Revue internationale et stratégique
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I.S.B.N.2130527086
224 pages

p. 108 à 117
doi: en cours

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La genèse d'une discipline

n° 47 2002/3

2002 Revue internationale et stratégique La genèse d’une discipline

Les relations internationales en France : un regard d’outre-Manche

A. John R. Groom Professeur au Politics and International Relations Department à l’Université de Kent, Canterbury.
Vues d’outre-Manche et avec le bénéfice occasionnel de quelques gros plans – par une participation à la vie académique française –, les relations internationales françaises paraissent riches, non seulement de promesses, mais aussi d’accomplissements. Elles traversent une phase de métamorphose où, de façon heureuse, les atouts traditionnels sont préservés, tandis qu’apparaissent de nouvelles dimensions organisationnelles et intellectuelles. Les relations internationales françaises ont toujours joui d’une excellente tradition d’étude de la politique étrangère. Aujourd’hui, celle-ci continue à se développer tout en incorporant à l’analyse des événements, des notions conceptuelles. International Relations in France : A View from Across the Channel
Viewed from across the Channel, with the benefit of occasional « close-ups » through participating in French academic life, French International Relations seems not only to have promise and potential but also significant achievements. It appears to be going through a period of metamorphosis where, happily, traditional strengths are maintained and new intellectual and organisational dimensions are being established. French International Relations was always endowed with an excellent tradition of foreign policy studies and this continues playing to its strength in incorporating conceptual notions in current analyses of events.
En France, la « perfide Albion » fait partie des représentations courantes de l’Angleterre, même si cette image ne s’applique pas nécessairement à l’Écosse, au pays de Galles ou à l’Irlande du Nord. Réciproquement, inviter un Anglais à commenter les débats universitaires français a tout d’une version moderne et académique du calice médiéval empoisonné. Car une telle invitation n’est jamais adressée sans arrière-pensée. Si nos collègues français tiennent pour pertinent le regard de l’observateur extérieur, chacun d’entre eux sera tenté d’y chercher une justification de son propre positionnement au sein du champ universitaire. Ceux qui espèrent un changement se mettront en quête d’arguments et, peut-être même, de moyens au service de leur projet. De la même manière, les partisans du statu quo s’emploieront à tirer argument de la légitimité de l’intervenant extérieur. Si ce dernier propose une argumentation équilibrée, on lui reprochera une indulgence mielleuse ; mais s’il se prononce clairement en faveur de réformes, il risque de se faire autant d’amis que d’ennemis. La demande qui m’a été adressée me place donc dans une situation pour le moins délicate. Et ce, d’autant que je ne saurais me considérer comme un expert en matière de relations internationales françaises.
Au début des années 1960, alors que j’étais étudiant à l’Institut universitaire des hautes études internationales (IUHEI) de Genève, j’ai été pour la première fois confronté aux relations internationales (RI) françaises. À cette occasion, je suis entré brièvement en contact avec des historiens internationalistes et des juristes de droit international français. Certains représentants de l’ancienne génération avaient entamé leur carrière dans l’entre-deux-guerres et faisaient figure de stars montantes. Ils allaient, par la suite, fortement influencer le système académique français. Mais ce n’est qu’au début des années 1980 que j’ai commencé à entretenir des relations suivies avec des universités françaises, à la faveur d’une invitation adressée par Jean-François Guilhaudis à venir enseigner à la faculté de droit de Grenoble. De là, les relations avec l’Université de Grenoble se sont étoffées. Plus récemment, j’ai eu l’occasion de nouer des rapports étroits avec l’Institut d’études politiques (IEP) de Lille, avec l’IEP de Paris ainsi qu’avec un nombre grandissant de chercheurs français ayant pris part à la création du Standing Group on International Relations du European Consortium for Political Research (ECPR) [1]. Certains d’entre eux ont également participé aux conférences de l’ECPR organisées à Heidelberg, Paris, Vienne et, dernièrement, à Canterbury. Ces contacts m’ont personnellement enrichi. J’y ai noué quelques amitiés très chères et... pris quelques kilos.
Au terme de cette expérience et après une enquête relativement rudimentaire, j’ai osé, en 1994, quelques remarques sur le développement des relations internationales en France, dans un chapitre de l’ouvrage Contemporary International Relations, codirigé avec Margot Light [2]. D’autres auteurs ont également accepté de fournir un regard extérieur, parmi lesquels Klaus-Gerd Giesen, Knud Erik Jørgensen et Jörg Friedrichs [3]. C’est maintenant à mon tour de réfléchir sur l’état des relations internationales en France et de chercher à apprécier l’évolution intervenue au cours de la décennie passée.
 
UN HÉRITAGE PROFONDÉMENT ANCRÉ
 
 
De la fin du XIXe siècle jusqu’à la création de la Société des Nations (SDN) en 1919, la trajectoire suivie par la France a assez peu différé de celle des autres grands pays d’Europe de l’Ouest ou des États-Unis. Dans ce pays comme ailleurs, un nombre croissant d’organisations non gouvernementales (ONG) se préoccupait des questions internationales avec, le plus souvent comme but premier, de parvenir à créer une structure de type SDN. Ce mouvement n’était pas seulement bourgeois. Au sein de la classe ouvrière également, il existait un appel à l’unification, en vue de la construction d’un nouvel ordre mondial. D’ailleurs, au moment de la mise en place de ce nouvel ordre – c’est-à-dire de la SDN –, les idées des chercheurs, des militants et des responsables politiques français jouèrent un rôle significatif. On peut ainsi considérer la SDN comme le fruit de ces trois puissances qu’étaient le Royaume-Uni, la France et les États-Unis. Ce n’est que par la suite que les trajectoires ont divergé. La formation d’une discipline académique de relations internationales au Royaume-Uni et aux États-Unis et l’établissement conjoint de think tanks comme le Royal Institute of International Affairs (RIIA, 1920) à Londres et le Council on Foreign Relations (CFR, 1921) à New York n’allaient pas rencontrer d’équivalent ni en France ni dans le reste du continent. Seules devaient faire exception à cette règle l’IUHEI de Genève, fondé en 1927, et, à un moindre degré, l’École libre des sciences politiques où existait un intérêt marginal pour les relations internationales. Non que les RI fussent entièrement négligées en France ; mais elles se développaient sous d’autres formes : dans diverses branches des sciences sociales et des sciences humaines, à travers une presse très vivante, ainsi que dans une société civile sensible aux problèmes internationaux. La France étant à cette époque-là une grande puissance, il aurait difficilement pu en être autrement.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’étude des relations internationales en France est restée largement autarcique, dans le sens où elle n’a pas traversé les frontières linguistiques du monde francophone. Dans une certaine mesure, elle était autosuffisante d’un point de vue intellectuel. Mais cet isolement résultait aussi, en partie, de l’incapacité – ou de l’absence de volonté – chez les universitaires français, britanniques ou américains, d’apprendre une langue étrangère. Entre les recherches en RI de ces trois États, une sorte de défiance mutuelle a ainsi régné qui, fort heureusement, appartient aujourd’hui, pour l’essentiel, au passé.
En dépit de cette configuration, plusieurs domaines de recherche et des auteurs de langue française ont eu un impact plus large au niveau international. L’un des traditionnels points forts des sciences sociales françaises résidait dans le droit international et dans l’administration publique internationale, deux domaines peu influents au sein de la discipline des RI au Royaume-Uni et aux États-Unis. Ces deux champs disciplinaires étaient beaucoup plus importants dans des pays partageant une tradition étatique assez similaire à celle de la France. Ainsi, il a fallu attendre le développement de l’intégration européenne et le renforcement de la tendance à la globalisation – empiétant tous deux sur l’autonomie de l’État – pour que puisse émerger un agenda commun entre les chercheurs en sciences sociales français et ceux issus d’une tradition non étatique. C’est autour de la question de la gouvernance globale que celui-ci semble s’être forgé. Désormais, les questions de normes légales et de cadre institutionnel se posent à tous les niveaux, encourageant une reformulation des anciennes approches juridiques françaises.
Mais la tradition française ne s’arrêtait pas là. On y distinguait aussi une forte prédisposition – toujours sensible aujourd’hui – aux aires régionales, comme il se doit dans une société au regard global et au passé impérial. À l’image du Royaume-Uni, la France possède encore une « structure impériale » : dans les sciences – sociales ou dures – comme dans les sciences humaines, diverses institutions académiques et cadres de recherche doivent leur existence à ce passé colonial global. Ainsi, dans les deux pays, il n’est pas une région du monde qui ne soit couverte par des institutions académiques. Cependant, l’un des traits spécifiques du modèle français réside peut-être dans le caractère pluridisciplinaire des études régionales, qui font intervenir l’étude des langues, la culture, l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la science politique, ainsi que les relations internationales. Les chercheurs français possèdent souvent une maîtrise des langues impressionnante, un savoir fondé sur des recherches de terrain fouillées, le tout mêlé à une sensibilité – voire, souvent, à une réelle passion – pour la civilisation qu’ils étudient. Ce phénomène s’explique par la faible institutionnalisation des RI en France. N’étant pas reconnues comme discipline, elles ont pu se développer sur une base plus interdisciplinaire et dans des lieux les plus inattendus. Ainsi, la faible institutionnalisation aura eu des effets bénéfiques. Au contraire, au Royaume-Uni et aux États-Unis, les RI, constituées depuis longtemps en discipline autonome, ont vigoureusement défendu leurs frontières contre les autres sciences sociales, avec parfois des répercussions regrettables.
Enfin, deux autres héritages spécifiques ont contribué à forger les RI en France : il s’agit de la géopolitique et de l’analyse marxiste. Présente au début du XXe siècle au Royaume-Uni, dans les pays scandinaves et en Allemagne, la géopolitique y est par la suite tombée en défaveur, pour des raisons plus politiques qu’universitaires. En France, le réveil de la géopolitique et de la géographie politique est intervenu de façon plus précoce qu’ailleurs, et l’on peut supposer que de telles considérations gagneront en importance au Royaume-Uni dans les années à venir. Il y a assurément beaucoup à tirer des réflexions françaises en la matière, comme le montre la récente publication au Royaume-Uni de l’ouvrage dirigé par Jacques Lévy, From Geopolitics to Global Politics : A French Connection [4]. Auparavant, la tradition française d’analyse marxiste des questions relatives au Tiers Monde avait également eu un impact significatif au Royaume-Uni et aux États-Unis, faisant entrer dans la réflexion dominante des notions comme celles de néo-impérialisme, de développement inégal et d’économie politique internationale des relations Nord/Sud. Il n’est pas indifférent que l’expression même de « Tiers Monde » soit d’origine française. Si certains chercheurs d’Amérique latine ont incontestablement contribué aux réflexions Nord/Sud, l’élan est venu du monde francophone. En outre, ce type d’approche a fourni un terreau fertile au développement ultérieur des théories du long cycle et des modèles centre/périphérie. Mais qu’en est-il des contributions individuelles françaises ?
À partir des années 1960, un certain nombre de chercheurs ont atteint une renommée internationale, en grande partie grâce à la traduction en anglais de leurs travaux. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute Raymond Aron, une personnalité importante du circuit américain et international. Pourtant, en dépit de ses apports comme sociologue et comme commentateur politique, sa contribution théorique au domaine des relations internationales est restée sensiblement plus limitée. Fermement ancré dans l’école réaliste, il n’a guère nourri le débat, malgré son éloquence et sa lucidité. Le cas de Marcel Merle se situe, en quelque sorte, à l’opposé. S’il n’a pas beaucoup participé aux conférences et aux groupes de recherche internationaux, sa contribution théorique a été plus importante que celle de R. Aron dans la mesure où il a questionné les postulats de la politique de puissance étatique et a copieusement puisé dans la sociologie – ironiquement, plus que R. Aron lui-même, pourtant sociologue de formation. Mais, malgré son caractère innovant, le travail de M. Merle n’a pas connu une large diffusion internationale, même en anglais. Peut-être parce qu’il remettait en cause le paradigme américain dominant. Gaston Bouthoul représente une figure encore plus originale, comparable à celle de Quincy Wright, pour son apport à l’analyse empirique de la guerre et la paix. Toutefois, son nom est resté virtuellement inconnu en dehors de la communauté académique française et son œuvre a échoué à intégrer les courants de pensée dominants, en dépit d’une orientation positiviste, qui aurait pu séduire les chercheurs américains partageant ses choix méthodologiques.
Par ailleurs, dans les années 1960, les Français ont apporté une contribution majeure aux études stratégiques, et singulièrement à la dissuasion nucléaire (André Beaufre et Pierre Gallois), ainsi qu’à l’étude des révolutions et des guerres civiles (avec Régis Debray et Franz Fanon). À la même époque, deux jeunes chercheurs, spécialisés, pour l’un (Jean Klein), dans le désarmement et le contrôle des armements, et, pour l’autre (Pierre Hassner), dans les études politiques de stratégie et de décision politique, ont également participé de manière heureuse au débat. Peu après, un groupe de chercheurs, rassemblés autour de J.-F. Guilhaudis, établissait à Grenoble le Centre d’études de défense et de sécurité internationale (CEDSI). Cette équipe devait fournir un apport considérable par sa participation aux revues, conférences et autres événements de la discipline. En bref, en matière d’études stratégiques, la contribution de la France peut être comparée à celle du Royaume-Uni et des États-Unis.
La définition et l’analyse du Tiers Monde et des relations centre/périphérie sont un domaine dans lequel les travaux français ont été pionniers. Des noms comme celui d’Arghiri Emmanuel ou de Samir Amin figurent en bonne place dans les index de citation des revues de langue anglaise et les monographies, tandis que l’historien Fernand Braudel a eu une influence fondamentale sur l’école des théoriciens du long cycle. Ce faisant, la France des années 1960-1970 a produit des chercheurs présents au niveau international, dans le domaine des études stratégiques, du Tiers Monde, ainsi qu’à travers les contributions personnelles de M. Merle et de G. Bouthoul. En élargissant légèrement les limites du champ des RI, on peut dire également que la contribution française a été majeure dans le domaine du droit international et de l’histoire internationale, avec les écrits de Pierre Renouvin, Jean-Baptiste Duroselle et Alfred Grosser, à tous égards essentiels. En dépit de ces acquis, la situation des relations internationales comme discipline en France était, même à cette époque-là, relativement misérable : il n’y avait ni masse critique ni consolidation institutionnelle permettant d’ancrer ce domaine de réflexion dans la vie intellectuelle française.
Car, il y a vingt ans, les sciences sociales françaises étaient assurément influentes sur la scène internationale, mais, n’en constituant pas un pilier majeur, les RI ne pouvaient bénéficier de cette visibilité. Le champ se heurtait alors à un problème d’identité évident : il était rarement reconnu comme faisant partie des facultés de sciences sociales et se trouvait d’ordinaire accueilli dans les facultés de droit. Même au sein des facultés de sciences sociales, les RI se trouvaient généralement rattachées à la science politique, avec un rang de junior partner. On manquait de programmes d’enseignement et de centres de recherche pour couvrir la gamme des besoins. Il y avait peu de professeurs, d’étudiants, de revues académiques et aucune organisation professionnelle. Les spécialistes se retrouvaient isolés. En dehors de Paris, aucune université ni aucun centre de recherche ne pouvaient atteindre un semblant de masse critique. De ce fait, les recherches étaient, à quelques exceptions près, orientées vers la politique sans base théorique. On notera que cette situation n’était guère différente de celle qui avait prévalu au Royaume-Uni deux décennies plus tôt. À cette époque, le Royaume-Uni avait un seul centre de productivité important, basé à Londres, avec la London School of Economics (LSE), le University College London (UCL) et le Kings College (KCL) ; le Royal Institute of International Affairs et le Institute for Strategic Studies (ISS) étant de création plus récente. Le reste du pays ne comprenait que quelques centres de taille modeste, à Aberystwyth et à Aberdeen, par exemple. À Oxford, les chaires de « International Relations » et « War Studies » étaient tenues par des historiens ; de la même façon, à Cambridge, un petit groupe d’historiens et de théoriciens politiques s’intéressa aux relations internationales, et par la suite, donna naissance à ce qu’il est convenu d’appeler « The English School » de relations internationales. D’un point de vue formel, on ne comptait que deux départements de relations internationales dans le pays, aucune association professionnelle (pas même sous la forme d’une sous-section de la « Political Studies Association »). Au Royaume-Uni, cette situation a évolué au cours des décennies suivantes. Tout donne à penser que c’est également ce qui se passe en France.
 
L’OUVERTURE DE LA DISCIPLINE SUR L’EXTÉRIEUR
 
 
Vues d’outre-Manche et avec le bénéfice occasionnel de quelques gros plans – par une participation à la vie académique française –, les RI françaises paraissent riches, non seulement de promesses, mais aussi d’accomplissements. Elles traversent une phase de métamorphose où, de façon heureuse, les atouts traditionnels sont préservés, tandis qu’apparaissent de nouvelles dimensions organisationnelles et intellectuelles. Les RI françaises ont toujours joui d’une excellente tradition d’étude de la politique étrangère. Aujourd’hui, celle-ci continue à se développer tout en incorporant à l’analyse des événements, des notions conceptuelles. C’est à ce niveau que l’on peut observer, de façon presque dramatique, une distinction entre intellectuel et spécialiste des relations internationales. Au Royaume-Uni, être qualifié d’« intellectuel » tient rarement du compliment ; les excentriques et les spécialistes sont nettement plus appréciés et encouragés. En France, la situation est assez différente, dans la mesure où les intellectuels sont des hommes et des femmes hautement éduqués et diplômés. Leur formation puise dans un registre de connaissances humaines assez étendu. C’est cette qualité intellectuelle qui, dans les meilleurs écrits, sert la mise en lumière des enjeux contemporains, apportant un type d’éclairage plus rarement rencontré dans le monde anglophone. Dans les RI françaises, la sociologie politique de la société globale a ainsi été fortement inspirée par Marie-Claude Smouts, Bertrand Badie, Didier Bigo, Zaki Laïdi et quelques jeunes chercheurs formidables du Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Pour autant, cela ne signifie pas que les préoccupations plus traditionnelles soient ignorées. Quelqu’un comme Jean-Jacques Roche se situe clairement dans une tradition réaliste, tandis que des auteurs comme Jean Klein, Serge Sur et Pascal Boniface, et un certain nombre d’instituts de recherche (le CEDSI à Grenoble, d’autres instituts basés à Paris), poursuivent la réflexion sur les études stratégiques.
Cependant, dans le même temps, le lien semble ténu entre ces structures de recherche et les philosophes français qui font bouillonner les esprits des jeunes et des moins jeunes dans les universités britanniques. Les courants « post », dans toutes leurs formes, n’ont pas exercé un impact majeur sur les auteurs en RI en France, bien que la théorie critique ait une place dans une communauté intellectuelle soucieuse de conceptualisation, influencée par la sociologie, et qui s’inspire d’une tradition marxiste, depuis longtemps concernée par les questions du Tiers Monde, des rapports centre/périphérie et des sciences sociales. Par ailleurs, l’intérêt pour les théories normatives semble se développer avec, en parallèle, une attention accrue accordée aux travaux britanniques dans cette approche.
On l’a dit, la géopolitique, qui fait en France partie des relations internationales – à la différence du Royaume-Uni –, jouit d’une tradition ancienne. Cependant, elle a longtemps été fondée sur la notion politique de l’État, attachée à un territoire particulier et envisagée dans un cadre historique. Les conceptions actuelles sont plus variées : elles vont du global au local, incluant une géopolitique des villes et l’analyse géoéconomique, avec l’étude de phénomènes comme l’Union européenne, et sa dimension spatiale. Ce faisant, la géopolitique française s’inscrit désormais dans un modèle en araignée de la société mondiale, plutôt que dans une notion géographiquement stratégique, et territorialement basée, de l’État.
L’une des nouveautés dans les RI en France concerne le développement de revues allant au-delà d’un simple suivi de l’actualité. Outre La revue internationale et stratégique, tout universitaire étranger pourrait gagner à mettre à la disposition de la bibliothèque de son université des publications comme Critique internationale et Cultures & conflits. En outre, on note un bourgeonnement d’écrits consacrés aux RI. Il s’agit, pour la plupart, de manuels destinés aux étudiants qui se précipitent désormais vers les cours en RI dispensés dans les universités françaises. Toutefois, plusieurs des auteurs précédemment cités ont apporté une contribution significative à la littérature des RI, y compris au niveau international grâce à une traduction en anglais. On peut songer, par exemple, à B. Badie et M.-C. Smouts avec Le retournement du monde [5]. Alors que, par le passé, il était possible pour un spécialiste des relations internationales de mener ses réflexions sans tenir compte de ce qui se passait en France, ce n’est désormais plus le cas. Le nombre des jeunes chercheurs de qualité – dont un nombre tout à fait respectable de femmes – laisse à supposer qu’il en sera également ainsi à l’avenir. Cependant, les efforts ne se limitent pas à une mise à l’écoute des RI françaises par les spécialistes étrangers. Le mouvement a également lieu en sens inverse. En un mot, les RI françaises ne sont plus isolées.
En France, la rapidité et l’ampleur de l’ouverture des RI à la communauté internationale est remarquable. Cette évolution s’inscrit dans des transformations globales qui rendent difficile et peu souhaitable la préservation d’un monde académique français séparé. Par le passé, de nombreux auteurs ne pouvaient, ni ne voulaient, utiliser l’anglais comme langue de travail. Ils concevaient leur univers dans les limites de la francophonie. Aujourd’hui, même les représentants des anciennes générations ont, certes non sans peine, mais avec une diligence et un courage remarquables, fait l’effort de maîtriser l’anglais international. La compétence linguistique – en anglais – des étudiants et des universitaires français est maintenant comparable à celle de presque tous les autres pays européens. À la limite, on tombe parfois dans l’excès de zèle : on peine parfois à convaincre ses interlocuteurs français d’utiliser leur langue maternelle dans leurs échanges avec leurs collègues étrangers, même quand ceux-ci en expriment le souhait ! Tout se passe comme si une bonne connaissance et un usage facile de l’anglais tenaient lieu de signe de virilité dans le milieu universitaire français...
Il y a là un danger qui ne concerne pas seulement la France, mais également l’Allemagne, la Russie et les autres régions du monde. Tout langage, par sa structure, ses métaphores et son vocabulaire, impose une forme de pensée, reflet de la culture à laquelle il est lié. Si l’on veut comprendre la sociologie politique de la société globale – particulièrement l’importance de la culture dans la forme prise par cette société – et parvenir à une meilleure compréhension du monde, il nous appartient de préserver une diversité d’approches au sein de chaque communauté linguistique. En faisant de l’anglais une véritable lingua franca, nous risquons peut-être de « jeter le bébé avec l’eau du bain ». L’existence d’une voix française est importante en tant que telle. Les chercheurs français ne devraient pas cesser de penser comme des chercheurs français, mais plutôt se concentrer sur la façon de rendre leurs approches accessibles à une audience plus large. En outre, il y a un second danger du recours à l’anglais, à savoir le maniement d’une sorte d’« anglais international », langue aux structures simples, au vocabulaire limité, dépourvu de métaphores, multipliant les usages impropres et inventant des termes ou des phrases qui n’existent pas en anglais. L’anglais d’un intellectuel étranger ne saurait servir de véhicule à un discours intellectuel sophistiqué. Pour nous, outre-Manche, il semble désirable que nos collègues du continent se concentrent sur l’anglais britannique ou irlandais, qui constitue la forme d’anglais propre à notre continent et peut être aisément comprise dans d’autres régions du monde.
Pour autant, l’utilisation de l’anglais par les chercheurs français ne constitue pas la seule mutation notable. Elle traduit plus profondément un désir de sortir de la francophonie pour se joindre au débat international, comme il se doit pour des universitaires spécialisés en RI. Dans certains cas, la décision a été prise de manière consciente par les institutions, comme cela fut le cas de l’IEP de Paris ; dans d’autres, elle est issue d’une décision individuelle. Quoi qu’il en soit, alors qu’il y a quinze ans il était rare de rencontrer un nombre significatif de collègues français dans des conférences internationales de RI, désormais la contribution – quantitative comme qualitative – des Français est significative. Et il est particulièrement gratifiant de voir le nombre important de jeunes universitaires qui y participent. Cette évolution est notamment due aux aides financières consacrées par l’Union européenne aux échanges de professeurs et d’étudiants. Devenus monnaie courante, ils ont un effet extrêmement positif, en autorisant les uns et les autres, à la faveur de leur va-et-vient entre la France et l’étranger, à découvrir qu’il existe plusieurs façons d’envisager les RI, et que celles des autres pays ne sont pas nécessairement supérieures aux leurs. Ainsi, je serais heureux si mes étudiants britanniques savaient faire des exposés avec la qualité, le style et la confiance des étudiants français. À l’inverse, j’ai été consterné lorsque ma fille, étudiante dans un IEP français, dont je tairai le nom, s’est entendu dire par un professeur qu’elle ne devait pas poser de questions et se contenter d’écrire et d’apprendre ce qu’il lui enseignait !
À travers les échanges universitaires et les conférences telles que celles du Standing Group on International Relations de l’ECPR, des réseaux sont en train de se constituer, faits d’échanges professoraux, mais aussi de projets communs. Il serait impensable de créer une persona européenne en matière de RI sans la France. Ce pays répond actuellement à sa vocation européenne d’une manière impensable par le passé. Il s’agit là d’un changement majeur. Qu’en est-il, cependant, du cadre institutionnel en France même ?
Aux yeux d’un outsider, celui-ci semble encore tristement sous-développé. Une division plutôt stricte est établie entre recherche et enseignement. En dépit de modifications, au cours des dernières années, cette bifurcation reste relativement choquante vue de l’autre côté de la Manche. Où se trouve l’enseignement tiré par la recherche ? Il est évidemment pratiqué par certaines individualités, mais le système ne l’encourage pas. En outre, l’essentiel de l’enseignement et de la recherche demeure concentré à Paris. Il existe peut-être un seul centre majeur en dehors de la capitale, celui de Grenoble. Mais, même là-bas, son rattachement institutionnel se fait plus avec la faculté de droit qu’avec l’IEP. Ailleurs, les enseignants solitaires n’ont d’autre choix que de se rendre à Paris ou, ce qui est maintenant plus courant, de partir à l’étranger pour nourrir leurs réseaux intellectuels. Même à Paris, on ne compte aucun organisme de l’envergure de Chatham House ou du Council on Foreign Relations au Royaume-Uni. Cette situation présente, certes, un aspect positif. Les enseignants isolés dans leur université sont incités à travailler avec des spécialistes des aires régionales et avec des collègues provenant d’autres champs disciplinaires...
Dans ces conditions, la création récente d’une section « relations internationales » au sein de l’Association française de science politique (AFSP) constitue une avancée qui mérite d’être saluée. Elle peut fournir à des chercheurs de province, comme de l’étranger, un point d’entrée dans le monde des RI en France. L’un des autres atouts du monde académique français réside dans l’engagement des chercheurs. En tant que chercheurs, ceux-ci participent beaucoup plus à la société civile et à la vie intellectuelle et politique du pays qu’au Royaume-Uni, mais pas nécessairement plus que dans d’autres pays européens. Qui plus est, ils ne se situent pas dans un rapport in/out avec le pouvoir étatique, comme aux États-Unis, où la plupart des chercheurs sortent tout juste du gouvernement ou sont sur le point d’y entrer, ce qui hypothèque leur indépendance universitaire. Il existe une différence qualitative entre un chercheur français engagé et un universitaire américain en attente d’un prochain poste à Washington.
 
CONCLUSION
 
 
Finalement, quel regard un ami d’outre-Manche peut-il porter sur les RI en France ? Il est incontestable qu’un changement remarquable est intervenu au cours de la dernière décennie et que les RI françaises sont passées d’une situation d’introversion à une ouverture confiante sur le monde extérieur. Plusieurs indices peuvent être identifiés, parmi lesquels l’usage plus courant de l’anglais, la multiplication des échanges universitaires et la participation grandissante des chercheurs français aux rencontres académiques internationales.
En termes d’axes de recherche, on a pu assister à une consolidation des atouts traditionnels. Ainsi, nombreuses sont les études politiques alimentées par des recherches conceptuelles, qui puisent dans la variété des sciences sociales et, en particulier, dans la sociologie politique. Cela est particulièrement visible lorsque les RI s’attachent à étudier les aires régionales, singulièrement dans les études consacrées au Tiers Monde. Cependant on ne peut que s’étonner de la faiblesse des études européennes, a fortiori au regard du rôle joué par la France dans le processus d’intégration européenne. J’ai évoqué plus haut l’importance de la géopolitique en France et déploré que cette branche ne joue pas un rôle plus notable dans les RI d’autres pays européens. Cet atout français devrait être de plus en plus valorisé, dans un univers en voie de globalisation, où l’intégration des communautés de RI au-delà des frontières de l’Hexagone devrait être facilitée. Un autre facteur – très rafraîchissant – mérite ici d’être souligné : l’esprit d’indépendance intellectuelle anti-hégémonique de la recherche française.
Au-delà de ces atouts traditionnels, de nouveaux développements sont à noter. Le premier est relatif à l’émergence, au cours des quinze dernières années, d’une nouvelle génération de personnalités marquantes telles que M.-C. Smouts et B. Badie. En outre, la France compte un certain nombre d’universitaires solidement établis dans le désarmement, le contrôle des armements et d’autres sous-champs de recherche plus spécialisés. Au-delà de ce noyau dur de leadership, une phalange de jeunes chercheurs est en train de se constituer, qui sont à la fois bien formés et bien informés, et qui conduisent des recherches ambitieuses, avec un état d’esprit ouvert en matière de méthodologie, de définition des frontières entre disciplines et d’approches conceptuelles. Ces chercheurs disposent de réseaux européens à tous les niveaux, ce qui permet de parler d’une révolution, à la fois qualitative et quantitative, dans la contribution française aux RI au niveau international. Dans le contexte européen, la discipline des RI françaises est en mesure de rivaliser avec les autres pays, sauf peut-être le Royaume-Uni (dont la production est quantitativement supérieure). Non seulement les internationalistes français commencent à contribuer plus régulièrement aux revues non françaises, mais les revues françaises elles-mêmes sont en train d’acquérir un plus grand poids intellectuel pour les universitaires étrangers que par le passé. En bref, elles jouissent à la fois d’une qualité et d’un intérêt qui se situent à un niveau international.
Cette éclosion des RI en France a reçu un soutien institutionnel limité, mais néanmoins bienvenu, avec la création d’une section des RI à l’AFSP. L’un des aspects les plus encourageants réside sans doute dans l’intégration croissante des RI françaises au sein des sciences sociales. Cependant, plusieurs faiblesses demeurent. Le manque de masse critique reste sensible partout en France, sauf à Paris et peut-être à Grenoble. Les postes de RI demeurent en nombre insuffisant et souvent distants les uns des autres. La raison tient à la faiblesse institutionnelle de la discipline, laquelle est exacerbée par le scepticisme du courant dominant des politistes envers les RI. Les spécialistes de géographie politique ne semblent guère avoir de peine à émigrer vers les RI, pas plus que les économistes vers l’économie politique internationale. En revanche, les politistes, les juristes de droit international et certains historiens paraissent tenir les RI en suspicion congénitale.
L’avenir devrait néanmoins être plus lumineux. La demande d’enseignement en RI est forte de la part des étudiants, qui ont souvent eu l’opportunité de passer une ou plusieurs années à l’étranger, dans le cadre de programmes ERASMUS. Parfois, il en résulte une « importation » de professeurs étrangers, d’ordinaire temporaire, et dont je ne peux que me réjouir. À terme, cette demande devrait finir par déboucher sur une augmentation du nombre de postes. Une fois ces postes pourvus, la question de la masse critique devrait perdre en prégnance. Au fur et à mesure que d’autres branches des sciences sociales se familiariseront avec les RI, leurs préventions à son égard devraient s’effacer. De cette façon, le caractère multidisciplinaire des RI sera renforcé et appelé à fructifier. Lorsque cela se produira (et non si cela se produit), l’Europe sera en mesure de se réjouir et de bénéficier des interactions entre les quatre grandes traditions de RI en Europe, les traditions britannique, française, allemande et russe.
(Traduit de l’anglais par Nadège Ragaru)
 
NOTES
 
[1] Le European Consortium for Policy Research (ECPR) est une association universitaire qui se veut indépendante et vise à encourager la coopération, en matière de recherche et d’enseignement, entre politologues au niveau européen. En juin 2002, elle comprenait environ 8 000 membres, répartis entre plus de 300 institutions universitaires et de recherche. Divers standing groups ont été mis en place, par aire de recherche ou par thèmes, parmi lesquels l’Europe centrale et orientale, l’économie politique comparée, l’Internet et ses applications informatiques, l’Union européenne (UE), la représentation des intérêts au niveau européen, etc.
[2] Voir A. John R. Groom, « The World Beyond : The European Dimension », in A. John R. Groom, Margot Light (eds), Contemporary International Relations, Londres, Pinter, 1994.
[3] Voir Klaus-Gerd Giesen, « French Cacan zwischen Positivismus, Enzyklopädismus und Historismus », Zeitschrift für internationale Beziehungen, vol. 1, no 2, 1995 ; Knud Erik Jørgensen, « Continental IR Theory : The Best Kept Secret », European Journal of International Relations, mars 2000 ; Jörg Friedrichs, « IR Theory in France », Journal of International Relations and Development, juin 2001.
[4] Voir Jacques Lévy (ed.), From Geopolitics to Global Politics : The French Connection, Londres, Frank Cass, 2001.
[5] Voir Bertrand Badie, Marie-Claude Smouts, Le retournement du monde, Paris, Dalloz/Presses de Sciences Po, 3e éd., 1999 (1re éd., 1992).
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