Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527078
220 pages

p. 89 à 96
doi: en cours

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Dossier

n° 46 2002/2

2002 Revue internationale et stratégique Dossier

Entretien

Quels nouveaux outils pour repenser le développement en Afrique ?

Michel Rocard Député européen, ancien Premier ministre.
FRANCK-EMMANUEL CAILLAUD et FANNY CHABROL — Dans votre dernier livre, Pour une autre Afrique [1], vous engagez une vaste réflexion sur l’Afrique. Quelles sont les motivations qui vous ont conduit à vous engager dans la rédaction de cet ouvrage ?
MICHEL ROCARD — Il y a tout d’abord une part de motivation personnelle. L’Afrique est émouvante, elle est belle, j’y ai vécu des moments intenses et j’y ai toujours des amis, mais elle souffre. Cela dit, la principale raison de mon engagement pour l’Afrique résulte d’un souci d’Occidental effrayé par les menaces qui pèsent sur l’équilibre et la paix dans le monde. L’Afrique est en déshérence. Il y a trente ans, elle représentait encore 6 % des échanges mondiaux. Elle constitue, aujourd’hui, moins de 2 % de ces échanges, et la pente continue de s’accentuer : les efforts de la communauté internationale envers l’Afrique diminuent, tandis que le sida et le paludisme s’étendent. Combien de temps nos frontières sanitaires resteront-elles étanches ? Sans doute aussi longtemps que l’absence de développement assombrira les perspectives en Afrique. Or, pour de nombreux pays, il est actuellement question d’insécurité physique et militaire qui pourrait se traduire par la perception d’une menace migratoire de plusieurs dizaines de millions de personnes, non souhaitée au nord de la Méditerranée, si rien n’est fait. Il est vrai que nos frontières sont relativement étanches et défendues, mais si la pression augmente, qui peut présager de ce qui adviendra ? Par ailleurs, l’Afrique représente un peu plus de 10 % des réserves mondiales, notamment en matière pétrolière, si bien qu’elle est indispensable aux équilibres de la planète. Nous avons donc pour obligation de nous occuper de l’Afrique, faute de quoi elle nous exportera des guerres, du terrorisme, du sida et des immigrés. À cette deuxième raison s’ajoute l’éthique d’un militant socialiste qui se bat pour la réduction des inégalités dans le monde.
Comment vous situez-vous par rapport au discours ambiant sur l’afro-pessimisme ?
MICHEL ROCARD — Comme extérieur, évidemment. Pendant deux ans et demi j’ai présidé la commission du Parlement européen chargée du développement et de la coopération, où je suis devenu progressivement compétent sur l’Afrique. Il s’agit là d’un excellent poste d’observation, producteur d’une information fondée, même si parfois un peu technique.
Or le sentiment général sur l’Afrique est façonné par les médias qui n’en parlent que pour stigmatiser les pires évolutions. Ils ont beaucoup insisté sur les guerres abominables qui ont traversé et qui continuent de cribler le continent, oubliant de rappeler que, si l’Afrique a connu pendant trente ans une croissance annuelle moyenne de son produit national brut (PNB) de 3 %, soit, en proportion, une évolution équivalente à celle de la croissance démographique globale – c’est-à-dire une croissance nulle du PNB par habitant pendant les années 1960, 1970 et 1980 –, la décennie 1990 a marqué un véritable décollage pour les deux tiers du continent africain vivant en paix. Ces pays connaissaient alors une croissance de 5 %, soit plus de 2 % par habitant, la répartition se faisant, cependant, toujours de manière inégale. Cette amorce de décollage fonde une nouvelle raison de ne plus penser l’Afrique en termes d’afro-pessimisme ; mais les médias n’en ont jamais rien dit, et, en dehors des spécialistes, le grand public ignore la plupart de ces données. Les médias conditionnent donc largement les comportements politiques et les conséquences de ces comportements.
L’aide publique au développement (APD) vers l’Afrique diminue de manière vertigineuse (de 30 % environ depuis dix ou quinze ans), or cette baisse de l’APD est compensée par un afflux massif de capitaux privés du Nord vers le Sud, qui, eux, sont plutôt en augmentation. Dans le détail, pourtant, on remarque que ces flux s’orientent majoritairement en direction de l’Asie et de l’Amérique latine, et que, parmi les 3 % seulement qui se dirigent vers l’Afrique, l’essentiel profite aux pays pétroliers et, dans une moindre mesure, à l’Afrique du Sud. Il n’y a donc pas, dans la plupart des pays africains, de remplacement de l’aide publique défaillante par des capitaux privés qui ne répondent pas aux mêmes objectifs.
Pour ma part, je ne connais ni l’afro-pessimisme ni l’afro-optimisme ; mes jugements sont objectifs. Or, si les situations sont difficiles, elles ne sont pas désespérées. Il faut se battre pour les faire évoluer et, surtout, pour que les concepts et les outils intellectuels que nous utilisons pour comprendre l’Afrique évoluent, car ils ne sont pas pertinents.
Dans le cadre de cette refonte conceptuelle, quelle place accordez-vous aux politiques de coopération ?
MICHEL ROCARD — À cet égard, beaucoup d’éléments méritent d’être précisés. Avant même de parler de coopération au développement, c’est la notion même de relation avec l’Afrique qu’il convient de reconsidérer. La condition préalable à tout développement réside dans la paix civile. Et bien avant de s’occuper du développement économique lui-même, dont la possibilité n’est qu’une conséquence de cette paix, c’est par la politique qu’il faut chercher une porte d’entrée, ce qui nous conduit à trois types de raisonnement.
Le premier champ de préoccupation concerne la paix, la guerre et les conflits. La paix civile n’est pas naturelle. Seule une longue pratique de la civilisation permet d’infléchir ce taux de violence inhérent, propre à la nature humaine. Or l’Afrique ne connaît pas encore cette expérience de civilisation, et dans la plupart des conflits qui déchirent aujourd’hui le continent il est rare que les populations et les puissances publiques engagées aient la capacité de s’en sortir seules. L’Afrique connaît actuellement un vrai problème de traitement des conflits. Quelques remarques liminaires s’imposent ici.
En termes de mécanismes de décision, tout d’abord, l’Occident – au niveau international, au niveau européen et même au niveau des relations bilatérales entre la France et différents pays d’Afrique – dispose de structures de décision et de systèmes de commandement qui fonctionnent plutôt bien et sont assez experts en matière de distribution de l’aide. Dès lors qu’une élection en Afrique est non validée par des observateurs internationaux, qu’une menace de guerre ou qu’un coup d’État ébranle à nouveau le continent africain, l’ensemble des mécanismes d’aide et de soutien en direction de l’Afrique s’interrompent immédiatement. Par ailleurs, l’Occident peut prendre parfois certaines sanctions, mais le système de décision s’articule alors différemment : sur le plan international, au niveau du Conseil de sécurité des Nations unies ; sur le plan européen, au niveau du Conseil des ministres de l’Union, alors qu’il appartient à la Commission de gérer la coopération ; sur le plan français, au niveau du ministère des Affaires étrangères accompagné du ministère de la Défense, aux lieu et place du ministère délégué à la Coopération quand il s’agit de l’aide. Les personnels qui ont à traiter de ces questions ne sont plus les mêmes, l’histoire locale des hommes et des forces en présence disparaît, et les nouveaux décideurs (Conseil de sécurité des Nations unies, Conseil des ministres de l’Union européenne), surchargés de choix multiples, travaillent souvent trop vite et connaissent mal leur sujet. Dans le cas de l’Union européenne (UE), les risques induits par cette transformation des mécanismes de décision selon qu’il s’agit d’aide ou de sanction sont encore aggravés par un jeu de rivalités internes. Le Conseil des ministres, considérant comme déshonorant de s’appuyer sur l’expertise accumulée par la Commission, ne s’y résout guère. L’incompétence, la lenteur et l’inanité de ses décisions engendrent de monstrueux gâchis comme au Togo, au Congo-Brazzaville ou encore aux Comores. Dans ce champ particulier, il faudrait que les décideurs en matière de traitement des conflits soient les mêmes que les décideurs en matière de coopération. Ce qui, d’un point de vue strictement institutionnel, ne va pas sans poser la délicate question de la modification des traités européens, particulièrement de l’équilibre entre la Commission, supposée pourvoir aux tâches subalternes de l’intendance, et le Conseil des ministres, qui a l’arrogance de croire qu’il fait de la politique étrangère, alors que dans ces conditions il ne peut que mal en faire.
Ma deuxième remarque a trait au coût des conflits. Dès lors qu’un conflit éclate, qu’une crise se développe et que l’on change de système de décision, les crédits alloués à la coopération ne sont plus mobilisables. En cas de crise, la moindre opération d’intervention nécessite que l’on construise, dans le même temps que son élaboration, les mécanismes de financements adaptés, ce qui entraîne une perte de temps injustifiée, alors que, par définition, l’heure est à l’urgence. Avant même de poser la question d’une augmentation des volumes de l’aide publique au développement, je plaide en faveur d’une affectation de 10 % des montants que l’on vote, à la préservation de la paix, ce qui signifie l’entretien d’un état-major permanent de réflexion anti-crise, qui dispose des concepts opérationnels de force, et le maintien de relations politiques et militaires entre les opérateurs éventuels.
Je terminerai par cette observation à propos d’une expression communément admise dans le discours : « Prévenir les conflits » ; vérité profonde, s’il en fut, mais à laquelle personne n’a jamais su donner de véritable forme. L’essentiel consisterait plutôt en une alerte précoce pour voir venir les tensions. J’ai milité en ce sens et obtenu à deux reprises, en 1997 (rapport Martens) et en 1998 (rapport Rocard), des votes du Parlement européen pour qu’à l’occasion de la négociation de la convention de Cotonou [2] les Européens proposent de financer et d’apporter l’expertise nécessaire à la création, par les chefs d’États africains et dans l’exercice de leur souveraineté, de quatre observatoires régionaux des tensions – selon les quatre régions définies lors du découpage d’Abuja [3]. Il aurait fallu rassembler des démographes, des sociologues et des économistes pour qu’ils décèlent, dans l’accès à l’école, dans l’accès à la fonction publique, dans l’armée ou dans le droit de cultiver la terre, d’éventuelles tensions, des durcissements ou des inégalités interethniques, interreligieuses ou interlinguistiques. Et pourtant cette suggestion, largement approuvée par le Parlement européen, n’a pas été suivie d’effets. Non seulement la Commission n’a pas osé la reprendre à son compte pour la proposer aux Africains, mais aucun des rares chefs d’États africains à en avoir entendu parler, n’a osé en assumer la charge, par crainte d’une régionalisation contraire aux intérêts de leur propre souveraineté. Par conséquent, nous n’avons toujours pas aujourd’hui les outils d’avertissement nécessaires à l’anticipation des crises, ni les outils administratifs et financiers indispensables à leur traitement rapide.
S’il est vrai que la paix et la sécurité sont les conditions premières du développement, et si l’Union européenne n’a pas été en mesure d’élaborer une politique de coopération efficace, à quoi doit-on attribuer cette « crise de la coopération » ? Est-ce à une absence de vision politique commune sur l’Afrique ?
MICHEL ROCARD — En effet, mais l’incrimination ne concerne pas spécifiquement l’Union européenne. L’Occident dans son ensemble, Japon y compris, n’utilise pas de bons concepts pour appréhender l’Afrique. Dans le cas de l’Afrique noire, il est clair que l’APD n’a jamais permis le décollage d’aucun pays, sauf l’île Maurice, dans des conditions très instructives mais non exportables. Le plus difficile à exporter aurait sans doute été l’alternance démocratique vécue et l’intelligence sophistiquée avec laquelle ce petit État de quelque 2 000 km² a su utiliser les contreparties de l’aide pour se diversifier dans la mécanique électronique et le textile. Pour le reste, nous maintenons actuellement sous perfusion 71 pays de la zone Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP) dont certains, sans notre aide, feraient immédiatement banqueroute et connaîtraient des famines désastreuses, sans que l’on parvienne à faire de cette aide un outil de décollage adapté. Or cette analyse est tout aussi vraie pour les coopérations bilatérales que pour les aides respectives de la Banque mondiale et de l’Union européenne, même si l’UE est peut-être ici plus « coupable », en ce que, arrivant plus tard et faisant se rencontrer des visions assez diverses, elle disposait sans doute du champ nécessaire pour inventer de nouveaux concepts. On était donc en mesure d’espérer quelque innovation de la part de l’UE, mais on est plutôt tombé dans l’inhibition.
Par ailleurs, si l’on raisonne en termes de paix civile et de stabilité politique relative, dans les conditions qui devraient permettre le développement, des fautes politiques antérieures aux fautes économiques ont paralysé toute approche originale de la question. Sans le rechercher spécifiquement et sans même le dire, nous autres Occidentaux obligeons tous ces pays maintenant sous perfusion à copier nos formes d’organisation étatique ; or celles-ci, par trop luxueuses, coûtent cher, en tous les cas certainement trop cher pour ces pays. Elles incorporent en outre un niveau de centralisation qui ne permet pas une bonne appropriation des décisions par les populations locales et qui introduit une distance dans la création des normes, dans le système d’enseignement et dans les politiques de santé. Une bureaucratie africaine élevée selon nos normes et installée dans un système de carrière copié sur le monde occidental ne peut que souhaiter bénéficier, en termes d’aide, des évolutions les plus récentes du progrès technique. Mais comment la structure de ces États pourra-t-elle accueillir et maintenir ce type d’équipements ? Nous formons actuellement des avocats, des administrateurs, des généralistes et des historiens, alors que l’Afrique manque dramatiquement de vétérinaires, d’agronomes, d’infirmiers, d’hygiénistes ou de médecins de brousse. Mais qui, de l’extérieur, pourrait dire aux Africains qu’ils visent trop haut, les études supérieures et la grandeur intellectuelle, au détriment de l’intendance ? « Occupez-vous de l’intendance », faudrait-il leur répéter. Et pourtant, quoi de plus méprisant ? C’est aux Africains d’assumer cette lucidité et de fixer eux-mêmes leur ordre de priorités. Prenons le cas des ambassades. Combien de pays d’Afrique ont véritablement besoin de plus de quatre ambassades ? Quatre ou cinq, pas plus. Les autres pourraient se contenter d’une ambassade à New York, auprès des États-Unis et de l’Organisation des Nations unies ; d’une deuxième à Genève, pour des agences internationales telles la CNUCED (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement) ; d’une autre à Bruxelles, qui canalise la majeure partie de l’APD ; et, enfin, d’une dernière auprès de leur ancienne métropole coloniale, en raison des liens qui ont pu et qui continuent souvent d’exister entre les deux pays. Pour le reste, ils pourraient sans doute profiter et largement se satisfaire du système des ambassades communes à l’étranger. Or nos rituels de négociation obligent la plupart des État africains à un luxe – le prix prohibitif d’une ambassade, par exemple –, à un alourdissement de leur équipement technique et à des mondanités qu’ils ne peuvent assumer en termes de coût.
L’Occident s’est senti insulté lorsque le capitaine Thomas Sankara a pris le pouvoir au Burkina Faso, qu’il a fait fermer les fontaines de la ville, qui puisaient le tiers des réserves en eau du pays, et qu’il a ordonné à ses ministres de se déplacer en Renault 4L. Il a ensuite été rejeté par la communauté internationale, et s’est trouvé comme seul allié le colonel Mouammar Khadafi. Pour mettre fin aux conséquences diplomatiques de cet isolement, son compagnon de coup d’État, Blaise Compaoré, l’écarta à la faveur d’un autre coup d’État, opération au cours de laquelle T. Sankara trouva la mort. Il ne fait aucun doute que nous n’avons pas compris, en l’occurrence, un message pourtant tout à fait central.
Pour sa part, le président malien, Alpha Oumar Konaré, beaucoup plus occidentalisé, vient de procéder à une réforme municipale comportant la plus forte décentralisation jamais réalisée en Afrique. Il a ainsi décidé de laisser aux communes le soin de créer les services publics de base – d’éducation et de santé – et les infrastructures nécessaires. Selon les normes occidentales, si un État engageait de telles réformes, il serait certainement fort mal traité. Mais, au Mali, un tel consensus local devrait, d’une part, faciliter l’approche d’une taxation des contribuables sous forme d’argent ou de journées de travail, et permettre, d’autre part, une distanciation de nos normes occidentales qui, par trop exigeantes, imposent des niveaux de qualité que l’on ne peut pas généraliser en quantité. De telles évolutions supposent de notre part beaucoup d’humilité, tant nous devons accepter le fait de ne plus voir calquer nos propres références et, de la part des Africains, la volonté de se doter d’instruments de puissance publique qui ne sont pas nécessairement compatibles avec les nôtres, mais certainement mieux adaptés à leur terrain et, donc, plus décentralisés.
Pis encore, notre prétention à leur apprendre la démocratie de l’extérieur. Un drame se noue sous le terme de « conditionnalité ». Depuis que les droits de l’homme sont à la mode en Occident, la règle du jeu consiste, pour les pays occidentaux – autrement dit, pour les bailleurs de fonds –, à se donner arbitrairement le droit d’interrompre l’aide lorsque qu’un pays se conduit mal. Un coup d’État, une guerre civile ou des élections truquées entraînent un arrêt unilatéral de l’aide. Sur ma recommandation, le Parlement européen a voté une première fois en 1997, et à nouveau en 1998, un amendement suggérant à la Commission européenne d’inciter les pays ACP – dont 48 sont en Afrique – à rédiger eux-mêmes un cahier des charges de respect des droits de l’homme qu’ils se sentaient en mesure de satisfaire, de manière à obtenir deux résultats : un certain réalisme dans cette écriture et un engagement des rédacteurs africains pour que les sanctions (embargo pour non-respect des clauses communes notamment) puissent ensuite être délibérées d’un commun accord avec les pays du Sud, de façon à ce que le « puni » le soit également par ses pairs, ce qui représente une condition majeure de légitimité. Mais, bien sûr, rien de tout cela n’a été engagé, et l’Occident continue de jouer le rôle de donneur de leçons de morale. Historiquement, c’est un peu dur, de la part d’États qui les ont précédés dans l’esclavagisme et la conquête coloniale. Ce n’est que maintenant, avec un peu d’aisance et de lucidité par rapport à nos culpabilités historiques, que l’on fait lourdement payer une certaine marge de générosité, pourvu que celle-ci ne nous coûte pas trop. Cette attitude ne me semble ni élégante, ni particulièrement légitime.
Techniquement, le colonialisme entraîne deux types de résultats dont il faut mesurer les effets à travers l’histoire. Il représente tout d’abord un siècle et demi de domination extérieure, de non-implication des populations locales dans l’exercice du pouvoir et de découpage d’entités de droit public, étrangères à l’équilibre préexistant. Puis, à la fin de la colonisation, les populations sont poussées à reconnaître notre propre système politique, qui n’est pas celui de la démocratie consensuelle, mais bien celui de la démocratie conflictuelle. Or nous considérons comme démocratique un système dans lequel le vote permet de faire taire les minorités plutôt que de rechercher le consensus. Notre démocratie vit donc de l’organisation du conflit, et les campagnes électorales constituent le moment d’intensification de l’affirmation des différences et des oppositions. Cette cristallisation est appelée souveraineté nationale. L’outil porteur en est le parti politique. En Europe, l’identité nationale a été créée par des partis politiques, d’abord nationalistes, puis légitimés depuis au moins un siècle et demi par le combat social.
Bien sûr, nous avons proposé ce système en Afrique, où les bases historiques de cette légitimité n’existent pas. Sur place, les partis politiques à l’occidentale n’ont donc rempli que deux fonctions alternatives, voire complémentaires : servir de système d’organisation pour la clientèle du chef, d’une part, et servir de support à l’intensification de l’expression des différenciations ethniques, linguistiques ou religieuses, d’autre part. Voilà très exactement ce que l’Occident a légué de son système démocratique à l’Afrique. Il est clair que la greffe ne prend pas, mais au lieu de s’en indigner il vaudrait mieux essayer de comprendre pourquoi.
On peut compléter ce qui vient d’être dit par un regard historico-anecdotique. Dans les années 1990, François Mitterrand proposa une conditionnalité de l’aide aux progrès réalisés en matière démocratique. Conséquence perverse de cette annonce : la sacralisation des élections pluralistes au détriment de critères fondamentaux tels que l’indépendance de la justice. Parmi les pays africains les plus endettés, trois dictatures finissantes se sentirent obligées d’organiser des élections pour faire plaisir à l’ex-colonisateur : le Bénin, le Congo et Madagascar. Qu’il s’agisse de Mathieu Kérékou, de Denis Sassou N’Guesso et de Didier Ratsiraka, aucun de ces trois chefs d’État – qui se disaient par ailleurs plutôt marxistes – n’avait jamais fait l’expérience de la pratique parlementaire, leurs pays respectifs ne connaissant pas de structure démocratique. C’est au niveau des symboles qu’il a donc fallu chercher une caution démocratique. Le bilan est désastreux. Aucun de ces trois chefs d’État n’a la moindre connaissance de ce que sont une armée, une police, des services spéciaux ou une gendarmerie, ni même de la manière de les commander en établissant une relation personnelle avec ces différents corps. Ils sont tous les trois trop étrangers à la vie politique de leur pays pour avoir mesuré avec précision la subtilité du dosage interethnique nécessaire à la préservation de l’identité nationale. Et face aux difficultés de la pauvreté, chacun s’est abrité derrière une recomposition ethnique de son gouvernement. Dans deux des cas (pour M. Kérékou et D. Sassou N’Guesso), à la fin de leurs mandats, les anciens dictateurs ont été réélus ; et, dans le troisième, Pascal Lissouba, élu démocratiquement, refusa de fixer la date des prochaines élections et fit bombarder la résidence de son prédécesseur quand celui-ci annonça sa candidature à une prochaine élection démocratique.
Il convient dès lors de comparer ces expériences aux conditions dans lesquelles la démocratie émerge en Afrique noire, Sénégal mis à part, tant il est vrai, et c’est un cas unique, qu’au Sénégal, où la démographie de peuplement du colonisateur s’est accompagnée d’une grande proportion d’enseignants, d’infirmiers et, par conséquent, de partis politiques mixtes, la greffe démocratique a pris. Mais si l’on regarde actuellement le cas du Mali, du Niger, de la Namibie ou du Mozambique, et surtout du Nigeria, la démocratie ne se développe qu’à partir du moment où les structures de force acceptent d’être commandées par un chef suprême qu’elles n’ont pas nécessairement choisi. Le processus est culturel et s’accompagne de retours en arrière et de faux pas que les bailleurs de fonds, attachés au principe de conditionnalité, doivent apprendre à décrypter. Au Niger et aux Comores, par exemple, plutôt que de plaquer dans les trois jours notre système de condamnation générale des coups d’État, nous aurions dû réaliser qu’il s’agissait de retournements positifs qui réunissaient des hommes beaucoup moins corrompus que leurs prédécesseurs et plutôt experts en matière de développement. Notre grille de lecture générale ne fait qu’aggraver la situation, alors qu’il nous faut accepter d’autres réalités, qu’un coup d’État, par exemple, est parfois le seul moyen de détenir le pouvoir en Afrique. Il est donc plus important que l’habitude soit prise de vivre ensemble, d’en finir avec les assassinats politiques et la torture, et de respecter la liberté d’expression et l’indépendance la justice, que d’organiser à tout prix des élections anticipées qui, si elles devaient se tenir actuellement au Rwanda, par exemple, pourraient être l’occasion d’une vengeance généralisée.
En matière de développement, de quels outils l’Afrique a-t-elle le plus besoin ? Comment articuler nos schémas actuels avec les caractéristiques propres des économies africaines ?
MICHEL ROCARD — Ce n’est qu’une fois le volet politique correctement traité que l’on peut, dans un second temps, parler de développement. À cet égard, l’exportation n’est pas le facteur déclenchant du développement. Et pourtant, même si l’on prend conscience du caractère quelque peu abusif de l’expression trade not aid, les conventions internationales continuent de chercher à faciliter l’accès des produits africains à nos marchés. Mais, en retour, qu’ont-ils à exporter, et de quelle marge de manœuvre disposent-ils ? Nous poussons aujourd’hui les pays africains à exporter, alors que nous savons perfidement que dans l’évolution historique à venir les termes de l’échange seront inégaux, les prix de leurs produits ne pouvant que se dégrader par rapport aux nôtres, puisque nous possédons les technologies les plus sophistiquées. Enfin, et prétendre le contraire reviendrait à nier l’enseignement même de l’histoire, le développement est endogène. L’exportation, si elle constitue un facteur indispensable d’accompagnement, n’a donc jamais servi de déclencheur de développement, que ce soit en Europe, aux États-Unis, au Japon ou en Chine ; seuls Hong Kong et Singapour font exception, mais la géographie plaide en faveur du cas particulier.
Il est à noter, par ailleurs, que 90 % de la population africaine connaît un système d’ « économie informelle » – vocable méprisant, inventé par les pays riches pour disqualifier et rejeter le reste du monde, et qui a l’inconvénient politique et juridique majeur de confondre le criminel et le salubre, les trafics d’armes, de pierres précieuses et d’êtres humains avec la non-fiscalisation d’une épicerie ou d’une exploitation agricole. L’Afrique a besoin d’une réhabilitation de l’économie non criminelle salubre bien que non fiscalisée, que l’Occident doit encourager à croître et à se fiscaliser progressivement. Et puisqu’il faut nommer pour appliquer du droit à des définitions, je propose d’appeler « économie informelle » toute économie criminelle, et « économie populaire » le non-fiscal salubre.
Or nos outils d’aide au développement ne sont pas opérants quand il s’agit de micro-économie ; si l’on sait prêter 10 millions de dollars, les difficultés semblent insurmontables (les frais de dossier sont trop importants pour la Banque européenne d’investissement ou la Société financière internationale...) dès lors qu’il est question de 300 000 F. Autrement dit, nos formes d’aide au développement ne savent traiter qu’avec des économies qui connaissent déjà un certain essor. Un des principaux éléments de réponse réside dans le micro-crédit. Il existe plusieurs milliers d’unités de micro-crédits en Afrique. Muhamad Yunus a développé au Bangladesh une idée lumineuse, mais il faudrait trouver l’équivalent du micro-crédit du côté de l’offre des entreprises, au niveau du pouvoir d’achat que M. Yunus mobilise en matière de demande. On sait, par exemple, que 90 % des jus de fruits en Afrique sont importés. Il faut encourager la création de petites entreprises, mener le combat et le gagner contre les groupes d’importateurs qui vivent de la rente et qui condamnent et étouffent toute initiative locale. Sur ce point, les gouvernements nationaux ne pourront s’imposer qu’avec l’appui des gouvernements des bailleurs ; encore reste-t-il à convaincre nos entreprises.
Par ailleurs, si la dette est complètement asphyxiante, il faut se soucier de ne pas avoir comme seule modalité de traitement son annulation pure et simple, parce qu’on ne peut pas vivre dans un système où l’on emprunte pour ne pas rembourser. Tout pays dont la dette est complètement annulée doit attendre vingt ans avant de retrouver un prêteur. Le remboursement de la dette en monnaie locale permettrait en outre de capitaliser des entreprises publiques en voie de privatisation ou de financer des programmes locaux par accord entre le bailleur qui annule sa dette et le pays emprunteur. Tout cela est essentiel, dans la mesure où l’unilatéralisme des bailleurs a déjà entraîné des conséquences catastrophiques.
Une fois ces deux approches complémentaires – politique, d’une part, économique, d’autre part – définies, que peut-on dire de l’essor d’une dynamique propre à l’Afrique ?
MICHEL ROCARD — Il n’y aura de cadre pour le développement en Afrique que dans l’émergence institutionnelle d’une capacité africaine autonome de dialogue, de négociation et de choix. Cela dit, je crains deux choses : la dépendance des négociateurs africains à l’égard de leur bourgeoisie urbaine (et l’Afrique a massacré son agriculture au profit de celle-ci) et le risque de contamination intellectuelle par des modèles de développement purement abstraits et occidentaux. L’Afrique a besoin de services publics, de ponts, de routes, de chemins de fer et d’infrastructures aériennes, mais aussi d’éducation et de santé qui ne peuvent être financés, en raison de leur caractère non rentable, que par des fonds publics. Il faut certes encourager le marché, mais ne pas parler du seul marché, et le maintenir dans un rapport équilibré avec le volet prestations publiques, services publics, puissance publique et impôts, dont l’Afrique a impérativement besoin. C’est à ces conditions que, en affirmant sa dignité et sa responsabilité, l’Afrique s’ouvrira à nous.
(Propos recueillis par Franck-Emmanuel Caillaud et Fanny Chabrol, le 26 février 2002)
 
NOTES
 
[1] Pour une autre Afrique, Paris, Flammarion, 2001.
[2] N.d.l.R. : Nouveau partenariat UE-ACP, adopté le 23 juin 2000. Il remplace les conventions successives de Lomé.
[3] N.d.l.R. : Traité signé, en 1991, par les États membres de l’Organisation de l’unité africaine, instituant la Communauté économique africaine.
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[1]
Pour une autre Afrique, Paris, Flammarion, 2001. Suite de la note...
[2]
N.d.l.R. : Nouveau partenariat UE-ACP, adopté le 23 juin 2...
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[3]
N.d.l.R. : Traité signé, en 1991, par les États membres de...
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