Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527086
224 pages

p. 37 à 45
doi: en cours

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Controverse

n° 47 2002/3

2002 Revue internationale et stratégique Controverse

Quelles frontières « naturelles » pour l’otan ?

David G. Haglund Professeur du Département d’études politiques de l’Université Queen’s, Canada.
Le prochain sommet de l’Alliance, qui doit se tenir à Prague en novembre 2002, doit traiter de deux questions essentielles pour l’avenir de l’OTAN : son élargissement et la réduction des inégalités, au sein de l’Alliance, entre les capacités militaires des États-Unis et celles de leurs alliés. Mais, au-delà de l’adhésion de nouveaux membres, la question de la détermination des frontières de l’OTAN est intimement liée à l’évolution du statut de l’Alliance. Longtemps vouée à la défense collective de l’Europe occidentale face à la menace soviétique, l’OTAN – organisation régionale à vocation militaire – est-elle devenue une organisation à caractère politique, dont la mission principale est d’être un vecteur de l’extension de la démocratie, et dont le champ d’opération recouvre la planète entière ? La réponse dépendra de l’intérêt que les États-Unis voudront accorder à l’Alliance et à la consolidation du projet européen. NATO’s Expansion : How far should it go ?
The coming NATO summit, scheduled for November 2002 in Prague, will address two major issues regarding the future of the organization : its enlargement and the reduction of military disparities between the defense capacities of the United States and of its allies. In addition to these two issues, the new demarcation of the NATO frontiers is strongly related to the changing status of the organization. Long dedicated to the collective defense of Western Europe against the Soviet threat, the question today is whether NATO, originally created as a regional organization with military purposes, has turned into a political organization whose aims are directed towards expanding democracy and whose field of operation extends the world over. The answer to this question depends on the continued interest of the United States in the organization and on the strengthening of the European project.
Le recours à la métaphore d’« architecture » étant fréquent dans les débats sur la sécurité européenne et transatlantique, l’introduction de cette contribution, relative à la future configuration de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), se devait donc d’y faire référence. Louis H. Sullivan, l’un des plus grands architectes américains de la fin du XIXe siècle, aimait à prêcher que, dans son domaine, « la fonction précède toujours la forme ». Le travail de ce pionnier, notamment dans la construction des gratte-ciel, allait devenir une référence pour une génération entière d’architectes américains, et marquera, de manière irrémédiable, le paysage urbain des grandes villes américaines [1]. La maxime de L. H. Sullivan a parfois été récusée par les générations suivantes d’architectes, certains d’entre eux préférant même en inverser les termes, faisant dépendre la fonction de la forme. Mais ceux d’entre nous, qui sont aujourd’hui confrontés à la question de l’élargissement et de la future configuration de l’OTAN, devront, à l’évidence, s’inspirer de la sagesse du principe énoncé par cet entrepreneur. Tant que le statut et la composition de l’OTAN ne seront pas redéfinis, il sera impossible de concevoir, de manière précise, ce que doivent être ses frontières « naturelles ».
En effet, ceux qui étudient la configuration territoriale des pays savent à quel point il est difficile de définir une frontière « naturelle ». Néanmoins, il apparaît souvent que, une fois que les États ont établi des frontières durables, celles-ci sont si adéquates qu’elles semblent avoir été préétablies et ordonnées par un être divin ou, tout au moins, par une logique innée. Dans le cas des frontières naturelles des États-Unis, ces deux références ont été invoquées tout au long de la période de l’expansion territoriale. En effet, pour chaque vague de colons, ce qui semblait être une frontière naturelle (les Appalaches, le Mississippi, les Rocheuses, puis même le Pacifique) apparaissait, pour celle d’après, comme une simple halte sur la route de la conquête territoriale et de la gloire nationale [2]. Mais l’exemple américain n’est pas isolé, comme le montre le cas des frontières « naturelles » de la France. Cependant, le processus fut inversé. Car, si l’Hexagone apparaît aujourd’hui comme la forme naturelle du pays, cette même forme géométrique a, pendant longtemps, souffert d’une image négative, rappelant douloureusement qu’elle ne représentait que les vestiges d’un empire, autrefois glorieux [3].
Par ailleurs, si les nations ou les États possèdent une configuration intrinsèque, et se développent en dehors de tout plan préconçu, en revanche, les organisations internationales sont, par essence, des entités « fonctionnelles », créées pour répondre à des problèmes spécifiques. Mais il faut savoir prendre de la hauteur lorsqu’il s’agit de déterminer leur cadre opérationnel. Autrement dit, nous devrions pouvoir concevoir les limites territoriales de leur action. Ainsi, certaines organisations ont une vocation universelle, l’Organisation des Nations unies (ONU) ou l’Organisation mondiale du commerce (OMC), par exemple. En ce qui les concerne, nous pouvons conclure que leur champ de compétences s’étend sur la planète entière. Mais la plupart des autres organisations internationales ont une vocation régionale, et, puisqu’il est difficile de définir l’aire géographique que couvre une « région », il nous faut nous attarder sur la signification de leurs sigles.
 
QUE RECOUVRE UN SIGLE ?
 
 
En ce qui concerne l’Alliance atlantique, on aurait pu espérer être guidé par les initiales de son sigle : l’Organisation du traité de l’Atlantique nord. Il est vrai que rien dans cette dénomination ne suggère une adhésion immuable. Cependant, on peut en déduire que son élargissement doit se faire dans le cadre de ses frontières « naturelles », comme cela a été le cas à plusieurs reprises. Ainsi, on pourrait supposer que, à leur tour, ces frontières évoluent suivant les contours de l’aire géographique couverte par la région nord-atlantique. La pierre d’achoppement réside dans le fait que, dès ses origines, l’Alliance n’a pas été un regroupement régional nord-atlantique, et ce, à double titre.
D’une part, l’Alliance ne regroupe pas tous les pays de la région nord-atlantique. En Europe, les exceptions sont notables : l’Irlande, dès la création de l’Organisation, et l’Espagne, pendant plus de trente ans. De plus, l’océan Atlantique Nord est séparé de l’Atlantique Sud par l’équateur. Ainsi, à la fois dans le Nouveau Monde et sur le Vieux Continent, de nombreux pays du littoral nord-atlantique n’ont jamais eu, et n’auront jamais, de perspective d’adhésion à l’Alliance.
D’autre part, la garantie de défense collective, définie dans l’article 5 du traité de Washington, du 4 avril 1949, couvre des pays qui se situent en dehors de la région nord-atlantique. Dans le Nouveau Monde, l’OTAN s’étend ainsi jusqu’aux rivages de l’océan Pacifique, et bien au-delà, jusqu’à Hawaï et l’Alaska avec ses îles Aléoutiennes. Sur le Vieux Continent, un effort d’imagination est nécessaire pour considérer certains alliés (la Turquie, la Hongrie, la République tchèque ou encore l’Italie et la Grèce) comme des pays voisins du littoral atlantique.
On pourrait alors répliquer, à la question posée par le titre de cet article : Pourquoi l’OTAN doit-elle nécessairement avoir, à l’avenir, des frontières naturelles déterminées, alors qu’elle n’en a jamais eues par le passé ? En effet, certains analystes considèrent l’Alliance comme une « communauté de démocraties libérales », c’est-à-dire un groupe d’États liés par un attachement à des valeurs politiques communes, plutôt que par la crainte d’un adversaire commun. Si tel était le cas, les frontières de l’OTAN correspondraient alors simplement à celles de l’expansion de la démocratie [4].
Avant d’en conclure que les frontières de l’OTAN s’étendront jusqu’aux cieux, il nous faut envisager la question de la nature juridique de l’Alliance, telle qu’elle est définie par sa charte constitutive, le traité de Washington de 1949. L’article 10, relatif à l’admission de nouveaux membres, dispose : « Les Parties peuvent, par accord unanime, inviter à accéder au traité tout autre État européen susceptible de favoriser le développement des principes du présent traité et de contribuer à la sécurité de la région de l’Atlantique Nord [...]. » [5] Le puzzle semble alors résolu : les frontières naturelles de l’OTAN ne peuvent pas s’étendre au-delà de celles de l’Europe, et incluent, bien entendu, les deux États d’Amérique du Nord enfantés par le Vieux Continent, les États-Unis et le Canada.
Cependant, l’expression « frontière naturelle » recouvre une autre réalité. En effet, elle peut se référer aussi à un champ de compétences, plutôt qu’à de simples critères d’adhésion. Ainsi, les Balkans ont longtemps été considérés comme situés « hors zone de défense » de l’OTAN, alors qu’ils faisaient, incontestablement, partie intégrante du continent européen. L’OTAN a, pendant longtemps, eu pour mission principale la défense collective de l’Europe occidentale contre l’URSS, perçue comme une menace pour son intégrité territoriale. Mais les mandats des organisations internationales évoluent en fonction du contexte géopolitique, et, aujourd’hui, personne ne conteste que les Balkans se situent naturellement dans le champ d’opération de l’Alliance atlantique.
Aussi, pour répondre à la question soulevée par cet article, il nous faut envisager deux problèmes. Le premier concerne l’élargissement de l’Alliance, qui devrait avoir lieu à l’occasion du sommet de Prague, en novembre 2002. Le second concerne la fonction de l’OTAN, plus que la question de sa forme : quel devra être son champ d’opération et l’étendue de ses compétences ? Je commencerai mon analyse par la question de la fonction de l’OTAN, car elle est intimement liée aux objectifs que les États-Unis voudront donner à l’Alliance atlantique. En effet, la conception que s’en feront les décideurs politiques à Washington déterminera l’importance de son élargissement et les lieux de son intervention.
 
DONALD DE GAULLE
 
 
Au début de l’année 2002, lors d’une conférence de l’OTAN qui s’est tenue à Genval, en Belgique, Dominique Moïsi a attiré l’attention de son auditoire en soulignant que, une fois encore, l’Alliance était menacée par un individu isolé. À la fin des années 1960, Charles de Gaulle avait déjà défié l’Organisation ; selon D. Moïsi, c’est aujourd’hui au tour de Donald Rumsfeld, le secrétaire américain à la Défense. Analysant le déroulement de la guerre en Afghanistan, D. Moïsi avait posé la question suivante : « Qu’advient-il d’une créature lorsque son créateur n’a plus confiance en elle ? » [6] Cette question reflète une préoccupation des spécialistes de la politique européenne qui porte sur la perception de l’Alliance par l’actuelle Administration américaine. Mais l’Europe n’est pas la seule à voir émerger un certain pessimisme quant à la viabilité de l’OTAN. Certains analystes américains mettent en avant les divergences de points de vue, de plus en plus profondes, entre les États-Unis et leurs alliés européens, devenus lointains. Ainsi, William Pfaff, Daniel Schorr et d’autres analystes diagnostiquaient même que « l’OTAN est morte » [7].
Depuis la fin de la guerre froide, certains analystes ont souvent été prompts à émettre un jugement très pessimiste sur l’avenir de l’OTAN. Dans l’ivresse de la victoire qui a suivi l’effondrement de leur rival idéologique de longue date, l’URSS, de nombreux experts et analystes politiques américains ont prédit la disparition inéluctable de l’Alliance, puisque celle-ci était dépourvue de sa raison d’être – à savoir, la défense de l’Europe contre une grande puissance adverse [8]. Peu de temps après, une nouvelle génération d’analystes émergea pour contester l’affirmation selon laquelle les Alliés avaient besoin d’un ennemi commun pour rester solidaires. Ainsi, conformément à ce qui allait devenir la pensée dominante, l’OTAN s’est transformée, devenant une organisation plus politique que militaire. Sa mission principale n’est plus d’assurer une défense collective à ses membres, mais l’extension de la « zone de paix » en Europe centrale et orientale, dont l’un des aspects est la gestion des conflits dans les zones périphériques de l’Europe [9].
L’évolution du mandat de l’OTAN, passant d’une défense collective au principe d’une « coopération en matière de sécurité », aura certainement des répercussions sur les frontières de l’Alliance. Ainsi, la gestion des conflits périphériques en Europe, qui a impliqué un engagement militaire dans les Balkans, a permis d’inclure définitivement cette zone dans le champ d’intervention de l’OTAN. Par conséquent, les frontières de l’Alliance se sont étendues grâce à l’implication de l’Alliance dans le conflit, rôle qui lui était reconnu par tous. De plus, si désormais l’extension de la zone de paix est subordonnée à l’emploi de « conditionnalités politiques », incitant les candidats à l’adhésion à respecter les principes démocratiques, l’élargissement de l’OTAN devient alors inévitable [10].
Avant les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre menée en Afghanistan, seule la théorie pouvait étayer les prédictions des acteurs du débat sur la viabilité de l’Alliance. Les tenants de la thèse « réaliste », enfermés dans l’idée que, sans ennemi, l’Alliance n’avait plus de raison d’être, se voyaient opposer par d’autres spécialistes maintes raisons justifiant non seulement sa survie, mais encore son développement. Cette dernière thèse devint la tendance dominante et, ce faisant, expliqua que, en survivant, l’Alliance s’élargirait nécessairement. Pour les tenants de cette thèse, ainsi que pour l’Administration Clinton et certains gouvernements des pays membres de l’Alliance, l’OTAN constitue alors le vecteur principal de diffusion démocratique, l’extension de la démocratie permettant ainsi de réduire les probabilités de conflits dans la région, selon la « théorie de la paix démocratique ». Celle-ci repose sur le constat que les démocraties n’ont pas recours à la force pour résoudre leurs litiges. Par conséquent, plus les États démocratiques seraient nombreux, plus la paix serait acquise [11].
Les événements du 11 septembre 2001 ont fourni la preuve que les États-Unis, qui étaient de fervents défenseurs de l’Alliance, ne lui accorderaient plus autant d’importance que par le passé. Ainsi, quelles pourraient être les répercussions de ce repositionnement des États-Unis sur l’avenir de l’Alliance ? La question est pertinente, et même si D. Moïsi l’a posée de manière abrupte, il nous faut comprendre l’intérêt qu’accordent les spécialistes américains au maintien de la sécurité « multilatérale », que seule l’OTAN semblait, jusqu’à présent, en mesure d’assurer.
 
QUELLE OTAN POUR LES ÉTATS-UNIS ?
 
 
Il serait erroné d’affirmer que le débat public américain est clos et qu’une position claire en a été dégagée. Cette dernière pourrait émerger à la suite du sommet de Prague, qui doit avoir lieu en novembre 2002, mais il existe, pour le moment, au moins trois écoles de pensée qui méritent d’être mentionnées. L’école des « abstentionnistes » [12], qui a le moins de résonance politique, rassemble ceux qui, pour diverses raisons, souhaitent que les États-Unis se dissocient complètement ou, tout au moins, dans une large mesure, de leurs alliés européens. Les deux autres écoles sont celles qui ont le plus de poids et de pertinence dans le débat politique américain actuel, et qui retiendront, pour le moment, notre attention (bien qu’il soit imprudent d’écarter totalement l’école des « abstentionnistes »). La première d’entre elles rassemble les « canadianistes », appelée ainsi non pas parce qu’elle s’est développée au Canada, mais parce que sa perception de l’OTAN, comme une alliance politique dont la nouvelle mission est d’assurer une « coopération en matière de sécurité », fait écho au souhait, exprimé depuis longtemps par les Canadiens, de voir évoluer l’identité de l’Alliance [13]. La deuxième école rassemble les « globalistes », qui souhaitent non seulement que les capacités militaires de l’Alliance soient renforcées, mais qu’elles soient déployées dans les contrées les plus éloignées du globe. Ainsi, chacune de ces écoles livre une vision différente de ce que les « frontières naturelles » de l’OTAN pourraient ou devraient être.
Pour les « canadianistes », dont la position est assez proche, voire identique, à celle de Richard Haass, conseiller en politique étrangère au département d’État, la configuration idéale de l’OTAN devrait être la suivante : l’Alliance devrait être un point d’ancrage pour les jeunes démocraties, en les accueillant en son sein, s’inscrivant ainsi dans la continuité de la vision prônée par l’Administration Clinton. Dans cette perspective, l’OTAN devrait aussi, à terme, intégrer la Russie, non par une adhésion immédiate, mais en l’associant aux activités de l’Alliance, par la création de nouveaux mécanismes institutionnels, destinés à renforcer leur partenariat sur les questions de sécurité (le terrorisme, le contrôle des armes, la gestion des crises). Ainsi, la création d’un nouveau comité Russie/OTAN, à l’issue de la réunion ministérielle de Reykjavik, en mai 2002, montre que cet objectif est en passe d’être réalisé [14]. Enfin, l’Alliance devrait recourir plus souvent à l’article 4 du traité de Washington, qui établit un mécanisme de consultation, plutôt qu’au volet opérationnel de l’article 5, tout en conservant, cependant, sa capacité de défense collective. La conception des « canadianistes » est fondée sur l’idée que le contexte de la sécurité internationale a été profondément modifié et qu’il est impératif pour l’Alliance de prendre en compte cette nouvelle donne. L’un des plus importants changements qui soit intervenu est la perte d’intérêt dont l’OTAN a fait l’objet aux yeux des Américains. Celle-ci résulte du fait que Washington doit faire face à de nouveaux dangers, qui se situent en dehors de sa sphère traditionnelle d’intervention, l’Europe, longtemps menacée par la perspective d’un affrontement entre les deux grandes puissances. Ainsi, les « canadianistes » considèrent que les problèmes de sécurité européens ont été, pour l’essentiel, résolus, et que le spectre d’une confrontation majeure sur le Vieux Continent est totalement écarté. Désormais, la résolution des questions de sécurité en Europe appartient aux Européens eux-mêmes. Celles-ci peuvent être gérées par le biais d’un renforcement de la Politique européenne de sécurité et de défense commune (PESDC) et d’une Alliance atlantique nécessairement plus « européanisée ».
En revanche, les « globalistes » refusent de consigner l’OTAN à un rôle secondaire sur le grand échiquier américain. Ils estiment que l’Alliance doit reprendre une position centrale dans la politique étrangère américaine, mais à condition que des modifications structurelles soient effectuées. Selon eux, deux changements indispensables doivent, en particulier, être envisagés. Tout d’abord, l’OTAN devra affirmer – ce qu’elle ne s’était pas résolue à faire lors du sommet de Washington, en avril 1999 – que son champ d’intervention s’étend au-delà de sa zone traditionnelle d’intervention euro-atlantique, même si cette dernière a déjà été élargie, dans les années 1990, par l’inclusion des Balkans. Pour les « globalistes », l’OTAN doit s’intéresser à l’ensemble de la planète.
Le second changement concerne la réduction des inégalités dans les capacités militaires au sein de l’Alliance. Celle-ci risque d’être problématique pour les alliés européens, engagés dans une maîtrise de leurs budgets de Défense, alors que les « globalistes » prônent l’inverse. Cependant, ils reconnaissent que la guerre en Afghanistan a constitué un véritable « vote de désaveu » de la part des États-Unis, vis-à-vis de l’Alliance. Selon les « globalistes », ce désaveu s’explique, d’une part, parce que l’Administration Bush a tiré ses propres « leçons » de la guerre en ex-Yougoslavie, en 1999 – à savoir, le refus de voir des contraintes imposées à ses forces militaires dans le cas où il serait absolument nécessaire de gagner la guerre, et ce, par tous les moyens –, et, d’autre part, parce que les États-Unis se défient des capacités militaires de leurs alliés, qui, pendant des décennies, ont négligé leurs investissements militaires.
À l’instar des « canadianistes », les « globalistes » sont conscients des avantages que représenterait un élargissement de l’OTAN. Ces derniers se sont ralliés au point de vue des « canadianistes » comprenant l’importance d’un élargissement de la zone de paix en Europe. Ils sont donc favorables à l’adhésion d’au moins sept nouveaux membres, à l’occasion du prochain sommet. Mais, tandis que les « canadianistes » se contenteraient de voir l’OTAN continuer à se concentrer, plus ou moins activement, sur sa zone traditionnelle d’intervention, les « globalistes » considèrent que la modification de son mandat originel est insuffisante. En effet, ils soutiennent que, à moins qu’une Alliance plus affirmée et plus forte fasse la preuve d’une capacité et d’une volonté d’aider les États-Unis à faire face à la menace globale et « vitale » que représente le terrorisme, ces derniers auront un intérêt limité à préserver l’existence de l’OTAN. Par conséquent, si la position des « globalistes » se différencie de celle des « abstentionnistes », il n’en demeure pas moins que le message sous-jacent qu’ils adressent aux Alliés est clair : renforcez votre politique de défense, sinon, vous pouvez tirer un trait sur la coopération transatlantique.
 
LES ENJEUX DU SOMMET DE PRAGUE
 
 
Le prochain sommet de l’OTAN, qui doit se tenir, en novembre 2002, à Prague, en Tchéquie, constituera un test majeur de la capacité d’adaptation de l’Alliance. Ce faisant, il désignera quelle école parmi celles qui animent le débat américain verra sa position l’emporter. Il était prévu que le sommet traite essentiellement la question de l’élargissement. Mais, petit à petit, il a été annoncé comme le sommet des « capacités », perçu comme une opportunité, voire une dernière chance, offerte aux Alliés, d’apporter la preuve des efforts accomplis en vue de réduire l’écart entre leurs capacités opérationnelles et celles des États-Unis. Les leaders européens de l’Alliance ne reproduiront pas l’erreur qu’ils avaient commise lors du sommet de Washington, invoquant la nécessité d’une Initiative sur les capacités de défense (ICD) globale et très coûteuse. En effet, il semblerait que cette idée ait été abandonnée, non pas qu’elle soit, dans son principe, sans intérêt, mais parce que la plupart des Alliés ont des priorités de budget autres que la défense. Le programme qui lui succède présente des avantages certains. Plus limité, il est destiné à permettre aux Alliés de maintenir des capacités de combat opérationnelles, en investissant dans des niches fonctionnelles leur assurant ainsi une complémentarité avec les unités américaines – ce que font déjà, depuis un certain temps, et pour les mêmes raisons, les forces canadiennes [15].
Les Alliés devraient donc réussir à résoudre le problème des inégalités des capacités militaires, conformément à une pratique courante au sein de l’Alliance, c’est-à-dire par un compromis qui a l’apparence d’un progrès, sans toutefois en constituer un. Un doute subsiste cependant quant à l’accueil qui lui sera réservé par les « globalistes ». En ce qui concerne les autres sujets majeurs qui seront évoqués à Prague, notamment celui qui devait dominer le débat – la question de l’élargissement –, un consensus semble également en voie d’élaboration. En effet, lorsque, en 2000, neuf candidats ont déclaré, de manière quelque peu présomptueuse, leur intention d’adhérer ensemble à l’Alliance, à l’occasion du prochain élargissement, les experts ont envisagé cet éventuel « big bang » avec beaucoup de scepticisme [16]. Aujourd’hui, ce scepticisme a fait place à une sagesse toute conventionnelle, au point que ce « big bang » serait imminent. Toutefois, il ne devrait pas concerner les neuf candidats du « front commun » de 2000, mais sept d’entre eux : l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovénie, la Slovaquie, la Bulgarie et la Roumanie [17].
Il serait inapproprié de considérer le sommet de Prague comme un tournant décisif pour l’Alliance, que ce soit dans le sens d’une rupture ou d’une consolidation. Cependant, l’issue du sommet sera lourde de conséquences pour les tenants de la vision « globaliste » de l’OTAN. À cet égard, si l’Alliance devait encore une fois échouer – ce qui sera sans doute le cas – à concevoir que le monde entier lui appartienne, nul doute que les « globalistes » seront déçus. Mais l’école « globaliste » ne représente pas, à elle seule, toutes les opinions exprimées sur ce sujet, et l’issue probable du sommet – à savoir, une deuxième vague d’élargissement, à laquelle s’ajouteront quelques politesses sur les mérites d’une ICD revue à la baisse – devrait satisfaire les « canadianistes ». Pour autant, l’imminence de la démonstration de l’incapacité de l’OTAN à s’affirmer comme une solution aux problèmes vitaux des États-Unis ne sonnera pas le glas de l’Alliance, quoi qu’en disent les experts.
Cependant, le sommet devrait confirmer la tendance lourde qui se profile déjà depuis ces dernières années, notamment que les États-Unis sont de moins en moins enclins à concevoir l’Alliance comme un outil essentiel pour la défense de leurs intérêts. Sur ce sujet, la position des « canadianistes » se résume à la constatation suivante : l’OTAN reste un outil de la politique étrangère américaine, mais l’époque où elle était considérée comme le seul et l’ultime moyen d’expression de la stratégie américaine est révolue – sous réserve qu’elle ait jamais existé. Si l’Alliance doit servir à Washington, autrement que pour ancrer la démocratie en Europe (un objectif qui ne doit pas être sous-estimé), elle fonctionnera alors à l’image d’une holding, agissant le plus souvent avec le soutien militaire de quelques-uns de ses membres, rarement avec tous, à la manière des « coalitions d’intérêts ».
 
CONCLUSION
 
 
Quelles seront donc les frontières naturelles de l’OTAN ? Si la maxime de L. H. Sullivan devait trouver à s’appliquer ici, alors les frontières se détermineront logiquement en fonction des responsabilités qu’assumera une Alliance atlantique élargie et plus politique. L’OTAN constituera un groupe d’États dont les frontières deviendront de plus en plus difficiles à distinguer de celles d’une Europe au sens large, incluant l’Amérique du Nord. Sa composition devrait ressembler à celle de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), avec la différence majeure que l’OTAN sera en mesure de conserver une capacité militaire d’action pour la gestion des crises en Europe, capacité que l’OSCE n’a jamais réussie à atteindre.
Cependant, la conservation de cette capacité militaire dépendra de la faculté des Européens à subvenir aux besoins de financement de leur politique de défense. Les États-Unis ne vont pas se désengager totalement en Europe, mais ils considéreront – si cela n’est pas déjà le cas – que les enjeux de sécurité appelant une réponse militaire se situent désormais en dehors de l’Europe. Parfois, à l’instar de la guerre menée aujourd’hui en Afghanistan, certains de leurs alliés seront en mesure de participer activement aux opérations répondant aux enjeux de sécurité internationale. Dans d’autres cas, ils refuseront d’intervenir, ou leur intervention ne sera pas souhaitée. Mais le type de coopération que les États-Unis attendront de la part de leurs alliés européens concernera essentiellement le partage des informations des services de renseignement et une coopération en matière d’application du droit, des domaines qui relèvent du troisième pilier de l’Union européenne (UE).
En ce qui concerne le deuxième pilier de l’UE et les aspirations de certains pays européens à créer une PESDC viable, il n’est pas certain que, au cas où les « canadianistes » gagneraient les faveurs du débat américain, ceci soit défavorable aux intérêts européens, bien que W. Pfaff pense que n’importe quel projet américain concernant l’OTAN se ferait forcément au détriment des intérêts européens [18]. Au contraire, le projet d’extension de l’article 4, relatif au mécanisme de la consultation, envisagé par l’école des « canadianistes », servirait, à double titre, les intérêts européens, plus précisément les intérêts de ceux qui souhaitent construire une « Europe de la défense » plus forte.
D’une part, en accueillant sept nouveaux membres, sans que cet élargissement n’implique des coûts trop importants – puisqu’il ne sera probablement pas demandé à ces candidats de s’investir militairement –, l’OTAN continuera à servir les intérêts de l’UE. En effet, l’Alliance contribuera, à sa manière, à réaliser les objectifs de l’Europe occidentale, qui souhaite, à terme, intégrer à moindre coût les pays d’Europe centrale et orientale dans « sa » communauté. Ainsi, en s’élargissant, l’OTAN gardera le rôle qu’elle a toujours joué : celui de bailleur politique de la sécurité européenne. De plus, cette zone de paix devrait être renforcée par un élargissement de l’UE elle-même. Cependant, si les coûts de cet élargissement s’avéraient être lourds, ils pourraient, à terme, remettre en cause le projet européen. Avant que les pays membres de l’UE n’aient déterminé comment ils se partageront le poids financier de la réforme des institutions et du fonctionnement de l’Union, ils devraient au moins savoir gré à l’OTAN de résoudre une partie de leurs problèmes.
D’autre part, puisqu’il est évident pour l’école des « canadianistes » que les Européens assumeront davantage de responsabilités dans le maintien de leur propre sécurité que par le passé, il en découle nécessairement que l’OTAN deviendra, de plus en plus, une organisation « européanisée » ; sinon, elle ne sera pas. Cette tendance inéluctable n’impliquera pas forcément une coopération accrue entre l’Alliance et la PESDC, mais cela pourrait être le cas, car des raisons profondes donnent sens à cette union. L’une de ces raisons réside dans l’impulsion offerte par la réduction des subsides militaires américains, qui ont longtemps soutenu la sécurité européenne. La réticence de la majorité des pays d’Europe occidentale à investir de manière plus conséquente dans leur propre sécurité constitue le handicap majeur du projet européen. Désormais, ce choix ne leur est plus donné.
(Traduit de l’anglais par Émilie Aberlen et Anh-Dao Bassot)
 
NOTES
 
[1] L. H. Sullivan révolutionna l’architecture urbaine américaine en s’aidant de la technique de construction par structure d’acier. Ainsi, en 1891, il construisit le Wainwright Building, à Saint-Louis, dans le Missouri. Il fonda l’« École de Chicago », qui réunissait également John Wellborn Root, Daniel Burnham, Dankmar Adler et Frank Lloyd Wright. Voir, à ce propos, Sean Dennis Cashman, America in the Guilded Age : From the Death of Lincoln to the Rise of Theodore Roosevelt, New York, New York University Press, 2e éd., 1988, p. 127.
[2] Albert K. Weinberg est celui qui a le mieux rendu compte des fondements théoriques de la quête américaine de ses frontières naturelles, Manifest Destiny : A Study of Nationalist Expansionism in American History, Baltimore, Johns Hopkins Press, 1935 ; rééd., Chicago, Quadrangle Books, 1963.
[3] Eugen Weber, My France : Politics, Culture, Myth, Cambridge (Mass.), Belknap Press of Harvard University Press, 1991, p. 69-70 : « L’une des raisons pour lesquelles, pendant si longtemps, personne ne s’est référé à l’“Hexagone”, pour évoquer la France, de la même manière que l’usage populaire veut que l’on parle de l’“Élysée” lorsqu’on évoque la présidence, tient à ce que cette forme géométrique ne paraissait pas suffisamment majestueuse. Les grandes idées appellent les grands noms... »
[4] Michael C. Williams, « The Discipline of the Democratic Peace : Kant, Liberalism and the Social Construction of Security Communities », European Journal of International Relations, vol. 7, décembre 2001, p. 525-553.
[5] The NATO Handbook : 50th Anniversary Edition, Bruxelles, Office d’information et de presse de l’OTAN, 1998, p. 398.
[6] Citation d’un article de Thomas L. Friedman, « The End of NATO ? Europe Had Better Catch Up », International Herald Tribune, 4 février 2002, p. 6. Les 17 et 18 janvier 2002, une conférence avait été organisée, sur l’initiative de la délégation américaine à l’OTAN, et elle était destinée à offrir une opportunité aux représentants permanents de l’Alliance et à un petit groupe d’analystes politiques et de journalistes de débattre des sujets d’actualité de la communauté transatlantique.
[7] D. Schorr avait fait ce commentaire, le 13 mai 2002, dans le cadre d’une émission intitulée « All Things Considered », diffusée par la Radio publique nationale, quelques jours après la publication de l’article de William Pfaff, « NATO Is Dead : Allies Look to EU for Future Security », International Herald Tribune, 11-12 mai 2002, p. 6.
[8] Voir Kenneth N. Waltz, « The Emerging Structure of International Politics », International Security, vol. 18, automne 1993, p. 75, dans lequel il affirme que les jours de l’OTAN n’étaient pas comptés, mais que ses années l’étaient. Le même auteur affirme que l’OTAN a, en réalité, cessé d’exister en tant qu’Alliance. Voir encore, du même auteur, « Structural Realism after the Cold War », International Security, vol. 25, été 2000, p. 19.
[9] Pour une analyse pertinente du débat sur la mission de l’OTAN d’un point de vue institutionnel, voir Celeste A. Wallander, « Institutional Assets and Adaptability : NATO after the Cold War », International Organization, vol. 54, automne 2000, p. 705-735.
[10] Une tentative d’exploration des mécanismes de la conditionnalité, du point de vue de la « théorie de la stabilité institutionnelle », est présentée dans l’article de Lars Skalnes, « From the Outside In, from the Inside Out : NATO Expansion and International Relations Theory », Security Studies, vol. 7, été 1998, p. 44-87.
[11] De façon surprenante, l’OTAN est apparue comme l’objet d’étude favori d’un groupe émergent d’analystes, les social constructivists, qui soulignaient, inter alia, le pouvoir des valeurs sur la valeur du pouvoir. Voir Rebecca R. Moore, « NATO’s Mission for the New Millenium : A Value-based Approach to Building Security », Contemporary Security Policy, vol. 23, avril 2002, p. 1-34. Tous les analystes ne furent pas convaincus. Parmi les sceptiques, on trouve Dan Reiter, « Why NATO Enlargement does not Spread Democracy », International Security, vol. 25, printemps 2001, p. 41-67 ; et Errol A. Henderson, Democracy and War : The End of an Illusion ?, Boulder (Co.), Lynne Rienner, 2002.
[12] Je rends compte ici, assez librement, du schéma développé par Charles William Maynes, « Contending Schools », National Interest, no 63, printemps 2001, p. 49-58.
[13] Voir l’article que j’ai publié, « The NATO of Its Dreams ? Canada and the Co-operative Security Alliance », International Journal, vol. 52, été 1997, p. 464-482.
[14] Voir Todd S. Purdum, « NATO Approves a Pact Giving Russia a Voice in Alliance », International Herald Tribune, 15 mai 2002, p. 1 et 5. Voir également Peter Schmidt, « Eine neue, politische NATO mit Russland ? », Jahrbuch für Internationale Sicherheitspolitik (à paraître).
[15] Voir Colin Clark, Amy Svitak, « Transformation, NATO Style : Europe to Trade Do-It-All Militaries for Niche Forces », Defense News, 29 avril - 5 mai 2002, p. 1 et 4. Pour une approche canadienne de la complémentarité des niches, voir David G. Haglund (ed.), Over Here and Over There : Canada-US Defence Cooperation in an Era of Interoperability, Kingston (Ont.), Queen’s Quarterly, 2001.
[16] Joseph Fitchett, « NATO Growth Spurt Unlikely by 2002 », International Herald Tribune, 23 mai 2000, p. 11.
[17] Les deux autres membres de ce « front commun » sont l’Albanie et la Macédoine.
[18] William Pfaff, « For Europe, a Tough Call on Defense Cooperation », International Herald Tribune, 18-19 mai 2002, p. 4.
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