Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527078
220 pages

p. 51 à 59
doi: en cours

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Tendances

n° 46 2002/2

2002 Revue internationale et stratégique Tendances

Allemagne-Japon : les voies du retour

Valérie Niquet Directrice de l’Observatoire des stratégies chinoise et asiatiques (OSCA) de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon partagent une communauté de destin qui, à partir du début des années 1990, passe par une extension remarquable des missions de leurs forces armées. Derrière les apparences d’un commun retour à la « normalité », des différences sensibles se développent cependant entre les deux États. Ces différences se situent en particulier dans la perception et la prise en compte de la légitimité de leurs revendications en matière de défense, dans des contextes stratégiques régionaux tout à fait dissemblables. Alors qu’en termes de « nécessité stratégique » cette volonté de retour à la « normalité » s’avère peut-être plus légitime dans le cas du Japon – confronté dans sa zone à des déséquilibres patents –, c’est en Allemagne que le débat suscité par une telle volonté entraîne les réticences les moins significatives. Germany-Japan : The Paths of Return
Since the end of World War II, Germany and Japan have shared a common destiny that, as of the start of the 1990s, has gone through a remarkable expansion in the missions of their armed forces. Behind the appearance of a common return to « normalcy », noticeable differences develop, however, between the two countries. These differences are located in particular in the perception and the taking into account of the legitimacy of their claims in matters of defense, in dissimilar regional strategic contexts. In terms then of « strategic necessity », this desire to return to « normalcy » proves to be perhaps more legitimate in the case of Japan – confronted in its zone by patent imbalances –, the debate created by such a desire entailing much less significant reluctance in Germany.
Depuis le début des années 1990, l’Allemagne et le Japon ont connu une extension des missions de leurs forces armées, et ce processus, dans les deux cas, s’accélère remarquablement. L’analyse comparative des deux phénomènes, dont la convergence n’est pas parfaite, s’avère particulièrement éclairante, non seulement en ce qui concerne l’évolution interne des deux États, mais plus encore peut-être en ce qui concerne l’évolution des équilibres stratégiques globaux depuis la fin de la guerre froide.
Longtemps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon – les deux « États ennemis » définis par la Charte fondatrice de l’Organisation des Nations unies (ONU) – ont partagé un destin commun, dont les similitudes se trouvaient encore accentuées par la volonté de leurs partenaires extérieurs. Destin commun dans la défaite, jusque dans l’organisation à Tokyo d’un procès visant à reproduire à l’identique les procès de Nuremberg contre les criminels nazis. Destin commun, également, dans un spectaculaire redressement économique, revanche sans gloire des vaincus, menaçant à son tour de nourrir de nouveaux ressentiments chez les partenaires de Tokyo et de Bonn – ou de Berlin aujourd’hui [1]. Destin commun – jusqu’à un certain point – dans l’opprobre collective, le rappel de la culpabilité, la difficulté à vivre son passé. Destin commun, enfin, dans leur statut d’allié – ou de vassal – des États-Unis, remparts contre la montée du communisme puis la menace soviétique. « Géants économiques et nains politiques », Tokyo comme Berlin cherchent aujourd’hui à se débarrasser de cette image mais, nous le verrons, dans des contextes géostratégiques très différents.
Cette communauté de destin s’est en effet poursuivie pendant toute la période de la guerre froide, mais aujourd’hui, derrière les apparences d’un commun retour à la « normalité » qui passe par un développement progressif de leur rôle politique et militaire, il nous semble que des différences significatives se développent, notamment dans la manière dont ce retour est perçu par les partenaires de Tokyo et de Berlin. Nous verrons ainsi que si, dans les deux cas, les réticences sont loin d’avoir totalement disparu, elles sont bien plus importantes et plus généralement partagées dans le cas du Japon que dans celui de l’Allemagne. À l’inverse, en termes de « nécessité stratégique », cette volonté de retour à la normalité – y compris en termes de capacité d’action plus autonome – s’avère peut-être plus légitime dans le cas du Japon, confronté dans sa zone à des déséquilibres patents, que dans le cas de l’Allemagne, parfaitement intégrée aux dispositifs de sécurité de l’Europe de l’après-guerre froide.
 
LE POIDS DES SIMILITUDES
 
 
Dès la fin de la guerre en Europe puis dans le Pacifique, le parallèle entre la gestion symbolique de la défaite en Allemagne et au Japon par les États-Unis et la volonté d’assimilation des deux « cas » dans une même approche est frappante. Assimilée à l’absence d’humanisme de l’idéologie nazie, la cruauté du militarisme japonais permettait à Washington d’imposer à Tokyo, comme à Berlin, une mise sous tutelle visant à interdire toute réémergence de la puissance politico-militaire allemande ou japonaise – priorité du moment. En revanche, dès le début de la guerre froide, le poids des nécessités stratégiques et leur réintégration rapide au « camp occidental » ont permis à Tokyo et à Bonn d’obtenir un pardon rapide de la part des États-Unis et de retrouver une « normalité » idéologique.
Aujourd’hui, alors que la fin de l’équilibre bipolaire s’est notamment traduite par une multiplication des conflits de moindre importance et l’émergence – ou la réémergence – de nouveaux risques, Tokyo et Berlin partagent la même volonté de réintégrer l’histoire en tant qu’acteurs à part entière.
Travaillés, entre autres motivations, par un même désir de voir leur position réévaluée, plus de cinquante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, par la communauté internationale, Tokyo et Bonn – puis Berlin – ont élaboré un même discours de « responsabilité » visant à justifier le renforcement progressif de leur rôle ou de leurs actions militaires. Pour le Japon comme pour l’Allemagne, il s’agissait d’insister sur la nécessaire intégration au système international, celle-ci supposant la volonté et la capacité d’en « payer le prix », y compris le prix du sang par la participation aux actions militaires. Dans un processus semblable de légitimation de ces actions, un glissement progressif du sentiment de culpabilité s’est opéré : la culpabilité pour les actions commises pendant la Seconde Guerre mondiale a laissé place à la culpabilité pour l’« égoïsme » de nations refusant d’assumer leur part de responsabilité dans la défense d’un système de valeurs universaliste qui permet de distinguer le bien du mal. En caricaturant, la responsabilité de l’Allemagne et du Japon est d’autant plus engagée qu’ils doivent en quelque sorte « racheter » par leur action présente leurs mauvais choix du passé. Dans les deux cas, on retrouve le même processus de mise en avant d’un événement clé ou déclencheur d’une prise de conscience : la première guerre des Balkans pour l’Allemagne, la guerre du Golfe pour le Japon. Enfin, cette mise en avant s’accompagne de la nécessité proclamée d’assumer ses responsabilités pour « préserver l’alliance avec les États-Unis », dans le cadre de relations de sécurité bilatérales pour le Japon, de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) pour l’Allemagne.
Ce discours sur la « responsabilité » répond à la double fonction de justification vis-à-vis de l’extérieur, et d’autojustification à l’intérieur, face à une opinion publique façonnée – depuis 1945 – par les thèmes de la « puissance pacifique » et du « plus jamais ça ». Au Japon, ce refus de la guerre ou, plus exactement, de ses conséquences négatives a également été entretenu par la « malédiction de Hiroshima », souvent perçue comme une malédiction divine, coupée de la réalité de la politique japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. En outre, et contrairement aux thèses répandues en République populaire de Chine (RPC) notamment, le corps des enseignants japonais et les manuels utilisés ont été profondément marqués par un pacifisme véhiculé par les partis de gauche – communiste et socialiste – et les syndicats d’enseignants particulièrement vigilants à tout risque de renaissance du « militarisme nippon » [2].
Par ailleurs, l’émergence d’un consensus – au Japon comme en Allemagne – sur la « participation responsable » des forces armées allemandes ou nippones à la gestion de crises « humanitaires » s’est trouvée fortement facilitée par les épisodes de participation au pouvoir des socialistes au Japon, dans le gouvernement Maruyama, et des Verts en Allemagne, dans le gouvernement social-démocrate. Dans les deux cas, concernant notamment l’implication des forces japonaises ou allemandes dans la lutte contre le terrorisme, le consensus s’est établi très rapidement face à la nécessité d’« abandonner la diplomatie du carnet de chèques pour réellement s’engager » [3].
La mise en place de ce consensus, fondé sur une bonne conscience inhabituelle mais confortable, et soutenu par les États-Unis, a permis au Japon et à l’Allemagne, en dépit de contraintes sévères, de s’éloigner progressivement, dans leurs actions militaires, du cadre très étroit de la défense territoriale au sens strict.
 
LE POIDS DES CONTRAINTES CONSTITUTIONNELLES ET DE L’OPINION PUBLIQUE
 
 
En Allemagne comme au Japon, « puissances militaires entravées » [4], la contrainte constitutionnelle et celle de l’opinion publique – en dépit des évolutions récentes – continuent de peser sur les évolutions en cours. On retrouve dans les deux pays le même vocabulaire : « autorestriction » au Japon, « modération volontaire » en Allemagne. Dans les deux cas, l’accent a longtemps été mis sur la nécessité de prévenir les crises, dans un cadre civil pour l’Allemagne, grâce à des stratégies d’engagement et de sécurité « globale » de puissance « pacifique » pour le Japon, reposant notamment sur l’aide au développement [5]. En revanche, une forte majorité d’Allemands et de Japonais se sont longtemps opposés à tout déploiement de troupes impliquant des risques réels à l’étranger [6]. Au Japon, les débats sur la constitutionnalité des « forces d’autodéfense » et sur les champs d’action autorisés, en particulier en ce qui concerne le concept de « défense collective », ne sont toujours pas tranchés. Même si les choses semblent avoir quelque peu évolué, la légitimité des forces armées reste faible, et les effectifs initialement prévus de 180 000 hommes ont été ramenés à 150 000 hommes, en partie en raison des difficultés de recrutement. En Allemagne, la distinction institutionnelle entre le Parti national-socialiste et l’armée avait, dans une certaine mesure, permis de préserver l’institution militaire. Au Japon, en revanche, la confusion entre les exactions du « militarisme » et l’armée impériale a, au contraire, contribué à renforcer le sentiment de « trahison » d’une population appelée, après 1945, à se contenter d’une défense reposant sur l’alliance avec les États-Unis et d’une « diplomatie d’espoir et de prière » [7]. Dans les deux pays, la sensibilité antinucléaire et pacifiste – d’ailleurs souvent cristallisée dans une opposition farouche et particulièrement vivace au nucléaire civil – demeure également très forte.
En ce qui concerne les dispositions constitutionnelles, les contraintes sont loin d’avoir été levées, et, en raison des difficultés soulevées par une réforme de la constitution, le choix de l’« interprétation » des textes a pour l’heure été privilégié en Allemagne comme au Japon.
Ainsi, en Allemagne, l’article 87 a de la Loi fondamentale de 1949, qui concerne « la mise sur pied et les missions des forces armées », ne s’applique qu’à la « défense du territoire » ; ce qui interdit a priori tout déploiement de troupes à l’extérieur et s’inscrivait dans le cadre de la guerre froide en Europe et des risques d’invasion soviétique. L’article 115 a précise pour sa part que l’« état de défense » s’applique « lorsque le territoire fait l’objet d’une agression ou est menacé d’une agression imminente ».
Au Japon, la lettre de la Constitution de 1946 est encore plus restrictive, puisque, selon l’article 9, le peuple japonais « renonce à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu’à la menace d’usage ou l’usage de la force pour résoudre les conflits internationaux ». De même, des forces armées ou tout autre « potentiel de guerre » ne seront « jamais maintenues ». Le droit de belligérance de l’État n’est ainsi pas reconnu. En dépit du caractère apparemment définitif des termes utilisés, dans les deux cas, les contraintes institutionnelles ont toutefois autorisé d’importantes évolutions dans le cadre d’une « interprétation des règles », et ce, particulièrement depuis le début des années 1990.
 
LES ACTIONS EXTÉRIEURES DE L’ALLEMAGNE ET DU JAPON DEPUIS LE DÉBUT DES ANNÉES 1990
 
 
En 1994, rompant ainsi avec la lettre du texte de la Loi fondamentale, un arrêté de la cour de Karlsruhe a autorisé les opérations extérieures, après accord du Bundestag. Toutefois, pour être perçues comme légitimes, ces opérations doivent pouvoir s’inscrire dans un cadre multilatéral. Dès lors, la portée des opérations menées par les forces allemandes s’est considérablement accrue dans les cadres européen et de l’OTAN, qu’il s’agisse des opérations de transport de l’aide, de la participation au contrôle de l’embargo contre la Yougoslavie, ou de l’envoi de contingents participant à la force d’extraction en Macédoine. Pour l’Allemagne, dans le processus de légitimation des actions, le tournant est intervenu lors de la première guerre des Balkans. Si l’Allemagne n’y a pas directement participé par l’envoi de troupes sur le terrain, néanmoins, dans une prise de position à la portée symbolique non négligeable, signe du retour de l’Allemagne en tant que puissance politique en Europe, le chancelier Helmut Kohl avait poussé, au mois de juin 1991, lors du sommet européen de Luxembourg, à une reconnaissance rapide de l’indépendance de la Bosnie et de la Croatie.
Ce premier pas a été suivi par une plus forte implication pendant la guerre du Kosovo, qui s’est traduite par la participation aux frappes de l’OTAN contre la Serbie, sans s’appuyer sur un mandat explicite de l’ONU. Enfin, dans un contexte différent, l’affirmation de son sens des responsabilités après les attentats du 11 septembre 2001 s’est traduite par une participation militaire directe à la « guerre contre le terrorisme » hors du cadre européen.
Par ailleurs, le débat sur les capacités et les missions de la Bundeswehr démontre également la volonté de se doter, dans certaines limites, des moyens de participer à ces nouvelles missions « élargies ». C’est le cas, notamment, avec la création d’une Krisenreaktionkräfte (KRK), destinée à rendre possibles les missions de « traitement » des crises hors du territoire national – jugées plus plausibles après la guerre froide –, de réponse aux risques posés par les « États voyous » et de lutte contre le terrorisme international [8].
Les opérations en Afghanistan ont par ailleurs permis à l’Allemagne d’affirmer un peu plus sa volonté de jouer un rôle significatif, en proposant de soutenir concrètement, par des moyens militaires et logistiques, la lutte globale contre le terrorisme, et en revendiquant également – mais sans succès – la direction de l’International Security Assistance Force (ISAF) en Afghanistan. Ce soutien s’est traduit par l’envoi de troupes spéciales au sol, notamment d’unités chargées de détecter l’usage d’armes chimiques ou biologiques [9]. Le Bundestag a donc voté très rapidement, le 22 décembre 2001, deux jours après l’adoption de la résolution 1386 de l’ONU, l’envoi d’un fort contingent de 1 200 hommes en Afghanistan, chargés d’assurer la sécurité autour de Kaboul [10].
Le rôle catalyseur de la guerre contre le terrorisme a également été l’occasion pour le Japon de s’affirmer sur la scène internationale, et ce, d’autant que – contrairement à l’Allemagne – Tokyo n’a pas attendu une demande spécifique des États-Unis pour agir et proposer son aide concrète. Par ailleurs, cette action constitue l’aboutissement d’une extension régulière des missions des forces d’autodéfense, en dépit d’un cadre constitutionnel et institutionnel particulièrement contraignant. Saisissant les opportunités, mais répondant aussi – sans doute plus que l’Allemagne – à de véritables nécessités stratégiques de défense, le développement des activités extérieures des forces d’autodéfense s’est poursuivi régulièrement depuis le début des années 1990.
En 1992, répondant officiellement aux accusations d’« égoïsme » provoquées par la non-participation des forces japonaises à la guerre du Golfe – et ce en dépit de l’aide considérable de 13 milliards de dollars versée par le gouvernement japonais, ainsi que l’envoi de dragueurs de mines après le conflit –, la Diète japonaise a adopté, avec difficulté et de nombreuses restrictions, la loi PKO (Peace keeping operations), autorisant la participation des forces japonaises aux opérations de maintien de la paix (et non de rétablissement de la paix) dans le cadre de l’ONU. La première de ces opérations, aussi symbolique que la prise de position de l’Allemagne sur l’indépendance de la Bosnie et de la Croatie, a eu lieu au Cambodge, suivie de participations régulières en Afrique et dans le Golan.
La portée de ces interventions japonaises est toutefois restée très limitée, en termes d’effectifs et de missions, en raison des fortes contraintes, notamment sur l’usage des armes et la définition de la défense « collective », induites par la Constitution. En revanche, ces opérations ont permis de justifier le démarrage de nouveaux programmes d’armement liés au transport de troupes et à d’éventuelles opérations de débarquement dont le caractère strictement « défensif » n’est pas parfaitement évident.
En 1996, répondant aux inquiétudes suscitées par la stratégie d’intimidation suivie par Pékin dans le détroit de Taiwan, les nouvelles « lignes de conduite » redéfinissant les termes de l’accord de sécurité nippo-américain après la guerre froide ont été adoptées, étendant le champ d’action des forces d’autodéfense – pour des opérations militaires mais non combattantes – « aux zones de crise pouvant affecter gravement le Japon dans la région », au-delà donc du cadre géographique strict de l’archipel.
En 1998, rompant dans les faits avec le principe de non-utilisation militaire de l’espace, le parlement japonais a également autorisé la fabrication de quatre satellites d’observation militaire, en réponse aux essais de missiles effectués, au mois d’août 1998, par la Corée du Nord au-dessus du territoire japonais. Ces satellites – réclamés depuis plusieurs années par les forces armées – ont pour objet de doter le Japon d’une capacité d’observation et d’analyse plus autonome. Enfin, à l’automne 2001, dans des délais remarquablement rapides, le parlement japonais a adopté, le 20 octobre, après seulement vingt-quatre jours de débats, une nouvelle « loi exceptionnelle de lutte contre le terrorisme » ainsi que deux amendements, à la loi d’autodéfense, d’une part, à la loi de l’Agence de sécurité maritime, d’autre part. Le premier amendement autorise les forces d’autodéfense à protéger les installations des forces américaines basées au Japon, ouvrant ainsi une brèche dans le principe d’interdiction de toute participation du Japon à des systèmes de défense collective [11]. Le second amendement autorise, quant à lui, les gardes-côtes à utiliser leurs armes contre les incursions de navires « suspects » dans les eaux territoriales japonaises. Concrètement, moins d’un mois après l’adoption de cette loi, les gardes-côtes ont usé de cette nouvelle possibilité pour tirer sur un bateau nord-coréen.
Dans le cadre de la nouvelle loi contre le terrorisme, trois navires japonais – deux destroyers et un ravitailleur – ont été envoyés dans l’océan Indien pour « soutenir les opérations des forces armées américaines et d’autres pays ». Significativement, le caractère « militaire » de la mission, notamment en termes de recueil de renseignements et de ravitaillement de navires « alliés », a été souligné dans de nombreuses déclarations. Il s’agit donc bien d’une avancée importante dans une zone très éloignée du cadre strictement territorial et même régional théoriquement couvert par les forces d’autodéfense. Plus symboliquement encore, 87 % de la population aurait déclaré son soutien aux opérations de lutte contre le terrorisme, contrastant fortement avec l’isolationnisme habituellement exprimé dans les sondages [12].
 
LES LIMITES DU PARALLÉLISME CONCERNANT LES OBJECTIFS POURSUIVIS
 
 
L’analyse comparée de l’évolution des missions des forces armées en Allemagne et au Japon met donc en évidence des similitudes, mais également des différences importantes concernant les objectifs qui, dans les deux cas, sont multiples.
Dans le cas de l’Allemagne, la volonté d’affirmation et de reconnaissance dans le cadre onusien, et plus encore peut-être dans le cadre européen, constitue sans doute un élément essentiel d’analyse. Dans ce contexte, un rôle accru en matière de défense permet de consolider les aspirations politiques de l’Allemagne, en démontrant sa responsabilité ainsi que sa capacité à participer activement à une définition de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) dans le cadre européen [13]. En développant ses capacités d’action militaire, et en manifestant clairement son souhait d’engagement et de participation, l’Allemagne peut ainsi étayer sa volonté de participer activement, en tant que grande puissance responsable, à la gestion des crises externes. On peut même déceler une volonté de puissance proprement « allemande » dans les déclarations apparemment désabusées de Gerhard Schröder pour qui, « si l’Allemagne formulait avec autant d’aplomb que la France ses intérêts, elle serait traitée de “nationaliste” » [14]. L’Allemagne aujourd’hui, y compris sur les questions de défense, n’est sans doute plus prête à se contenter en Europe d’un rôle minoré, même si les ambiguïtés de son positionnement, entre l’Europe et les États-Unis, en ce qui concerne les questions de défense – notamment d’industrie de défense européenne –, ne sont pas totalement levées. En revanche, la mission de défense du territoire et de prise en compte de menaces vitales apparaît aujourd’hui, après la fin de la guerre froide et dans le double cadre de l’OTAN et de l’Union européenne (UE), comme très secondaire.
À cet égard, la situation est profondément différente au Japon. La question officiellement posée est celle de l’évolution de la politique d’« autorestriction d’après guerre » confrontée à l’instabilité de la situation stratégique en Asie. Comme pour l’Allemagne, les ambitions de reconnaissance politique – notamment dans le cadre de l’ONU et de la réforme du Conseil de sécurité – et la revendication d’une redéfinition plus égalitaire et plus réaliste des structures officielles d’un système international encore déterminé par les conditions de 1945, font partie des objectifs poursuivis par Tokyo dans le développement de ses capacités d’action « militaire ». C’était très clairement le cas lors du vote de la loi PKO de 1992.
En revanche, dans un contexte stratégique régional caractérisé par une perception croissante des risques et des déséquilibres, et l’absence totale de structures de sécurité collective efficaces, l’alliance avec les États-Unis et la prise en compte de menaces perçues comme vitales constituent autant de motivations profondes pour Tokyo. Parmi ces menaces vitales auxquelles le Japon doit faire face, on retrouve, bien entendu, le risque posé par la nature du régime nord-coréen, mais également celui posé par une RPC dont la rhétorique nationaliste – peu favorable aux stratégies d’intégration – inquiète Tokyo. Ces menaces pèsent notamment sur la sécurité des voies d’approvisionnement maritimes de l’archipel et se traduisent également par la prise en compte des risques balistiques couplés à ceux posés par les armes de destruction massive dont Pékin comme Pyongyang sont équipés. Dans les deux cas, la nature du régime – qui perpétue en Asie les structures de la guerre froide – constitue le principal facteur multiplicateur de risque. L’Allemagne en Europe ne se trouve plus confrontée à ce type de menaces directes.
En matière de sécurité collective, les tentatives de Tokyo de favoriser la mise en place de structures multilatérales – sur mer notamment –, permettant d’encadrer l’action des forces maritimes ou des gardes-côtes, se sont heurtées à l’opposition de la République populaire de Chine, qui se réfère constamment au passé et aux risques de retour du « militarisme japonais ». Dans ce contexte, le maintien d’un engagement fort des États-Unis aux côtés du Japon – qui passe aussi par des « gages de loyauté » donnés par Tokyo, comme dans le cas de la lutte contre le terrorisme – et la préservation – dans le cadre d’un worst case scenario – d’une capacité de réaction plus autonome en cas de crise majeure dans la région et d’abandon de l’allié américain constituent deux objectifs majeurs du développement prudent des capacités d’action militaire de l’archipel. L’importance des enjeux de sécurité constitue donc une différence majeure avec la situation que connaît l’Allemagne.
 
LA LÉGITIMITÉ DU DÉBAT SUR LA « NORMALITÉ »
 
 
Dans les deux cas, la définition des objectifs poursuivis doit être resituée dans le cadre d’un débat sur la normalité. En Allemagne comme au Japon, ce débat recouvre sans doute une même volonté de réintégration du système international en tant que puissance politique reconnue, mais est également marqué par d’importantes différences, notamment en termes de perception et de légitimité au niveau régional.
Au Japon, le débat sur la normalité est fortement lié à la remise en cause de la relation de subordination aux États-Unis, ainsi qu’à un désir d’autonomie qui s’explique en partie par le relâchement des liens de confiance absolue dans la protection américaine, telle que définie par des intérêts communs caractéristiques de la guerre froide [15]. Alors que le Japon souhaite aujourd’hui être entendu et voir ses intérêts de sécurité pleinement pris en compte par les États-Unis et ses partenaires régionaux, le débat sur la normalité porte non pas sur une revendication de puissance – y compris militaire – en soi, mais sur la nécessité de détenir une part de puissance militaire suffisante pour gagner ce droit de participer aux débats et d’être entendu dans une situation de relative urgence stratégique. Il s’agit en réalité d’une reconnaissance de l’échec de la stratégie d’engagement pacifique – fondée notamment sur l’intégration économique et l’aide au développement – suivie par le Japon jusqu’au milieu des années 1990 [16].
Ce lien entre capacité de défense plus autonome et diplomatie plus active et respectée est récent, et non revendiqué officiellement par les autorités politiques. En revanche, le débat sur la nature des liens avec les États-Unis est plus ancien. Pour nombre d’analystes à Tokyo, le débat porte sur la nécessité de passer, dans les relations de défense avec les États-Unis, du « partage du fardeau » (burden sharing) au « partage du pouvoir » (power sharing) et, plus important encore, à un « partage de la vision » (vision sharing), seule garantie de la prise en compte des intérêts de sécurité du Japon. Ce débat a par ailleurs été stimulé par les projets de mise en place, par les États-Unis, d’un système antimissile de théâtre auquel le Japon est invité à participer. Mais ce rééquilibrage de la relation passe donc également par un rééquilibrage des moyens d’action, d’information et de prise de décision [17].
Pour Tokyo, la normalité implique ainsi une reconnaissance de son droit légitime à débattre de cette question. La même motivation existe en Allemagne, même si le débat sur la normalité y est sans doute moins lié à la relation de subordination aux États-Unis. Idéologiquement, Berlin situe ce débat – et le revendique comme légitime – dans le cadre « politiquement correct » du partage des responsabilités et des valeurs avec l’Europe. Le cadre européen permet en effet de réduire les inquiétudes que pourraient encore susciter le retour de la puissance allemande. Cela ne signifie pas, toutefois, que depuis la réunification toute logique « nationale » ait disparu du débat sur le retour à la normalité en Allemagne. Ainsi, si certains en Asie estiment que l’alliance nippo-américaine constitue un « bouchon utile sur la carafe » du militarisme nippon, d’autres en Allemagne considèrent également, aujourd’hui, le cadre européen comme un « bouchon sur la carafe » du « nationalisme » allemand [18].
Mais la différence essentielle entre l’Allemagne et le Japon se situe bien évidemment au niveau de la perception et de la prise en compte de la légitimité de ces revendications dans des contextes stratégiques régionaux totalement différents.
Si, dans le cas de l’Allemagne, quelques doutes s’expriment parfois quant à la nature de la nouvelle « puissance allemande », la méfiance à l’égard des ambitions allemandes n’apparaît plus en Europe comme officiellement légitime ; et les tenants des thèses de la méfiance vis-à-vis de l’Allemagne sont idéologiquement marginalisés [19].
Par ailleurs, en intervenant militairement en Serbie, dans le cadre de la « nécessaire responsabilité occidentale dans les Balkans » et en fonction de motifs humanitaires, face à un dictateur accusé aujourd’hui des mêmes « crimes contre l’humanité » que ceux des responsables condamnés à Nuremberg, l’Allemagne a peut-être découvert le moyen de retrouver enfin une nouvelle légitimité lui permettant d’effacer – en les partageant ou en les banalisant – les crimes dont elle était singulièrement et collectivement accusée [20].
Cette voie, en Asie, est aujourd’hui totalement fermée au Japon, que l’on imagine mal, dans le contexte stratégique et plus encore idéologique régional, participer à une action même collective contre un dictateur soumettant son peuple à des « crimes contre l’humanité » [21]. En Asie, le débat japonais sur la normalité et la nécessité de mieux prendre en compte les impératifs de défense est en effet immédiatement dénoncé par la RPC et la Corée du Nord comme une preuve des tentations militaristes du Japon. En outre, cette stratégie de délégitimation des inquiétudes exprimées par Tokyo contribue à les renforcer. Le déni de débat, de la part de la Chine notamment, correspond en effet à une stratégie de puissance selon laquelle il n’existe « aucune place pour le Japon aujourd’hui dans les questions de sécurité régionale » [22].
Au-delà de cette absence de légitimité, instrumentalisée par les rivaux de Tokyo, la perception des inquiétudes et des revendications du Japon est également significative en Europe. On retrouve en effet à ce niveau une réticence face à la légitimité de ces inquiétudes – justifiée cette fois par les exigences de la multipolarité –, dénotant une capacité limitée de prise en compte des réalités stratégiques différentes qui se sont développées en Europe et en Asie depuis la fin de la guerre froide. La principale difficulté vient en effet de ce que l’agenda européen en matière de rapport de puissance avec les États-Unis ne coïncide pas avec celui du Japon dont les priorités stratégiques ne sont pas les mêmes. Dans un monde globalisé, la manière dont sont perçues et analysées les « voies du retour » à la normalité du Japon et de l’Allemagne nous informe également sur la capacité de l’Union européenne à jouer un rôle politique et à prendre en compte – comme les États-Unis le font, avec des moyens différents – l’importance des enjeux de sécurité hors de sa zone d’influence traditionnelle. Aujourd’hui, malheureusement, on peut craindre que la prise en compte de problématiques trop strictement européocentrées ne l’emporte trop souvent.
 
NOTES
 
[1] Il faut garder en mémoire les tentations du Japan bashing aux États-Unis, dans les années 1980, et les inquiétudes françaises face au « modèle économique allemand ».
[2] En ce qui concerne la querelle des livres scolaires, il faut savoir par exemple que les ouvrages concernés – marginaux – n’ont été adoptés comme manuels que par 0,6 % des établissements privés du pays et par aucun établissement public.
[3] « Germany to boost German’s military role in war on terror », Handelsblatt.com, 9 février 2002 ; Nichols Berry, « Koizumi uses terrorist attack to shift Japan’s defense posture », Asia Forum, 9 novembre 2001 ; Ariel O’Sullivan, « Germany’s Just War », Jerusalem Post, 30 décembre 2001.
[4] Yves Boyer (sous la dir.), Allemagne : certitudes et incertitudes de la politique de sécurité, Paris, Ellipses, FRS, 1999.
[5] Gerhard Schröder, 8 février 1999, in Peter Schmidt, « Actions de l’Allemagne dans les organisations internationales de sécurité », in Y. Boyer, op. cit.
[6] Der Spiegel, 5 avril 1999.
[7] Par ailleurs, contrairement à une image souvent véhiculée en Occident, il y a une tradition, dans la littérature populaire ou bourgeoise du Japon de Édo, de mépris ou de caricature du parasitisme des samuraïs et de leurs valeurs guerrières à l’époque inemployées.
[8] Heinz Schulte, « Nach Berlin », in Y. Boyer, op. cit.
[9] Roland Egglesten, « Germany military role in Afghanistan », Radio Free Europe, 6 novembre 2001.
[10] Handelsblatt.com, 9 février 2002.
[11] Par opposition au principe de défense « collective » théoriquement interdit par la Constitution.
[12] Nichols Berry, « Koizumi uses terrorist attack to shift defense posture », Asia Forum, 9 novembre 2001.
[13] Ralpf D. Thiele, « On the reorientation of German strategic thinking », National Securities Studies Quarterly, hiver 1999, vol. V, issue IV, Washington.
[14] Déclaration de Gerhard Schröder, 8 février 1999, in Y. Boyer, op. cit.
[15] Et ce en dépit de l’amélioration des relations depuis l’arrivée au pouvoir de George W. Bush. Tokyo prend en compte le facteur essentiel de l’alternance politique et du poids de l’opinion publique et du Congrès dans la définition de la politique étrangère et de sécurité des États-Unis.
[16] Toshiyuki Shikata, Teikyu University.
[17] Nishihara Masahi, San Francisco Chronicle, 6 novembre 2001.
[18] C’est notamment la thèse qui justifie le fort soutien des Verts à la politique européenne, y compris en matière de défense.
[19] Paul-Marie Coûteaux, L’Europe vers la guerre, Paris, Michalon, 1997.
[20] Nous faisons ici référence au débat sur la singularité de l’holocauste.
[21] On songe ici, par exemple, à la Corée du Nord où la famine entretenue par les dirigeants aurait causé, sans susciter d’ingérence humanitaire, plus de victimes que la politique de « purification ethnique » de Slobodan Milosevic.
[22] Conférence organisée par le Pacific Forum et l’Université Fudan, in Brad Glossermann, « What is normal for Japan », Japan Times, 24 janvier 2002.
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Il faut garder en mémoire les tentations du Japan bashing ...
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En ce qui concerne la querelle des livres scolaires, il fa...
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« Germany to boost German’s military role in war on terror...
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Yves Boyer (sous la dir.), Allemagne : certitudes et incer...
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[5]
Gerhard Schröder, 8 février 1999, in Peter Schmidt, « Acti...
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[6]
Der Spiegel, 5 avril 1999. Suite de la note...
[7]
Par ailleurs, contrairement à une image souvent véhiculée ...
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Heinz Schulte, « Nach Berlin », in Y. Boyer, op. cit. Suite de la note...
[9]
Roland Egglesten, « Germany military role in Afghanistan »...
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[10]
Handelsblatt.com, 9 février 2002. Suite de la note...
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Par opposition au principe de défense « collective » théor...
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Nichols Berry, « Koizumi uses terrorist attack to shift de...
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[13]
Ralpf D. Thiele, « On the reorientation of German strategi...
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Déclaration de Gerhard Schröder, 8 février 1999, in Y. Boy...
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Et ce en dépit de l’amélioration des relations depuis l’ar...
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Toshiyuki Shikata, Teikyu University. Suite de la note...
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Nishihara Masahi, San Francisco Chronicle, 6 novembre 2001...
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