2002
Revue internationale et stratégique
Dossier
L’état des relations internationales en France
Nadège Ragaru
Chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) en charge des questions liées à l’Europe centrale et balkanique, et rédacteur en chef de La revue internationale et stratégique.
À l’heure de la mondialisation, de la démultiplication des flux transnationaux et de la relativisation des frontières étatiques, souligner l’importance de l’international dans l’élucidation des dynamiques politiques, économiques et culturelles des sociétés contemporaines semble relever du truisme. L’étude des relations internationales constitue aujourd’hui une nécessité, voire une urgence, pour tout chercheur, décideur, journaliste ou citoyen curieux du monde qui l’entoure. Le candide serait sans doute tenté de déduire de ce qui précède que la discipline des relations internationales (RI) occupe, au sein du champ des sciences sociales, une place majeure. Pourtant, jusque récemment, tel n’a pas été le cas en France. Objet aux contours mal définis, l’international a été longtemps pris en charge, à la marge, par le droit, l’histoire, voire l’économie. En dépit des avancées des vingt dernières années, les RI restent encore trop souvent traitées en parent pauvre de la science politique, inutilement descriptives et théoriquement sèches. Ce seul paradoxe aurait pu suffire à convaincre La revue internationale et stratégique de consacrer un dossier à l’état des relations internationales en France. Mais en adoptant un tel point de départ, le risque aurait été grand d’osciller entre autodénigrement et entreprise d’autolégitimation.
Plus sobrement, à l’approche du VII
e Congrès de l’Association française de science politique (AFSP) qui se tiendra entre les 18 et 21 septembre prochains à Lille et alors que continue de se diversifier la production des internationalistes français, il a semblé intéressant d’esquisser un bilan des mutations enregistrées depuis deux décennies dans une discipline à l’institutionnalisation récente. La tâche peut apparaître ambitieuse, au regard de la richesse des travaux entrepris à partir des années 1980, d’une part, et de la rareté des efforts de problématisation du champ des RI, d’autre part
[1]. Cependant, le but n’est nullement, dans le cadre du présent dossier, de prétendre à l’exhaustivité, encore moins à l’exemplarité. Il est tout au plus de dégager des éléments de mise en perspective de la trajectoire française et de dessiner quelques-uns des axes de recherche explorés, avec un certain succès, par les internationalistes français. En bref, si les quelques textes rassemblés ici – demandés à des auteurs de spécialisation professionnelle, d’appartenance institutionnelle et de perspectives théoriques contrastées – contribuent à alimenter une réflexion collective sur la discipline des RI en France, ils auront amplement joué leur rôle.
Le dossier est divisé en deux parties. La première tente d’interroger les conditions de genèse et de développement des relations internationales en France. En la matière, la plupart des auteurs s’accordent à noter l’existence d’un décalage entre le dynamisme des réflexions individuelles sur des questions de relations internationales et le degré de visibilité, à l’étranger, et de reconnaissance, en France même, des RI. Ce décalage, explique A. John R. Groom, professeur au Politics and International Relations Department, à l’Université de Kent, tient à l’histoire spécifique de la discipline dans ce pays. Alors même qu’existait au début du XXe siècle, en France comme dans les autres puissances impériales, un intérêt marqué pour les problématiques de la guerre et de la paix, les RI n’y ont pas connu le processus d’institutionnalisation observé, à partir des années 1920, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Cette bifurcation historique sera comptable de la dispersion des travaux de RI en France au sein des diverses sciences sociales. L’histoire diplomatique, le droit international et les travaux sur le Tiers Monde (avec un fort accent marxiste) figureront longtemps parmi les principaux domaines dans lesquels on fera des RI en France – en quelque sorte, sans le savoir –, géopolitique et études de sécurité mises à part. À un second niveau, les RI françaises ont souffert de ce que, « après la Seconde Guerre mondiale, l’étude des relations internationales en France est restée largement autarcique, dans le sens où elle n’a pas traversé les frontières linguistiques du monde francophone ». Rarement à l’aise dans le maniement des langues étrangères, absents des grands rendez-vous de la discipline (conférences, séminaires, etc.), les spécialistes français ont peu contribué à en forger les débats dominants.
Il serait sans doute vain de pousser trop loin l’élucidation de ces « faiblesses », le glissement étant facile de l’identification des causes à la recherche des responsabilités, voire des culpabilités. Pour certains analystes, à l’instar de François Constantin, professeur de science politique à l’Université de Pau et des pays de l’Adour, la difficulté tient à la nature même d’un champ de réflexion aux contours flous. « L’étude des relations internationales, rappelle-t-il, ne constitue pas en elle-même une discipline scientifique qui se distinguerait par des concepts et des méthodologies spécifiques. » Qui plus est, si tout relève de l’international, « s’il faut se faire non seulement sociologue, mais aussi expert financier, nutritionniste, ou démographe, le métier d’internationaliste devient de plus en plus difficile à assumer ». Ce qui n’empêche pas F. Constantin de se faire l’avocat d’une démarche qui permettrait, en s’affranchissant des approches souvent élitaires et politisées de la guerre froide, de « retrouver la globalité de l’objet ». Incontestablement, prendre acte de l’ubiquité de l’international revient, en creux, à questionner les conditions d’autonomisation de cet univers de recherche. Longtemps, d’ailleurs, les débats internes à la communauté ont porté sur la délimitation de l’objet, poussant parfois la réflexion jusqu’à questionner l’(in)capacité des RI françaises à adopter une coloration théorique. Méthodologie, concepts, théories et paradigmes, tout l’appareillage légitime semblait faire défaut.
Si des nuances d’appréciation demeurent quant à la définition des RI à privilégier – depuis une focalisation traditionnelle et étroite sur la guerre et la paix et, partant, sur l’action des États, jusqu’à une étude des relations internationales comme « forme particulière de relations sociales [...] dont la seule spécificité vient de ce que leur déploiement s’effectue en traversant cette ligne imaginaire, particulièrement liée à l’invention de l’État, qu’est la frontière » (F. Constantin) –, les travaux présentés ici soulignent cependant que l’on n’en est plus là. Désormais, comme le soulignent Marie-Claude Smouts, A. J. R. Groom et Josepha Laroche, acte a été pris de ce que l’interdisciplinarité – résultante de la faible institutionnalisation de la discipline – faisait partie des traits distinctifs, voire des atouts, des RI françaises. Quant à la théorisation, elle ne saurait être érigée en impératif stérilisant. « Je ne crois pas à la théorie en relations internationales », n’hésite pas à avancer M.-C. Smouts à ce propos. « Il existe, en revanche, un certain nombre d’outils conceptuels et analytiques qui nous servent à organiser notre propos et à faire le lien entre l’empirique et la généralisation. Si c’est cela faire de la théorie, alors oui. Mais, en relations internationales, faire de la théorie pour la théorie nous condamne à demeurer très loin des décideurs, qui ne s’y retrouvent pas. Doit-on alors parler de sous-théorie ou de métathéorie ? Probablement. Je pense que les seules théories qui aient jamais démontré leur robustesse par le passé ont été des métathéories. »
Une telle ouverture présente un autre avantage : elle invite à surmonter les querelles d’école ayant durablement parasité les discussions de RI en France. « Il est important d’établir des passerelles [entre les différentes approches] » rappelle M.-C. Smouts, tout en gardant un lien privilégié avec la sociologie des relations internationales. Jean-Jacques Roche, professeur à l’Université Paris II (Panthéon-Assas) et directeur de rédaction de l’
Annuaire français de relations internationales, la rejoint à partir d’un point de départ plus réaliste : « La dernière guerre picrocholine est achevée, puisque ceux-là mêmes qui postulaient la naissance d’un monde sans territoire et sans souveraineté admettent désormais que “ni les analyses en termes de gouvernance, ni même celles qui se veulent critiques ne professent la fin de l’État [...]”
[2]. L’heure est donc à la conciliation, et l’offre universitaire française a le mérite d’offrir une large palette d’instruments allant de l’empirico-descriptif [...] à la théorie [...],
via l’économie politique internationale [...] et la sociologie de l’international. »
Une fois définies ces spécificités de la dynamique des RI en France, force est de reconnaître que de nombreux efforts restent à accomplir pour consolider les acquis et mieux faire valoir à l’étranger les courants de pensée français dans leur diversité. Là encore, les diagnostics convergent : il faut renforcer l’institutionnalisation de la discipline. Ce n’est qu’en 1987 qu’a été obtenue la première agrégation de sciences politiques portant mention « Relations internationales » ! Les RI peinent à se doter d’associations professionnelles en dépit de la création récente d’une section « Études internationales » au sein de l’AFSP ; elles manquent de revues scientifiques pouvant rivaliser avec les grandes publications anglo-saxonnes. Leur capacité de projection à l’extérieur reste insuffisante, malgré un nombre accru de traductions en anglais. Même déception lorsque l’on se tourne vers l’enseignement des RI en France. Le nombre de filières est des plus limités, et celles-ci sont souvent accueillies dans des facultés de droit, même si, là où les cours de RI tendent à se routiniser, les programmes souffrent d’une excessive hétérogénéité. Enfin, on ne peut que regretter l’insuffisance des postes de RI en universités ou en instituts de recherche.
Surtout, deux questions fondamentales ont été laissées, jusqu’à présent, sans réponse : quels rapports l’enseignement et la recherche en RI devraient-ils entretenir afin de maximiser les synergies ? A. J. R. Groom déplore la « bifurcation [...] relativement choquante » entre ces deux univers. De nouvelles formes de partenariat sont-elles envisageables ? Plus encore, comment penser les relations entre études internationales et pouvoir politique en France ? « L’impossibilité, dans laquelle se trouve l’Université française, de bénéficier de passerelles avec les plus hauts échelons de la décision politique, contribue ainsi à la marginalisation de spécialistes qui, s’ils souhaitent être écoutés, doivent privilégier leur insertion dans les réseaux parisiens plutôt que d’écrire des articles et des ouvrages qui ne seront, de toute façon, pas lus », déplore J.-J. Roche. Peu influentes sur la décision, les RI sont par ailleurs très dépendantes des financements publics. Une ouverture vers des commanditaires – privés et européens – apparaît nécessaire. Mais vouloir répliquer, en France, un fonctionnement à l’américaine serait vain. « Les fondations et les think tanks nous manquent terriblement, poursuit M.-C. Smouts. Ils ne font pas, hélas, partie de notre culture. En définitive, le chercheur se trouve pris entre des aides publiques – qui ne sont pas toujours très généreuses – et des activités de conseil, aux spécifications très pointues. » Rêvant de jouer les conseillers du prince, le chercheur français doit bien souvent se résigner à attendre de l’État les subsides lui permettant de mener des recherches qu’il veut croire libres.
Cependant, une ouverture sur l’extérieur semble en train de s’opérer, qui a d’ores et déjà permis de valoriser plusieurs axes de recherche et devrait, dans les années à venir, permettre aux internationalistes français – désormais pour la plupart anglophones – de participer aux grands débats sur la scène internationale. Dans une seconde partie de dossier, ce sont précisément certains de ces domaines qui sont explorés. Parmi eux figure le thème de la mondialisation. Ainsi que le suggère la synthèse très compréhensive proposée par J. Laroche, professeur de science politique à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne), la recherche en France participe aujourd’hui de plain-pied aux réflexions sur les formes et effets de la mondialisation – fédérant, au passage, spécialistes d’économie politique, politistes, géographes, historiens et sociologues. J. Laroche propose un bilan à partir de deux optiques, les remises en question de la capacité régulatrice de l’État, d’une part, et les nouvelles formes de gouvernance mondiale, d’autre part. Concurrencé par l’émergence de nouveaux acteurs (singulièrement des marchés), ainsi que par la démultiplication des flux transnationaux communicationnels, migratoires ou financiers, les États-nations ont été doublement ébranlés : par en haut, avec de nouvelles formes d’intégration régionale, et par en bas, sous l’effet du démantèlement de l’État-providence et d’une tentative de décentralisation malaisée. Leur monopole de la violence légitime s’est vu, en outre, remis en cause par le développement de réseaux internationaux de violence. En réponse à cette prolifération d’acteurs nouveaux et fortement interdépendants, diverses formes de régulation mondiale ont été esquissées, qui vont des logiques contestataires transnationalisées à des efforts de conceptualisation d’un droit mondial ou encore à la défense de biens publics mondiaux.
Peut-être plus encore que la mondialisation, l’humanitaire constitue un champ de réflexion auquel les analystes de langue française ont fourni une contribution pouvant revendiquer une certaine originalité à l’échelle internationale. Tout en restant réservé sur l’usage de l’expression « École française » d’analyse de l’humanitaire, Philippe Ryfman, directeur du DESS Développement, Coopération internationale et Action humanitaire, maître de conférences à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris et avocat, voit trois spécificités au moins à la réflexion hexagonale sur l’humanitaire : le rôle joué par les praticiens de l’humanitaire dans la formalisation des interrogations, les interactions régulières entre recherche et terrain, et enfin une propension au regard critique sur les dérives potentielles d’un humanitaire instrumentalisé par l’État et parfois soupçonné de contribuer à l’enkystement de certains conflits locaux. Si l’humanitaire s’est constitué en champ de recherche à part entière, sous l’impulsion, décisive, des praticiens, dans les années 1980, il a toutefois fallu attendre la décennie 1990 pour que ce domaine soit investi par les internationalistes et les juristes de droit international. Leurs approches contrastées ont permis de forger un corpus de réflexion assez riche – articulé, notamment, mais pas seulement, autour de la notion de droit/devoir d’ingérence. Manque, cependant, en dépit d’ouvertures récentes, une véritable sociologie des acteurs de l’humanitaire.
Les aires régionales figurent, dit-on, parmi les forces traditionnelles des relations internationales à la française. L’examen des études européennes et de la soviétologie appelle cependant à nuancer le propos. Car, en ce qui concerne l’étude de l’Union européenne (UE) comme acteur international, on en est encore à la formulation d’un « agenda de recherche ». Comme le montre très justement Franck Petiteville, maître de conférences à l’Université de Paris V et chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), « les politistes français – en particulier les internationalistes – se sont très peu investis dans l’analyse des “politiques externes” de l’Union européenne », de sorte que la priorité devrait aller à « intégrer les résultats de la recherche internationale très abondante, menée sur ce thème depuis des années ». Voilà de quoi inviter à un regard plus sobre. Deux pistes peuvent être, dans ce domaine, suivies. La première consiste à tirer profit des analyses consacrées à certains aspects de l’action internationale de l’UE, en particulier la Politique extérieure et de sécurité commune (PESC), la politique commerciale et les politiques de coopération avec les pays tiers. La seconde tient dans une tentative de renouveau, à la lumière des spécificités et du caractère évolutif de l’action de l’UE sur la scène internationale, des réflexions sur la notion même d’acteur international. Stigmatisée par les réalistes pour son inaptitude à faire de la high politics, l’Union européenne se présente désormais comme un défi aux cadres de pensée réalistes traditionnels. Au moment où la France semble s’être finalement résolue à faire l’apprentissage de son européanité, on ne peut que souhaiter que ce champ de recherche, passionnant, soit exploré par des internationalistes français dont l’horizon reste trop souvent extra-européen.
Au terme de ce cheminement à travers les RI françaises, on peut être tenté de se tourner vers d’autres aires régionales – en l’occurrence, l’est de l’Europe et l’analyse des sociétés anciennement communistes. Dans ce domaine, un plus grand optimisme serait de rigueur. Le bilan des années 1990 est, de l’avis de Georges Mink, directeur de recherche au CNRS et actuellement directeur du CEFRES à Prague, « plutôt positif ». Après avoir connu un développement plus tardif qu’aux États-Unis ou dans les principaux pays européens – soit dans les années 1960-1970 –, la soviétologie en France est parvenue à surmonter la crise d’identité initiée par une chute du communisme qui entraîna la disparition de son objet. Mise au défi de parvenir à délimiter son espace d’investigation (avec la différenciation entre CEI, Europe centrale et Europe du Sud-Est) et de réagir aux « empiétements » éventuels d’autres spécialistes des aires régionales (les « transitologues » ayant étudié les sorties de régime autoritaire en Amérique latine ou en Europe du Sud), ainsi que de représentants de disciplines (économie, sociologie, démographie, etc.) mettant en avant un savoir non territorialement ancré, les soviétologues français ont pu bénéficier, dans leur « reconversion », de plusieurs atouts. Le premier a résidé dans l’ouverture de l’Est aux recherches empiriques ; le second, dans la mise en place d’importants financements étatiques en soutien à la recherche. Pourtant, il n’y a pas lieu à satisfecit inconditionnel : « Les recherches sur le monde postcommuniste en France suivent la tendance générale des sciences sociales françaises, car elles restent encore derrière la recherche britannique, mieux introduite à Bruxelles, ou allemande, mieux dotée, grâce au système de fondations semi-privées, semi-publiques. » Qui plus est, la multiplication des doctorats consacrés à l’Est européen « n’a été que partiellement récompensée par une politique de recrutement ». Prolongeant les analyses de G. Mink, on peut s’interroger sur la place qui sera faite aux études sur l’ex-Europe de l’Est au lendemain de l’élargissement européen. Alors que disparaissent, une à une, les revues consacrées à cette zone, la réinsertion des recherches sur l’Europe postcommuniste au sein des études européennes au sens large reste loin d’être achevée.
[1]
Parmi les exceptions à cette règle, on pourra songer à Bertrand Badie, Alain Pellet (sous la dir.),
Les relations internationales à l’épreuve de la science politique. Mélanges Marcel Merle, Paris, Economica, 1993 ; Guillaume Devin, « L’international comme dimension compréhensive »,
in Pierre Favre, Jean-Baptiste Legavre (sous la dir.),
Enseigner la science politique, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 231-244 ; et François Constantin, « Le monde existe, nos instances d’évaluation scientifique l’ont peut-être rencontré »,
Critique internationale, n
o 4, été 1999, p. 58-66.
[2]
Citant Bertrand Badie, « Les grands débats théoriques de la décennie »,
La revue internationale et stratégique, n
o 41, printemps 2001, p. 49.