Revue internationale et stratégique
Dalloz

I.S.B.N.2130527086
224 pages

p. 83 à 89
doi: en cours

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La genèse d'une discipline

n° 47 2002/3

2002 Revue internationale et stratégique La genèse d’une discipline

Entretien

Les relations internationales en france : regard sur une discipline

Marie-Claude Smouts Directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), professeur à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris.
NADèGE RAGARU — À quand peut-on faire remonter l’émergence des relations internationales (RI) comme discipline de sciences sociales en France ? Quels ont été les principaux facteurs de sa genèse ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Tout dépend de ce que l’on entend par « relations internationales ». La discipline a eu, en France, de grands précurseurs, mais Raymond Aron a joué un rôle décisif, parce qu’il fut le premier à conjuguer formations sociologique, philosophique et historique, et à s’intéresser aux relations internationales. Avant lui, une tradition d’historiens de grand talent, tels Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle, ainsi que quelques juristes remarquables, à l’image de Georges Scelle, dominaient l’approche de la matière. Mais je crois que les relations internationales au sens où nous l’entendons aujourd’hui – en tant qu’étude du système international dans toutes ses composantes, y compris géostratégiques, intégrant les dynamiques internes et les jeux d’acteurs – datent des travaux de R. Aron. Son œuvre Paix et guerre entre les nations [1], parue en 1962, a incontestablement marqué un essor. Aujourd’hui encore, elle reste un grand livre, toujours aussi stimulant à consulter, même si certaines évolutions n’y étaient pas envisagées. Mais il ne s’agissait pas d’un manuel. Or, pour parvenir à lancer la discipline, il fallait un manuel. Sur ce plan, pédagogique, on doit beaucoup au travail de Marcel Merle. En 1963, il publia un ouvrage, La vie internationale [2], qui ouvrit les étudiants à la dimension sociologique et politique des relations internationales. Par la suite, sa Sociologie des relations internationales [3], rééditée trois fois, servit à initier des promotions entières d’étudiants aux RI.
Pour compléter le panorama, il convient de mentionner la contribution de l’École des Annales, qui devait influencer un internationaliste comme Immanuel Wallerstein, par exemple. Avec Fernand Braudel l’histoire s’est ouverte à la dimension de l’économie politique internationale. Les relations internationales sont ainsi apparues au point de convergence entre l’histoire diplomatique classique, le temps long de l’École des Annales, l’économie politique et, surtout, la science politique et la sociologie, grâce à R. Aron. On ne peut s’empêcher, toutefois, de noter que ce cheminement est resté très classique, très hexagonal. R. Aron a été traduit en anglais, mais il fut très mal reçu aux États-Unis. Pour l’essentiel, la discipline des relations internationales en France est restée déconnectée des débats qui agitaient le monde anglo-saxon à la même époque. Elle a manqué d’ouverture sur l’extérieur. Des personnalités comme Stanley Hoffmann, qui, après des études en France, est parti poursuivre sa carrière aux États-Unis, parce que personne n’a su lui offrir un poste à la mesure de son talent, nous ont certainement fait défaut, même si, de ce point de vue, les quinze dernières années ont marqué un changement considérable.
Au regard de cette trajectoire, est-il possible de définir les champs disciplinaires auxquels les RI en France ont le plus emprunté ? Dans quelle mesure peut-on observer une évolution dans les choix privilégiés depuis vingt ans ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Traditionnellement, on a longtemps emprunté à l’histoire. Je pense à Alfred Grosser qui a dirigé le programme international à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris pendant des années, et qui s’intéressait peu à la prise de décision ou aux grandes écoles de pensée américaines. Il est très intéressant de noter, dans la trajectoire française, le nombre extraordinaire de travaux qu’a suscité l’ouverture à la sociologie de l’État, aux acteurs sociaux ou aux flux informels, il y a maintenant une quinzaine d’années. Des politologues comme Bertrand Badie, qui enseigne à l’IEP de Paris, mais aussi comme Didier Bigo, rédacteur en chef de la revue Cultures & conflits, ont contribué à faire des relations internationales un champ d’investigation très novateur et interdisciplinaire. L’une des principales caractéristiques des RI en France aujourd’hui réside sans doute dans la présence de ce courant issu de la science politique interne, dont les acquis, les méthodes et les interrogations ont été transposés de façon très fructueuse au niveau international.
Mais il faut bien se garder d’affirmer que cette approche – très liée à l’IEP de Paris, au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et à la revue Cultures & conflits – représente l’École française des relations internationales, car d’autres recherches, menées selon d’autres approches théoriques, sont conduites en parallèle et ne sont pas moins influentes. De nombreux auteurs privilégient une veine plus réaliste, plus géostratégique. L’un des traits communs à la nouvelle génération de spécialistes des relations internationales, quelles que soient les orientations théoriques privilégiées, tient au fait qu’elle soit passée par les États-Unis. Elle connaît donc parfaitement la théorie des relations internationales et les débats intellectuels actuels, sans pour autant s’y enfermer. Les querelles autour du constructivisme, par exemple, qui font un peu la vie quotidienne des universités américaines, n’ont pas revêtu le même caractère impératif en France, où l’atmosphère est plutôt ouverte à la coexistence entre des façons assez variées de concevoir les relations internationales.
En 1991, avec B. Badie, vous avez inauguré à l’IEP de Paris un cours de Sociologie des relations internationales. Quel était le projet qui sous-tendait cet enseignement nouveau au sein d’un programme fortement remanié ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — La réforme de la deuxième année d’étude initiée par Alain Lancelot, le directeur de l’IEP de Paris, avait créé une configuration favorable au développement des RI, grâce à l’ouverture d’un cours d’introduction aux relations internationales, rattaché au cours de sciences politiques de Marc Sadoun. J’ai organisé ce cours et travaillé à cette occasion avec D. Bigo, qui était alors maître de conférences. C’était la première des rencontres évoquées plus haut entre sociologie interne et relations internationales. Ensuite, B. Badie et moi-même avons eu l’idée de rédiger un manuel – le futur Retournement du monde [4], publié en 1992. A. Lancelot m’avait demandé de donner un cours de RI en troisième année, et B. Badie avait entamé sa conversion aux relations internationales. Nous avons décidé d’élaborer un enseignement conjoint. Quel meilleur moyen, pour écrire un livre, que de dispenser un cours ? Le retournement du monde a donné une impulsion aux RI en France, parce que l’on manquait, à l’époque, d’un manuel actuel. Plusieurs ont été publiés depuis. Par la suite, j’ai quitté l’enseignement de deuxième année – qui a été repris par D. Bigo – et celui de troisième année – que B. Badie a conservé. C’est cette combinaison institutionnelle, intellectuelle et de personnes qui a été exceptionnelle ; nous avons aussi eu la chance d’avoir des étudiants très intéressés par ce travail. Ils constituent aujourd’hui le noyau dur de la relève.
En dépit de l’émergence d’une nouvelle génération d’internationalistes, aujourd’hui encore, force est de constater que, dans l’enseignement des RI en France, l’essentiel du corpus de lectures est composé d’ouvrages de langue anglaise. Réciproquement, les travaux des chercheurs français semblent ne jouir que d’une visibilité relativement limitée dans le monde anglo-saxon. Comment expliquez-vous cette situation ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Il est vrai que l’on observe encore une prédominance des textes de langue anglaise, même si les internationalistes français commencent à être publiés en anglais. Mais la réflexion théorique reste encore très alimentée par les débats américains. Cet état de fait s’explique par plusieurs raisons. Tout d’abord, la production américaine est absolument monumentale et elle s’appuie sur des réseaux véritablement colossaux. Je ne suis d’ailleurs pas sûre que les Américains aient à l’heure actuelle d’immenses penseurs en relations internationales, mais ils ont la mainmise sur quelques revues clés, comme International Organization, ils disposent de réseaux très actifs et savent tellement cultiver l’art de la citation en boucle qu’ils arrivent à s’ériger en penseurs incontournables que l’on se doit de citer. En France, ce phénomène n’existe pas, faute d’avoir atteint la masse critique. Nous ne savons pas pratiquer l’admiration mutuelle dans les grands rendez-vous internationaux. Mais tout cela est en train de changer, peu à peu. Nos jeunes collègues sont très professionnels, ils savent l’importance des congrès et ils ont tendance à publier ce qu’ils produisent de meilleur directement dans les revues anglo-saxonnes.
Les RI ont longtemps souffert d’un déficit de légitimité institutionnelle au sein de la science politique. Elles semblaient prises entre deux « accusations » opposées : d’une part, celle de se résumer à une forme de journalisme spécialisé, sous-théorisé ; d’autre part, celle de ne pouvoir fournir une aide à la décision, faute de familiarité suffisante des chercheurs avec les milieux du pouvoir. Comment sortir de cette double ornière ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Je suis extrêmement sceptique sur la théorie en relations internationales. S’il y en avait une, cela se saurait. Je suis très aronienne de ce point de vue : je ne crois pas à la théorie en relations internationales. Il existe, en revanche, un certain nombre d’outils conceptuels et analytiques qui nous servent à organiser notre propos et à faire le lien entre l’empirique et la généralisation. Si c’est cela faire de la théorie, alors oui. Mais, en relations internationales, faire de la théorie pour la théorie nous condamne à demeurer très loin des décideurs, qui ne s’y retrouvent pas. Doit-on alors parler de sous-théorie ou de métathéorie ? Probablement. Je pense que les seules théories qui aient jamais démontré leur robustesse par le passé ont été des métathéories. Voyez les théories de la décision ou de la dissuasion, par exemple. Je ne suis pas sûre que le néo-institutionnalisme soit une théorie, pas plus que les régimes. Il n’y a pas de prémisses, d’hypothèses, de validation, mais il y a des questionnements avec des outils conceptuels et des approches qui, souvent, ne sont pas exclusives les unes des autres. Évidemment, en choisir une nous entraîne sur des rails et, donc, vers certains outils conceptuels plus que vers d’autres. Mais il est important d’établir des passerelles, et c’est ce que nous essayons de faire, en tant qu’internationalistes.
Certaines thématiques ont été durablement absentes des travaux de RI en France. On peut notamment songer à la prise de décision en politique étrangère – qui connaît en ce moment un renouveau remarquable. Pour quelles raisons ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Jusque récemment, rares étaient les chercheurs en sciences politiques qui faisaient des relations internationales. Il y a très peu de thèses soutenues en sciences politiques des relations internationales et très peu de recrutements au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Dans les instituts d’études politiques, les internationalistes sont en minorité. Il est symptomatique, par ailleurs, qu’il n’y ait pas eu d’agrégé en relations internationales lors de la dernière agrégation de science politique. Le problème, là encore, peut être identifié à celui de masse critique. Nous disposons d’un vivier, mais les postes sont très peu nombreux. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette faible institutionnalisation des relations internationales. Le premier – mais ce n’est là qu’une hypothèse, qui mériterait d’être approfondie – tient sans doute à l’omniprésence des juristes. Certains d’entre eux se disent internationalistes sans avoir toujours pleinement accompli leur reconversion à l’international. Ils dirigent même parfois des thèses de relations internationales dans lesquelles il n’est à aucun moment question de science politique. C’est un véritable problème. Certains collègues, venus de la science politique, se retrouvent nommés en région et plongés dans un environnement presque exclusivement juridique. Certes, la situation n’est pas uniforme ; il leur arrive d’être très bien reçus dans leurs universités d’accueil et de rencontrer des collègues ouverts et innovants, mais il n’en est pas toujours ainsi. Pour consolider les relations internationales comme discipline de sciences sociales, il faudrait donc plus de thèses, plus de recherche fondamentale, et qu’elles débouchent sur la constitution de réseaux scientifiques. En France, nous disposons d’excellents centres d’expertise, mais la situation reste sans comparaison avec celle que connaissent nos collègues scandinaves, américains ou anglais.
L’une des spécificités du milieu de la recherche française en RI, par rapport aux autres États européens et, singulièrement, par rapport aux États-Unis, semble résider précisément dans sa forte dépendance par rapport aux financements publics. Comment expliquer une telle configuration ? Pensez-vous qu’un développement des financements privés pourrait stimuler la recherche sous ses diverses formes ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Que l’on ne se méprenne pas, la recherche avec financement public est essentielle parce que le public permet de soutenir des recherches qui ne répondent pas aux effets de mode ou aux demandes de clients. Ce mode de financement confère au chercheur une certaine liberté dans le choix de ses sujets et du temps, aussi, pour mener des enquêtes de terrain, ce qui est fondamental, car notre compétitivité au regard de la recherche américaine, anglaise ou scandinave en dépend. Sans cette contribution du secteur public, nous serions complètement exclus. La réflexion vaut d’ailleurs pour toute recherche fondamentale, indépendamment de la discipline considérée, bien que la question soit plus sensible en sciences sociales. Pour autant, les financements privés – sous forme de contrats avec des ministères ou de missions d’expertise pour des entreprises – sont importants et aident à financer des missions de terrain, même si chaque modalité a ses avantages et ses inconvénients. Lorsque l’on fait un travail d’expertise, on n’est pas complètement libre de formuler sa problématique, de choisir ses outils et de présenter ses résultats, car il s’agit de répondre aux interrogations du « passeur d’ordre » qui nous corsette quelque peu. Mais le savoir et l’expérience acquis dans le conseil ou l’expertise peuvent, en retour, être mis au service de recherches plus fondamentales et plus longues. Public et privé ne doivent pas être systématiquement opposés. Si le conseil et la recherche relèvent d’activités différentes, rien n’interdit d’utiliser l’argent en provenance de l’un pour échafauder des bases de données et des idées qui pourront ensuite être utilisées dans un autre cadre. L’idéal est de parvenir à combiner les deux, ce que les Américains savent très bien faire.
Le parallèle avec les États-Unis ne peut être suivi bien loin cependant. La France ne dispose pas de grandes fondations – du type de la Fondation Ford – en mesure de financer des missions d’expertise comportant également un volet de recherche. Nous avons aussi relativement peu de think tanks. Il y a bien quelques exceptions à cette règle, comme le Conseil d’analyse économique qui rend des rapports de plus en plus stimulants, argumentés, et très au fait de la littérature américaine, mais il est exceptionnel qu’un organisme puisse réunir une trentaine de personnes, parmi les meilleurs experts et professionnels, pour produire un travail destiné au gouvernement. Les fondations et les think tanks nous manquent terriblement. Ils ne font pas, hélas, partie de notre culture. En définitive, le chercheur se trouve pris entre des aides publiques – qui ne sont pas toujours très généreuses – et des activités de conseil, aux spécifications très pointues. Dans cette configuration, la recherche publique est vouée à demeurer cruciale.
L’ouverture du nouveau champ d’investigation que sont les questions européennes semble avoir principalement bénéficié aux politiques publiques. Pourquoi un investissement aussi limité des RI ? Peut-on dire que les RI ont, en quelque sorte, « manqué le coche » de l’ouverture européenne ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Il est vrai que très peu de politistes et d’internationalistes en France se sont investis dans les études sur l’Europe et sur l’intégration européenne. Le thème a été laissé aux juristes, dont certains sont de remarquables spécialistes de l’Europe, de sorte que les politiques publiques se sont saisies de ce champ. Mais la situation pourrait changer avec les Programmes communautaires de recherche et de développement (PCRD) financés par l’Union européenne (UE). Ces financements, qui sont attribués en réponse à des appels d’offres, supposent que soient développés des réseaux d’excellence et rédigés des projets mis en compétition. À l’avenir, il s’agira sans doute d’un type de financement par lequel il faudra passer. On ne pourra plus faire de recherche lourde sur de grands sujets sans se tourner vers des financements communautaires. Le CERI, par exemple, est associé au PCRD sur le thème « sustainable trade » (commerce durable), piloté par l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) de Montpellier. De nouvelles pistes sont en train de s’ouvrir, mais il faut bien voir que nous, chercheurs, ne sommes pas encore très bien préparés pour répondre aux appels d’offres. Ceux-ci supposent que l’on dispose d’équipes de cinq ou six chercheurs prêts à passer trois ou quatre ans à travailler sur une question donnée, mais les internationalistes sont souvent peu avertis, peu à l’affût des appels d’offres existants. Depuis vingt ans, cependant, des progrès notables ont été effectués.
Comment leur donner plus de force ? Si l’on souhaitait accroître la visibilité de la discipline en France et sa reconnaissance à l’étranger, quelles sont les priorités qu’il faudrait, à votre avis, mettre en avant ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Il y en a deux. Il faudrait tout d’abord que les internationalistes français soient plus présents aux grands rendez-vous internationaux de la discipline, comme le congrès de l’International Studies Association (ISA) ou le Standing Group on International Relations du Consortium européen de recherche politique (ECPR). Mais pour cela, des crédits de mission doivent être débloqués. Les universités françaises ne semblent pas avoir encore compris qu’offrir à leurs enseignants-chercheurs deux ou trois missions par an pour participer à des rencontres internationales devrait figurer au rang de leurs priorités. Nombreux sont les collègues qui seraient tout à fait désireux de présenter des contributions. Trouver des financements pour faire valoir la recherche française dans ce type de forums devrait constituer un objectif premier pour les universités comme pour les centres de recherche. Le deuxième axe d’une stratégie au service de la diffusion de la recherche française en RI concerne le déploiement d’une politique de traduction en anglais. Elle apparaît aujourd’hui indispensable. En dépit des progrès accomplis, nous n’avons pas atteint un seuil quantitatif suffisant. La même remarque vaut pour les participations à des conférences internationales de haut niveau. Lorsque cinq ou six Français se retrouvent au milieu de 5 000 chercheurs, leur chance d’être remarqués est limitée. En revanche, lorsque nous décidons de créer un panel et que nous nous présentons ensemble, il est surprenant de constater à quel point nos interlocuteurs sont curieux de voir ce que les Français ont à dire, et souvent très intéressés par ces contributions. Mais pour ce faire, il convient de développer des stratégies « à la de Gaulle » – c’est-à-dire de faire connaître et faire valoir ses accomplissements en déployant une politique de communication efficace. Les collègues britanniques et américains sont toujours très surpris lorsqu’ils prennent conscience de l’existence de travaux français.
Si vous deviez, aujourd’hui, conseiller un étudiant qui hésite à se spécialiser en RI en France, quels seraient vos arguments et quelles sont les pistes de recherche que vous l’inviteriez à suivre ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Écoutez, c’est relativement simple : aujourd’hui, tout est international. Il n’est pratiquement plus de phénomènes que l’on puisse étudier sans prendre en compte sa dimension à tout le moins transnationale. La comparaison, elle aussi, est essentielle. S’armer pour comprendre le monde tel qu’il fonctionne en utilisant à la fois la sociologie interne et l’apport des approches en relations internationales me paraît une bonne façon d’être un intellectuel en sciences politiques. Il est d’ailleurs assez frappant de voir le nombre de politistes qui décident de se consacrer à l’international, y compris parfois dans la seconde moitié de leur carrière. Cela dit, au terme de ses études, l’étudiant risque de se retrouver confronté à la délicate question des débouchés professionnels. Lorsque je vois le nombre de docteurs, auteurs de bonnes thèses, qualifiés au Conseil national des universités (CNU), qui sont auditionnés et qui ne parviennent pas à obtenir un poste d’enseignement ou de recherche, je suis très préoccupée. Certes, les éléments les plus brillants finissent toujours pour trouver une place. Je n’en connais pas qui soient restés durablement au chômage. Mais il est important de chercher des solutions. Il faudrait, par exemple, multiplier les bourses postdoctorat et les structures d’accueil en France. C’est également la raison pour laquelle des centres comme l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) ou l’Institut français des relations internationales (IFRI) ont un rôle très important à jouer. Ils permettent de recueillir l’expertise d’internationalistes qui, autrement, seraient éventuellement obligés de monnayer leurs compétences à l’étranger. Mais on manque encore de tels instituts. Qui plus est, la plupart des structures d’accueil sont parisiennes. Il faudrait en développer en province où elles existent, pour le moment, de manière dispersée, afin de stimuler la recherche.
Est-ce qu’un tel travail d’encouragement à la recherche ne gagnerait pas à un examen minutieux des lieux et des formes de production du savoir en relations internationales en France ? Au regard d’une production intellectuelle dont on a vu qu’elle s’est significativement étoffée depuis vingt ans, ne peut-on s’étonner de la rareté des réflexions épistémologiques consacrées à une discipline qui demeure, semble-t-il, faiblement introspective ?
MARIE-CLAUDE SMOUTS — Vous savez, une fois de plus, la raison tient au fait que nous ne sommes pas très nombreux en relations internationales. Je ne pense pas qu’il faille chercher une explication d’ordre intellectuel. Chacun s’est porté vers ses propres projets de recherche et a suivi une trajectoire très personnelle. Il n’y a donc pas eu d’initiative collective pour interroger notre discipline. Mais viendra sans doute, un jour, un épistémologue qui soulèvera des questions relatives aux modes d’opération des relations internationales. Qui sait, un petit philosophe de la science des relations internationales est peut-être, en ce moment, en train de se constituer et de mûrir...
(Propos recueillis par Nadège Ragaru le 4 juin 2002)
 
NOTES
 
[1] Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1re éd., 1962.
[2] Marcel Merle, La vie internationale, Paris, Armand Colin, 1963.
[3] Marcel Merle, Sociologie des relations internationales, Paris, Dalloz, 4e éd., 1988.
[4] Bertrand Badie, Marie-Claude Smouts, Le retournement du monde, Paris, Dalloz/Presses de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), 1re éd., 1992.
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