Revue internationale et stratégique
Dalloz

I.S.B.N.2130527086
224 pages

p. 168 à 171
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

En librairie

n° 47 2002/3

2002 Revue internationale et stratégique En librairie

Lecture critique

S’affranchir du « démon des origines »

Marie-Emmanuelle Pommerolle Doctorante au Centre d’études d’Afrique noire (CEAN) de l’Institut d’études politiques (IEP) de Bordeaux.
À propos de l’ouvrage de Jean-Loup Amselle, Branchements. Anthropologie de l’universalité des cultures, Paris, Flammarion, 2001, 272 p.
C’est paradoxalement en s’appuyant sur l’étude d’un « fondamentalisme mandingue » [1] que Jean-Loup Amselle nous invite à penser « l’universalité des cultures ». Cette apparente contradiction souligne la double dimension de son ouvrage. Il s’agit, tout d’abord, de remettre en cause la supposée nouveauté que constituerait la globalisation culturelle, entendue comme une intensification des relations interculturelles et envisagée le plus souvent comme un phénomène potentiellement nivelant et destructeur de la « diversité culturelle ». En soulignant le caractère historique de la globalisation et des emprunts interculturels sous la forme de « branchements », l’auteur affirme que la mise en relation des sociétés a toujours été la condition de l’existence et de l’affirmation de chacune d’entre elles. La globalisation actuelle serait, par ailleurs, le lieu et le moment d’une cristallisation d’entités culturelles en quête de reconnaissance, dans le cadre des rapports de force entre sociétés dominantes et dominées. Le N’ko, entreprise de reconstruction de l’identité malienne, participe de ces deux logiques. Exemple paradigmatique, il exprime à la fois le nécessaire recours aux éléments extérieurs pour se forger une identité, et la négation de ceux-ci. Cet exemple africain ne saurait cependant masquer les contradictions similaires observées dans les sociétés occidentales : à force d’imposer un eurocentrisme aux visées universalisantes, qui se fonde implicitement sur une altérité radicale entre « civilisations », et devant sa remise en cause, ces sociétés recourent aujourd’hui aux concepts de multiculturalisme ou de préservation de la diversité culturelle, et participent également à une « balkanisation globalisée » du monde contemporain.
Prolongeant et modifiant des thèses développées par l’auteur tout au long de sa carrière, le dernier ouvrage de J..L. Amselle se présente ainsi comme une contribution anthropologique nécessaire à la compréhension de la mondialisation, davantage étudiée sous ses formes économiques, géographiques, sociales et politiques.
 
BRANCHEMENTS : POUR UNE HISTORICITé DE LA GLOBALISATION CULTURELLE
 
 
La notion anthropologique de culture subit actuellement de multiples relectures [2]. Envisageant celle-ci comme le résultat d’interactions sociales sans cesse renouvelées, l’auteur nous invitait dans un ouvrage précédent, Logiques métisses, à percevoir les cultures comme des entités interdépendantes, en continuité les unes avec les autres, issues de métissages complexes et constituant de véritables « syncrétismes originaires » [3]. Il revient ici sur cette approche, impliquant l’existence d’entités culturelles premières et originelles aux contours délimités. À cette vision « quasi biologique » de la culture, il substitue désormais la métaphore du « branchement », qui indique l’utilisation de signifiants empruntés à l’extérieur, à des fins d’expression de signifiés particularistes. Pourtant, ce mode de relations, ces échanges entre sociétés, et les emprunts qui en découlent et qui forment ce que l’on appelle aujourd’hui la globalisation, ne sont pas nouveaux. C’est davantage la rapidité et le déploiement plus large de signifiants communs qui incitent des groupes à la recherche d’une identité culturelle à s’emparer d’éléments à caractère universel afin d’y investir un sens propre, révélateur et créateur de particularismes. Sur le continent africain, la logique de production d’énoncés particuliers à partir de signifiants planétaires a longtemps été occultée, car elle ne correspondait pas à la logique essentialiste de l’unicité de l’origine portée par la civilisation occidentale. Ainsi, la « globalisation partielle » qu’a constituée le colonialisme arabo-musulman en Afrique de l’Ouest dès le Xe siècle, et l’ajustement subséquent qu’ont connu les sociétés africaines face à cette culture dominante, sont systématiquement oubliés, car ils remettent en cause la pureté supposée des sociétés africaines de l’époque. Les exemples de réappropriation de traits arabo-musulmans sont pourtant nombreux, aussi bien dans les religions que dans les prophétismes ou dans les langues de cette région.
Le N’ko constitue un exemple frappant de ces dynamiques d’appropriation et d’affirmation culturelle dans le cadre d’une société doublement dominée, par le colonialisme arabo-musulman d’abord, occidental ensuite. Son initiateur, Souleymane Kanté, un Mandingue de Guinée, créa, en 1949, un nouvel alphabet permettant une transcription « fidèle » de la langue mandingue, débarrassée des significations inexactes qui lui étaient conférées par les transcriptions issues de systèmes linguistiques arabes ou européens. Cet alphabet est le résultat d’emprunts à l’écriture arabe (il s’écrit de droite à gauche), à l’alphabet européen, ainsi qu’à diverses formes d’écriture. « Prophétisme scripturaire », il révèle ainsi une « vérité » mandingue occultée par des discours et des méthodes étrangers à cet espace culturel, en ayant recours à l’écriture, signifiant universel par excellence. Par ce moyen, il entend restituer à la culture mandingue toute sa spécificité et sa dignité. Autre signe de ce « branchement » extérieur régénérant, le développement, par Souleymane Kanté, d’un ensemble de traités de médecines et de thérapies nouvelles, associant techniques occidentales et produits locaux. Ainsi, par la récupération de moyens importés, l’originalité et la richesse du savoir mandingue est en mesure de s’énoncer et d’être mis à jour.
 
L’éCUEIL DE L’AUTHENTICITé
 
 
Ce système de branchements successifs, rendus nécessaires par les relations, souvent de domination, entretenues entre le continent africain, d’une part, et les civilisations arabo-musulmanes et occidentales, d’autre part, est paradoxalement nié par ses concepteurs, notamment parce qu’il s’agit, dans un processus de création d’authenticité et d’affirmation identitaire, de minimiser les mélanges, les métissages, les « branchements latéraux », et de créer des « filiations univoques » censées fournir à une culture donnée toute sa dimension originelle. Dans le cas africain, il s’est agi, à travers les mouvements nationalistes du XIXe siècle et les différents avatars de l’afrocentrisme [4], d’éliminer les apports des colonisateurs, tout en utilisant l’écriture comme moyen d’expression de la spécificité africaine, ainsi que les catégories de pensée et de classement du monde forgées en Europe. C’est particulièrement le cas des bases fondamentalement raciologiques des variantes de l’afrocentrisme reprenant à leur compte les thèses racistes développées en Europe à la fin du XIXe siècle. En reliant l’Afrique à l’Égypte, et parfois à des origines sémites, les afrocentrismes visent notamment à s’affranchir des apports arabes, en se fondant sur une distinction raciale primordiale qui sert de matrice à leurs discours.
Ces constitutions d’identités exclusives participeraient aujourd’hui à la formation d’une « balkanisation globalisée » d’un monde fait d’une juxtaposition de mondes clos, ces derniers niant leurs composantes intrinsèquement universelles. Pour autant, ces « récits des origines » possèdent une fonction interne indéniable. Le N’ko, par exemple, fournit aux transformations politiques et sociales contemporaines maliennes un sens et une légitimation historiques. L’instauration de la démocratie sous la IIIe République et les réformes de décentralisation actuelles peuvent ainsi être lues comme des retours ou des prolongements d’une organisation politique édifiée sous l’empire de Sunjata [5]. Cette grille de lecture du présent à partir d’expériences passées retravaillées est un trait partagé par toutes les communautés politiques [6]. Il n’en reste pas moins que cette reconstruction, à partir d’éléments disparates (écrits ethnologiques et afrocentristes), demeure un « nationalisme culturel » visant à gommer les aspérités étrangères.
 
LE GéNOCIDE, SIGNE D’UN « DURCISSEMENT DES CULTURES » ?
 
 
Ce mode d’intelligibilité du monde, découpé en entités uniformes et repérables, n’est pas l’apanage de la région ouest-africaine. En effet, les notions très usitées d’ethnie, de multiculturalisme et de génocide révèlent, selon J.-L. Amselle, un « durcissement » global des identités. Ayant étudié les deux premières notions dans des ouvrages précédents [7], l’auteur s’emploie, dans le dernier chapitre, à déconstruire la notion de génocide et à expliquer les effets nocifs de son utilisation récurrente comme enjeu de revendications sur la scène internationale. Il rappelle, opportunément, que la constitution d’un groupe de victimes fait l’objet d’un travail arbitraire d’assignation d’identités par la puissance exterminatrice. Ce groupe, aux contours désormais figés, se perpétue à travers les survivants que l’on identifie désormais à une identité homogène et immuable. Ainsi, J.-L. Amselle peut écrire, de manière contestable, que la problématique d’affirmation de l’authenticité des aborigènes de Tasmanie est « rechargée par le concept de “génocide” » (p. 223). Les demandes d’« homologation », c’est-à-dire de qualification de génocide par des groupes de victimes, participe ainsi à un processus d’« essentialisation » de ceux-ci. Cette fixation identitaire est renforcée par le discours d’instances internationales qui encouragent les revendications en termes de droits collectifs. Par ailleurs, en rappelant la complexité des situations cambodgiennes et rwandaises, l’auteur souligne que la lecture raciste ou ethnique de ces massacres qualifiés de génocide masque les logiques similaires et profondément destructrices de la formation des sociétés politiques occidentales, fondées sur une « gestion sociale différencialiste » et sur l’assignation forcée d’identités par l’État moderne.
 
RETOUR SUR L’OCCIDENT
 
 
Parallèlement à l’éclairage effectué sur « la genèse des représentations de l’Afrique », J.-L. Amselle dévoile les logiques tout aussi exclusives et ethnocentrées de la domination occidentale. Ce miroir tendu souhaite tout d’abord refléter les limites de l’anthropologie, qui, en constituant son objet comme un terrain d’étude délimité, a contribué à concevoir les sociétés exotiques comme autant de « sociétés closes » et sans histoire. Et, même si le postmodernisme est venu ouvrir les sociétés étudiées et les confronter au contexte global, cette discipline demeure ancrée dans son statut de savoir colonial, de « savoir-pouvoir », contraint par ses méthodes mais aussi par ses principes, ceux d’une altérité radicale propre aux représentations occidentales. Plus fondamentalement, le détour par le N’ko ou les pensées et philosophies africaines permet de mesurer la capacité des puissances occidentales à se penser comme dominantes au point de reléguer les autres discours réflexifs à des rangs secondaires en perpétuel combat pour la reconnaissance. Mais cette domination, qui procède d’abord d’une délimitation géographique des cadres d’opposition, ne doit pas cacher les mécanismes de construction de cette catégorie philosophique aux visées universalistes, fondés sur un travail d’élagage des origines, ni les principes eurocentristes qui en constituent le socle.
Ainsi, la métaphore du branchement se veut être un concept heuristique, capable d’insérer, dans une même dynamique intellectuelle, les notions d’historicité, de construction et d’interactivité dans l’étude des sociétés et des cultures qui les animent et qu’elles revendiquent. En même temps, elle est un véritable plaidoyer pour une lecture universelle des dynamiques sociales et culturelles. En introduction, J.-L. Amselle affirme en effet que « débrancher les civilisations de leurs origines supposées est peut-être le meilleur moyen d’échapper au racisme ou, ce qui revient au même, de toucher à l’universel ». Cette ambition de s’émanciper des travers du relativisme culturel et de l’universalisme abstrait nécessiterait des travaux comparables à partir de sociétés autres que celles sur lesquelles J.-L. Amselle a construit l’ensemble de ses réflexions. Elle mériterait également une contradiction forte, afin que l’auteur précise les conditions et les mécanismes qui permettraient aux sociétés dominées, notamment africaines, d’être autre chose qu’un imaginaire récupérable, et de produire elles-mêmes des signifiants qui puissent être considérés comme universels.
 
NOTES
 
[1] Il s’agit du N’ko, dont nous précisons les caractéristiques ultérieurement.
[2] Denys Cuche, La notion de culture dans les sciences sociales, Paris, La Découverte, 1996.
[3] Jean-Loup Amselle, Logiques métisses. Anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, Paris, Payot, 1990.
[4] Il s’agit de doctrines visant à affirmer la primauté d’une civilisation africaine, développées par des auteurs caribéens, noir-américains et africains.
[5] Sunjata Keita est le bâtisseur du grand empire du Mali, qui se développa à partir du XIIIe siècle et déclina à partir du XVe siècle.
[6] Voir, à ce sujet, Eric J. Hobsbawm, The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
[7] Jean-Loup Amselle, Elikia M’Bokolo (sous la dir.), Au cœur de l’ethnie : ethnicité, tribalisme et État en Afrique, Paris, La Découverte, 1985 ; Jean-Loup Amselle, Vers un multiculturalisme à la française : l’empire de la coutume, Paris, Aubier, 1996.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Il s’agit du N’ko, dont nous précisons les caractéristique...
[suite] Suite de la note...
[2]
Denys Cuche, La notion de culture dans les sciences social...
[suite] Suite de la note...
[3]
Jean-Loup Amselle, Logiques métisses. Anthropologie de l’i...
[suite] Suite de la note...
[4]
Il s’agit de doctrines visant à affirmer la primauté d’une...
[suite] Suite de la note...
[5]
Sunjata Keita est le bâtisseur du grand empire du Mali, qu...
[suite] Suite de la note...
[6]
Voir, à ce sujet, Eric J. Hobsbawm, The Invention of Tradi...
[suite] Suite de la note...
[7]
Jean-Loup Amselle, Elikia M’Bokolo (sous la dir.), Au c--z...
[suite] Suite de la note...