2002
Revue internationale et stratégique
Tendances
La nouvelle posture nucléaire américaine : révolution dans les concepts stratégiques ?
Georges Le Guelte
Directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).
La fin de la guerre froide avait fait espérer que les États s’engageraient sur la voie du désarmement. Dans cette perspective, la dissuasion nucléaire, et donc l’équilibre des puissances, semblait dépassée. Mais, aujourd’hui, les États-Unis doivent faire face à de nouvelles menaces, et la nouvelle posture nucléaire, prônée par l’armée américaine, préconise une modernisation de l’arsenal nucléaire afin que le président puisse disposer d’une panoplie complète d’armes, devant lui permettre de dissuader toute tentative d’agression. Ce faisant, l’éventualité de l’utilisation de l’arme nucléaire se banalise et la dissuasion s’effrite. L’accord russo-américain, signé à Moscou, le 24 mai 2002, malgré les apparences d’un accord de désarmement, n’empêche pas les deux pays de continuer à développer leur arsenal. Ainsi, l’arsenal américain devrait conserver, pendant le siècle à venir, le niveau qu’il avait atteint à la fin de la guerre froide.
The New US Nuclear Doctrine : Revolution in Strategic Concepts ?
With the end of the Cold War, it was largely hoped that States would enter into a phase of disarmament. From this perspective, the nuclear deterrence and the concept of balance of powers seemed outdated. However, today the United States is facing new threats ; in order to combat them, the new nuclear policy, praised by the American army, recommends that the nuclear arsenal be modernized so that the president may have at his disposal a complete set of weapons, allowing him to deter all attempts of assault. Therefore, the eventuality of the use of nuclear weapons is trivialized, and efforts at deterrence are weakened. Although the Russian-American agreement, signed in Moscow on the 24th of May 2002, looked like a disarmament agreement, it does not prevent the two countries from continuing to developing their arsenal. Thus, in the century to come, the American arsenal will be maintained at the same level as that reached by the end of the Cold War.
Pendant près d’un demi-siècle, le monde a vécu sous la menace d’une guerre nucléaire qui aurait pu détruire l’humanité et faire disparaître toute forme de civilisation. Ce danger a été accepté parce que la guerre froide était un conflit entre deux modèles de société, et représentait un enjeu assez important pour justifier le risque même d’un suicide collectif. Quelques responsables politiques, comme Gueorgui Malenkov, Ronald Reagan ou Mikhaïl Gorbatchev, opposés au système de sécurité fondé sur la terreur, avaient essayé, sans succès, de débarrasser le monde de cette crainte. D’autre part, nombreux étaient ceux qui pensaient que, après la fin de la guerre froide, les arsenaux nucléaires seraient progressivement réduits, pour être finalement détruits. En effet, au début des années 1990, les accords de Strategic Arms Reduction Talks (START) ont donné l’illusion que les deux grandes puissances s’étaient engagées dans cette voie.
Pendant la campagne de l’élection présidentielle américaine de 2000, George W. Bush s’est rallié à cette logique : selon ses déclarations, la guerre froide était terminée, la Russie n’était plus l’ennemie des États-Unis et, en termes très énergiques, il en a conclu que le gouvernement américain devait réduire unilatéralement son arsenal nucléaire, afin de mieux se protéger contre les nouvelles menaces auxquelles les États-Unis étaient exposés
[1]. Peu après son élection, les militaires américains ont montré qu’ils ne partageaient pas ces analyses : pour eux, il faut certes augmenter le budget de la Défense, et mettre au point de nouveaux types d’armes, mais la fin de la guerre froide, loin de signifier l’élimination de l’arsenal nucléaire, nécessite son renforcement et sa modernisation.
UN ARSENAL NUCLÉAIRE MODERNISÉ ET PÉRENNISÉ
La position des militaires américains a été explicitée dans un document intitulé
Nuclear Posture Review, transmis au Congrès, au début du mois de janvier 2002, et accompagné d’une lettre du secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld. Bien que ce document n’ait pas été officiellement publié, et que son statut reste imprécis, il établit la nouvelle doctrine officielle de l’Administration Bush sur la stratégie nucléaire américaine
[2].
Dans ce document, le Pentagone constate que, depuis la fin de la guerre froide, au lieu de faire face à une menace unique définie, les États-Unis doivent affronter des dangers multiformes, venant d’horizons très variés, dont certains sont prévisibles et d’autres peuvent survenir inopinément. Ainsi, les militaires distinguent trois catégories de menaces bien établies : en premier lieu, le risque d’une attaque de l’Irak contre ses voisins ou contre Israël, ou d’une agression nord-coréenne contre la Corée du Sud ; ensuite, une confrontation avec la Chine sur le statut de Taiwan ; et, enfin, la constitution d’une coalition de pays disposant d’armes chimiques, biologiques ou nucléaires, et des vecteurs
permettant de les transporter. Cinq pays peuvent être rangés dans l’une ou l’autre de ces catégories : la Corée du Nord, l’Irak, l’Iran, la Libye et la Syrie
[3]. La Chine pourrait figurer dans les deux premières, et c’est contre elle que la défense antimissile serait principalement dirigée
[4]. Quant à la Russie, les relations qui s’établissent avec elle ne laissent pas envisager de conflit prévisible dans un avenir proche. Cependant, elle conserve des capacités nucléaires stratégiques considérables, et on ne peut pas exclure l’hypothèse du retour d’un régime politique hostile aux États-Unis. Par conséquent, la Russie reste au nombre des pays dont les États-Unis doivent tenir compte afin de mieux évaluer l’ensemble des menaces plausibles.
Pour faire face à ces dangers, le président doit disposer d’une panoplie complète d’instruments devant lui permettre de dissuader toute tentative d’agression, et de réduire les dommages qui pourraient être causés à la population américaine, dans le cas où la dissuasion ne fonctionnerait pas. Ces instruments se divisent en trois éléments : les armes offensives, qu’elles soient nucléaires ou conventionnelles ; les systèmes de défense, antimissile ou de défense intérieure ; et un système très performant de commandement, de contrôle et de renseignement.
D’autre part, le nombre des ogives équipant les armes stratégiques, susceptibles d’être utilisées en quelques minutes, pourrait être ramené, dans un délai de dix ans, à un chiffre oscillant entre 1 700 et 2 200
[5] – il en existe actuellement environ 6 000. Cependant, les militaires souhaitent ajouter à cet arsenal 10 000 ogives, stockées avec le tritium
[6] et tous leurs équipements à courte durée de vie, qui peuvent être réactivées, en cas de besoin, dans un délai de quelques jours. Ce stock sera maintenu jusqu’en 2012, les ogives retirées des missiles démantelés étant placées dans une première réserve. En 2012, 3 000 armes faisant partie de ce stock seront alors placées dans une seconde réserve. Celle-ci comprendra un nombre, non divulgué, d’engins dont on a retiré le tritium et les équipements à courte durée de vie, et qui peuvent être réactivés, selon les disponibilités en tritium et en vecteurs, dans un délai de quelques semaines s’il s’agit d’équiper des bombardiers, ou de quelques années s’il s’agit de construire de nouveaux missiles. À ces armes stratégiques il faut ajouter un chiffre, non communiqué, d’armes tactiques, qui sont des
armes d’emploi.
Par ailleurs, le Pentagone précise que toutes les armes nucléaires américaines sont inadaptées aux besoins actuels. Elles ont été conçues dans le cadre de la guerre froide, pour des missions qui ne sont plus d’actualité. Leur précision est insuffisante et, si elles ont une forte puissance, leur capacité de pénétration dans le sol est limitée. De plus, elles équipent des missiles en silos et il n’est pas aisé de les réorienter vers de nouvelles cibles. Par conséquent, il semble nécessaire de mettre au point un nouveau type d’armes nucléaires, conçues spécialement pour détruire des bunkers profondément enterrés, et pour lutter contre les armes chimiques et biologiques, tout en limitant les dommages collatéraux. Enfin, les systèmes de détection et de ciblage devront être modifiés afin que les engins puissent identifier et attaquer des objectifs mobiles.
Les usines actuelles ne permettant pas de répondre à l’ensemble de ces besoins, il est prévu que de nouvelles infrastructures seront construites dans les années à venir. Afin de fabriquer la partie de l’ogive qui est constituée d’uranium très enrichi, et pour l’agencement des ogives elles-mêmes, une nouvelle installation sera construite à Oak Ridge, dans le Tennessee. Une autre doit l’être à Los Alamos, pour la fabrication et la certification des cœurs au plutonium ; en attendant, une installation intérimaire sera nécessaire. De nouvelles équipes de concepteurs et d’ingénieurs doivent être recrutées pour préserver les connaissances techniques et le savoir-faire. Dans le cas où de nouveaux essais seraient nécessaires, soit parce que des problèmes imprévus se présenteraient pour assurer la longévité des armes existantes, soit pour réaliser des engins capables de détruire des bunkers profondément enterrés, l’armée américaine doit être en mesure de reprendre les essais, non pas dans un délai de deux ou trois ans, comme c’est le cas actuellement, mais en moins d’un an.
Quant aux vecteurs, les missiles Minuteman III, ils ne peuvent servir que jusqu’en 2020, et il faut, par conséquent, réfléchir au type d’engins qui devront les remplacer à cette date. Le remplacement des Trident sur les sous-marins devrait intervenir en 2030, et, enfin, le gouvernement américain devra se préparer à remplacer les bombardiers en 2040.
VERS L’EMPLOI DES ARMES NUCLÉAIRES ?
Ce vaste ensemble, qui dépasse d’ailleurs le cadre de la seule politique nucléaire pour couvrir la plus grande partie des problèmes de défense, a certains avantages. Par exemple, on constate que l’Irak et la Corée du Nord qui, par le passé, ont en permanence remis en cause les engagements qu’ils venaient de prendre concernant leurs programmes nucléaires clandestins, et obtenu à chaque fois de nouvelles compensations ou de nouveaux crédits en échange de l’acceptation d’un petit pas vers l’application d’un accord pourtant déjà conclu
[7], sont aujourd’hui en position de demandeurs, dans le but d’obtenir l’ouverture de négociations
[8] qu’ils refusaient encore il y a peu de temps.
D’autre part, force est de constater que les menaces brandies contre des pays comme l’Irak ou la Corée du Nord rappellent également à leurs devoirs les autres membres permanents du Conseil de sécurité
[9]. En effet, un système d’organisation des relations internationales fondé sur la définition de règles applicables à tous et sur le respect de l’État de droit n’est pas viable si un pays qui ne respecte pas ses engagements est assuré du soutien matériel ou politique de quelques grandes puissances pour poursuivre ses méfaits en toute impunité. Un État ne peut pas prétendre jouer un rôle important sur la scène internationale, s’il ne se préoccupe que de ses intérêts commerciaux.
À l’inverse, certains éléments de la nouvelle posture nucléaire américaine sont extrêmement dangereux. L’innovation majeure de cette nouvelle stratégie est la suppression de toute distinction entre plusieurs catégories d’armes. En effet, par le passé, et surtout après 1962, les armes nucléaires étaient essentiellement consacrées à prévenir un conflit ouvert avec l’URSS. L’arsenal stratégique, constitué de missiles, de sous-marins, et de bombardiers équipés d’ogives thermonucléaires, capables d’atteindre leur objectif en une demi-heure, était par essence l’outil de la dissuasion. Cet arsenal était dirigé contre les principales villes, les centres industriels et les centres stratégiques de l’URSS, et assurait qu’en cas de conflit l’Union soviétique serait complètement détruite. Il ne devait être utilisé qu’en tout dernier ressort, étant essentiellement une arme politique à la disposition du président américain. Les armes nucléaires tactiques, de plus faible puissance, et équipant des vecteurs de plus faible portée, devaient servir, en cas d’attaque de l’Armée rouge en Europe centrale, à détruire les concentrations militaires adverses. Elles étaient censées renforcer la dissuasion en évitant au président d’être obligé, face à une attaque conventionnelle de faible ampleur, de choisir entre l’inaction ou le recours à l’arsenal stratégique, qui aurait entraîné la destruction du territoire américain. Quant aux forces conventionnelles, elles avaient pour mission de mener les combats sur le terrain contre d’autres ennemis que l’URSS, et elles ont servi en particulier en Corée et au Viêtnam.
Pendant la guerre froide, les frontières entre ces catégories d’armes n’étaient déjà pas étanches. Ainsi, à partir de 1962, la doctrine de la « riposte graduée » permettait, dans certaines circonstances, de faire des engins nucléaires tactiques des armes d’emploi. Par la suite, en 1978, les États-Unis ont pris l’engagement de ne pas utiliser d’armes nucléaires contre un pays qui n’en possédait pas. Cependant, en janvier 1990, peu avant le déclenchement de l’opération «
Desert Storm », George Bush a adressé à Saddam Hussein un message indiquant, en termes à peine voilés, que les États-Unis pourraient les utiliser si l’Irak recourait à l’emploi d’armes chimiques ou biologiques contre les forces de la coalition
[10]. Ensuite, en septembre 1996, une directive présidentielle, signée par William J. Clinton, est revenue sur l’engagement de 1978, sans soulever d’objections au sein de la communauté internationale. Cependant, et sous ces réserves, la distinction était assez nette entre, d’une part, les armes nucléaires tournées vers l’URSS avec une mission de dissuasion, et, d’autre part, les forces conventionnelles destinées à être engagées dans des combats contre des adversaires autres que l’URSS.
La nouvelle posture nucléaire américaine fait disparaître cette frontière. En dehors de la défense intérieure et des services de renseignement, toutes les autres forces armées forment un ensemble unique, dans lequel il n’y a plus de différence entre nucléaire et non-nucléaire, n’importe quelle arme pouvant être utilisée pour n’importe quelle opération, selon qu’elle semble plus ou moins bien adaptée à l’objectif poursuivi. C’est une révolution dans les conceptions stratégiques, dans le rôle imparti aux armes nucléaires et dans le risque qu’elles soient réellement employées comme un moyen de destruction. En France, où les responsables politiques ont toujours soutenu, dans leurs déclarations publiques, que les armes nucléaires avaient uniquement un rôle de dissuasion, et que leur emploi ne pouvait être envisagé que dans le cas où les intérêts vitaux du pays seraient menacés, pareil bouleversement pourrait provoquer une vive réaction de l’opinion publique.
L’horreur dans laquelle ont été plongées les villes d’Hiroshima et de Nagasaki a été perçue par l’opinion internationale comme un drame exceptionnel et que l’on espérait ne jamais revivre. En 1962, la crise des fusées de Cuba a montré que le même cataclysme pouvait s’abattre sur n’importe quel pays et anéantir, sinon l’humanité, du moins toute forme de civilisation. Il en est résulté la croyance, naïve et non formulée, que ces armes ne seraient jamais plus utilisées comme un moyen de destruction. C’était une idée fausse, mais elle a fait de l’emploi des armes nucléaires un interdit absolu, qui est resté inviolé pendant toute la guerre froide.
Les États-Unis ont certes fabriqué des armes tactiques, ou des armes à énergie variable, qui sont uniquement des armes d’emploi. Quant à la France, qui a refusé d’adhérer à la doctrine de la « riposte graduée », et dont les plus hautes autorités politiques se sont toujours opposées à ce que des engins nucléaires soient considérés comme des armes du champ de bataille, elle a aussi produit des armes tactiques, sous le vocable d’« armes préstratégiques », destiné à dissimuler leur véritable nature. La France a aussi fabriqué des armes à énergie variable, dont l’existence n’a jamais été ouvertement reconnue, pour la même raison. Malheureusement, chaque fois que l’éventualité de l’emploi des armes nucléaires est évoquée, la dissuasion s’effrite, et l’opinion est progressivement amenée à considérer que, dans certaines circonstances, il ne serait pas interdit d’y recourir. Ce serait l’objectif poursuivi par cette nouvelle posture nucléaire, qui retient des hypothèses où l’opinion est plus particulièrement disposée à accepter que l’emploi des armes ne soit plus un interdit absolu, surtout en un temps où le territoire des États-Unis ne risque plus, en pratique, d’être anéanti.
Bien plus encore, le document préparé par le Pentagone précise que, afin de remplir correctement sa mission de défense, le président américain doit pouvoir choisir entre des armes classiques ou des armes nucléaires, selon ce qui lui apparaît, à un moment donné, le plus approprié. Ainsi, il s’agit bien de banaliser les armes nucléaires, d’habituer l’opinion publique à l’idée qu’il n’y a pas de différence de nature entre les deux, et que la décision d’employer un engin nucléaire ne serait pas une décision extraordinaire, mais au contraire un geste parfaitement banal, comme de choisir dans une boîte à outils celui qui est le mieux adapté à la tâche. En définitive, le président américain reste responsable du choix, mais on peut se demander si celui qui est le mieux à même de juger quelle est l’arme la plus adaptée n’est pas l’officier qui se trouve sur les lieux, et si le président ne sera pas tenté de lui déléguer l’autorité de la prise de décision, dont la portée politique serait ainsi totalement abolie. Le texte ne le prévoit pas, mais les changements insensibles qu’il apporte dans les notions les plus fondamentales autorisent quelques inquiétudes.
Une deuxième disposition représente une révolution par rapport à la situation antérieure. Il s’agit de la garantie, étayée de mesures d’application précises, que l’arsenal américain conservera ses capacités actuelles, au moins pendant le siècle à venir. Cette position est contraire à la croyance, largement répandue et reprise en 2000 par G. W. Bush, selon laquelle les armes nucléaires étaient liées à la guerre froide et qu’elles disparaîtraient avec elle. Cette évolution est d’autant plus significative que, en mai 2000, lors de la conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), les États-Unis, comme les quatre autres États officiellement dotés d’armes nucléaires, prenaient l’« engagement sans ambiguïté » d’éliminer leurs arsenaux nucléaires. Une fois encore, comme sur d’autres sujets tels que le traité Anti-Ballistic Missile (ABM), le protocole de Kyoto, ou la convention créant la Cour pénale internationale, l’Administration américaine est revenue sur les engagements pris par ses prédécesseurs et s’est débarrassée de tout ce qui pouvait l’empêcher de prendre, à n’importe quel moment, les décisions qu’elle estime conformes à ses intérêts, sans se préoccuper de respecter ses obligations internationales.
UN ACCORD HISTORIQUE DE DÉSARMEMENT NUCLÉAIRE ?
La doctrine nucléaire défendue par les militaires américains, et qui va à l’encontre des propositions exprimées par G. W. Bush lorsqu’il était candidat à la Maison-Blanche, a été entérinée par l’accord conclu le 24 mai 2002, à Moscou, entre les présidents américain et russe. Certes, le traité oblige les deux signataires à ne conserver, au 31 décembre 2012, qu’entre 1 700 et 2 200 ogives sur les missiles stratégiques opérationnels. Cependant, l’accord ne concerne que les armes stratégiques, celles qui sont capables d’atteindre le territoire de la Russie en une demi-heure, et permet à chacun des signataires de conserver un nombre illimité d’armes tactiques, moins puissantes et de moins longue portée, mais capables de détruire rapidement un pays tiers. De même, l’accord ne porte que sur les armes opérationnelles, c’est-à-dire celles qui pourraient être mises à feu en quelques minutes. Il ne prévoit pas l’élimination des ogives excédentaires, et, en réalité, les Américains se contenteront de les retirer des missiles à têtes multiples qu’elles équipent actuellement, pour les stocker à proximité des vecteurs, où elles pourraient être très rapidement réinstallées en cas de besoin. Les militaires américains pourront ainsi conserver leurs 10 000 ogives susceptibles d’être opérationnelles en quelques heures, et un nombre non divulgué d’ogives pouvant être réactivées dans un délai de quelques semaines à quelques années.
De plus, l’accord laisse à chaque pays le soin de décider de quelle manière le nombre des ogives opérationnelles devra être ramené au-dessous de 2 200 : les États-Unis pourront ainsi se contenter d’éliminer 50 missiles mobiles MX, équipés chacun de dix têtes, et de répartir le quota qui leur est autorisé entre 500 missiles intercontinentaux Minuteman, 14 sous-marins équipés de missiles Trident, 76 bombardiers B-52 H et 21 bombardiers B-2. Par ailleurs, aucune disposition du traité n’empêche de fabriquer des engins plus puissants, plus compacts, plus précis ou plus adaptés à des tâches spécifiques, de construire de nouvelles installations pour fabriquer de nouveaux cœurs ou pour produire du tritium, ou de mettre au point de nouveaux types de missiles, de sous-marins ou de bombardiers. Il faut ajouter que l’accord peut être dénoncé dans un délai de trois mois et que, s’il n’est pas prorogé en 2012, les États-Unis et la Russie retrouveront la liberté d’augmenter, à leur guise, leur arsenal stratégique opérationnel. Ainsi, les militaires américains ont obtenu ce qu’ils souhaitaient, et c’est à peine si, en acceptant de ramener à un chiffre compris entre 1 700 et 2 200 le nombre des ogives sur les vecteurs stratégiques opérationnels, ils ont bien voulu donner au président les moyens de remplir, en apparence, ses promesses de campagne.
Pour ce qui concerne la Russie, les militaires ont réussi à obtenir de réelles satisfactions : un traité en bonne et due forme ; la non-application du traité START II de 1993 ; la conservation de leurs missiles lourds à têtes multiples (SS-18 Satan et SS-27 Topol M) ; enfin, ils obtiennent la satisfaction, au moins sur le papier, du maintien de leur arsenal à égalité avec celui des États-Unis. Toutes ces dispositions leur permettent d’accepter sans humiliation une réalité avérée : l’abrogation du traité ABM, le projet de défense antimissile et leur infériorité de fait par rapport aux États-Unis. Cependant, les militaires doivent se contenter de satisfactions de prestige. En effet, les hommes politiques l’emportent, et surtout Vladimir Poutine, car l’avenir de la Russie n’est plus dans une confrontation armée avec les États-Unis, mais dans un rapprochement avec l’Ouest. Les préoccupations économiques prennent le pas sur le souci de prestige, et ce ne sont plus les responsables de l’arsenal nucléaire qui déterminent le calendrier de la Russie.
Depuis 1990, les motifs politiques d’une guerre nucléaire entre les États-Unis et la Russie ont disparu, mais le traité du 24 mai 2002 laisse aux deux grandes puissances les moyens militaires de s’anéantir mutuellement. Ainsi, on a récemment calculé que les arsenaux nucléaires existants représentent un pouvoir de destruction égal à 3 tonnes de TNT pour chaque être humain. Contrairement aux engagements qu’ils ont pris en 2000, les États-Unis se préparent à conserver, pendant au moins un siècle, un arsenal nucléaire gigantesque, plus performant et plus moderne, envisageant ainsi de briser l’interdit sur l’utilisation des armes nucléaires, même pour des tâches triviales. Quant à elle, la Russie va continuer à accumuler, dans des conditions de sécurité précaires, des armes et des matières fissiles qui risquent, un jour, d’être volées ou détournées au profit d’un État proliférateur ou d’un groupe terroriste.
Que ce traité ait été unanimement qualifié d’« accord historique de désarmement nucléaire » montre la puissance des techniques de communication. Cela témoigne aussi du mépris que, dans les démocraties occidentales, les responsables politiques et la presse manifestent envers l’opinion publique.
La nouvelle posture nucléaire américaine reflète les conceptions que les « néoconservateurs » américains ont des relations internationales. Pour eux, les tentatives destinées à éviter les conflits armés et à fonder un ordre international sur le droit et le respect des engagements pris ont échoué, et les États-Unis doivent donc se dégager de tous les accords qui entravent leur liberté de choix. Seule la force compte, et les Américains doivent asseoir la défense de leurs intérêts sur un armement supérieur à celui de tous les autres pays.
Cette idéologie ne représente pas un phénomène passager, car elle est largement répandue, et elle favorise des intérêts économiques et financiers très puissants. Elle séduit l’opinion publique américaine parce qu’elle est simple et semble fournir un guide d’action cohérent dans tous les domaines. De plus, elle est soutenue non seulement par l’appareil militaire et l’industrie d’armement, mais aussi par d’autres groupes d’intérêt qui en bénéficient, tels que les compagnies pétrolières. Cependant, cette vision n’est pas propre aux États-Unis, et dans tous les pays une partie de l’opinion publique est favorable à cette conception d’inspiration « darwiniste », selon laquelle la loi du plus fort doit s’appliquer sans réserve partout et dans tous les secteurs d’activité.
Il s’agit là d’une philosophie très dangereuse et inacceptable, mais il sera difficile de la combattre. Les critiques adressées par les républicains extrémistes à l’actuel système de relations internationales sont en partie fondées, et on ne peut pas espérer régler les problèmes posés au XXIe siècle en s’appuyant sur des mécanismes conçus à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il est nécessaire d’inventer de nouveaux systèmes, adaptés à une situation où les rapports internationaux, comme les flux commerciaux ou financiers et les échanges d’informations, ne peuvent être maîtrisés qu’à l’échelle de la planète. Échelle à laquelle la création d’un « gouvernement mondial » reste, pourtant, inconcevable. C’est une tâche colossale, mais tant qu’une conception globale, cohérente et crédible des relations entre États ne pourra être opposée à l’application de la loi du plus fort, il sera inutile de s’indigner des projets soutenus par les « darwinistes ».
[1]
Le 23 mai 2000, George W. Bush a ainsi déclaré, devant le National Press Club de Washington : « Les armes dont nous n’avons plus besoin sont les reliques onéreuses de conflits révolus. »
[2]
Le Congrès n’a cependant pas encore approuvé ces nouvelles orientations, et il pourrait éventuellement refuser ou réduire les crédits nécessaires pour leur mise en application.
[3]
Le 1
er juin 2002, G. W. Bush a réaffirmé avec force, devant l’Académie militaire de West Point, que les États-Unis ne pouvaient plus se contenter de dissuader par la menace de représailles massives, mais qu’ils devaient être prêts à frapper leurs adversaires par surprise avant qu’ils ne s’attaquent aux intérêts américains (voir l’
International Herald Tribune du 3 juin 2002, p. 1).
[4]
Le document prévoit aussi que les États-Unis se procurent des moyens de renseignement en temps réel et des capacités de frappe à longue distance précises, pour dissuader d’autres pays de se doter de missiles intercontinentaux mobiles. C’est évidemment la Chine qui est visée par cette disposition.
[5]
En 2012, ces ogives seront portées par 500 missiles Minuteman III, basés à terre dans leurs silos ; 14 sous-marins équipés de missiles Trident, dont deux seront, à tout moment, en carénage ; et 97 bombardiers (76 B-52 H et 21 B-2).
[6]
N.d.l.R. : Le tritium (T³H) est un isotope radioactif de l’hydrogène dont la vie moyenne est de 12,26 années.
[7]
Le cadre agréé conclu entre la Corée du Nord et les États-Unis en octobre 1994, ou l’acceptation par l’Irak de la résolution adoptée par le Conseil de sécurité en avril 1992 et obligeant l’Irak à ouvrir aux inspecteurs de l’ONU toutes les installations où des activités interdites ont été entreprises.
[8]
Au mois d’avril 2002, l’Irak a pris
l’initiative de demander l’ouverture de discussions avec l’ONU sur le retour des inspecteurs internationaux sur son territoire, et la Corée du Nord a, l’hiver dernier, envisagé la reprise de discussions avec les États-Unis sur l’établissement de relations commerciales et politiques entre les deux pays.
[9]
La remarque s’applique en premier lieu aux États-Unis eux-mêmes, qui ont souvent donné l’exemple du non-respect de la légalité internationale, lorsque celle-ci ne servait pas leurs intérêts commerciaux, financiers ou politiques.
[10]
Le langage employé par le président américain était particulièrement ferme : « Je tiens à préciser que les États-Unis ne toléreront pas l’usage d’armes chimiques ou biologiques [...]. Le peuple américain réclamerait, à ce moment-là, la riposte la plus violente possible. » Voir Pierre Mélandri, Justin Vaïsse,
L’empire du Milieu. Les États-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, Paris, Odile Jacob, 2001. À l’époque, la lettre de George Bush a été transmise par James Baker à Tarek Aziz, vice-Premier ministre irakien, qui a refusé de la recevoir, mais le message a été clairement entendu, et, en 1995, le gouvernement irakien a déclaré que la crainte de représailles nucléaires avait dissuadé les généraux irakiens d’utiliser des armes chimiques pendant la guerre du Golfe.