2002
Revue internationale et stratégique
Entretien
Le manifeste d’un juif libre
Théo Klein
Président d’honneur du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF).
PASCAL BONIFACE —
Vous avez publié récemment Le manifeste d’un juif libre
[1].
Quelles sont les raisons qui vous ont conduit à écrire cet ouvrage ? Quel message souhaitez-vous délivrer et quel public visez-vous ?
THéO KLEIN — Il y a des moments où l’on pense avoir quelque chose à exprimer et où l’urgence impose de délivrer sa pensée. J’avais déjà eu l’occasion d’aborder certains thèmes développés dans ce manifeste, dans deux précédents ouvrages
[2] et, plus récemment, dans
Libérez la Torah !
[3]. Cela dit, au vu des événements actuels en France et en Israël, j’ai senti l’urgence et la nécessité qu’il y avait à rassembler dans un même livre un ensemble d’idées s’appliquant aux réactions d’un juif, et à dégager un certain nombre de grandes tendances en rapport avec la situation des juifs et de la communauté juive dans le monde.
Je me suis donc lancé dans la rédaction de ce livre, qui vit le jour assez rapidement grâce à l’aide d’une amie, Claire de Narbonne, dont l’assistance seule m’a permis le délai très court d’un mois pour l’élaboration, l’écriture et la correction du texte. La réutilisation et l’approfondissement d’idées que j’avais déjà développées ont également facilité le travail.
Dans ce manifeste, je présente de façon claire et orientée une réflexion sur la situation actuelle des juifs dans les communautés de la diaspora, et plus particulièrement dans la communauté française que je connais le mieux. Enfin, j’expose ma position sur les problèmes auxquels Israël est confronté.
Avez-vous le sentiment que nous sommes en train d’« importer » en France le conflit du Proche-Orient ?
THéO KLEIN — L’utilisation de ce terme ne me semble pas appropriée. La solidarité qui existe entre les juifs établis en France et ceux qui vivent en Israël est naturelle. De nombreux juifs espèrent retourner sur leur terre ancestrale, comme en témoigne l’expression répétée pendant des siècles : « L’an prochain, Jérusalem. » Il s’agit d’un événement considérable, qui le sera encore davantage à mesure que l’État d’Israël se renforcera dans son existence. Car à partir du moment où l’existence d’Israël sera stabilisée, les juifs qui vivront à l’étranger ne seront plus à proprement parler dans une diaspora. Ce terme, en effet, est synonyme de dispersion, soit un phénomène qui disparaîtra le jour où l’existence d’Israël sera assurée. Certains juifs auront alors à décider soit de vivre en Israël, et ils seront donc Israéliens, soit de continuer à vivre hors d’Israël, ils demeureront alors citoyens de l’État dans lequel ils sont établis.
Si l’on se place dans une perspective historique plus longue, cette situation apparaît relativement nouvelle, dans la mesure où depuis six cents ans avant l’ère chrétienne il n’y a plus eu de « souveraineté juive » sur la terre ancestrale. Au VIe siècle avant Jésus-Christ, Nabuchodonosor attaqua pour la première fois Israël. Il y assujettit tous les juifs, et mit ainsi un terme à la dernière souveraineté juive, celle du royaume de Juda. La création de l’État d’Israël rétablit celle-ci deux mille cinq cents ans plus tard, en 1948. Il s’est agi, là encore, d’un événement considérable, dont les juifs doivent prendre conscience. Aujourd’hui, la quasi-totalité des juifs dans le monde jouissent d’une pleine et libre citoyenneté.
Un autre problème auquel j’attache une grande importance est le phénomène de « ghettoïsation ». L’histoire juive nous rappelle que, depuis plus de deux mille ans, les membres de la communauté juive ont été soumis à tous les aléas d’une existence de parias. Ils ont des réflexes de défense ou de méfiance. Les juifs doivent sortir du ghetto. Chez beaucoup, n’étant pas sûrs de pouvoir rester où ils vivaient, s’est ancré le souci de maintenir des contacts avec le reste de la diaspora, afin de savoir où survivre en cas de difficultés. Les juifs partagent cette vision plus ou moins planétaire de leur situation, persuadés du caractère précaire de celle-ci, et que tôt ou tard ils seront à nouveau victimes de réclamations ou d’actes de violence insupportables. Hors de toute souveraineté, les juifs se trouvaient dans des États qui leur étaient généralement hostiles, car influencés par une religion qui se considérait comme opposée ou, du moins, en désaccord profond avec la religion dont les juifs étaient porteurs. La confrontation était d’autant plus importante que, s’agissant de la chrétienté ou de l’islam, ces religions ne pouvaient pas nier qu’elles trouvaient en partie leurs origines dans le monothéisme juif. Or, quand vous vous écartez d’une source, il n’est pas anormal que vous lui soyez opposé à un moment donné, ne reconnaissant plus celle-ci comme la seule et unique voie. Les relations peuvent donc devenir assez rapidement conflictuelles. Dans le cas du judaïsme, de l’islam et de la chrétienté, il ne fait aucun doute qu’elles l’ont été, en partie, pour les raisons que je viens d’exposer.
Aujourd’hui, la conjoncture est totalement différente, mais les juifs ont conservé des réflexes qui correspondent à une situation antérieure. Il faut reconnaître que la Shoah, en Europe, et le régime de Vichy, en France, ont pu fournir une explication du retour d’un réflexe de doute et de crispation. Depuis cette époque, il subsiste à l’intérieur de la communauté juive une certaine solidarité. J’espère qu’elle se maintiendra, bien qu’il faille prendre en compte un ensemble de changements significatifs. Les juifs ne sont plus tout à fait une diaspora dans la mesure où ils sont citoyens des pays dans lesquels ils ont décidé de vivre. Ils ont par ailleurs la liberté totale de s’installer en Israël, sans en être empêchés par le pays d’où ils viennent. Cette nouvelle donne doit impérativement être prise en compte, même si, aujourd’hui, elle n’a pas encore pénétré tous les esprits ni les réflexes anciens.
Le phénomène de « ghettoïsation » semble s’être renforcé entre l’époque où vous étiez président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et aujourd’hui. Ne constatez-vous pas un repli de la communauté juive sur elle-même ?
THéO KLEIN — Plutôt que d’un repli sur soi généralisé, je crois que l’on assiste à un comportement nouveau et plus dramatique. Lorsque j’étais président du CRIF, entre 1983 et 1989, la situation en Israël posait déjà de sérieuses difficultés, mais dans des termes très différents.
Au mois de décembre 1987, a été déclenchée la première Intifada. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer à ce sujet, de façon relativement personnelle et originale pour l’époque. Par rapport à la grande majorité des réflexions de la communauté et des autorités israéliennes, je crois avoir développé des idées très avant-gardistes sur le problème palestinien, faisant toujours valoir une opinion personnelle, en décidant, par exemple, de cosigner un livre avec le délégué de la Ligue arabe. Lui et moi nous engageant à titre personnel, et non en tant que délégué de la Ligue arabe et président du CRIF. Nous avions décidé, par-delà nos fonctions respectives, de faire œuvre commune et d’exprimer sur un même document nos contradictions, en essayant, dans un esprit d’ouverture, de comprendre la position de chacun.
Et même à titre personnel, ce dialogue est-il encore possible ? J’ai le sentiment – je parle en connaissance de cause – que dès qu’un désaccord apparaît, la plupart des individus préfèrent diaboliser ou condamner leurs adversaires plutôt que d’entamer un dialogue afin de déterminer s’il s’agit d’un simple malentendu ou d’une réelle contradiction.
THéO KLEIN — Aujourd’hui, les choses sont beaucoup plus claires. Toutes les communautés juives dans le monde et la population juive en Israël sont confrontées à une entité qui représente déjà une réalité, même si juridiquement elle n’a pas encore atteint un plein degré de légitimité. Il existe en effet un pays qui porte le nom de Palestine. Dans le monde entier, l’idée selon laquelle la Palestine existe est un fait, alors qu’il y a un an et demi personne n’aurait évoqué dans la presse un séjour en « Palestine » ; on aurait plutôt parlé des territoires occupés, de la Judée ou encore de la Samarie. On parle aujourd’hui de Palestine, alors qu’elle n’a pas encore d’existence juridique. Il s’agit d’un fait absolument nouveau que les communautés juives, même si elles en ont parfaitement conscience, se refuseront d’intégrer tant qu’un gouvernement israélien ne reconnaîtra pas cette réalité. Cette peur peut être rattachée au réflexe de « ghettoïsation », qui consiste à ne pas se prononcer pour éviter que l’extérieur apprenne de la communauté juive quelque chose qu’il pourrait utiliser contre elle.
Cela peut même conforter l’idée antisémite selon laquelle la communauté juive serait un bloc monolithique où dominerait une sorte de pensée unique. Certains responsables rencontrent des difficultés à accepter les expressions dissidentes alors qu’elles sont la preuve même de la richesse et de la diversité de la communauté juive.
THéO KLEIN — Pour moi, un antisémite est quelqu’un qui traduira toujours négativement toute chose, quel qu’en soit le sens.
Je ne m’intéresse pas à l’antisémite individuel. Je ne peux pas empêcher les gens d’avoir leurs propres opinions. Certains n’aiment pas les juifs et ne savent pas toujours pourquoi ! C’est un phénomène dont on peut parler, mais qui n’entre pas en compte à l’heure actuelle.
La volonté de présenter la communauté juive comme partageant un même point de vue ne nuit-elle pas aux différentes tendances qui la traversent ?
THéO KLEIN — La communauté juive est réputée dans le monde entier pour être le lieu d’affrontements fraternels ou amicaux, mais qui n’en demeurent pas moins des affrontements. Il est dit communément que, là où se trouvent trois juifs, il existe trois organisations pour que chacun puisse être président. Des débats ont toujours existé dans toutes les communautés juives, mais dans certaines situations les juifs ne souhaitaient pas que ces débats soient connus à l’extérieur, pour éviter qu’ils soient ensuite utilisés pour exploiter les divergences de vues à l’intérieur de ces communautés. Or, aujourd’hui, le débat est ouvert sur le monde ; dès qu’un mot est prononcé, il est répercuté à l’autre bout de la planète.
Pourtant, vous avez personnellement été critiqué pour avoir écrit ce livre et prononcé certaines déclarations. Vous avez été présenté comme une personne servant involontairement les intérêts des ennemis d’Israël.
THéO KLEIN — Non. Il m’a été rapporté qu’un personnage important de la communauté juive avait déclaré qu’il considérait comme légitime que j’expose mes idées à l’intérieur de la communauté – bien qu’il n’ait pas toujours été d’accord avec mes prises de position –, mais qu’il souhaitait que j’évite de m’exprimer à l’extérieur. Comme s’il existait une cloison entre les deux mondes ! Or tout ce qui est évoqué à l’intérieur de la communauté se sait forcément à l’extérieur. J’estime qu’il est donc inutile de donner l’impression de vouloir cacher quelque chose. Si nous ne sommes pas d’accord sur tout, nous partageons suffisamment d’idées pour ne pas nous sentir obligés de masquer nos divergences de vues.
Je voulais souligner que l’effet produit est forcément négatif puisqu’il renforce le sentiment erroné selon lequel il est difficile de s’exprimer librement.
THéO KLEIN — Je ne peux rien contre l’exploitation à mauvais escient de ma parole. Si j’adopte une position semblable à celle des autres membres de la communauté, ceux qui considèrent que les juifs représentent un danger pour la société dénonceront toujours le fait que nous nous prononcions d’une seule voix. D’un autre côté, si des opinions divergentes se font jour, ces mêmes personnes affirment qu’il s’agit d’une apparence stratégique propre à manipuler, le moment venu, l’opinion publique. Ainsi, face à une personne qui est systématiquement convaincue de l’existence d’un danger juif, le soupçon rejaillit à l’endroit de la communauté juive, quel que soit son discours. Dans ces conditions, autant rester soi-même et s’exprimer librement.
Nous pouvons convenir, cependant, qu’il existe des juifs qui ont une vision plus ouverte de la judéité que d’autres, et avec lesquels il est plus facile de nouer des relations.
THéO KLEIN — Oui, tout à fait. Dans la Torah, le IIIe livre de Moïse relate l’histoire du roi de Moab, celui-là même qui vit affluer la masse des Hébreux qui, après avoir passé quarante ans dans le désert, souhaitaient traverser son pays pour regagner la Terre sainte. Il voulut tout d’abord s’opposer à leur passage, mais, sachant que d’autres rois dont les Hébreux avaient voulu traverser le territoire les avaient combattus sans succès, il envoya quérir un prophète du nom de Balaam afin qu’il les maudisse et qu’ainsi ils renoncent à leur projet. Or le prophète, « saisi par Dieu », leur réserva une véritable apologie, et au cours de cet éloge il s’écria : « Je le vois, ce peuple solitaire, qui vit en dehors des autres nations. » À partir de cette simple phrase, prononcée par un prophète dont le Talmud dit pourtant qu’il était un antisémite farouche, s’est bâtie toute une mythologie figurant un Israël solitaire, complètement renfermé, qui ne veut pas se mêler aux autres peuples.
En continuant la lecture, on s’aperçoit que le prophète Jérémie, qui vécut au moment de la chute du royaume de Judée, tient un discours très différent. Une fois le roi de Judée fait prisonnier, Nabuchodonosor contraint les cadres de la nation judéenne à le suivre en Babylonie et place un autre membre de la famille royale à la tête du pays qui perd ainsi sa souveraineté pleine au bénéfice d’une simple autonomie. Jérémie, resté à Jérusalem, envoie une lettre aux déportés dans laquelle il les prie ainsi : « Bâtissez des maisons et installez-vous ; plantez des jardins et mangez leurs fruits ; prenez femme et procréez des fils et des filles ; choisissez des épouses pour vos fils, donnez vos filles à des hommes [...]. Recherchez le bien du pays où je vous ai déportés [...] car de sa prospérité dépend la vôtre. » Voilà les préceptes énoncés par le prophète Jérémie au peuple juif dispersé : mêlez-vous aux autres, vivez avec eux, faites progresser le pays où vous vous trouvez, parce que vous en bénéficierez, ne vous tenez pas à l’écart. Chaque juif peut choisir d’être un élève de Jérémie ou de Balaam. Ces passages de la Bible hébraïque révèlent en réalité que chaque période de la vie du peuple juif peut être une construction nouvelle, fondée sur un certain nombre de principes et sur un enseignement qui peuvent se perpétuer.
Dès 1988, vous affirmiez qu’il était dans l’intérêt d’Israël d’instaurer la paix avec les Palestiniens et même de reconnaître l’État palestinien. Vous avez renouvelé cet appel dans un article et dans une lettre ouverte à Ariel Sharon en septembre 2001. De plus, votre livre explique avec précision comment les torts de chaque partie ont conduit à une impasse. Aujourd’hui, comment trouver une issue au conflit ?
THéO KLEIN — Je pense souvent au voyage d’Anouar el-Sadate à Jérusalem qui, à l’époque, m’avait beaucoup frappé, car il illustre selon moi la voie qui devrait être suivie. En novembre 1977, A. el-Sadate se rend à Jérusalem, puis il prononce devant la Knesset un discours qui aurait été considéré par les Israéliens comme relativement hostile s’il avait été transmis depuis Le Caire. Mais sa présence à Jérusalem, accompagné de hauts dirigeants israéliens, et le fait qu’il se soit exprimé devant la Knesset ont provoqué un choc dans la population israélienne. Le président égyptien est ainsi devenu populaire auprès d’Israéliens qui, la veille de son voyage, pensaient de lui le pire. Or ces hommes et ces femmes qui réagirent de manière si franche ne sont pas très éloignés de ceux qui vivent actuellement en Israël ni de la population palestinienne. Beaucoup d’Israéliens qui sont nés et qui ont grandi en Israël ont des parents qui viennent de pays arabes. C’est pourquoi j’ai le sentiment que les populations palestinienne et israélienne ont un lien de parenté qui les pousse à réagir l’une et l’autre de manière très semblable et spontanée. Ainsi, je reste convaincu que certains gestes sont nécessaires, qui peuvent changer profondément la nature des rapports qui opposent aujourd’hui les deux peuples. Mais il n’y a pas eu, jusqu’à présent, dans les paroles, dans les attitudes et dans les actes des dirigeants israéliens quelque chose qui parle au cœur et à la sensibilité des Palestiniens, qui leur exprime du respect pour ce qu’ils sont, pour leur volonté d’avoir un État et de vivre selon leurs propres lois, et qui leur fasse comprendre que nous voulons vivre à leurs côtés, dans la paix, que nous voulons cesser de les considérer comme des ennemis et se rapprocher comme deux voisins, afin de mettre en place, ensemble, des coopérations dans certains domaines. La vie d’Israël et de la Palestine n’est vraiment possible, sur un territoire aussi étroit, qu’à de telles conditions. Un langage de ce genre, accompagné bien sûr de propositions qui vont dans le même sens, est de nature à faire avancer la paix. Car il me semble qu’il existe chez les deux peuples un désir de vivre en paix et, parfois même, un désir de vivre ensemble.
Les Israéliens, qui à mon avis ont des raisons valables de considérer qu’un lien profond les rattache à ce territoire, ont conscience de s’être établis dans une région marquée par la présence arabe. Il est donc essentiel de trouver les moyens de vivre en paix avec les populations arabes de la région. Or, parmi celles-ci, les Palestiniens sont vraisemblablement ceux avec lesquels les Israéliens peuvent le mieux s’entendre. Ainsi, comme je l’ai écrit en 1988, la bonne entente avec les Palestiniens représente pour Israël un passeport pour le monde arabe.
Par ailleurs, certains Palestiniens sont convaincus que, si l’État d’Israël venait à disparaître, ils ne pourraient établir un véritable État arabe démocratique, dont les Palestiniens de la première Intifada sont partisans. Palestiniens et Israéliens partagent donc des intérêts communs qu’ils ne pourront satisfaire que s’ils réussissent à s’entendre. Je souhaite que des hommes responsables en prennent conscience et œuvrent pour la paix.
Vous avez indiqué les raisons pour lesquelles la diaspora s’interdit de peser sur les décisions d’Israël. Ne pensez-vous pas, toutefois, que ce serait un devoir de le faire si la situation était trop bloquée ?
THéO KLEIN — Un principe tiré du Talmud énonce : « Ne mets pas d’obstacle devant l’aveugle. » Je considère que je n’ai pas à décider de la politique d’Israël, mais si je pense que son gouvernement est dans l’erreur, qu’il ne voit pas certains obstacles ou certaines opportunités, il est de mon devoir de le lui signaler. Ce devoir d’assistance, de conseil et de mise en garde incombe naturellement à tout homme à l’égard des autres. Pourquoi ne pourrais-je pas l’accomplir parce que je suis juif, parce que le gouvernement israélien est composé de juifs et qu’ainsi une sorte de solidarité nous empêcherait de réaliser cet acte de solidarité élémentaire que tout homme devrait accomplir envers son prochain ?
Par conséquent, ne pensez-vous pas que les accusations d’antisémitisme portées à l’encontre de personnes qui critiquent le gouvernement israélien peuvent se révéler dangereuses ?
THéO KLEIN — Je considère comme antisioniste toute personne qui refuse l’idée d’un État juif sur la Terre qui, du temps de la présence anglaise, était nommée The Palestine Phalastin Eretz Israël. Il s’agit pour moi d’une opposition idéologique. De même que l’on peut être antimarxiste, on peut être antisioniste.
Je considère comme antisémite quelqu’un qui refuse par principe aux juifs les mêmes droits, le même respect ; ou quelqu’un qui considère qu’un juif ne peut pas être, par exemple, un « vrai » citoyen d’un État comme la France ou, du moins, ne peut pas exercer les pleins droits que sa qualité de citoyen lui confère. Le gouvernement de Vichy fut antisémite. Son antisémitisme s’est traduit très clairement par l’adoption d’un statut spécifique pour les juifs. Je ne considère pas comme antisémite une personne qui ne partage pas mes points de vue, à condition qu’elle exprime son opposition convenablement. Le débat d’idées est un débat ouvert. En revanche, si une personne conteste ce que je fais ou ce que je pense pour des raisons inhérentes à ce que je suis, à mon existence en tant que juif, alors, évidemment, il y a dans son opposition quelque chose qui peut être considéré comme de l’antisémitisme. Je reconnais que quelqu’un de droite ou d’extrême droite est facilement qualifié de fasciste ou d’hitlérien, de même qu’un homme ou une femme de gauche est souvent associé à des courants dont il ne se réclame pas toujours. Ces jugements trop hâtifs et sans nuance ne retiennent pas mon attention. Il ne faudrait pas, d’ailleurs, leur accorder la moindre importance. Si, sur tout sujet – y compris l’antisémitisme – le débat doit être libre, cela n’autorise pas les propos fallacieux et une littérature irrespectueuse et de mauvaise foi.
(Propos recueillis par Pascal Boniface en juin 2002)
[1]
Théo Klein,
Le manifeste d’un juif libre, Paris, Liana Levi, 2002.
[2]
Théo Klein,
Le guetteur, Paris, Plon, 1997 ;
Deux vérités en face, Paris, Lieu commun, 1988.
[3]
Théo Klein,
Libérez la Torah !, Paris,
Calmann-Lévy, 2001.