Revue internationale et stratégique
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I.S.B.N.2130527086
224 pages

p. 172 à 199
doi: en cours

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n° 47 2002/3

2002 Revue internationale et stratégique En librairie

Comptes rendus

 
PERSPECTIVES CRITIQUES
 
 
La démocratie contre elle-même, Marcel Gauchet
Comment rendre compte de la complémentarité des textes réunis dans ce volume, parus tout d’abord dans la revue dont Marcel Gauchet est le rédacteur en chef, Le Débat, entre 1980 et 2000 ? Écologie, école, religion, psychologie, droit ou politique : faut-il choisir un de ces fils conducteurs pour suivre l’auteur dans son exploration de notre démocratie ? Dans sa préface, M. Gauchet rappelle trois directions d’investigation du terme « démocratie ». La démocratie renvoie en effet à un phénomène historique qui ne se limite pas à une forme de régime politique. Radicalisant l’intuition d’Alexis de Tocqueville, selon laquelle la démocratie constitue aussi un état social (caractérisé par le principe de l’égalité), M. Gauchet montre qu’il s’y joue en effet un type de rapport social particulier mais encore « une nouvelle manière d’être de l’humanité » (p. XVIII de l’introduction). Cela signifie que les leçons de la théorie politique et de la sociologie sont appelées à s’ouvrir vers une « anthropologie démocratique » à même de restituer le phénomène dans son ampleur. C’est pourquoi il n’y a pas à choisir entre les domaines d’étude cités mais à conjuguer ce qu’ils nous font comprendre pour saisir cet insaisissable condition démocratique qui est la nôtre.
À la fin du premier texte repris dans ce recueil, « Les droits de l’homme ne sont pas une politique », M. Gauchet présentait les difficultés inhérentes à cette curieuse contradiction dans les termes que représente la « société des individus ». Comment fonder un système politique sur une déclaration des droits et un individu théoriquement posé comme délié des autres et souverain de lui-même ? Cela n’est possible qu’au prix d’une occultation d’une série de paradoxes. Le premier est que, pour acquérir son autonomie comme individu, chacun de nous est dépendant du développement de l’État et que celui-ci passe par la construction de catégories générales et abstraites, c’est-à-dire par une anonymisation de la personne qui contraste avec l’attachement à la singularité du sujet moderne. Deuxièmement, nous jouissons de la liberté des Modernes qui, à l’opposé de la liberté des Anciens, ne se définit plus par la participation à la vie politique mais, au contraire, par la capacité à se retirer de la sphère publique pour se consacrer aux intérêts privés. Cela signifie que nous risquons de laisser dépérir les institutions démocratiques à force de liberté démocratique. Enfin, l’individualisme comme affirmation de la singularité de chacun se heurte à l’évidence tout opposée d’une banalisation des conduites, d’une standardisation des pensées et des comportements. Ce conformisme individualiste met en cause la capacité des démocraties à former des individus qui soient encore à la hauteur des responsabilités et des devoirs qu’impose le fonctionnement démocratique. Ce texte de 1980 se présente bien comme un programme de travail développé par la suite, rôle que la construction du présent recueil suggère comme contrat de lecture.
On peut en effet suivre ces indications en observant que les textes rassemblés ici reprennent cette série de contradictions qui risquent de provoquer le retournement de « la démocratie contre elle-même ». Les trois textes sur la religion (« Fin de la religion ? », janvier-février 1984 ; « Sur la religion, un échange avec Paul Valadier », novembre-décembre 1984 ; « Croyances religieuses, croyances politiques », mai-août 2001) se placent dans le fil de l’interrogation sur la composition politique des sociétés modernes et, par conséquent, sur l’émergence de la notion d’individu et sur l’établissement de l’État. En effet, quand le principe de l’organisation de la société et de la légitimation du pouvoir ne dérivent plus de la présence surplombante et incontestée d’un ordre divin, c’est le temps de l’État qui vient comme principe d’extériorité organisatrice de la communauté humaine. L’interrogation au long cours sur l’histoire de la religion (qui a fait l’objet de l’ouvrage Le désenchantement du monde : une histoire politique de la religion, paru en 1985) se motive doublement : il s’agit, d’une part, de comprendre comment s’est opérée la translation du principe de fondation politique du monde des dieux à la communauté des hommes, et, d’autre part, de savoir ce qu’il advient de la religion dans ce monde qui en est sorti et dans lequel elle ne joue plus qu’un rôle subsidiaire.
La deuxième incertitude qui pèse sur l’homme des démocraties concerne la construction de la personnalité. D’où une interrogation sur le lieu de formation qu’est l’école et sur la psychologie de cet être voué à se méconnaître fondamentalement parce qu’il vit sur le mythe de l’auto-institution, aussi improbable théoriquement qu’impossible pratiquement (« L’école à l’école d’elle-même. Contraintes et contradictions de l’individualisme démocratique », novembre-décembre 1985 ; « Le niveau monte, le livre baisse », novembre-décembre 1996 ; « Essai de psychologie contemporaine I et II », mars-avril et mai-août 1998). L’enjeu est ici de spécifier l’individualisme dont on parle tant et, ce faisant, de caractériser les changements récents, parfois rapides, de la psychologie. Mais l’interrogation fondamentale reste la même puisqu’elle consiste à observer la manière dont se construit la relation aux autres dans un contexte normatif en recomposition. Certes, le monde de l’égalité induit une perte de légitimité des hiérarchies et des contraintes. On peut en tirer la conclusion, trop rapide, d’une décontraction générale des rapports sociaux, d’une baisse théorique de la conflictualité. Or, c’est bien l’inverse qui se produit, mais avec la naissance d’une violence d’évitement qui vient se substituer à la violence de contact. Ce trouble de la relation aux autres se traduit à la fois par une angoisse d’avoir perdu les autres et par une peur des autres. Il faut donc s’interroger sur la manière dont se présente cette relation à soi et aux autres qui marque un âge de la personnalité largement différent, plus sans doute que nous ne sommes capables de l’admettre, des formes historiques que nous avons connues jusqu’à présent. Cet individu, on l’a vu, vit dans un rapport nouveau à la conflictualité, au sein de la société, face aux institutions, avec les autres mais aussi en lui-même. On rejoint ici un champ d’investigation de M. Gauchet sur l’histoire de la psychiatrie et la manière dont des pathologies spécifiques de l’individu moderne se modèlent en même temps que l’émergence des systèmes démocratiques.
Le troisième sous-ensemble de textes est consacré au paradoxe du désinvestissement politique, dont les risques sont apparus évidents ce printemps (« Pacification démocratique, désertion civique », mai-août 1990 ; « Sous l’amour de la nature, la haine des hommes », mai-août 1990 ; « Les mauvaises surprises d’une oubliée : la lutte des classes », mai-août 1990 ; « Le tournant de 1995 ou les voies secrètes de la société libérale », septembre-octobre 2000). L’objet d’étude est ici plus directement politique et l’inquiétude plus manifeste : absence de débat civique, politique impuissante, privatisation des attentes... Le recueil invite à une lecture en forme de récapitulation, qui donne au premier texte un statut prophétique rétrospectif et au texte de 2000, dont le titre est une volontaire réponse au premier (« Quand les droits de l’homme deviennent une politique »), une tonalité crépusculaire. Il s’agit désormais moins de relever une ambivalence de la condition démocratique (peut-être parce qu’il n’y en a plus) que d’approfondir le paradoxe qui veut que l’exercice de la démocratie recule avec l’avancée de ses principes, que les mœurs ne s’accordent pas aux institutions. Par une ruse supplémentaire de l’Histoire, c’est par le droit, qui a valu la réhabilitation de la démocratie au moment du combat totalitaire contre l’illusion communiste, et sous couvert de triomphe radieux des principes juridiques, que la démocratie entre, selon l’auteur, dans un âge de léthargie.
L’avertissement de la fin du premier article était en effet nettement formulé : « Les droits de l’homme ne sont pas une politique dans la mesure où ils ne nous donnent pas prise sur l’ensemble de la société où ils s’insèrent. Ils ne peuvent devenir une politique qu’à la condition qu’on sache reconnaître et qu’on se donne les moyens de surmonter la dynamique aliénante de l’individualisme qu’ils véhiculent comme leur contrepartie naturelle ». En vingt ans, on aurait finalement vu plutôt un renforcement de la dynamique individuelle et de ses illusions corrélatives. D’où le risque de voir devenir hégémonique une conception de la démocratie « qui sacralise à ce point les droits des individus où elle se fonde qu’elle sape la possibilité de leur conversion en puissance collective » (introduction, p. XXVII). Cela n’empêche en rien l’hypothèse qu’un cycle correctif ne s’enclenche mais sa réalisation est reportée à d’hypothétiques lendemains, comme une ouverture vers une histoire qui n’est jamais déterminée à l’avance. Car l’auteur refuse un pessimisme sans perspectives et désigne ce qu’il voit comme une forme nouvelle d’antipolitique pour mieux retrouver « une politique démocratique digne de ce nom ».
Marc-Olivier PADIS
Rédacteur en chef de la revue Esprit
Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2002, 398 p.
La troisième voie. Le renouveau de la social-démocratie, Anthony Giddens, Anthony Blair (traduit de l’anglais par Laurent Bouvet, Émilie Colombani et Frédéric Michel) Préface de Jacques Delors
Il faut saluer la traduction en français d’un recueil de textes d’Anthony Giddens et d’Anthony Blair, même si cette parution survient certes avec plusieurs années de retard par rapport à la plupart des pays européens. Il sera intéressant de revenir en conclusion sur la juxtaposition des interventions du « savant » et du « politique ». Mais, avant tout, attachons-nous à l’essentiel, c’est-à-dire à la contribution d’un sociologue dont l’œuvre est abondamment commentée dans le monde universitaire. Cette parution tardive comporte néanmoins l’avantage de donner à lire une sorte de Reader’s Digest de deux ouvrages de A. Giddens sur le thème de la troisième voie (The Third Way. The Renewal of Social Democracy, Cambridge, Polity Press, 1998, et The Third Way and its Critics, Cambridge, Polity Press, 2000). On pourra noter, en passant, que les éditeurs français ont ignoré un ouvrage antérieur qui traite de la question sur un mode plus scientifique (Beyond Left and Right. The Future of Radical Politics, Cambridge, Polity Press, 1994). Le fait que des textes du Premier ministre britannique aient été publiés à la suite renforce encore la « politisation » de cette version française. Le livre sort en France à un moment où la notion de troisième voie n’est guère plus employée que sur le mode dépréciatif ou ironique dans le milieu politico-universitaire britannique, au terme d’une période de débats parfois animés (1994-2000).
A. Giddens entend réfléchir au déclin de la social-démocratie et proposer des solutions politiques aux problèmes observés (d’où le sous-titre de l’ouvrage : « Le renouveau de la social-démocratie »). Le sociologue britannique passe rapidement en revue les quatre facteurs essentiels du déclin de la social-démocratie européenne à partir des années 1970 : les ratés du modèle de régulation dit « keynésien » ; la contre-révolution libérale des années 1980 suscitée par Ronald Reagan et Margaret Thatcher ; la dissolution du « consensus welfariste » qui en est découlée et la chute des communismes autoritaires à partir de 1989.
Ce qu’il nomme « vieille social-démocratie » (ou « vieille gauche »), c’est-à-dire le modèle national-keynésien (qu’il mélange parfois avec le communisme autoritaire et bureaucratique de l’Est), a été progressivement englouti par la globalisation économique et culturelle. À partir de ce constat, A. Giddens énonce le postulat central qui sous-tend la troisième voie : le marché, comme mode de production économique, serait devenu une réalité non seulement indépassable, mais encore le meilleur d’entre tous. Cette avancée normative l’amène ensuite à affirmer que la mondialisation néolibérale est « inéluctable ». Dans son souci de montrer la « victoire définitive » du mode de production capitaliste, il présente comme « naturels » et « évidents » des phénomènes ou des situations (le capitalisme, le marché, la mondialisation néo-libérale), qui, de fait, sont le fruit de constructions sociales et historiques. À aucun moment il n’envisage l’hypothèse de choix socio-économiques d’une autre nature.
La sociologie giddensienne de la mondialisation néolibérale apparaît des plus sommaires, pour ne pas dire caricaturale. A. Giddens insiste beaucoup sur les nouvelles divisions sociales (inclus/exclus, hommes/femmes, jeunes/vieux, etc.), mais se montre étonnamment silencieux sur les formes plus classiques de domination et d’exploitation entre classes sociales. Il donne ainsi l’impression que les inégalités de fait renvoient avant tout aux capacités naturelles des individus, alors que, très souvent, elles sont explicables par la distribution inégale de capital entre individus (capital économique, mais aussi culturel et symbolique). Fait surprenant de la part d’un sociologue aussi expérimenté, A. Giddens souligne à l’envi les « bienfaits » des transformations économiques et technologiques en cours, sans jamais s’interroger sur leurs désavantages. Par exemple, la flexibilité dans le travail est présentée comme un fait « libérateur », car elle s’inscrit dans le cadre d’une plus grande réflexivité des individus qui, en retour, permet d’accroître l’autonomie des agents. Un social-démocrate bon teint sursautera de ne pas trouver une ligne qui mette en lumière le revers de la médaille : nombre d’études sociologiques ont souligné que la flexibilité sur le marché du travail favorise également les formes les plus violentes d’exclusion et de régression de la condition salariale.
A. Giddens ne conçoit pas de critique de la bureaucratisation du Welfare State autre que celle articulée par la pensée économique néolibérale. Ce parti pris l’amène à passer à côté du phénomène politique fondamental de ces vingt dernières années : la contre-révolution conservatrice des années 1980 a bien été théorisée, puis s’est imposée à partir du néolibéralisme économique. La troisième voie, telle qu’elle est argumentée par A. Giddens (et mise plus ou moins en pratique par A. Blair), s’inscrit donc largement dans le mouvement néolibéral qui s’est développé depuis les années 1970, et non comme sa remise en cause, fût-elle partielle. Parce qu’elle tire les leçons de « certains excès » du néolibéralisme thatchéro-hayékien, il est possible de la considérer comme une variante « social-libérale ». Une chose apparaît ici clairement : le cadre social-démocrate, égalitaire, redistributeur, reposant sur l’action conjuguée du couple État-marché, s’efface au profit d’un État « impuissant » (donc « minimum ») et du jeu « libérateur » des marchés.
A. Giddens est plus inspiré lorsqu’il envisage la mondialisation sous un angle culturel, même si l’on peut facilement rétorquer que la mondialisation économique façonne largement à son image la sphère socioculturelle. Il remarque que la mondialisation culturelle – qui tend à abolir l’espace et le temps – est une source potentielle d’émancipation et de transformation des rapports sociaux et de genre, ce qu’il résume sous l’expression de « réflexivité sociale ». Celle-ci permet aux agents de rompre avec leurs backgrounds respectifs (familial, sexuel, culturel), d’opérer des « choix de vie » personnels, qui ne sont ni imposés ni reproduits par la tradition. Une fois encore, le cadre néolibéral dans lequel A. Giddens se positionne l’empêche de percevoir les effets pervers d’un individualisme culturel exacerbé sur les structures collectives, et vis-à-vis des institutions publiques (école, services publics, représentation et activisme politique). Or ces comportements égoïstes sont souvent la conséquence des effets désagrégateurs de l’économie de marché dans sa promotion de l’« individu-client ». De même, lorsque A. Giddens se penche sur la question croisée de la mondialisation, de l’environnement et du risque, propre aux sociétés technologiquement surdéveloppées (risques technologiques, alimentaires, liés au terrorisme, etc.), son néo-libéralisme tempéré n’apparaît guère plus convaincant pour neutraliser les effets de l’économie de marché (la recherche du profit immédiat et la marchandisation croissante des activités sociales).
La troisième voie peut-elle inspirer, voire guider, l’action d’un gouvernement ? La double signature qui apparaît sur la couverture véhicule clairement cette thèse. Les spécialistes de politique britannique s’étonneront de voir réunis le sociologue et le politique, le « libéral-libertaire » et le « libéral-paternaliste ». Si les deux hommes se posent en héritiers bon teint du thatchérisme, le premier apparaît bien plus à gauche que le second sur les questions de société. La lecture sociétale très traditionnelle (pour ne pas dire « vieux jeu ») de A. Blair, son autoritarisme politique et sa foi évangélique sont en effet peu susceptibles d’accompagner l’agenda décentralisateur et plutôt libertaire du sociologue. En ayant pris conscience du contexte britannique, A. Giddens a commencé à prendre ses distances par rapport aux aspects les plus conservateurs du blairisme. La préface boudeuse de Jacques Delors souligne à quel point la présupposée portée universelle de la troisième voie résiste mal à un examen concret. J. Delors, qui ne passe pourtant pas en France pour un nostalgique d’une social-démocratie à l’ancienne et encore moins d’un socialisme anticapitaliste, peine à brosser un portrait favorable du gouvernement New Labour : il regrette que le gouvernement n’ait « pas su s’attaquer au problème des inégalités découlant de l’existence d’un secteur privé d’éducation » (p. 14) ; considère, en prenant l’exemple du National Health Service, que l’« insistance [du New Labour] sur la responsabilité individuelle au détriment de la responsabilité collective peut miner la solidarité sociale » (p. 14-15). Il en conclut que, « lorsqu’il s’agit d’une solidarité qui unit, la troisième voie reste encore un work in progress », qui « s’inscrit dans une tradition historique et politique typiquement anglo-saxonne » (p. 15).
On peut imaginer que ce n’est donc pas tant la nature attractive de la troisième voie britannique qui la place aujourd’hui au cœur des discussions, que l’encéphalogramme plat de la social-démocratie continentale.
Philippe MARLIÈRE
Maître de conférences
en science politique
à l’University College London
Paris, Le Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2002, 266 p.
La grande désillusion, Joseph E. Stiglitz
Aujourd’hui, la mondialisation est défiée sur toute la planète. Force bénéfique, elle est aussi un facteur d’aggravation de la vie de milliers de personnes. Le système capitaliste est à la croisée des chemins, et les partisans du libre marché et des théories économiques adjacentes deviennent contraints de reconnaître que les marchés ne s’autocorrigent pas toujours, et que le tout-libéral n’est pas non plus toujours la panacée. Mais cette reconnaissance est difficile à admettre pour certains. Les institutions internationales sont les premières accusées, mais pas n’importe lesquelles.
Le problème n’est pas la mondialisation en soi mais la façon dont elle a été jusqu’à présent gérée, en particulier par le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui, en gouvernant le processus, contribuent à en fixer les règles du jeu souvent en fonction des intérêts des pays industriels. « Mais la question n’est pas seulement qu’elles ont servi ces intérêts : trop souvent, elles ont eu de la mondialisation une vision étriquée, due à une idée très particulière de l’économie et de la société », avance l’auteur de La grande désillusion dans son dernier chapitre intitulé « L’avenir ». Il poursuit, plus loin : « S’il apparaît que ces institutions servent d’abord et avant tout des intérêts commerciaux et financiers, ce n’est nullement ainsi qu’elles se perçoivent. Elles pensent sincèrement agir dans l’intérêt général. Même si tout prouve le contraire [...] beaucoup le croient si fermement qu’ils sont d’accord pour imposer ces “réformes” aux pays par tous les moyens. »
L’auteur de ces lignes quelque peu provocatrices sait de quoi il parle. Universitaire sorti du Massachusetts Institute of Technology (MIT) en 1966, le Pr Joseph E. Stiglitz a obtenu le prix Nobel d’économie en 2001 pour son analyse des marchés et des asymétries de l’information. Mais ce sont ses années passées en tant que conseiller en matière économique dans le cadre du Council of Economic Advisers du président américain William J. Clinton, puis en tant qu’économiste en chef à la BM entre février 1997 et janvier 2000, qui servent de base à toute l’argumentation de son ouvrage.
Ce livre, traduit de la version anglaise Globalization and its Discontents (New York, W. W. Norton, 2002), se concentre sur la BM, mais surtout sur le FMI, parce que ces institutions ont été, selon l’auteur, au cœur des plus grands problèmes économiques des deux dernières décennies : l’ajustement structurel dans les pays en développement, les crises financières, et plus particulièrement la crise asiatique de 1997, et la transition des pays ex-communistes vers l’économie de marché.
Il souligne que le FMI a été créé après la Seconde Guerre mondiale parce qu’on estimait que les marchés fonctionnaient souvent mal. Depuis, voici que le FMI est devenu le champion fanatique de l’hégémonie du marché. Et c’est précisément cette idéologie – la foi pure et simple dans le libre marché – qui sous-tend toutes les actions de l’institution et qui est vivement dénoncée par l’auteur. À cela s’ajoutent également la logique interne du FMI, ou plutôt son absence de logique, ainsi que sa lenteur à comprendre ou accepter ses erreurs et la résistance de la BM et du FMI aux idées nouvelles de la science économique moderne. « Le problème est que le FMI présente comme une doctrine reconnue des thèses et des politiques sur lesquelles il n’y a pas de consensus [...]. Le FMI ne s’est jamais demandé ce qu’il y avait de faux dans ses modèles, il n’a jamais aimé discuter des incertitudes liées aux politiques qu’il recommande. Avec cette attitude et cet état d’esprit, il lui est difficile de tirer les leçons de ses erreurs. Le FMI a reconnu des erreurs dans la crise asiatique mais il s’est efforcé de limiter les critiques et les débats. »
À l’aide de nombreux exemples, J. E. Stiglitz, au fil des chapitres dont les titres parlent d’eux-mêmes ( « La promesse des institutions internationales » ; « Promesses non tenues » ; « Liberté de choisir ? » ; « La crise asiatique » ; « Qui a perdu la Russie ? » ; « Les injustes lois du juste commerce et autres méfaits » ; « De meilleures voies vers le marché » ; « L’autre programme du FMI » ), témoigne des nombreuses incohérences du FMI tout en dénonçant parallèlement certaines de ses pratiques.
Un exemple parmi d’autres. Alors que, à la mi-2002, le FMI revoit à la hausse ses prévisions de croissance pour la zone Asie, l’éclairage de J. E. Stiglitz sur ce genre de révisions est instructif. Il explique que, « même si, dans l’ensemble, il fait du bon travail, ses responsabilités pratiques nuisent à l’exactitude des chiffres qu’il publie. Pour donner l’impression que ses plans réussissent, il doit impérativement ajuster les prévisions économiques. Beaucoup d’utilisateurs de ces chiffres ne comprennent pas qu’il ne s’agit pas de prévisions ordinaires. Celles du produit intérieur brut ne sont pas fondées sur un modèle statistique complexe, [...] ce sont simplement les chiffres qui ont été “négociés” dans le cadre d’un plan du FMI ». Dans le même genre, on apprend que « la procédure normale du Fonds consiste à rédiger un projet de rapport avant de se rendre dans le pays client. La visite n’a pour but que d’affiner ce projet et ses recommandations [...]. En pratique, le projet de rapport consiste à insérer des paragraphes entiers empruntés au rapport d’un autre pays ».
Malgré la virulence de ses propos à l’encontre essentiellement du FMI, J. E. Stiglitz souligne que, en « critiquant ainsi les méthodes du FMI, [il] ne [veut] pas dire qu’il perd toujours et partout son temps et son argent ». On sent néanmoins que les arguments lui sont difficiles à trouver. Il ne faut pas croire qu’il soit pour autant en faveur de l’abolition du FMI : « Je crois que cette dernière n’aurait pas de sens [...]. Je suis persuadé qu’il est possible de remodeler la mondialisation de façon à concrétiser ses potentialités bénéfiques, et de réorienter les institutions économiques internationales afin d’y parvenir. »
Le consensus actuel – en dehors du FMI – est qu’il faut (re)limiter le champ d’action du FMI à son domaine originel, c’est-à-dire la gestion des crises. S’il n’est pas simple, le changement est possible. La BM a commencé à se réformer, même si cela n’est pas allé aussi loin que l’auteur l’aurait souhaité. « Néanmoins, je ne suis pas très optimiste quant à la probabilité, dans un avenir proche, de réformes fondamentales dans la structure de direction officielle. Mais, à court terme, des changements de pratiques et de procédures auraient peut-être un impact important. » Il préconise notamment la transformation du système de droit de vote au FMI et à la BM, ou, du moins, une augmentation de la représentation de certains pays comme les États africains, qui, à défaut de voter, pourraient au moins se faire entendre.
Pour conclure, ce livre, écrit d’une façon rafraîchissante et personnelle, s’adresse à tout public. Il ne peut qu’ouvrir le débat, remplissant l’objectif de l’auteur. Ce qui y est dévoilé laisse le lecteur songeur, voire inquiet, sur les politiques du Washington consensus et plus encore sur sa capacité à admettre qu’il est temps de changer de doctrine. On ne peut que rester pensif, lorsqu’on vient de lire J. E. Stiglitz qui, avec preuves à l’appui, démontre les limites et méfaits possibles de la libéralisation des marchés sur la croissance des pays, et que l’on entend ensuite Kenneth W. Dam, député au secrétariat du Trésor américain, réitérer, en mai 2002, lors du Pacific Basin Economic Council à Kuala Lumpur, que « US’s call for greater financial openness in Asia serves the best interests of Asia, the US and the world economy. [...] The link between financial sector openness and economic growth is becoming clearer ». Et cela n’est qu’un exemple, hélas.
Marie-Aimée TOURRES
Institute of Strategic
and International Studies
(ISIS, Malaisie)
Paris, Fayard, 2002, 324 p.
Le droit saisi par la mondialisation, Sous la direction de Charles-Albert Morand
La mondialisation fascine. Et, au vu des récentes publications, les juristes ne sont pas les moins fascinés. Les effets du phénomène sur le droit tout comme le droit applicable au phénomène font l’objet d’une littérature en voie d’abondance. Un an après La mondialisation du droit, dirigé par Catherine Kessedjian et Éric Loquin (Paris, Litec, 2000), les Éditions Bruylant publient Le droit saisi par la mondialisation, sous la direction de Charles-Albert Morand. Heureusement, comme la faible nuance entre les deux titres ne l’indique pas, les deux ouvrages diffèrent, et l’ampleur du sujet permet d’éviter au second de n’être qu’une redite du premier.
Moins construit que son prédécesseur qui se penchait de façon classique sur la dynamique de la mondialisation, ses instruments et ses limites, ce nouvel ouvrage préfère explorer, de façon un peu anarchique, de multiples aspects du phénomène. Le lecteur aura beau tenter de structurer les différentes contributions, il risque de devoir se limiter à une distinction entre une approche générale, volontiers théorique, de la mondialisation, occupant près des deux tiers du livre, et une approche sectorielle décrivant le phénomène ou traitant de ses effets, sur les différents droits nationaux en particulier.
La dimension théorique, voire philosophique, de la mondialisation fait ainsi l’objet de plusieurs contributions. François Ost teste par exemple « l’hypothèse selon laquelle l’enjeu de la mondialisation serait la régression à l’état de nature, ainsi que l’interrogation sur les capacités de la pensée politico-juridique à redéfinir le contrat social à une échelle désormais planétaire » (p. 6). Pour sa part, Jacques Chevallier met en perspective deux dynamiques, d’une part la mondialisation du droit, qui entraîne la constitution d’un fonds commun de règles, d’autre part la construction d’un droit de la mondialisation, qui organise la circulation des échanges. On pourra encore lire avec intérêt la contribution de Mireille Delmas-Marty, qui s’interroge sur la pluralité des processus de mondialisation, ou le plaidoyer de Marcelo G. Kohen en faveur de l’interétatisme traditionnel.
Ces contributions à dominante théorique, à l’image de celle de Gunther Teubner qui étudie la question d’un « droit spontané dans la société mondiale », consacrent pour la plupart d’intéressants développements à la question du droit transnational. Celui-ci, qualifié par certains d’anational, désigne le droit sécrété par les acteurs privés et s’appliquant à leurs relations indépendamment des limites territoriales, telle la lex mercatoria en matière commerciale. Le phénomène est tout particulièrement étudié par Pierre Trudel, à travers l’exemple de la lex electronica, corpus de règles échappant aux législations nationales et s’élaborant en grande partie à partir des pratiques des acteurs du « cyberespace ». Mais la problématique du droit autonome perce aussi au travers des articles consacrés à la procédure arbitrale (Gabrielle Kaufmann-Kohler) ou aux marchés financiers (Jean-Baptiste Zufferey). Le droit de la mondialisation échappe ainsi de façon non négligeable aux mécanismes traditionnels (c’est-à-dire étatiques) de formation du droit, tandis que la mondialisation vient influer sur les droits nationaux, comme le montre la seconde « partie » du livre.
Celle-ci, il faut l’admettre, de qualité moindre, regroupe diverses approches sectorielles de la mondialisation du droit : télécommunications (Pierre Nihoul), Internet (E. Clerc), environnement (Michel Prieur et Anne Petitpierre-Sauvain), droit fiscal (Gilbert Tixier et Xavier Oberson), droit de la concurrence (C. Boyer). La plupart de ces contributions mettent en avant l’impact de la mondialisation sur les règles nationales, ou décrivent certains aspects très concrets du phénomène. N’hésitant pas à rentrer dans les détails de la règle juridique mondialisée, on pourra regretter que ces développements n’intègrent pas les apports des réflexions théoriques développées précédemment dans l’ouvrage.
Mais, surtout, ce patchwork de contributions sans lien apparent entre elles fait ressentir le manque de fil conducteur, le défaut d’une problématique générale à l’ouvrage. Ce n’est que trop implicitement que Le droit saisi par la mondialisation montre que la mondialisation est insuffisamment saisie par le droit et qu’il faut démocratiser celle-ci.
Franck LATTY
Université de Paris X-Nanterre
Bruxelles, Bruylant, coll. « Droit international », no 46, 2001, 478 p.
 
APRÈS L’ÉVÉNEMENT
 
 
La maladie de l’Islam, Abdelwahab Meddeb
« Il est du rôle de l’écrivain de pointer la dérive des siens et d’aider à leur ouvrir les yeux sur ce qui les aveugle. Je tiens, comme on dit, à commencer par balayer devant ma porte », écrit Abdelwahab Meddeb en introduction de La maladie de l’Islam. Moi aussi, serais-je tenté de répondre à l’écrivain tunisien avec plus de sympathie que d’impertinence en lui rendant ici, en quelque sorte, une partie de sa politesse. En s’efforçant de ne pas tomber dans l’excès inverse, ces « sanglots de l’homme musulman » ne pèchent-ils pas en effet par... l’excès de civilité de leur auteur à l’égard de ses hôtes parisiens ?
C’est de là, en tout cas, que naît la frustration en refermant cet inventaire si confortable des péchés de l’« Autre » que nous propose A. Meddeb pour explication des dérives du 11 septembre 2001. Ne doutons pas que, même publiée à Paris et en langue française, cette introspection critique sera utile à ces lecteurs musulmans pour qui A. Meddeb nous dit avoir eu « une pensée particulière » en l’écrivant. Sert-elle en revanche réellement la cause de l’immense majorité, francophone, de son lectorat ? On peut ne pas en être totalement convaincu. Rendons justice, bien sûr, à un ouvrage où l’érudition est de rigueur. Moins que chacun de ses développements, c’est en fait l’équilibre général de la démonstration qu’il est difficile de cautionner. A. Meddeb n’ignore rien en effet des causes externes de sa « maladie de l’Islam ». « C’est, recense-t-il très lucidement, la non reconnaissance de l’Islam par l’Occident », « la façon de le cantonner dans le statut de l’exclu », « la manière dont l’Occidental renie ses propres principes dès que l’intérêt le réclame » et « la façon qu’a l’Occidental (et, de nos jours, sous la forme de l’Américain) d’exercer dans l’impunité son hégémonie selon la politique dite des deux poids deux mesures ». « C’est l’exercice de l’injustice dans l’impunité qui nourrit la haine et le hideux terrorisme, lequel reste l’arme du démuni, du faible, de celui qui a épuisé les ressources du droit. » Mais s’il prend le temps d’identifier avec une belle précision l’essentiel des responsabilités de l’« Autre » occidental, dont « une diabiolisation du Palestinien, de l’Arabe, du musulman, révélatrice d’un racisme aussi ravageur que le nouvel antisémitisme arabe » (p. 213), A. Meddeb prend le parti de donner à sa démonstration une tonalité explicitement unilatérale. « [La maladie occidentale], je ne fais que l’évoquer au passage et je ne voudrais pas que le lecteur y débusque une manière de symétrie : maladie contre maladie. Si tel était le cas, mon projet serait vidé de toute substance. Loin de moi l’idée de neutraliser la maladie dont je traite par l’invocation de la maladie de l’autre. » C’est bien là que le bât blesse. La question essentielle à laquelle son livre échoue dès lors à répondre est la suivante : la violence des attentats imaginés par Oussama Ben Laden et Aïman Dhawahiri est-elle déterminée, majoritairement, par l’usage du lexique (religieux) qui prétend (en partie au moins) la légitimer ? Provient-elle, dès lors, de causes « internes à l’Islam », consubstantielles à l’histoire des musulmans, exprimant une dérive idéologique qu’il faudrait rechercher dans la nature de la relation que ces musulmans entretiennent avec leur dogme, sinon dans celui-ci ? Ou bien cette inhumanité relève-t-elle d’une plus profane logique de contre-violence ? A. Meddeb penche franchement pour la première hypothèse. Tout en saluant le courage de son introspection et le bien-fondé de bon nombre de ses remarques, je penche (et avec moi bon nombre de mes collègues travaillant dans le monde musulman) pour la seconde. Cette violence aurait parfaitement pu recourir, à mes yeux, à un autre lexique : celui du nationalisme, celui du communisme, du national-socialisme ou de bien d’autres « dogmes » religieux ou parfaitement profanes. Le très chrétien pape copte Chenouda III et bien d’autres autorités chrétiennes d’Orient ont, exemple entre mille, très significativement cautionné à plusieurs reprises le recours aux attentats suicide des désespérés de la politique israélienne. L’usage de la violence (et encore moins de la contre-violence) aveugle légitimée par une vision dichotomique, simplificatrice, voire raciste du monde n’est en aucune manière, à l’échelle du siècle qui vient de s’achever comme de ceux qui l’ont précédé, l’apanage d’une seule religion ou d’une seule culture. Des camps d’extermination du nazisme (qu’aucune « maladie de la Chrétienté » n’a réellement été sollicitée pour expliquer) à ceux du communisme en passant par les commandos terroristes du sionisme naissant et ceux de l’ETA ou de l’IRA, il apparaît, au contraire, comme la plus « démocratiquement » répandue des dérives de notre humanité. Si parfaitement condamnables soient-ils, les raccourcis pris avec l’héritage humaniste du monde par les inventeurs des attentats du 11 septembre ne sauraient donc, sans dommage pour l’analyse, être référés à une maladie récente (ou, encore moins, ancestrale) « de l’Islam ». Tel est le principe analytique qu’il faut, me semble-t-il, réaffirmer fortement dans une conjoncture où le camp du plus fort tente de masquer ses responsabilités derrière de dangereuses explications culturalistes. Les attaques conduites contre les États-Unis, amplifiées par la redoutable « efficacité » que leur a données la conjonction des technologies aériennes et des concentrations urbaines, sont avant toute chose le produit de la radicalisation, bien plus prévisible qu’on ne l’a souvent dit, et bien plus banale aussi, d’une composante de la population du monde soumise depuis plusieurs décennies à cette terrible logique des deux poids et deux mesures dont A. Meddeb n’ignore rien : par Israël interposé ici (dans les territoires palestiniens martyrisés, au Liban, en Jordanie), par la protection d’indéboulonnables dictatures ailleurs (pas seulement en Algérie ou dans le pays de A. Meddeb), par des agressions militaires directes enfin (en Irak où plus de 500 000 enfants sont morts des suites de l’embargo américain), une partie du monde musulman n’est pas complètement illégitime à percevoir comme arrogant et discriminatoire le traitement que lui réservent les puissants de ce monde en général et les États-Unis en particulier. Hors de cet inventaire réaliste des formes et des effets de la domination, il n’est point à mes yeux de « salut » pour l’analyse.
Qu’on ne s’y trompe pas : l’enjeu de ce débat n’est pas circonscrit au champ intellectuel. Il détermine largement en effet les formes de la réaction à cette violence, dite « terroriste », dont tout porte malheureusement à penser, en particulier si elle est aussi mal interprétée, que l’on n’a pas fini d’en parler. A. Meddeb est-il, de ce point de vue, de bon conseil ? L’illusion d’une issue « éducative » à la crise de nos relations avec le monde musulman n’est pas nouvelle. Elle est aussi répandue qu’elle est confortable intellectuellement. Elle s’appuie sur un paradigme fort simple. Il suffirait que les musulmans se décident à faire une nouvelle lecture de leur Coran, ou encore à s’en tenir à meilleure distance, qu’ils achèvent en quelque sorte leur mutation modernisatrice, pour résorber la profondeur des ressentiments palestiniens, irakiens ou algériens à notre égard. À nous, bien sûr, de les y aider : il suffira de leur enseigner (à travers ces colloques bien-pensants où s’entre-congratulent les seuls partisans d’un même camp ou grâce aux moins nuancés des films de Youssef Chahine consacrés par nos prix les plus prestigieux) à lire enfin leur Coran dans le bon sens. C’en sera fini alors de l’intégrisme, du terrorisme d’Al-Qaïda, des kamikazes palestiniens et, pourquoi pas, des incendies de voiture dans les banlieues. Cette illusion est parfaitement mystificatrice. La dynamique de modernisation intellectuelle a, dans le monde musulman comme partout ailleurs, besoin d’une atmosphère nationale et régionale de libéralisme politique. Tout progrès de l’esprit ne peut intervenir que dans un contexte libéré des dictatures locales, des oppressions régionales qui nourrissent et crédibilisent les postures réactives. Or toute la contradiction vient précisément de ce que nous contribuons d’une main à renforcer, directement (à coups de bombes britanniques ou américaines) ou indirectement (par le soutien aveugle aux errances d’Ariel Sharon ou aux dictateurs arabes qui acceptent de le fréquenter), ce radicalisme que nous prétendons combattre de l’autre. La « maladie de l’Islam » est le produit et non la cause de ce cercle vicieux dont nous tardons tant à sortir. « Quand on résiste (à l’oppression politique, aux manipulations de toutes sortes), croyez vous que l’on puisse aller de l’avant ? », rappelle si justement l’« islamiste » Tareq Al Bishri. Pour le reste, demander à l’histoire longue de rendre compte des crises politiques contemporaines peut nourrir le meilleur ou le pire des résultats. L’approche historique, si essentielle par ailleurs, peut être en effet la porte d’entrée à la plus classique des dérives essentialistes. Plus facile à mobiliser que les contacts directs avec des sociétés diversifiées, complexes et changeantes, elle a de tout temps eu tendance à pallier la difficulté à affronter la trivialité politique d’une réalité. En Algérie comme en Palestine, l’idéologisation (en l’occurrence, l’« islamisation ») de résistances politiques largement profanes malgré le vocabulaire religieux qu’elles emploient a permis d’une identique façon de discréditer toute opposition, même légaliste, à de parfaites dictatures. Prenant prétexte du lexique religieux d’une partie des acteurs, le recours à l’histoire « islamique » permet à Alger de masquer l’implication directe et structurelle des services d’une junte cynique dans la manipulation de la violence. À Gaza ou à Hébron, il permet de discréditer toute velléité de résistance armée à un ordre régional israélo-américain, qui a de longue date donné la preuve qu’il ne comprenait aucun autre langage. Dans les deux cas, cette « sur-idéologisation » aboutit à une même impasse analytique et politique : masquer l’origine réelle de la violence, préalable pourtant indispensable à quiconque entend la résorber.
Lorsqu’il exemplifie notre cher Albert Camus et son incapacité historique à admettre le versant le plus sombre du fait colonial, réduit l’œuvre d’Hassan Al Banna à un vilain prurit « anti-occidentaliste », omet de s’interroger sur les raisons de la lente radicalisation de Sayyed Qutb, renvoie au fin fond de la hiérarchie explicative les causes trivialement politiques du blocage d’une partie de l’intelligentsia musulmane et la part décisive qu’y jouent ces tyrans « laïques » que nous soutenons infailliblement, A. Meddeb nous adresse un message dont je ne doute pas qu’il reçoive, comme ceux de Rachid Boudjedra, Rachid Mimouni ou Taslima Nasreen, etc., avant lui, un accueil enthousiaste sur les rives de la Seine. Aide-t-il vraiment son lecteur à voir plus clair sur la façon de dépasser les tensions et les malentendus qui s’accumulent en ce moment même ? On peut ne pas en être convaincu. Dans un siècle où le premier des défis de l’Occident réside dans son incapacité à établir des relations dépassionnées et réalistes avec des forces (dites islamistes) aussi majoritaires qu’elles sont profondément ancrées dans son environnement politique du Sud, une dénonciation par trop unilatérale, si élégante soit-elle de la part d’un auteur de culture musulmane, de cette seule « maladie de l’Islam » n’est donc peut-être pas celle des contributions dont le public français a aujourd’hui le plus besoin.
François BURGAT
Politologue (Sanaa, Yémen)
Paris, Le Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2002, 222 p.
Le choc des barbaries : terrorisme et désordre mondial, Gilbert Achcar
Dans le flot éditorial généré par les événements du 11 septembre, l’ouvrage de Gilbert Achcar mérite d’être signalé. Car il apporte beaucoup, tant en informations qu’en analyses. Spécialiste des relations internationales, enseignant à l’Université de Paris VIII, il poursuit ici une réflexion notamment engagée avec La nouvelle guerre froide : le monde après le Kosovo publié en 1999 (Paris, PUF). Dans un raccourci quelque peu facile, l’auteur rapproche le célèbre discours du 11 septembre 1990 du président George Bush sur le « nouvel ordre mondial » et les attentats du 11 septembre 2001 en imputant ces derniers à la non-réalisation du « nouvel ordre » annoncé onze années plus tôt. Introduit de la sorte, l’ouvrage aurait pu dériver très vite vers la défense et l’illustration de la thèse expliquant les attentats terroristes par l’Empire. Bien que visiblement séduit par une telle grille interprétative, l’auteur nous offre, en bon connaisseur des questions stratégiques et du Moyen-Orient, une analyse beaucoup plus fine et nuancée, appuyée sur de nombreux faits irréfutables et des sources toujours indiquées.
Le premier chapitre décrit le climat d’intimidation intellectuelle qui a visé tous ceux qui cherchèrent à « contextualiser » l’attentat et à en profiter pour faire le procès de la politique américaine à travers le monde. Puisant dans la déferlante médiatique, l’auteur peut sans difficulté restituer ce climat d’intolérance qui prévalut alors. Il insiste, à juste titre, sur ces manifestations spontanées, véritables explosions de joie, qui se déroulèrent non seulement au Moyen-Orient mais encore dans d’autres régions du Tiers Monde. Nous hésiterons à le suivre totalement dans cette voie, car, sous prétexte que les exclus et les déshérités du monde qui assistent en direct à l’humiliation de la puissance américaine s’en réjouissent, faut-il pour autant inscrire l’acte des réseaux d’Oussama Ben Laden dans la conflictualité Nord/Sud ou le rattacher à la geste anti-impérialiste ? On appréciera l’exposé limpide de la façon dont la mouvance intégriste islamique a été tout d’abord soutenue et entretenue, pour les besoins du combat antisoviétique en Afghanistan, puis s’est retournée contre ses créateurs pour former une nébuleuse terroriste essaimant dans de nombreux pays, de l’Algérie à la Tchétchénie en passant par la Bosnie. De même, on doit souligner l’analyse de l’« interdépendance asymétrique » – le pétrole contre la protection – qui s’est mise en place entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite, ainsi que la réfutation de la thèse du déclin de l’islamisme, souvent annoncé à tort par les orientalistes. L’auteur montre bien comment « l’entreprise idéologique saoudo-wahhabite allait s’engager dans une surenchère de radicalité avec l’intégrisme islamique d’inspiration khomeyniste, en opposant son fanatisme à dominante anticommuniste au fanatisme à dominante anti-occidentale de ce dernier ». Il insiste à juste titre sur la façon dont ces montées islamistes s’opèrent sur fond d’effondrement de toutes les forces progressistes incapables d’offrir une alternative. Mais, contestant de façon argumentée la référence à un « islamo-fascisme » pour caractériser la mouvance intégriste, l’auteur en tire bizarrement prétexte pour avancer que « l’anti-islamisme semble bien parti pour devenir, à son tour, un socialisme des imbéciles ! ». Pourtant les progressistes du monde arabe, notamment algériens, ont très vite appris à faire la différence entre une bourgeoisie rentière corrompue et répressive et un pouvoir aux mains des groupes islamiques armés (GIA). Avec l’une, ils peuvent survivre ; avec l’autre, ils devraient vite se transformer en boat people si on leur en laissait même le temps.
Le chapitre central, sur l’attentat du 11 septembre et l’engagement américain en Afghanistan, constitue le cœur de l’essai. Après avoir placé au rang d’arguments polémiques le souci de O. Ben Laden pour le sort des Irakiens ou des Palestiniens, G. Achcar décortique de façon convaincante la démarche du réseau Al-Qaïda et son échec : « Forcer le retrait des troupes américaines du royaume saoudien et mettre fin à la protection qu’elles accordent à son régime exécrable » par des actions qui inciteraient l’opinion américaine à pousser dans le sens du désengagement et réussir ainsi à conquérir une « hégémonie idéologique sur les opinions publiques saoudienne, arabes et musulmanes ». Bien sûr, l’échec, au-delà de l’exploit technique, trouve son origine dans une sous-estimation que les États-Unis accordent à leurs intérêts en Arabie Saoudite et dans une mauvaise anticipation de la réaction de la population américaine qui s’est solidarisée de son gouvernement. S’attachant à mettre en évidence les causes profondes et latentes de la haine et de la barbarie qui travaillent cette région, l’auteur accuse la politique américaine aveugle et imprévoyante des conséquences de ses actes. Ainsi en est-il du maintien des troupes en territoire saoudien, de la politique de confrontation interminable avec l’Irak et de son implication dans le conflit israélo-palestinien. Il montre, en revanche, la clairvoyance des stratèges américains qui avaient depuis longtemps intégré l’existence d’une menace asymétrique en liaison avec les événements du Moyen-Orient. Mais surtout le changement de paradigme stratégique, le passage de la notion de « défense » à celle de « dominance » adoptée depuis la fin de la guerre froide par les États-Unis est au cœur de la montée des tensions, de la haine et de la barbarie. Ainsi, « il ne s’agit plus de dissuader l’adversaire d’agir, mais dissuader les adversaires de réagir ; autrement dit, garantir aux États-Unis [...] cette liberté d’action qui est l’objectif suprême de la stratégie classique », l’objectif étant de programmer la victoire sur toute la gamme de conflits possibles. Cet ouvrage soulève de nombreuses questions. Au-delà de l’analyse stratégique, celle qui paraît nodale réside dans la caractérisation de la mouvance intégriste dans ses formes contemporaines. La barbarie islamiste trouve-t-elle son origine dans les méfaits de la barbarie impériale ou dans la dérive d’un intégrisme religieux ? Ne convient-il pas d’accorder toute sa place à ce qui constitue un soubresaut interne à une religion ? Plus que Manhattan, la véritable cible des intégristes n’est-elle pas avant tout la communauté musulmane – 1,4 milliard de musulmans – qui, de Rabat à Karachi en passant par Lagos et les banlieues européennes, doit être « redopée » et galvanisée par des actions d’éclat ? L’Amérique doit être humiliée, il ne s’agit pas encore de la vaincre. De ce point de vue, l’expression « choc des barbaries » ne constitue-t.elle pas un raccourci trompeur ? Les conséquences du 11 septembre sont loin d’être épuisées, et remercions G. Achcar d’avoir su, à travers cet essai documenté, stimuler la réflexion.
Michel ROGALSKI
EHESS (CNRS)
Bruxelles, Complexe, 2002, 166 p.
L’Empire du chaos. Les républiques face à la domination américaine dans l’après-guerre froide, Alain Joxe
« Ceci n’est pas un livre de circonstances. » En avertissant ainsi ses lecteurs, Alain Joxe ne cède, disons-le dès maintenant, à aucune sorte de vanité : il donne, avec raison, sa véritable dimension à un livre qui porte, en réalité, sur l’ensemble des problèmes posés par ce qu’il appelle, en sous-titre de son ouvrage, « la domination américaine dans l’après-guerre froide » et, bien davantage encore, sur l’usage de la violence dans les relations internationales actuelles et sur sa répartition géographique. Car A. Joxe part d’une constatation : cette violence se déchaîne, écrit-il, « en Afrique, en Asie, en Amérique latine, dans les Balkans, expulsant vers le sud les causes les plus fortes de violence ». Tel est le point de départ d’une réflexion sur l’empire américain et sa gestion du monde. « Ordonnateur du désordre », il le voit, dosant la fraternité et la violence, suscitant peut-être la résistance des « républiques sociales » mais, en toute hypothèse, constituant, suivant sa propre logique, un « empire du chaos ».
Ce n’est pas le moindre mérite de ce livre que de sortir des tourmentes fascinantes de l’actualité pour en revenir aux théories fondatrices de l’État contemporain, de la souveraineté des nations, du jeu des pouvoirs et de l’enchaînement des guerres. Ce n’est pas un artifice littéraire employé par un Français cultivé de ce début du XXIe siècle pour donner quelque fondement historique et philosophique à ses analyses politiques et stratégiques. Non : le chapitre que A. Joxe consacre à Thomas Hobbes et le parallèle qu’il y fait entre ce philosophe de l’État et Karl von Clausewitz est, au fond, une introduction réfléchie aux questions qui sont, à partir de là, la matière même de ce livre : « Y a-t-il continuation du politique par d’autres moyens que la guerre ou la représentation étroite de l’État ? Le globalisme est-il nécessairement violent et apolitique, c’est-à-dire destructeur de souveraineté populaire ? »
Tel est, pour A. Joxe, le cœur du problème. Le « globalisme » caractéristique de l’ère où nous sommes est-il, par essence, porteur de violence ? En sommes-nous au temps où le maintien d’un système global et, à franchement parler, d’une domination globale impose un affrontement permanent, recourant à toutes les formes de violence, qu’elles soient de caractère militaire, politique ou financier ? Nul doute que, pour A. Joxe, la réponse ne doive être affirmative. Il en fait une démonstration convaincante en prenant pour premier exemple ce qu’il appelle le « globalisme clintonien » qui fut, selon lui, « une approche stratégique du désordre », puis en évoquant le cas de l’Administration suivante, celle du président George W. Bush, marquée par une inflexion majeure vers le recours, plus ample et plus systématique, aux forces militaires, vers une « militarisation de l’Empire ».
Après quoi, A. Joxe tente une analyse plus détaillée et plus proche de l’actualité. C’est pour en venir à situer géographiquement l’épicentre des conflits et des guerres entraînés par cette « spatialisation » de la violence produite, ou voulue, par l’« empire du chaos ». Selon lui, c’est l’Asie centrale qui est cet épicentre. Ou, plus précisément, c’est par la maîtrise de cette partie du monde que peuvent être gérées les crises qui se sont accumulées ou menacent maintenant de se produire entre l’Est de l’Europe et les abords de l’Extrême-Orient. Ici se retrouvent disséqués et interprétés les événements qui se sont succédé depuis le 11 septembre 2001, y compris la dérive redoutable et prévisible qui a conduit à transformer la guerre contre le terrorisme en une cascade d’interventions où, bien au-delà de la « terreur », il s’agissait de réduire les oppositions subsistant encore çà et là aux intérêts et à la prépondérance des États-Unis.
On peut contester, dans un ensemble aussi riche de réflexions et d’analyses, quelques-unes d’entre elles – telles que celles consacrées à la crise yougoslave –, ou encore l’amorce de conclusions où A. Joxe suggère que les « États-nations républicains » sont seuls à même de servir de remparts au globalisme et à son chaos. Mais nul ne peut être indifférent à la portée de ce livre et aux audaces de son auteur.
Paul-Marie de LA GORCE
Journaliste et écrivain
Paris, La Découverte, 2002, 190 p.
Tous Américains ? Le monde après le 11 septembre 2001, Jean-Marie Colombani
Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, Jean-Marie Colombani signait un éditorial dans Le Monde intitulé « Nous sommes tous Américains », qui avait suscité de larges débats. Était-ce le signe d’une soumission trop grande aux États-Unis ou l’expression d’une solidarité avec une démocratie touchée par le terrorisme ? Montrant que la seconde n’impliquait pas forcément la première, le 27 décembre 2001, le même J.-M. Colombani publiait un éditorial, « À nos amis américains », très critique sur la façon qu’ils avaient de gérer la seconde phase de l’après-11 septembre.
Dans son ouvrage, le directeur du Monde revient sur les deux termes de l’alternative. S’il admet que les États-Unis n’ont pas suffisamment réfléchi sur les horreurs du passé – celles de la guerre froide et de l’époque du maccarthysme –, il estime néanmoins que, aujourd’hui, ils sont la garantie de la démocratie à l’échelle internationale et que, lors des trois derniers grands conflits – dans le Golfe, au Kosovo et en Afghanistan –, ceux qui s’opposaient à eux étaient du mauvais côté, tant de l’histoire que de la morale.
Selon lui, la crise économique des années 1980 a fortement touché la classe intellectuelle française et lui a fait perdre son optimisme historique. Ces derniers, plutôt que de combattre avec les armes de la modernité, trouvent dans les États-Unis le bouc émissaire idéal. En définitive, il estime que c’est dans le système inégalitaire français que l’on trouve les origines d’un profond ressentiment à l’égard des États-Unis. Selon l’auteur, le système français ferait mieux de s’inspirer du modèle américain, qui a su puiser dans son vivier universitaire pour recruter ses élites, alors que la France se contente de le faire dans celui de l’énarchie.
Aux États-Unis, J.-M. Colombani décèle trois groupes qui s’opposent dans la phase actuelle de la guerre contre le terrorisme : les tiers-mondistes, les nihilistes et les pacifistes. La démonstration sur le bien-fondé des combats des États-Unis est argumentée et convaincante. Mais on peut penser, cependant, que cela ne justifie pas l’unilatéralisme débridé de l’actuelle Administration ni les comportements, de plus en plus réticents, tant vis-à-vis du droit que des institutions internationales.
Pascal BONIFACE
Paris, Fayard, 2002, 168 p.
L’édit de Caracalla ou plaidoyer pour des États-Unis d’Occident,   Xavier de C***, Épitaphe de Régis Debray
La suprématie américaine étant incontestable, autant faire de l’entrisme stratégique ! Comme il est devenu vain, pour les Européens en général, et pour les Français en particulier, de vouloir contester cette suprématie, mieux vaut mettre sur pied une fédération euro-américaine qui permettrait de lutter plus efficacement contre tous ceux qui contestent la suprématie occidentale. Par ailleurs, cela donnerait une plus grande influence aux Européens une fois entrés dans la citadelle américaine.
En 212, l’empereur Caracalla étendait à tous les hommes libres de l’Empire le droit de cité. Cet édit valut à une Rome essoufflée des millions de nouvelles recrues – des contribuables autant que des talents – et retarda d’au moins trois siècles la chute de l’Empire. Rome n’était-elle pas, finalement, avant New York, un microcosme sédimenté par les apports de tous les peuples du monde, où l’on connaissait déjà les statistiques, les cartes, etc. ? Ne disait-on pas, dans l’empire d’Auguste : « Et maintenant tout le monde est Romain », comme on peut dire aujourd’hui que tout le monde est Américain ? Tout le monde est Romain, et certains sont appelés Ombriens, Étrusques, Ligures, Insubres. Tout le monde est Américain, et certains sont appelés Italiens, Mexicains, Britanniques, Hollandais. Autre avantage de ce projet de fédération euro-américaine, cela permettrait de diminuer l’importance des Latino-Américains et des musulmans d’Europe pour renforcer la suprématie des Blancs.
Plutôt que de prendre une part active du travail aux côtés des États-Unis, autant y être au centre. Mais n’est-ce pas déjà le cas ? Tous les leaders et les managers sont, qu’ils soient Européens, Colombiens ou Thaïlandais, formés par les business schools ; quant aux candidats à l’élection présidentielle, il leur faut recevoir l’onction de Washington. En outre, après les attentats du 11 septembre 2001, pour la première fois, le peuple français a observé 3 minutes de silence pour des victimes étrangères et elles n’étaient ni rwandaises ni irakiennes ni guatémaltèques.
Dans un autre domaine, cette perspective de fédération permettrait également aux Français de disposer d’une diaspora conséquente, qui est le seul moyen de compter et d’avoir de l’influence aux États-Unis. S’il y avait 60 millions de Franco-Américains, ils pourraient peser davantage qu’ils ne le font aujourd’hui. En effet, à ce jour, la France est moins importante aux yeux des États-Unis que l’Arménie parce qu’il y a moins de Franco-Américains que d’Arméniens-Américains.
Le nouvel Empire aurait donc son limes, il inclurait Israël mais pas la Palestine, le Mexique à l’exception du Chiapas, le nord de la Méditerranée mais pas le Maghreb, la Russie mais pas la Chine, et évidemment ni l’Afrique ni le Moyen-Orient ni l’Asie centrale.
Voici la thèse provocante – ou le constat désabusé – que propose Régis Debray, faisant parler un haut fonctionnaire français – fictif – qui aurait rallié les États-Unis. La thèse, comme toujours chez R. Debray, est brillante. Mais elle va bien au-delà de la provocation intellectuelle. Elle traduit une réalité qui existe déjà en partie. Il suffit de lire la plupart des écrits des spécialistes militaro-stratégiques français pour voir combien ce désir d’Empire américain est intériorisé. Il manque cependant à cette thèse l’antithèse et la synthèse. Quelle piste propose R. Debray pour lutter efficacement et avec réalisme contre le rouleau compresseur américain ? Si le constat est imparable, le remède reste à prescrire.
Pascal BONIFACE
Paris, Fayard, 2002, 140 p.
 
L’ÉTAT REVISITÉ
 
 
L’esprit des nations, cultures et géopolitiques, Laurent Murawiec
Laurent Murawiec, senior analyst à la Rand Corporation, déjà connu pour son essai La guerre au XXIe SIeCLe (Paris, Odile Jacob, 2000), tente, dans ce livre, de « montrer la fréquence spécifique de (quelques) grandes nations considérées et d’en examiner les interactions avec les cultures extérieures, avec l’occidentale en particulier (premier moteur de la mondialisation) ». Il pose comme principe que « l’esprit des nations [est] l’ensemble composite, mais cohérent et évolutif, des représentations partagées par de vastes populations pendant de longues périodes historiques ». Se livrant à un exercice ambitieux (et réussi) d’analyse des psychologies collectives de quatre grands ensembles (Chine, Japon, Inde et Russie), choisis parce qu’ils sont tout à la fois des pays et des civilisations entières, L. Murawiec démontre que « c’est la substance et le contenu des nations, des cultures et des civilisations qui importent, que c’est leur esprit qui détermine la démarche et non la simple rencontre : loin d’être des boules de billard qui s’entrechoqueraient par nature et par rencontre, les nations sont pourvues d’esprit qui les anime ».
L. Murawiec, retrouvant la veine d’un Charles de Montesquieu de L’esprit des lois ou de Ruth Benedict du Sabre et du Chrysanthème, essai sur les bases de la culture japonaise, fonde ses analyses sur le temps long, remontant aux phénomènes et mythes fondateurs de chacune des civilisations étudiées, mélangeant analyses linguistiques et anthropologiques autant que connaissances historiques et politiques. Il extrait la quintessence de chacune des entités culturelles, exercice périlleux toujours mal vu des spécialistes et pourtant indispensable pour le géopoliticien. L’interrogation et la méthode sont d’autant plus opportunes que la disparition du dernier grand bloc idéologique et le processus de mondialisation en cours dépouillent brutalement une grande partie des outils d’analyse de leur acuité. « Comprendre l’étranger » est l’ambition que se donne l’auteur. Ainsi les régimes les plus contemporains (Mao Zedong, Joseph Staline et Vladimir Poutine, Hiro-Hito, ou les difficultés du Parti du Congrès et la renaissance de l’hindouisme radical) apparaissent-ils dans la continuité historique et confrontés au dilemme de la synthèse de l’esprit de leur peuple et des contacts passés (et souvent violents) avec la civilisation occidentale et aujourd’hui avec le processus de mondialisation. À cet égard, l’analyse du « Discours du Millénaire » prononcé par V. Poutine en 1999 est particulièrement éclairant.
Deux chapitres de l’analyse consacrée à la Chine sont plus particulièrement remarquables : celui sur la querelle des légistes et des confucéens dans la genèse de la bureaucratie « céleste » et de l’État impérial, et celui sur le rapport entre culture chinoise, empreinte d’inventivité, et l’« oubli technologique ». On est moins convaincu par la prospective de l’impérialisme chinois futur. La question reste en effet ouverte : la Chine est-elle déstabilisatrice de l’ordre international parce qu’elle nourrit des ambitions impériales au-delà de ses frontières actuelles (Paracels, Spratly, à terme Taiwan...) ou parce qu’elle prend sa place dans un système international en mutation ?
L’analyse de la structure politique et, en particulier, du culte de l’empereur au Japon, éclaire tout particulièrement les enjeux qu’ont représentés les choix de Douglas MacArthur, le « Shogun aux yeux bleus » représentant de la puissance victorieuse de 1945 à 1952, pour sauver le régime politico-économique patiemment construit depuis l’ère Meiji, et la difficulté du Japon moderne à accepter la culpabilité de ses actes impérialistes encore aujourd’hui. Pour L. Murawiec, l’avenir du Japon se joue dans la remise en question du mythe de la « japonité » autour duquel le pays s’est construit, jusques et y compris dans sa phase de modernisation accélérée. Pour l’auteur, « le clan a cessé de se reproduire », et la crise japonaise, autant économique que politique et culturelle, est profonde.
L’Inde est une Kulturnation, puisque la société s’organise autour de sa culture plutôt qu’autour de son ordre politique, absorbant ainsi (« indianisant », en quelque sorte) les différentes vagues d’envahisseurs qui ont jalonné son histoire, y compris l’Islam indien. Le poids du passé est ici plus prégnant que dans n’importe quelle civilisation. L’hindouisme, religion théosophique sans fondateur, ni livre sacré, est « un agglomérat de 500 religions » (un « Boa métaphysique », dit L. Murawiec) qui ignore la conversion. Mythologie fondatrice du système des castes qui interdit l’ascension sociale, il traverse tous les âges de l’histoire indienne. Les pères fondateurs de l’indépendance se gardèrent bien d’en remettre en question les principes, fondant ainsi la plus grande et la plus impossible des démocraties. La coexistence, parmi les penseurs de l’indépendance, à côté des idéologues du Parti du Congrès, principalement issus de quelques grandes familles de Brahmanes et ouverts à quelques évolutions sociales, des nationalistes hindous aujourd’hui au pouvoir, qui inspirèrent l’assassin de Mahatma Gandhi, montre que la contradiction n’est toujours pas résolue.
Les quelques pages consacrées à la Russie (4e partie : « La Russie se meurt ») sont remarquables, et la prospective pessimiste de l’avenir de ce pays qui a pollué « la Terre » dans laquelle s’enracine tout le sentiment identitaire nationale mérite une réflexion approfondie. Les vues de L. Murawiec sur les sombres perspectives qui attendent ce pays sont particulièrement préoccupantes et justifiées.
L. Murawiec nous annonce pour le futur une analyse d’un autre de « ces grands exclusivismes » qu’est l’Islam. Si le projet est de la même teneur que celui-ci, on l’attend avec impatience.
Pierre CONESA
Paris, Odile Jacob, 2002, 306 p.
La planète émiettée, François Thual
François Thual expose, dans La planète émiettée, une réflexion sur les facteurs qui ont engendré la prolifération étatique au cours des deux derniers siècles. Afin d’étudier ce phénomène, il adopte une approche inductive et préconise une logique de cumulativité (« La seule attitude intellectuelle possible consiste à accepter la pluralité des facteurs et des déterminations, en fonction des cas et des époques, en sachant que, pour rendre compte de ce phénomène dans sa grande complexité, il ne saurait être question de privilégier un des facteurs », p. 31).
Néanmoins, il s’intéresse essentiellement à deux théories explicatives. La première estime que les partitions résultent du refus de partager ses richesses avec une région plus pauvre. La seconde, qu’il nomme « école de l’intérêt », considère la multiplication des États comme une conséquence de la volonté des pays les plus puissants de parcelliser la planète. Ainsi, les grandes puissances qui semblaient victimes de ce phénomène endémique l’ont en définitive favorisé et s’en trouvent finalement, sans préméditation de leur part, renforcées. Afin d’affaiblir leur rivaux, selon le vieux principe réaliste « diviser pour mieux régner », elles ont attisé les particularismes et les antagonismes locaux, qui prenaient presque systématiquement leurs racines dans le refus des régions prospères de partager les déboires des plus pauvres.
Le plaidoyer en faveur du droit des peuples à s’autodéterminer paraît ainsi n’être qu’un vulgaire alibi aux desseins des puissances occidentales, décrédibilisant par la même occasion la morale internationale qui s’érige avec la Société des Nations (SDN) puis l’Organisation des Nations unies (ONU).
Cependant, les grands empires réduits en peau de chagrin par la fièvre centrifuge resurgirent sous d’autres aspects. En effet, l’émiettement de la planète a contraint les micro-États à s’insérer dans le système-monde, n’étant pas en mesure de proposer un système de développement alternatif ou d’établir un régime d’autarcie. La multiplication des États a assuré aux grandes puissances la domination économique du monde par le biais de la mondialisation, dont elles détiennent les cartes maîtresses : les nouvelles technologies de la communication, les réseaux financiers, les armes de haute technologie, etc. La mondialisation leur permet ainsi d’exercer leur tutelle de façon plus discrète car moins directe, sous couvert d’une base idéologique acceptée par tous les acteurs : le néolibéralisme.
Afin d’étayer sa thèse, F. Thual propose dans la deuxième partie de l’ouvrage un large panel d’exemples tirés des expériences historiques de tous les continents. Le même phénomène a causé la perte de l’Empire ottoman, de celui des Habsbourg, du bloc communiste... Les illustrations consolident la thèse et la dotent d’une portée heuristique certaine.
La grille de lecture de F. Thual semble privilégier « l’école de l’intérêt », dont la « démarche [est] issue des courants marxisants » (p. 28). L’émiettement du monde serait le stade suprême du néo-libéralisme, et la pauvreté le « prix à payer pour l’expansion de ce système au profit des minorités qui détiennent le pouvoir » (Christian Comeliau, « Privilégier la lutte contre les inégalités », Esprit, no 264, juin 2000, p. 133).
Dans une logique à l’opposé de celle des libéraux, selon lesquels l’intérêt général correspond à l’agrégation de la satisfaction des intérêts individuels, l’auteur affirme que « la multiplication des pauvres [...] serait source de richesse accrue pour les riches » (p. 40). Dans le cadre d’une économie mondialisée, la lutte des classes serait transposée à l’échelle des États.
Néanmoins, l’analyse de F. Thual est circonscrite au domaine politique. La domination économique, notamment des firmes multinationales (FMN), n’est pas abordée. Les FMN semblent s’inscrire dans la logique étatique ou, du moins, ne pas perturber la domination des États dont elles sont issues sur le reste du monde. À moins que l’auteur n’estime que les grandes puissances et les FMN forment une oligarchie politico-économique. Cette analyse s’éloigne quelque peu de celles qui constatent un antagonisme profond entre l’économie et le politique et un dépérissement de l’État-nation au profit de logiques transétatiques. Au contraire, F. Thual explique que la souveraineté étatique subsiste, mais elle est graduée en fonction de la place de chaque État au sein du système-monde.
Par la suite, F. Thual se lance dans une analyse prospective, énumèrant l’ensemble des régions fragilisées par des tensions internes et dans lesquelles il pourrait advenir de nouvelles partitions. Il semblerait que l’émiettement du monde s’accentue dans les années à venir et puisse même gagner les grandes puissances qui l’avaient jusque-là encouragé. Les organisations régionales paraissent peu à même de contenir cette dynamique de régression identitaire.
Marie de JERPHANION
Paris, Arléa, 2002, 158 p.
Les guerres civiles, Jean-Pierre Derriennic
Depuis la fin de la guerre froide, les conflits violents ont principalement trouvé leur origine dans des affrontements au sein d’un État. Les exactions commises en ex-Yougoslavie, au Rwanda et au Timor Oriental nous ont rappelé à quel point la cohésion interne des États est loin d’être assurée. Même l’Europe occidentale n’est pas à l’abri, les souffrances engendrées par les violences d’Irlande du Nord ou du Pays basque nous le démontrent chaque jour. À l’heure de la lutte sans discrimination contre le terrorisme envisagé comme phénomène unique, l’ouvrage de Jean-Pierre Derriennic nous rappelle que celui-ci trouve souvent son origine dans ces conflits internes. Les guerres civiles vise ainsi à fournir une analyse des conflits au sein des États et des conditions les conduisant à dégénérer en guerre civile. D’un point de vue méthodologique, l’ouvrage envisage trois types idéaux webériens de guerres civiles qui, dans la réalité, s’entremêlent largement. Il les illustre par des exemples récents de guerres civiles ou de conflits qui n’ont pas (encore ?) dégénéré en guerre civile, comme par exemple le conflit québécois. Ainsi, cet ouvrage propose une grille de lecture non seulement pour les guerres civiles passées mais également, et c’est sa principale utilité, pour analyser les antagonismes actuels. Cette grille doit permettre de tirer un signal d’alarme face à certains conflits actuels qui pourraient dégénérer en guerres civiles.
Dans les trois premiers chapitres, l’auteur distingue donc trois grands types de conflits qui peuvent être à l’origine des guerres civiles : « Les conflits entre groupes partisans, auxquels on adhère par choix individuel ; les conflits entre groupes socio-économiques, définis par la position de leurs membres dans la division du travail et la répartition de la richesse ; les conflits entre groupes identitaires auxquels on appartient par la naissance et dont il est impossible ou très difficile de changer. » Ils correspondent aux trois types idéaux de guerre partisane, guerre socio-économique et guerre identitaire.
Tous ces conflits n’aboutissent pas nécessairement à une guerre civile. Pour qu’une idéologie conduise à la guerre civile, elle doit avoir trois caractéristiques : exagérer l’importance des enjeux, polariser la société autour du conflit pour former deux camps aux thèses irréconciliables, et affirmer que tout doit changer, et pas seulement un aspect de la société. La polarisation de la société autour d’un conflit majeur est d’ailleurs la principale condition pour qu’un conflit dégénère en guerre civile. C’est pourquoi l’auteur envisage favorablement l’existence de multiples conflits au sein d’une société étatique : ils évitent cette polarisation et incitent à la modération. En effet, l’adversaire dans un conflit peut s’avérer être un allié dans un autre. La mobilité des individus entre groupes en conflit permet également d’éviter une guerre civile. Cette mobilité, aisée entre groupes partisans car les individus peuvent facilement changer d’idéologie, l’est beaucoup moins en cas de conflit identitaire. En effet, un individu peut difficilement changer sa « race », sa langue maternelle ou même sa religion alors que celle-ci fait partie de son identité, comme actuellement en Irlande du Nord.
C’est dans les conflits identitaires que l’auteur détecte le plus de risques pour l’avenir. En étant largement pessimiste, la situation en Belgique répond à la grille de lecture proposée par l’auteur. En effet, toute divergence politique ou problème de droit commun tend de plus en plus à s’analyser au travers du prisme « communautaire » (flamand-francophone). Par exemple, les francophones sont accusés d’être laxistes en matière de délinquance juvénile parce qu’ils sont francophones ; ou encore les Flamands se débarrassent de leur lisier excédentaire en Wallonie parce qu’ils n’ont aucune considération pour la situation de l’environnement dans l’autre partie du pays. Même les résultats de l’équipe nationale de football sont évalués à travers ce prisme. Il est ainsi possible d’affirmer qu’une polarisation imperceptible et progressive de la société politique belge s’opère dans le cadre de problèmes qui ne présentent a priori aucun aspect communautaire.
Les quatre chapitres suivants, formant la seconde partie de l’ouvrage, visent à déterminer les conditions favorables ou défavorables tant au déclenchement des guerres civiles qu’à leur continuation ou même leur montée aux extrêmes. L’auteur examine ainsi successivement les déterminants sociaux de la violence (démographie, conditions économiques, technologies), le rôle des forces armées, celui des institutions politiques, et l’action de la « société internationale ». Nous ne pouvons aborder ici tous les problèmes envisagés. Penchons-nous cependant quelque peu sur les institutions politiques auxquelles l’auteur accorde une grande importance. « La fonction primordiale des institutions est d’empêcher [un] conflit de devenir violent. Elles ont une part de responsabilité dans la genèse d’une guerre civile par leur faiblesse ou leurs insuffisances, quand elles ont été incapables de remplir convenablement cette fonction. » La façon dont les institutions sont organisées peut donc être facteur de guerre civile. Par exemple, le scrutin majoritaire en vigueur en Irlande du Nord de 1925 à 1972 donnait une majorité automatique aux protestants. Incapables de participer au pouvoir par le biais des institutions existantes, les catholiques ont dû rechercher d’autres moyens d’expression, conduisant ainsi à la violence entre les deux communautés. De même, le régime politique présidentiel, beaucoup moins souple que le régime parlementaire, favorise le déclenchement des guerres civiles. Ce régime – l’Amérique latine le démontre – n’offre en effet que peu de moyens institutionnels à une sortie de crise en ne permettant pas, par exemple, le renversement du gouvernement par les chambres ou la dissolution du parlement par l’exécutif.
En conclusion, si ce livre ne peut évidement remplacer la connaissance approfondie et spécifique de chacun d’entre eux dans ses origines historiques, ses acteurs et ses enjeux actuels, il s’avère cependant constituer une lecture salutaire pour tout analyste qui entend réordonner ses connaissances face au chaos de chaque conflit interne.
Benoît GALER
Université de Liège
Paris, Presses de Science Po, 2001, 282 p.
 
POLITIQUE INTERNATIONALE
 
 
Nord-Sud : l’impossible coopération ?, Jean-Jacques Gabas
Le petit ouvrage que Jean-Jacques Gabas vient de publier aux Presses de Sciences Po (coll. « La Bibliothèque du citoyen ») est bienvenu au moment où l’on note à la fois une fatigue de l’aide et une critique vis-à-vis de la coopération, ainsi qu’une montée de la citoyenneté exprimant une solidarité et une volonté de lutter contre les inégalités mondiales et les divergences de trajectoires entre le Nord et le Sud. Cet ouvrage très clair traite avec justesse et finesse des différences entre coopération et aide ; il met à l’épreuve l’aide et la coopération au regard de la théorie des conventions et montre ainsi le caractère largement arbitraire et le poids des représentations dans les notions et les instruments de mesures mobilisés, permettant ainsi de relativiser l’analyse. Il ouvre des pistes, notamment sur les biens publics mondiaux et sur la monnaie comme bien public mondial.
L’auteur différencie avec raison la coopération de l’aide. La coopération, acte réalisé en commun se traduisant par une dépendance réciproque, se différencie de l’aide, caractérisée par des relations verticales entre les donateurs et les bénéficiaires. L’aide se présente sous différentes formes : flux financiers, biens, ressources humaines. L’aide publique au développement se définit, selon le Comité d’aide au développement (CAD), comme « les prêts ou dons fournis par le secteur public dans le but de favoriser le développement économique et d’améliorer les conditions de vie ». Elle n’inclut pas l’aide militaire et conduit à des conditions financières plus favorables que celles du marché.
Plusieurs tendances de l’aide peuvent être rappelées. On peut noter une forte baisse de l’aide publique au développement au niveau mondial (de l’ordre de 50 milliards de dollars, soit un cinquième des flux privés vers les pays en voie de développement). On est, avec 0,22 % du produit national brut des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques dédiés à l’aide au développement, bien loin des objectifs de 0,7 %, malgré quelques engagements de légère hausse pris à Monterrey, en mars 2002. Ainsi, l’aide tend à s’orienter de manière croissante vers les pays d’Afrique aux dépens des pays d’Asie. Le poids de l’aide multilatérale des institutions financières de Bretton Woods et de l’Union européenne augmente par rapport à celui de l’aide bilatérale. Elle est passée, en France, de moins de 25 % en 1994 à 37,5 % en 2002. On note, par ailleurs, une forte baisse de l’aide-projet (Fonds de solidarité prioritaire, FSP ; et protocoles financiers du Trésor) et une moindre baisse de l’aide-programme (aide à l’ajustement), du fait notamment de la réduction de l’accompagnement financier après la dévaluation. L’effort d’allégement de la dette des pays pauvres très endettés (PPTE) joue sur le montant de l’aide.
On observe également d’importantes transformations de la politique africaine depuis la doctrine d’Abidjan de 1993, la dévaluation du franc CFA de janvier 1994, la suppression du ministère de la Coopération en 1997 et la mise en œuvre de nouveaux principes et de nouvelles structures visant notamment à privilégier la Zone de solidarité prioritaire (ZSP) et non seulement les pays du champ, ainsi qu’une coopération citoyenne (création du Haut Conseil de la coopération internationale) et une meilleure coordination de l’aide (création d’un comité interministériel).
On trouve dans ce petit ouvrage un tableau très éclairant des évaluations de l’aide. De nombreux travaux montrent sous quelles conditions elle peut être efficace. D’autre part, plusieurs travaux économétriques révèlent que des bonnes politiques sont une condition nécessaire pour que l’aide favorise la croissance, sans pour autant qu’il n’y ait d’accord de la communauté scientifique sur ce point. D’autres travaux politistes mettent l’accent sur les mesures en trompe- l’œil, les jeux de ruse et l’économie politique de l’aide consistant, pour les bailleurs de fonds, à tenir court en laisse, par des conditionnalités, tout en évitant les dénis de l’échec et, pour les pays récepteurs, à ruser et à élaborer des villages Potemkine.
Ainsi, la coopération se traduit par une pluralité d’acteurs et, plus particulièrement, par une montée en puissance des acteurs non gouvernementaux. D’autre part, les lieux de pouvoir sont de plus en plus diversifiés sans que le dialogue politique soit adapté à cette diversification.
Dès lors, plusieurs pistes de réformes apparaissent. Il importe d’encourager certaines initiatives et de desserrer les contraintes internationales. En effet, l’humanitaire est un complément nécessaire, mais pas un substitut au développement. Aussi, l’aide doit être conditionnée, contrôlée, contractualisée et coordonnée ; le cadeau et l’abonnement doivent faire place à des contrats reposant sur une véritable coopération et un dialogue politique. Par ailleurs, il importe de reconstituer les États permettant de fonder des stratégies de développement, tout en donnant aux différents acteurs les moyens de contrôler les décisions et de créer des contre-pouvoirs.
La production et le financement des biens publics internationaux, régionaux et mondiaux sont des moyens d’assurer la gestion des interdépendances en complément des aides publiques au développement. L’ouvrage offre notamment la piste de la monnaie comme bien public mondial, ce qui constitue une piste stratégique à creuser. Plusieurs auteurs, tels Joseph E. Stiglitz, ont montré que les droits de tirages spéciaux (DTS) du Fonds monétaire international et la création d’un fonds d’assistance mutuelle en euros ou en yens, à défaut du dollar, pourraient à la fois financer les biens publics mondiaux et financer l’aide au développement.
Aussi, je recommande la lecture de cet ouvrage informé et équilibré, qui montre que, au-delà des dysfonctionnements de l’aide demandant des corrections, il importe de créer un véritable dialogue politique et de repenser une solidarité internationale permettant de lutter contre les inégalités croissantes et les divergences entre le Nord et la majorité des pays du Sud.
Philippe HUGON
Professeur à l’Université
de Paris X - Nanterre
Paris, Presses de Sciences Po, 2002, 228 p.
Deutsche Auenpolitik zwischen Selbstbeschränkung und Selbstbehauptung (La politique étrangère allemande entre retenue et affirmation), Helga Haftendorn
Avec ce bilan de la politique étrangère de l’Allemagne de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, la politologue Helga Haftendorn, l’un des plus éminents spécialistes allemands en relations internationales et transatlantiques, professeur à l’Université libre de Berlin jusqu’en 2001, signe une œuvre de référence, parachevant ainsi une carrière riche, puisqu’elle a publié une vingtaine d’ouvrages et a enseigné, notamment, à Washington, Stanford, Harvard, Florence et Hambourg.
Si l’auteur n’avance pas de points de vue inédits sur la thématique, elle parvient en revanche à dresser une grille de lecture claire des problématiques. De la création de la République fédérale allemande (RFA) à l’unification des deux États allemands, en passant par les différentes étapes de l’ancrage de la RFA dans la communauté euro-atlantique, puis celles de son ouverture vers les pays du bloc de l’Est dans le cadre de la politique à l’Est, jusqu’aux défis posés à l’All