Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527086
224 pages

p. 100 à 107
doi: en cours

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La genèse d'une discipline

n° 47 2002/3

2002 Revue internationale et stratégique La genèse d’une discipline

L’enseignement des relations internationales en France : les aléas d’une « discipline-carrefour »

Jean-Jacques Roche Professeur à l’Université Paris II - Panthéon-Assas et directeur de rédaction de l’Annuaire français de relations internationales.
Considérée comme une « discipline-carrefour » au sein de la science politique, l’étude des relations internationales reste marginalisée en France. Cette marginalisation tient principalement à l’organisation de l’enseignement supérieur en France et à la prédominance de la recherche et des revues anglo-saxonnes. Depuis les années 1960 et 1970, leur enseignement reste empreint des contributions d’universitaires français tels que Pierre Renouvin, Jean-Baptiste Duroselle, Marcel Merle et Raymond Aron. Profitant de cette dynamique, plusieurs initiatives ont, dans les années 1980, fait espérer une montée en puissance de la discipline. Cependant, celle-ci reste handicapée par l’absence d’un cursus disciplinaire cohérent et son exclusion des circuits de la décision politico-administrative. Ainsi, l’enseignement des relations internationales ne pourra s’épanouir qu’en s’appuyant sur la diversité qu’offre son interdisciplinarité. Teaching International Relations in France : The Hazards of a « Crossroad-discipline »
Although the field of International Relations is considered to be a crossroad area of study within political science, it remains marginalized in France. This is mainly due to the organization of higher education in France and to the predominance of research and Anglo-Saxon reviews. Since the sixties and seventies, its teaching remains marked with French academic contributions such as Pierre Renouvin, Jean-Baptiste Duroselle, Marcel Merle and Raymond Aron. Although several initiatives in the field during the 1980’s fostered hope for the rise of the academic discipline, it remains handicapped by the lack of coherent degree course and its exclusion from the political and administrative decision process. Thus, the teaching of International Relations will flourish only by taking advantage of the diversity offered by this interdisciplinary field.
Retracer l’histoire de l’enseignement des relations internationales en France, c’est à la fois analyser la participation française à la structuration d’une discipline fortement marquée par ses origines anglo-saxonnes, et c’est, dans le même temps, prendre la mesure du rôle des personnalités et des institutions auxquelles elles appartenaient (ou n’appartenaient pas) dans le développement d’une discipline longtemps marginale. À l’évidence – et en dépit d’un autodénigrement entretenu par les pouvoirs publics [1], voire par les intéressés eux-mêmes [2] –, la recherche et l’enseignement français participent activement aux progrès de cette discipline aux contours imprécis. Dans le cadre du Standing Group on International Relations du Consortium européen de recherche politique (ECPR), la France est ainsi le pays européen dans lequel la version papier du journal de liaison était la mieux diffusée. L’annuaire de la section d’études internationales de l’Association française de science politique (AFSP) compte, pour sa part, plus de 200 entrées. Créé récemment, l’Annuaire français de relations internationales parvient sans difficulté à réunir tous les ans quelque 70 contributions, et est aujourd’hui confronté à l’obligation d’autolimiter sa pagination [3].
Il est pourtant dans la tradition française de relativiser cet intérêt pour l’international. En 1957, Alfred Grosser constatait déjà que la discipline était dominée par la littérature et la recherche américaines, et il est évident que la présence française dans les comités éditoriaux des grandes revues internationales de langue anglaise se compte toujours sur les doigts d’une main. Hormis les conférences du Standing Group on International Relations de l’ECPR, la participation française aux congrès internationaux est réduite à quelques individualités. Il est ainsi paradoxal de constater que, outre l’analyse des aires culturelles, la France participe activement à la structuration intellectuelle de la discipline des relations internationales (notamment aujourd’hui, à travers le développement de la sociologie de l’international), mais que l’exception culturelle et les structures institutionnelles nuisent à la visibilité interne et externe des travaux en langue française. L’exception culturelle est préjudiciable à l’exportation des recherches menées en langue française, et ce, à plusieurs niveaux. Tout d’abord, en raison de l’influence considérable des revues en langue anglaise, qui ne retiennent que les débats organisés autour des programmes de recherche anglo-saxons (la pax democratica) ou les variations sur les concepts élaborés par les think tanks américains (la Révolution dans les affaires militaires, par exemple). Du fait également de l’organisation de l’enseignement supérieur en France, qui interdit à un enseignant-chercheur, soucieux de ne pas perturber une année universitaire déjà réduite, de s’absenter pour participer aux grand-messes de la profession, alors même que les années (ou semestres) sabbatiques sont loin d’être entrées dans les mœurs. L’influence du modèle français de gouvernement et d’administration tend également à réduire le rôle des universitaires. L’impossibilité dans laquelle se trouve l’Université française de bénéficier de passerelles avec les plus hauts échelons de la décision politique contribue ainsi à la marginalisation de spécialistes qui, s’ils souhaitent être écoutés, doivent privilégier leur insertion dans les réseaux parisiens plutôt que d’écrire des articles et des ouvrages qui ne seront, de toute façon, pas lus. À cet égard, même s’il convient de ne pas idéaliser ce qui se passe outre-Atlantique, il importe de constater qu’une universitaire est aujourd’hui à la tête du Conseil national de sécurité, après qu’une autre a dirigé, durant la précédente présidence, le département d’État. Rarement cités à l’étranger, et après avoir appris d’expérience que leurs écrits n’étaient lus que par une quarantaine de leurs collègues, les universitaires français, spécialistes du champ des relations internationales, peuvent alors avoir la tentation « raisonnable et rationnelle » de se replier sur leurs seules tâches d’enseignement – ce qui, à l’évidence, répond aux exigences d’une université de masse, sans pour autant valoriser l’expertise et l’expérience acquises.
Les multiples réunions au cours desquelles les universitaires français discutent de leur discipline sont donc le plus souvent caractérisées par les querelles de chapelle (voir les assises finales de la commission Heisbourg, en juin 2000) [4], pour s’achever sur le même constat concernant la pauvreté des moyens, l’absence de perspectives et l’immaturité de la discipline. Sur le long terme, l’évolution de l’enseignement des relations internationales permet néanmoins de sortir de ce schéma complaisant. Sans prétendre placer la branche française à la pointe de la discipline, tant au niveau de l’innovation conceptuelle que de la notoriété internationale, les relations internationales en France ont intégré tous les apports de la recherche, accompagné les évolutions et diffusé ces travaux devant des publics de plus en plus larges.
 
LES « FORCES PROFONDES » : LES INFLUENCES
 
 
Les relations internationales dérivent du droit et de l’histoire, au même titre que la science politique se situe dans le prolongement de l’enseignement du droit public. Comme la science politique est devenue une discipline autonome, les relations internationales constituent désormais une branche de cette dernière et se sont progressivement dégagées de l’histoire et du droit, comme elles ont acquis une place spécifique au sein même de la science politique en tant que « discipline-carrefour ». Si l’étude de l’international était partie intégrante de l’enseignement supérieur depuis au moins la création de l’École libre des sciences politiques, il a fallu attendre les années 1960 et 1970 pour que les relations internationales s’émancipent. À ce titre, quatre ouvrages ont ancré l’étude des relations internationales dans le paysage universitaire français : Introduction à l’histoire des relations internationales de Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle, Histoire des relations internationales de 1919 à nos jours de J.-B. Duroselle, Paix et guerre entre les nations de Raymond Aron, et la Sociologie des relations internationales de Marcel Merle. Objets de très nombreuses rééditions jusque dans les années 1980, ces quatre livres ont constitué le bagage initial des étudiants qui découvraient le domaine. Dans le même temps, ils ont contribué à structurer les enseignements, puisque la plupart des manuels de l’époque ont repris leurs méthodes d’analyse.
Il semble inutile de revenir ici sur chacun de ces ouvrages et d’en décrire le contenu. Si la partie rédigée par J.-B. Duroselle dans l’Introduction à l’histoire des relations internationales a assez vite vieilli, l’analyse des « forces profondes » a permis de dépasser le caractère événementiel de l’histoire diplomatique traditionnelle, que l’on retrouvait d’ailleurs dans l’Histoire des relations internationales de 1919 à nos jours, dont la première édition fut, il est nécessaire de le souligner, publiée dès 1953. Il faut cependant comprendre que la posture de J.-B. Duroselle s’expliquait par une défiance envers l’École des Annales et par le refus des dérives de l’approche systémique « chic et choc » des années 1970, qui consacrait plus de temps à peaufiner ses modèles qu’à les appliquer à son objet d’étude [5].
Pour sa part, la Sociologie des relations internationales de M. Merle eut deux mérites. Selon le témoignage de son auteur, elle a tout d’abord permis d’inscrire les relations internationales dans le champ disciplinaire de la science politique. C’est parce qu’il venait d’être élu à l’Université Paris I, temple de la sociologie politique, que M. Merle a en effet eu l’idée d’intituler son enseignement « Sociologie des relations internationales » pour attirer des étudiants qui, jusqu’alors, considéraient les relations internationales comme une simple émanation du droit et de l’histoire. Le deuxième mérite de cet ouvrage est d’avoir appliqué les méthodes des sciences sociales à l’étude des phénomènes internationaux, tout en faisant découvrir au milieu universitaire français les problématiques développées outre-Atlantique. M. Merle est ainsi parvenu à offrir une alternative aux approches « empirico-descriptives » et normatives qui prévalaient en droit et en histoire. Pour une meilleure compréhension de la méthode de M. Merle, on pourra se référer à son article publié en 1983 sur la problématique des relations internationales [6].
Quant à R. Aron, il s’est efforcé, toujours en référence à ce qui se faisait dans le monde anglo-saxon, d’élaborer une théorie générale, comparable à celle de John Maynard Keynes. Comme l’écrivait Stanley Hoffmann à l’époque de la rédaction de Paix et guerre entre les nations, l’objectif de cet ouvrage était de distinguer des catégories applicables aux relations internationales, en s’efforçant de souligner les régularités au sein de chaque groupe et les traits spécifiques qui les opposaient [7]. Cette ambition a, de l’aveu même de R. Aron, échoué. D’où son choix en faveur d’une sociologie, « intermédiaire entre la théorie et l’événement », qui se contentait de trouver la spécificité de l’objet étudié dans « la légalité et la légitimité du recours à la force » [8]. Dans la mesure où R. Aron considérait qu’une théorie était impossible à édifier, cette définition de la sociologie des relations internationales était obligatoirement bancale, et, en 1982, Dominique Colas – qui rédigea la partie science politique du rapport Godelier sur l’état des sciences de l’homme en France – dénonçait « la pauvreté évidente [...] dans l’élaboration des cadres conceptuels et des modèles d’intellection » [9].
Ces différents ouvrages ont donc plus ou moins bien vieilli. Si la Sociologie de M. Merle demeure une référence utile, et si l’Histoire des relations internationales de J.-B. Duroselle fait l’objet d’une actualisation confiée à André Kaspi [10], il n’est pas certain qu’il soit utile d’imposer aujourd’hui aux étudiants la lecture in extenso de Paix et guerre, ni celle de l’Introduction à l’histoire des relations internationales. Néanmoins, ces livres ont contribué à instruire une grande majorité des formateurs actuels et continuent à exercer une influence notable, à quatre points de vue.
La primauté de l’approche réaliste n’a jamais été totale, comme en témoigne le classement initial de M. Merle parmi les transnationalistes, même si ce dernier pouvait constater, dans son Bilan des relations internationales, que « l’État continuera de bénéficier, par rapport à ses concurrents, d’une rente de situation aussi longtemps qu’on ne lui aura pas trouvé de substitut » [11]. Néanmoins, le stato-centrisme a longtemps caractérisé l’approche française, dans la mesure où l’émancipation d’une discipline autonome imposait la délimitation d’un cadre spécifique autour des relations interétatiques, distinguant les « facteurs » et les « acteurs » [12]. En outre, l’absence de traduction des classiques américains a amplifié cette spécificité, et il est assez caractéristique de remarquer que le débat récurrent entre réalisme et transnationalisme oppose aujourd’hui deux catégories d’analystes. Les premiers font, ainsi, toujours référence aux quatre ouvrages précédemment mentionnés. Quant aux tenants de l’approche transnationaliste, ils semblent toujours vouloir se distinguer en ne citant que la littérature de langue anglaise. D’où, à bien des égards, l’âpreté des débats et l’absence de passerelles qui permettraient de bénéficier des avantages d’une démarche cumulative [13] entre des écoles dispensant des savoirs radicalement différents [14].
La deuxième caractéristique de l’approche française est une attitude de défiance à l’égard de la théorisation. Ainsi, l’empirisme méthodologique est le point commun de la majorité des manuels publiés durant cette époque, lesquels se distinguaient par leurs options idéologiques (n’oublions pas que nous sommes toujours en pleine guerre froide, et que le tiers-mondisme offre une alternative à une lecture du monde trop centrée sur les problèmes de l’hémisphère Nord).
La troisième caractéristique dérive du stato-centrisme dominant et du système de formation. Dans la mesure où les instituts d’études politiques ont été les principaux centres d’enseignement des relations internationales dans leur dimension politologique, l’ouverture du corps enseignant à des praticiens, exerçant dans les administrations nationales ou internationales, a ainsi permis de multiplier les passerelles entre la recherche et la pratique. Les relations internationales ont donc, très rapidement, pris en compte l’expérience du terrain, évitant le travers de l’« analyse en chambre », même si l’essentiel de ces praticiens provenait – pour cause de réalisme dominant – de la diplomatie [15].
Enfin, on peut remarquer que les études de sécurité et de défense ont constitué le secteur le mieux structuré et le plus actif de la discipline. Cette situation résultait à la fois de la situation géopolitique de l’époque (le rôle de la dissuasion et de l’arms control) et du fait de l’investissement des pouvoirs publics pour promouvoir ce type d’enseignement, via principalement la mission des enseignements de défense du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) et les sessions de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Dans un environnement intellectuel extrêmement riche (le site de l’École militaire a, ainsi, joué un rôle central dans la formalisation de la doctrine française), l’Université a alors démontré qu’elle pouvait être un partenaire efficace de ces recherches, du fait de l’interdisciplinarité requise pour ce type d’études, et parce qu’elle pouvait être – contrairement aux autres secteurs de l’administration – la mémoire de ces travaux.
 
LES FAIBLESSES RÉMANENTES
 
 
Depuis le milieu des années 1980, les relations internationales ne sont plus considérées comme le refuge d’enseignants en situation d’échec [16], mais comme un secteur novateur, à la pointe de la recherche. Le premier agrégé de relations internationales fut ainsi nommé au concours de 1987. Le recrutement d’enseignants spécialisés en relations internationales devint alors moins chaotique, tant au niveau du corps professoral que des maîtres de conférences. Il en résulta une attirance grandissante des doctorants pour une spécialisation en relations internationales dès leur thèse, alors que la majorité des enseignants recrutés auparavant avait choisi un autre domaine de recherche initial [17]. À partir de cette période, on assista à une multiplication des initiatives qui suggéraient toutes que l’international était désormais un champ d’étude légitime, disposant des institutions, des relais et des moyens qui lui faisaient jusqu’alors défaut. Parmi ces initiatives, on peut tout d’abord citer le regroupement de structures de recherche travaillant sur l’international à partir de disciplines diverses. L’Espace Europe de l’Université de Grenoble II demeure, à ce jour, l’une des entreprises les plus réussies de potentialisation de moyens dispersés. Ainsi, avec les moyens traditionnellement réduits de l’Université française, cet Espace Europe a été en mesure de remporter plusieurs appels d’offres dans le cadre du programme SOCRATES (notamment devant la London School of Economy).
L’insertion du Standing Group on International Relations dans les réseaux européens constitue une deuxième initiative qui a contribué à « désenclaver » une discipline qui, du fait de son refus initial d’intégrer les problématiques américaines, était souvent restée à l’écart du réseau des colloques internationaux. Le succès de la deuxième conférence paneuropéenne, qui se déroula à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, en septembre 1995, fut emblématique de la réussite de cette politique d’ouverture. Parmi les autres initiatives qui démontraient la vitalité de la discipline et son souci de s’agréger, on peut également mentionner la création de la section d’études internationales au sein de l’AFSP. Cette nouvelle section a permis aux internationalistes de se regrouper, traduisant ainsi une sensibilité nouvelle vis-à-vis des questions d’enseignement et de recherche. Ce changement prenait tout son relief au regard de l’attitude antérieure du secrétaire général de cette association, qui n’avait pas souhaité intervenir lors de l’annulation d’un concours d’agrégation pour cause de présence de textes... en anglais, lors d’une épreuve optionnelle de relations internationales, et ce, au motif que cette « association savante [n’était] pas concernée par les problèmes d’enseignement » [18]. Enfin, parmi les autres signes d’évolution – et sans souci d’être exhaustif –, on pourra citer ici la création, en 2000, de l’Annuaire français de relations internationales, qui associe le monde académique aux experts d’instituts de recherche (Institut français des relations internationales, IFRI ; Fondation pour la recherche stratégique, FRS, etc.), qui organise une coopération active et permanente entre Paris et les régions (à l’aide de rubriques récurrentes confiées aux équipes spécialisées participant au comité de rédaction), et qui, en outre, intègre des universités francophones (de Belgique, de Suisse et du Canada) au sein de son équipe rédactionnelle.
Cependant, ces progrès incontestables ne doivent pas faire oublier l’écart vertigineux entre le nombre de thèses soutenues, le nombre des habilitations du Conseil national des universités (CNU) et le nombre de postes offerts. La détresse des docteurs qualifiés qui, à plus de trente ans, s’estiment heureux d’avoir décroché un poste d’Attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER), doit inciter la profession à la modestie. Le Bulletin de la section d’études internationales (SEI) de l’été 2000 retraçait ainsi les campagnes de recrutement pour les postes de maître de conférences et pour les postes de chargé de recherche de 2e classe (CR2) au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Dans son article consacré aux maîtres de conférences, Guillaume Devin était obligé de constater le « bilan décevant » de la situation, car, si « les recherches européennes et les aires culturelles tiennent bien leur place, par contre, les études proprement internationales demeurent numériquement très faibles ». Sur les 57 dossiers retenus (196 avaient été présentés), trois seulement étaient à dominante « relations internationales », soit à peine 5 % [19]. Le sort fait aux internationalistes par l’Université était pourtant nettement plus favorable que dans le cas du CNRS, puisque, sur 63 candidats pour les six postes mis en concours par la section 40 (science politique), François Constantin dénombrait 14 spécialistes d’aires culturelles, 9 dossiers regroupés sous le label « comparatisme infra-européen », 7 pour la construction européenne, mais aucun internationaliste stricto sensu [20]. Quant aux instituts tiers, spécialisés dans les questions internationales (IFRI ; FRS ; Institut de relations internationales et stratégiques, IRIS, etc.), il convient de ne pas entretenir de faux espoirs auprès des futurs docteurs, car, du fait de leur dépendance financière à l’égard des contrats d’expertise, leur politique de recrutement est obligatoirement malthusienne. À ce titre, il n’est pas anecdotique de rappeler que le dernier chercheur recruté par la FRS en contrat à durée indéterminée, en 2001, travaillait précédemment à l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE), en tant que salarié, après avoir passé avec succès un concours qui l’avait éloigné considérablement de ses travaux de thèse [21]. Deux ans plus tard, la situation n’a guère évolué, et si 13 postes de maître de conférences étaient offerts en 2002, seulement trois d’entre eux étaient fléchés « relations internationales », et deux de ces postes furent pourvus par mutation interne.
En dépit de la montée en puissance des relations internationales dans l’enseignement supérieur français, un minimum de prudence s’impose, notamment pour l’enseignant qui accepte de diriger une thèse. Même s’il est convenu de s’accorder sur le bon niveau des « jeunes » internationalistes – notamment en raison de leur meilleure connaissance de l’anglais liée aux programmes ERASMUS et SOCRATES, ainsi que des nouvelles opportunités de bourses postdoctorats –, la situation de cette « non-discipline » demeure précaire. Outre les impératifs budgétaires de l’Université et de la recherche françaises, sur lesquels il est inutile de revenir ici, trois raisons peuvent être invoquées pour expliquer cette situation.
Tout d’abord, l’interdisciplinarité affichée semble toujours avoir peu de prise sur les institutions. Quoique inscrites dans le champ de la science politique (au concours de l’agrégation notamment), les relations internationales ne sont pas le monopole des politistes. Cette situation n’est pas en elle-même critiquable, et elle est source de diversité. Néanmoins, elle reste préjudiciable au développement des troisièmes cycles spécialisés, puisque nombre de cours de relations internationales dans les facultés de droit sont toujours détenus par des juristes. La situation est d’autant plus paradoxale qu’un docteur formé dans une faculté de droit n’aura aucune chance d’être retenu par la section de droit public du CNU et souffrira, du fait de son label d’origine, de réserves très fortes du CNU de science politique.
La deuxième raison qui peut être invoquée réside dans la disparité du contenu d’enseignements portant le même intitulé. L’absence d’un cursus disciplinaire défini par voie de consensus se vérifie cruellement à travers l’accroissement du nombre de manuels publiés et leur faible tirage. Le nombre d’éditions de certains d’entre eux (Les relations internationales de 1945 à nos jours de Daniel Colard est, à ce jour, en tête du palmarès pour le nombre de rééditions [22]) s’explique ainsi principalement par la prudence des éditeurs, qui limitent les tirages à 2 000 exemplaires au maximum. En dépit des efforts pour proposer des cadres conceptuels originaux, tenant compte des nouvelles grilles de lecture, ces manuels semblent attirer peu d’enseignants, qui n’expriment nul besoin de se rencontrer pour définir un corpus commun, lequel servirait prioritairement à l’insertion disciplinaire des diplômés.
Enfin, il convient de constater le goût immodéré des internationalistes pour les querelles de chapelle. L’opposition entre « postwestphaliens » et « adeptes du modèle westphalien » fut la dernière grande joute en date, mais il ne faut pas négliger les autres motifs d’affrontement, sanctionnés par l’excommunication de tous ceux qui sortent des normes (en s’exposant dans les médias ou en mettant en œuvre des stratégies marchandes de promotion de l’enseignement français dans le monde), dans un milieu qui s’honore pourtant de son rejet de la norme. Le refus de la citation est l’une des manifestations les plus évidentes de cet esprit d’exclusion qui prévaut parmi les internationalistes. En effet, derrière le goût immodéré pour les références anglaises, se cache le refus du dialogue entre pairs et la volonté d’imposer une approche dominante. Ces pratiques sont d’autant plus paradoxales qu’elles sont aujourd’hui essentiellement le fait des sociologues, qui refusent de délimiter un objet international spécifique, qu’ils préfèrent diluer dans une « politique mondiale » où s’estompe la distinction entre l’intérieur et l’extérieur. En dénonçant les « travers descriptifs donnant un tour très classique d’histoire diplomatique » de trop nombreuses thèses présentées au CNU pour la qualification, l’auteur d’une récente Sociologie des relations internationales, par ailleurs membre du CNU [23], exposait ainsi les critères de sélection, critères à partir desquels il était facile de déduire les motifs d’exclusion.
Restons cependant optimistes ! La multiplicité des initiatives universitaires, comme la volonté d’améliorer la présence académique dans les circuits de décision politico-administrative [24], contribuent à sortir les relations internationales académiques de leur marginalité. En outre, la dernière guerre picrocholine est achevée puisque ceux-là mêmes qui postulaient la naissance d’un monde sans territoire et sans souveraineté admettent désormais que « ni les analyses en termes de gouvernance, ni même celles qui se veulent critiques ne professent la fin de l’État ; aucune ne récuse le rôle de la puissance dans les relations internationales ; il n’en est pas une, non plus, pour se détourner des institutions internationales, pour ignorer les relations diplomatiques, les questions stratégiques ou celles afférentes à la guerre ou à la paix » [25]. L’heure est donc à la conciliation, et l’offre universitaire française présente le mérite d’offrir une large palette d’instruments allant de l’empirico-descriptif (Philippe Moreau Defarges, Pascal Boniface, Jean-François Guilhaudis, etc.) à la théorie (Pierre de Senarclens, Jean-Jacques Roche), via l’économie politique internationale (Josepha Laroche) et la sociologie de l’international (Marie-Claude Smouts, Didier Bigo). En détruisant les illusions conceptuelles d’un monde radicalement neuf, les événements dramatiques du 11 septembre 2001 ont replacé les études de sécurité au centre des problématiques et imposent une réflexion novatrice pour articuler la permanence de l’État face à la diversification des rationalités et à la prise de conscience de l’existence de biens publics mondiaux. Ces voies de conciliation seront multiples [26], mais d’ores et déjà la réactivation, en janvier 2002, de l’Association défense, relations internationales et sécurité atteste la prise de conscience par l’Université de la nécessité de surmonter ses divisions pour offrir, à défaut d’une École française, un environnement apaisé où l’interdisciplinarité ne sera plus un leitmotiv rhétorique, mais le vecteur de la légitimité académique.
 
NOTES
 
[1] Voir, à ce titre, l’article d’Hubert Védrine, « Refonder la politique étrangère française », Le Monde diplomatique, décembre 2000. L’ancien ministre des Affaires étrangères pouvait ainsi écrire : « Ce débat [pour refonder la diplomatie française] est difficile à mener, car, dans la France d’aujourd’hui, il y a très peu d’analyses et de réflexions sur l’état du monde, la politique étrangère et les relations internationales, ce qui est un paradoxe en pleine mondialisation. Les intellectuels en particulier, qui pourraient jouer un rôle utile, sont très absents de ce débat, sauf réaction ponctuelle. Car ils appartiennent à un monde tourné sur lui-même. »
[2] Ce qui n’est nullement une spécialité française, comme en témoigne l’article de Barry Buzan et de Richard Little, « Why International Relations have Failed and What to do about it ? », Millenium Journal of International Studies, vol. 30, no 1, 2001, p. 19-39.
[3] Voir Annuaire français de relations internationales 2002, Bruxelles, Bruylant, vol. 3, 2002, 1 008 p.
[4] Rassurons-nous, il ne s’agit pas ici d’une « exception culturelle » : Michael Brecher, « International studies in the Twentieth Century and Beyond : Flawed Dichotomies, Synthesis, Cumulation », International Studies Quarterly, vol. 43, no 2, juin 1999, p. 213-264.
[5] Jean-Baptiste Duroselle, « La nature des relations internationales », Politique internationale, automne 1979, p. 112 et s.
[6] Marcel Merle, « Sur la “problématique” de l’étude des relations internationales en France », Revue française de science politique, juin 1983, p. 404-427.
[7] Stanley Hoffmann, « Théorie et relations internationales », Revue française de science politique, mars 1961, p. 427.
[8] Raymond Aron, « Qu’est-ce qu’une théorie des relations internationales », Revue française de science politique, octobre 1967, p. 837-861.
[9] Les sciences de l’homme et de la société en France, Paris, La Documentation française, 1982, p. 365.
[10] Jean-Baptiste Duroselle, André Kaspi, Histoire des relations internationales de 1919 à nos jours, Paris, Armand Colin, 2001, 2 tomes, 664 p.
[11] Marcel Merle, Bilan des relations internationales, Paris, Economica, 1995, p. 29.
[12] On peut ici remarquer que Jean-François Guilhaudis, professeur à l’Université de Grenoble II, achève aujourd’hui la rédaction d’un manuel qui reprend cette grille d’analyse (à paraître chez Litec).
[13] Lire, sur ce point, Philippe Braillard, « Nature et possibilités de la théorie des relations internationales », Le Trimestre du monde, no 3, 1991, p. 14.
[14] On peut remarquer, par exemple, que, dans un ouvrage récent consacré au travail humanitaire, il n’est fait aucune référence aux travaux de Marcel Merle, qui fut pourtant l’un des pionniers dans ce domaine. Pascal Dauvin, Johanna Siméant, Le travail humanitaire, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, 444 p.
[15] Philippe Moreau Defarges est tout à fait représentatif de cette ouverture, puisqu’il est à la fois conseiller des Affaires étrangères, chargé de mission auprès du directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI), professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris. En outre, la quasi-totalité de ses ouvrages peuvent être considérés comme des manuels.
[16] Remarque faite à l’auteur de ces lignes par le directeur de l’IEP qui l’accueillait comme nouvel enseignant et qui lui proposait de privilégier les institutions comparées sur les relations internationales.
[17] Voir, sur ce point, notre Rapport sur les enseignements de défense en science politique lors de la Journée de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) sur les enseignements de défense, du 13 juin 2001.
[18] Propos recueillis par l’auteur, qui était concerné par cette annulation.
[19] Guillaume Devin, « Maîtres de conférences : qualifications 2000 », Bulletin de la section d’études internationales, no 10, été 2000, p. 4.
[20] Pour plus d’informations sur les critères de recrutement au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), on pourra se référer à l’article de Dominique Memmi, publié dans Palaestra (le bulletin de liaison de l’Association des enseignants et chercheurs en science politique), vol. 7, no 20, mars 2001, p. 53.
[21] Le 15 janvier 1999, la section d’études internationales (SEI) avait ainsi organisé une journée d’étude sur le devenir des docteurs en relations internationales. Il avait été rappelé, en ouverture de cette journée, que plus de 90 docteurs en science politique étaient inscrits à l’ANPE de Paris.
[22] Daniel Colard, Les relations internationales de 1945 à nos jours, Paris, Armand Colin, 8e éd., 1999, 414 p.
[23] G. Devin, « Maîtres de conférences : qualifications 2000 », op. cit., p. 4. Voir également sa Sociologie des relations internationales, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2002, 128 p.
[24] L’exemple du Campus de défense, lancé en octobre 2001, est caractéristique de ce nouvel état d’esprit, puisqu’il vise à faire davantage participer la recherche universitaire aux processus d’expertise, tout en multipliant les passerelles avec l’enseignement militaire supérieur.
[25] Bertrand Badie, « Les grands débats théoriques de la décennie », La revue internationale et stratégique, no 41, printemps 2001, p. 49.
[26] On peut citer ici l’approche novatrice de Zaki Laïdi sur la « fractalité de l’État », qui a fait l’objet d’un séminaire, le 11 juin 2002, dans le cadre du Centre d’études et de recherches internationales (CERI).
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Voir, à ce titre, l’article d’Hubert Védrine, « Refonder l...
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Ce qui n’est nullement une spécialité française, comme en ...
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Jean-Baptiste Duroselle, « La nature des relations interna...
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[6]
Marcel Merle, « Sur la “problématique” de l’étude des rela...
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[7]
Stanley Hoffmann, « Théorie et relations internationales »...
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[8]
Raymond Aron, « Qu’est-ce qu’une théorie des relations int...
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[9]
Les sciences de l’homme et de la société en France, Paris,...
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[10]
Jean-Baptiste Duroselle, André Kaspi, Histoire des relatio...
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[11]
Marcel Merle, Bilan des relations internationales, Paris, ...
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[12]
On peut ici remarquer que Jean-François Guilhaudis, profes...
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[13]
Lire, sur ce point, Philippe Braillard, « Nature et possib...
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[14]
On peut remarquer, par exemple, que, dans un ouvrage récen...
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[15]
Philippe Moreau Defarges est tout à fait représentatif de ...
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[16]
Remarque faite à l’auteur de ces lignes par le directeur d...
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[17]
Voir, sur ce point, notre Rapport sur les enseignements de...
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[18]
Propos recueillis par l’auteur, qui était concerné par cet...
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[19]
Guillaume Devin, « Maîtres de conférences : qualifications...
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[20]
Pour plus d’informations sur les critères de recrutement a...
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[21]
Le 15 janvier 1999, la section d’études internationales (S...
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[22]
Daniel Colard, Les relations internationales de 1945 à nos...
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[23]
G. Devin, « Maîtres de conférences : qualifications 2000 »...
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[24]
L’exemple du Campus de défense, lancé en octobre 2001, est...
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[25]
Bertrand Badie, « Les grands débats théoriques de la décen...
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[26]
On peut citer ici l’approche novatrice de Zaki Laïdi sur l...
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