui sont de notre bord seulement parce que leurs ennemis se sont opposés aux intérêts économiques américains, ou ont menacé le commerce du pétrole. Je laisserai à d’autres le soin d’évaluer la prudence de notre approche réaliste qui consiste à ouvrir les bras à l’Égypte, à l’Arabie Saoudite, au Yémen ou au Pakistan, alors que les médias officiels et les écoles publiques de ces États diffusent allègrement la propagande et les mensonges mêmes que nous avons souhaité combattre avec eux.
D’un autre côté, les principes clés actuellement en jeu – démocratie et pluralisme, recherche d’un espace religieux spécifique, distinct de l’espace étatique et commercial, et construction d’un espace politique protégé du sectarisme et des ambitions théocratiques – s’avèrent des repères à la fois prudents et utiles pour rassembler des alliés qui se tiendront à nos côtés dans la guerre contre le terrorisme. Dans la nouvelle approche réaliste post-11 septembre 2001, il est clair que les seuls vrais amis que nous avons sont les démocraties, et ce, justement, parce qu’ils sont des démocraties et qu’ils partagent nos valeurs, même si, parfois, ces dernières contestent nos intérêts et appréhendent notre puissance. Dans la lutte contre le terrorisme et pour la liberté, quel véritable réaliste échangerait une France anti-américaine et revêche, pour une Arabie Saoudite ostentatoire et diplomatiquement pro-américaine ?
Cependant, la politique étrangère d’inspiration réaliste des États-Unis considérait la quête et l’imposition de la démocratie comme secondaires : cette politique devait se développer autour du pétrole et des échanges commerciaux avec des despotes prétendant être de notre côté – non seulement chez les républicains mais également au sein des administrations démocrates où, si l’on proclamait la nécessité de la démocratie (souvenez-vous de Larry Summers), il était surtout question de démocratie de marché, entendue dans son acception fondamentaliste, telle que pratiquée. Selon l’ancien paradigme, les normes démocratiques représentaient certes de « beaux » emblèmes d’une croyance abstraite, d’une aspiration utopique, voire d’une rationalisation d’intérêts évidents, mais ils constituaient de médiocres guides pour un pays en quête d’un statut et d’une sécurité au niveau mondial. Plus maintenant ! Le « cliché » qui veut que les démocraties ne se fassent pas la guerre est soudainement devenu un principe fondamental et bien réel de la politique de sécurité nationale.
Mais, aujourd’hui, non seulement les démocraties ne se livrent pas de guerres entre elles, mais les démocraties sont les seules à être protégées des formes de violence collective et du fondamentalisme réactionnaire, qu’il soit religieux ou ethnique. Les États islamiques (ou à forte population musulmane) qui ont progressé vers la démocratie – Bangladesh, Inde ou Turquie, par exemple – ont largement évité le terrorisme systématique et le fondamentalisme réactionnaire, ainsi que l’exportation du terrorisme. S’ils continuent de persécuter des minorités, d’abriter le fondamentalisme réactionnaire et de ne représenter les aspirations démocratiques que de façon partielle, ces pays n’enseignent pas la haine dans leurs écoles, ne répandent pas leur propagande par la presse officielle, ni ne soutiennent financièrement les camps d’entraînement des terroristes. Comme on a pu le constater en Inde récemment, ces pays sont davantage victimes qu’instigateurs du terrorisme international. Faire des ennemis de la démocratie nos alliés, simplement parce qu’ils partagent avec nous des intérêts putatifs, témoigne d’un aveuglement stupide, et non d’une démarche réaliste. De la campagne militaire menée contre les talibans et le réseau Al-Qaïda, nous avons appris que, lorsque la situation l’exige, les Égyptiens et les Saoudiens peuvent se révéler indignes de confiance dans la mise en commun de renseignements, dans l’interdiction du financement du terrorisme ou dans le refus d’ouvrir leur territoire à des terroristes qui frappent à leur porte. Le Pakistan continue ainsi d’autoriser des milliers de madrassas fondamentalistes à opérer comme des écoles d’apprentissage de la guerre sainte. Cependant, comment ce type d’alliés pourraient se révéler solides si, pour défendre leur régime despotique des terroristes qui se trouvent sur leur territoire, ils estiment que le prix à payer est de choyer ceux qui sont encore à l’étranger. Le problème ne relève donc pas de la religion, ni même du fondamentalisme ; l’enjeu, ici, est la démocratie.
L’unilatéralisme, inhérent au sentiment d’intégrité et d’autonomie souveraine, est un autre facteur dominant de la vision réaliste classique américaine. À cet égard, il pourrait bien constituer une autre victime des événements du 11 septembre 2001. De la doctrine Monroe à notre opposition à la Société des nations, de l’isolationnisme qui fut le nôtre avant la Seconde Guerre mondiale – que seule l’attaque de Pearl Harbor réussit à ébranler – à l’isolationnisme qui la suivit et qui ne cessa que partiellement avec la guerre froide et la course aux armements, et, enfin, de notre réticence à nous acquitter de nos obligations vis-à-vis de l’Organisation des Nations unies (ONU) ou à signer des traités internationaux, à notre refus de soumettre les troupes américaines au commandement de membres étrangers de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), les États-Unis ont réduit la politique étrangère à un exercice solitaire. En dépit des humiliations des années 1970, lorsque les réserves limitées de pétrole, l’émergence des mouvements écologiques et la crise des otages iraniens auraient dû nous avertir des limites de l’unilatéralisme, nous avons persisté à jouer au chevalier solitaire brandissant haut la bannière de l’indépendance.
Pourtant, il semble que nous soyons frappés d’amnésie lorsqu’il est question des nombreuses petites atteintes et des remises en cause plus importantes dont fait l’objet, quotidiennement, la souveraineté américaine, qui lui sont infligées par les formes rampantes d’interdépendance qui caractérisent notre époque – la technologie, l’écologie, le commerce, la culture pop et les biens de consommation. Seul l’assaut brutal des kamikazes a su ouvrir les yeux de la nation américaine sur la réalité et sur les nouvelles exigences politiques imposées par le phénomène d’interdépendance. C’est pourquoi, depuis le 11 septembre 2001, une tendance, certes discrète, s’est développée en faveur du multilatéralisme et de la mise en place d’alliances. Nous nous sommes acquittés de nos dettes envers les Nations unies, nous avons consulté le Conseil de sécurité, et les responsables républicains ont même été jusqu’à évoquer, à voix basse, le terrible concept de nation building, si cher à William J. Clinton, comme une perspective possible de la stratégie d’après-guerre en Afghanistan.
Cependant, un long chemin reste encore à parcourir. Tandis que les partisans de Colin Powell s’opposent à ceux de Richard Cheney pour s’imposer auprès du président George W. Bush, peu de choses ont été faites dans le sens d’une campagne civile et politique contre le terrorisme. Au terme de nombreuses discussions avec le président russe, Vladimir Poutine, sur la question de la défense antimissile, le président G. W. Bush a brusquement écarté son partenaire pour prendre seul une décision, abandonnant les Russes et les Chinois (ainsi que leurs alliés européens) à leurs récriminations sans conséquence. Il en va de même de l’Afghanistan. Nicholas Kristof, dans sa première chronique du New York Times sur la crise afghane, s’est plaint du fait que, pendant que les diplomaties d’autres pays investissaient financièrement dans la capitale après la chute du régime des talibans, afin de développer une stratégie politique et civile d’après-guerre, les États-Unis n’avaient affecté, pour leur part, aucun représentant à Kaboul – une lacune que le pays vient à peine de commencer à combler.
 
ENTRE MCWORLD ET DJIHAD : POUR UN RÉALISME DÉMOCRATIQUE
 
 
Qu’y a-t-il de réaliste dans ces réticences ? Pas grand-chose. Bien au contraire, le réalisme (entendu ici dans sa nouvelle acception démocratique) impliquerait que les États-Unis s’engagent dans la lente et « contre-souveraine » entreprise de construction d’un ordre politique fondé sur la coopération bienveillante et l’interdépendance, dans lequel ils rejoindraient le reste du monde, plutôt que d’exiger de celui-ci qu’il ne les rejoigne ou, à défaut, qu’il ne choisisse le camp des terroristes (« Vous êtes avec nous ou vous êtes avec les terroristes », avait lancé le président G. W. Bush, dans les premiers jours d’effroi qui suivirent les attentats du 11 septembre 2001). La présente analyse part de l’idée que si le terrorisme ne saurait trouver la moindre justification, il a cependant des causes. Le réalisme, dans sa version ancienne, suivait l’adage selon lequel tout comprendre, c’est tout pardonner [1], et renonçait dès lors aux explications de fond sur les causes profondes de la violence et de la terreur. Le réalisme d’aujourd’hui insiste davantage sur le fait que comprendre la méchanceté collective ne signifie pas qu’on l’excuse, mais qu’on garantisse qu’elle puisse être traitée, interdite et même éventuellement prévenue. La notion de « mauvaise graine », issue de l’idée de pêché originel (« les mauvais »), rend les instigateurs invulnérables – sous réserve d’une lutte par trop manichéenne dans laquelle l’alternative à la victoire totale est la défaite totale. Surnommer O. Ben Laden et ses collègues « les mauvais » n’est pas nécessairement inexact, mais cela nous renvoie à un monde ténébreux, divisé entre les Djihad et les contre-Djihad (d’après le nom donné par le président G. W. Bush à sa croisade), dans lequel les questions de démocratie, de société civile et de justice sociale – sans parler ni des questions qui exigent davantage de nuances et qui se révèlent plus complexes, ni d’interdépendance – disparaissent tout simplement. Il est possible d’haïr le Djihad sans aimer les États-Unis. Il est possible de condamner le terrorisme comme étant absolument inadmissible sans nécessairement penser que les cibles de ce terrorisme ont absolument raison.
Telle est la prémisse qui sous-tend la théorie de l’interdépendance. Le contexte de la résistance djihadiste et son terrorisme pathologique se révèle un système complexe au sein duquel il existe des relations causales entre, d’une part, la réaction des djihadistes face à la modernité et, d’autre part, la manière dont les États-Unis contribuent à façonner eux-mêmes cette modernité, conformément et grâce à la logique singulière de la technologie, des marchés et de la culture pop – ce que nous appelons, pour notre part, McWorld. Dégager des liens et des rapports entre eux ne revient pas à distribuer des blâmes. Le pouvoir confère une responsabilité. La puissance dont jouissent les États-Unis exige du pays qu’il gère des situations qu’il n’a pas nécessairement créées lui-même. De ce point de vue, le Djihad pourrait provenir et refléter, entre autres choses, une métastase pathologique de griefs, somme toute compréhensibles, relatifs aux effets d’un matérialisme séculaire et arrogant qui constitue le fâcheux pendant de l’expansion du consumérisme à travers le monde. Il pourrait renvoyer à une inquiétude désespérée et, au final, destructrice de la sauvegarde des traditions culturelles spécifiques, mal armées pour se défendre seules contre les conséquences néfastes de l’économie de marché. Il pourrait, enfin, signifier une lutte pour la justice au sein de laquelle les économies occidentales apparaissent davantage comme des obstacles que comme des facteurs d’identité culturelle.
Par exemple, la tradition du thé en Asie et la culture religieuse et familiale qui l’accompagne peuvent-elles survivre à l’assaut du commerce mondial par des boissons tels que Coca-Cola ? Le repas familial traditionnel peut-il survivre aux fast-food qui ciblent des consommateurs individualisés, mangeant au volant de leur voiture tout en faisant le plein d’essence, et à une alimentation conçue comme du « grignotage » ? Le cinéma national au Mexique, en France ou en Inde peut-il survivre au raz-de-marée des films hollywoodiens conçus en fonction des goûts universalisés des adolescents et reposant sur un surdéveloppement des images de violence en même temps que sur la mise en avant de sentiments faciles ? Où trouver un espace pour la prière, pour la foi religieuse partagée ou pour les biens spirituels et culturels dans un monde où le commerce permanent des biens, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, fait tourner l’économie mondiale ? Les millions de familles chrétiennes américaines qui assurent l’éducation de leurs enfants à domicile, parce qu’elles craignent les conséquences de la violence présente dans la culture commerciale au-delà du seuil de leur porte, ne sont-elles pas en quelque sorte des talibans à l’américaine ? La population cosmopolite des villes côtières des États-Unis désire-t-elle autre chose, finalement, que ce qu’on lui propose déjà : des ordinateurs, des télés et des multiplexes ?
Le terrorisme ne peut être une solution, mais le recours à cette arme par ceux qui sont réellement désespérés montre principalement notre incapacité à poser et à résoudre certaines questions. L’objectif des djihadistes va au-delà de ces considérations, il intègre une dévotion absolue à des valeurs absolues. Néanmoins, ceux que le terrorisme afflige et qui restent cependant circonspects face au modèle américain peuvent percevoir une dimension absolutiste dans les aspirations matérialistes de nos sociétés. Notre culture de marché globale nous apparaît à la fois spontanée et salutaire ; mais elle peut parfois prendre, pour d’autres, un caractère à la fois nécessaire (dans le sens d’obligatoire) et corrompu – l’imposition ne se fait pas de manière coercitive, mais elle conduit à inciter nos enfants en les attirant vers des pratiques essentiellement matérialistes. Qu’y a-t-il de mal, en effet, dans Disneyland, dans la marque Nike, etc. ? Nous ne faisons que donner aux gens ce qu’ils désirent. Mais ce rêve commercial est une forme de romantisme, d’idéalisation des sociétés néolibérales, d’idylle confortable dans laquelle l’abondance matérielle satisfait nos attentes spirituelles, tant et si bien que la recherche du profit devient synonyme d’accès à la liberté.
De son côté, le nouveau réalisme, dans sa version démocratique, considère que, si la seule alternative oblige à se déterminer entre les mollahs et les centres commerciaux, entre l’hégémonie de l’absolutisme religieux et l’hégémonie du déterminisme capitaliste, alors ni la liberté ni l’esprit humain ne sont voués à s’épanouir. Alors que nous sommes confrontés aux coûts du terrorisme fondamentaliste et de la lutte engagée contre lui, ne devons-nous pas nous demander pourquoi, lorsque nous voyons la religion coloniser l’ensemble du champ social, nous en appelons à la théocratie et au souffle de la tyrannie ; pourquoi, lorsque nous assistons à l’extension du politique à l’ensemble du champ social, nous évoquons l’absolutisme et nous tremblons devant la perspective du totalitarisme ; et enfin, pourquoi, à l’inverse, lorsque nous observons la société de marché et le consumérisme commercial tenter de conquérir intégralement le champ social, nous parlons cette fois de liberté, et nous célébrons son triomphe ? Trop de ceux qui commencent par se protéger du matérialisme agressif de leurs vies de banlieue se retrouvent finalement happés dans de sombres conspirations dont le but est de débarrasser la planète du matérialisme des infidèles. Si, de surcroît, ces personnes sont pauvres et sans espoir, elles deviennent les recrues rêvées du Djihad.
La lutte contre le terrorisme doit être menée, mais elle ne doit pas opposer le McWorld et le Djihad. La seule guerre qui vaille la peine d’être gagnée est la lutte pour la démocratie. Le nouveau réalisme nous apprend que seul ce combat pourra vaincre les nihilistes radicaux. Bonnes nouvelles, donc, pour les progressistes. Car de réelles options s’ouvrent aux démocrates empreints de réalisme, en quête de stratégies civiles visant à résoudre les maux de la globalisation et les incertitudes des millions de fervents fondamentalistes qui ne sont ni des consommateurs heureux de la culture commerciale occidentale, ni des défenseurs volontaires de la terreur du Djihad. Bien avant les horreurs du 11 septembre 2001, on pouvait discerner un mouvement significatif en faveur d’une interdépendance réaliste et constructive, à commencer par le mouvement des Verts et le mouvement de défense des droits de l’homme des années 1960 et 1970, qui s’est poursuivi avec le développement des organisations non gouvernementales (ONG), et les mouvements antimondialisation de ces dernières années. Les intérêts de la dette de certains pays du Tiers Monde ont été réduits de 30 % à l’occasion du jubilé 2000. Aussi, le « conseil des démocraties » créé par le département d’État, sous l’égide de Madeleine Albright, a été accueilli favorablement par l’administration du président G. W. Bush et continuera à soutenir la rencontre entre gouvernements et ONG démocratiques. Qu’il s’agisse d’initiatives issues, par exemple, des lobbies œuvrant pour des réformes économiques à l’échelle internationale – suivant les recommandations et les objectifs de développement fixés lors du sommet du Millenium des Nations unies –, afin d’apporter des réponses à la pauvreté, à l’illettrisme et aux maladies ; d’organisations se prononçant, comme Inter Action, pour l’augmentation de l’aide internationale ; de la start-up Global Leadership, réunissant sociétés privées et organisations populaires ; ou de la Commission Zedillo, qui a exhorté les pays riches à consacrer 0,7 % de leur produit intérieur brut (PIB) au développement (au lieu des 0,2 % qui sont alloués, en moyenne, aujourd’hui, et du taux inférieur à 0,1 % de leur PIB pratiqué par les États-Unis), tous posent sérieusement la question d’une refonte véritable du système économique international actuel, aux gouvernements en place. Par ailleurs, ces initiatives insistent surtout, à l’instar d’Amartya Sen et de son nouveau disciple, Jeffrey Sachs, sur l’idée qu’un développement réussi nécessite en premier lieu une démocratisation des sociétés et des régimes.
L’Open Society Institute de George Soros et Civicus, l’Alliance mondiale pour la participation des citoyens, continuent d’œuvrer pour une société civile mondiale. Même les entreprises privées s’y intéressent : des centaines d’entre elles coopèrent via Global Compact, sous l’égide du Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, afin de promouvoir la gouvernance mondiale. En outre, le Forum économique mondial avait prévu d’accueillir 50 personnalités religieuses importantes lors de son sommet annuel organisé à New York, fin janvier.
Toutefois, tout cela n’est qu’un début, et sans le soutien explicite d’un gouvernement américain engagé dans la voie du multilatéralisme, il sera difficile pour ces organisations de renverser la tendance des relations internationales. Quoi qu’il en soit, en contribuant à tourner la page de l’ère d’une souveraineté indépendante et de la sécurité américaine « infaillible », le terrorisme anarchique a ouvert le chemin à ceux qui croient que l’injustice sociale, le capitalisme sauvage non régulé et le sécularisme agressif qui ne laisse aucune place à la religion et à la société civile, non seulement préparent un terrain favorable au terrorisme, mais conduisent également à l’usage de la violence pour corriger cette situation de fait. Ainsi, nous nous trouvons à un moment clé de notre histoire – le moment où le trauma subi ouvre la possibilité à de nouvelles formes d’action. L’utopie d’hier devient le réalisme d’aujourd’hui ; le réalisme d’hier, la recette des catastrophes de demain. Si tant est qu’il puisse y avoir un moment opportun pour la démocratie, il se pourrait bien que ce soit maintenant. Que le gouvernement saisisse ce moment ne dépend pas seulement de G. W. Bush, mais aussi de nous.
(Traduit de l’anglais [américain] par Émilie Aberlen). Reproduit avec l’autorisation de l’auteur. © 2002, Benjamin R. Barber.
 
NOTES
 
[1] N.d.l.R. : En français dans le texte.
[*]Article publié par Benjamin R. Barber dans The Nation, le 21 janvier 2002, sous le titre : « Beyond Jihad vs. McWorld ». Les intertitres sont de la Rédaction.
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