2002
Revue internationale et stratégique
La genèse d’une discipline
Les relations internationales dans le champ scientifique français ou les pesanteurs d’une lourde hérédité
François Constantin
Professeur de science politique à l’Université de Pau et des pays de l’Adour.
Les relations internationales ne constituent pas une science mais un objet d’étude dont l’analyse nécessite l’utilisation de concepts empruntés à l’ensemble des sciences sociales et humaines. Cette approche interdisciplinaire des relations internationales a longtemps été négligée par les traditions juridique, historique et économique qui s’approprièrent cet objet d’étude. Ces traditions ont privilégié la notion d’État, l’héritage européen ainsi qu’une vision élitaire des relations internationales, éludant tout un pan des relations internationales. De plus, elles ne sont pas suffisamment indépendantes de la pratique des relations internationales et fortement influencées par le contexte géopolitique, comme en témoigne la corrélation entre le statut international de l’État et la place accordée à l’étude des relations internationales. La constitution de groupes de travail pourrait mettre un terme à ce réductionnisme abusif. Néanmoins, le manque de crédits alloués à ce type de laboratoire est un frein à l’essor de cette approche des relations internationales.
International Relations in the French Academic Field : A Heavy Inheritance
International Relations are not a science but an area of study using analytical concepts borrowed from human and social sciences. This interdisciplinary approach of International Relations has long been neglected by the legal, historic, and economic traditions which have embraced this area of study. These traditions have privileged the position of the State, the European heritage, as well as an elitist vision of International Relations, which in doing so ignores an important part of the international approach. Moreover, these traditions are not sufficiently independent from the practice of International Relations and are deeply influenced by the geopolitical context, as shown by the link between the international status of the State and the place given to the study of International Relations. The creation of working groups could put an end to this excessive reducing vision. However, the lack of financial means allocated to this type of research laboratory slows down the successful implementation of such an approach to International Relations.
Le constat est clair : dans le vaste champ des sciences sociales et humaines où elle est positionnée, l’étude des relations internationales occupe une place modeste, sinon marginale. Les bilans qui ont pu être effectués à partir de l’analyse des cursus proposés par nos établissements universitaires (cours, filières) et de la production académique (mémoires, thèses, ouvrages) révèlent, en effet, un déficit chronique que les progrès récents que l’on peut enregistrer, notamment dans le domaine des publications, ne comblent que partiellement
[1]. Même si, pour être exhaustif, le panorama devrait prendre en considération l’activité d’organismes privés ou semi-publics capables de produire des analyses solides à l’intention des décideurs et des médias, sinon du grand public, leurs fonctions de consultants et leurs besoins logistiques font que leurs compétences sont davantage mobilisées par la mise en perspective immédiate de l’actualité que par des essais de théorisation ou des interrogations épistémologiques sur les tendances lourdes de la vie internationale. Dans ce contexte, la production française dans ce vaste champ d’analyse ne parvient que difficilement à franchir les limites d’une audience hexagonale confinée
[2].
Cette situation s’explique par une accumulation d’ambiguïtés qui ont entouré la genèse de l’étude des relations internationales en général, et dans notre pays en particulier. La première de ces ambiguïtés tient sans doute au fait que, contrairement à ce que certains voudraient faire croire afin de se constituer (pour des raisons diverses) quelque monopole, l’étude des relations internationales ne constitue pas en elle-même une discipline scientifique qui se distinguerait par des concepts et des méthodologies spécifiques. Les relations internationales sont tout au plus un objet, à savoir une forme particulière de relations sociales susceptibles de se développer dans des domaines si diversifiés qu’ils couvrent la quasi-totalité du champ des sciences sociales et humaines
[3]. Cet objet consiste dans l’analyse des mouvements, des flux, qui, traversant des espaces différenciés par une invention juridique (la frontière), définissent et organisent des espaces d’échanges, donc interdépendants, dans lesquels différents acteurs (aussi bien publics que privés) s’efforcent de prendre le contrôle de différentes ressources (ou de le renforcer) et de réduire les contraintes qu’ils subissent ou qu’ils croient subir ; ces ressources peuvent être des personnes, des groupes sociaux, des biens, des idées, des savoirs ou des symboles convoités par – ou utiles à – d’autres, tandis que les contraintes naissent de l’absence de maîtrise sur l’une ou l’autre de ces ressources. Comme toute forme de relation sociale, ces mouvements sont généralement déséquilibrés et génèrent ainsi des situations de domination, d’hégémonie, de clientélisme ou d’impérialisme. Trois raisons complémentaires viennent aggraver ces déséquilibres : d’une part, le fait qu’ils impliquent une pluralité d’acteurs de nature diversifiée, que ce soit par leurs caractères (gouvernements, entrepreneurs, organisations non gouvernementales, familles, croyants, mafias, etc.) ou par leur dimension (mondialisés, internationaux, nationaux, infranationaux, etc.) ; d’autre part, le fait qu’il n’existe pas de relation stable entre un type d’acteur et un type de finalité, chacun poursuivant des finalités définies en fonction des circonstances, et donc changeantes (domination, prestige, puissance économique, prospérité rentière, sécurité, emprise idéologique, etc.) ; enfin, le fait que les méthodes utilisées pour atteindre ces fins sont elles-mêmes diversifiées (violence matérielle ou symbolique, négociation, séduction, manipulation, corruption, etc.).
Tout cela est, en somme, très général. Il s’agit bien de relations sociales dont la seule spécificité vient de ce que leur déploiement s’effectue en traversant cette ligne imaginaire, particulièrement liée à l’invention de l’État, qu’est la frontière
[4]. Et cette spécificité donne une dimension particulière à la problématique du pouvoir inhérente à toute relation sociale. Elle fait des relations internationales un objet dont les termes sont, d’une part, particulièrement complexes (eu égard à la diversité qui les caractérise), et, d’autre part, fortement valorisés, puisque liés à la souveraineté politique.
Ainsi, en tant qu’objet de recherche, leur étude est affectée non seulement par les incidences de traditions académiques perverses particulièrement évidentes dans notre pays, mais aussi, plus largement, par des enjeux politiques manifestes ou diffus (ce sont différentes facettes de la souveraineté qui sont en cause), ce qui contribue à une valorisation médiatique dont la contrepartie est un réductionnisme excessif.
DES TRADITIONS ACADÉMIQUES PERVERSES
La situation présente résulte d’abord de l’histoire d’une matière prévue dans certains programmes d’enseignement supérieur ; et comme toute matière, les relations internationales ont fait l’objet de convoitises entraînant, au gré des rapports de force entre facultés, sinon entre collègues, leur appropriation par des confréries ou des chapelles qui vont revendiquer le monopole du savoir légitime et s’appliquer à neutraliser, voire à excommunier, tout prétendant non reconnu par le cénacle. Si l’on ne peut contester le fait qu’il existe une histoire, un droit, une économie, une géographie, une philosophie, une sociologie (qui commence à être reconnue), une anthropologie (dont la légitimité n’est pas encore acquise), sinon une psychologie et même une psychanalyse
[5] des relations internationales, aucune de ces approches ne saurait prétendre posséder la clé de la compréhension de l’objet. Sur le fond, l’effet pervers vient de ce que de telles pratiques privilégiant une seule approche ont pour conséquence immédiate de faire perdre de vue la globalité et la complexité de l’objet.
À l’époque contemporaine (autrement dit, dans l’ère postdurkheimienne où parler de sciences sociales a un sens), on décèle trois traditions qui ont pesé ou qui pèsent encore sur l’approche des relations internationales.
La première est la tradition juridique, marquée par la valorisation de la norme et d’un droit international qui est peut-être d’autant plus célébré que son existence et son effectivité restent aléatoires. Soucieux de lui donner une sorte de légitimité légale-rationnelle en harmonie avec les principes fondamentaux de l’institution étatique, et afin de répondre aux angoisses provoquées par les carnages de la Première Guerre mondiale, les juristes vont s’atteler à une tâche prométhéenne : la mise en place de mécanismes de régulation des comportements des princes. Parce qu’ils mettent leur éminente compétence au service d’une grande cause d’intérêt plus que général, puisque mondial
[6], des personnalités fortes telles que Jules Basdevant ou Georges Scelle, à la fois théoriciens, praticiens et hommes d’action, pourront apparaître comme les références, sinon les maîtres de la connaissance tant rétrospective que prospective en matière de relations internationales, alimentant ainsi la tentation hégémonique entretenue par leurs disciples des facultés de droit. Seulement la règle de droit, surtout lorsqu’elle est à naître, n’englobe pas la totalité du champ des relations internationales.
Cette tentation se heurtait, d’ailleurs, à une autre tradition solidement implantée dans les facultés rivales – celles des littéraires –, avec le pouvoir des historiens. On connaît leur position clé, depuis la plus haute Antiquité, dans l’entreprise de socialisation des nouvelles générations. Ils contribuèrent au renforcement de l’institution étatique, et leur rôle était en quelque sorte complémentaire de celui des juristes. Enseignant une histoire édifiante, ils participaient à la reproduction et à l’inculcation des valeurs nationales. Leur science, qui consiste à reconstituer l’enchaînement réel des faits, des événements, construit l’Histoire, en s’appuyant sur des sources qui font autorité parce qu’écrites, ce qui revient à privilégier ce que l’on trouve dans les archives nationales et locales, c’est-à-dire les documents officiels et les notes produites par les Grands qui gouvernent... Fortes de leur culture, qui leur permettait d’aller au-delà de l’événementiel, d’autres personnalités, comme Pierre Renouvin, puis Jean-Baptiste Duroselle, vont faire de l’historien le gardien d’un savoir sur les us et coutumes de la vie internationale. Seulement les archives ne nous parlent que d’histoire diplomatique.
L’accélération de l’histoire, le basculement du monde dans l’âge nucléaire, puis postnucléaire, et peut-être d’autres événements qui rompent avec des situations héritées des siècles antérieurs (comme la décolonisation), expliquent sans doute que la parole de l’historien a perdu de son influence, comme s’il parlait d’un monde disparu. Après le flou de la période de la guerre froide où l’on se cherche entre philosophes et stratèges, et sous prétexte de mondialisation, une nouvelle tradition, menée par les économistes, paraît désormais bien installée. Une nouvelle mythologie s’impose, partant de l’idée que tout le sens du monde contemporain (comme, à vrai dire, de celui d’hier
[7]) repose sur les échanges économiques, le commerce international, les flux de capitaux et d’investissements. Forte de l’hégémonie de la pensée néolibérale, elle explique que la « bonne » gouvernance internationale procède de mécanismes s’apparentant à ceux du marché libre, et, rejoignant la préoccupation des juristes anciens, affirme en conséquence que la paix internationale pourra procéder de la libéralisation des flux privés, à laquelle ont
œuvré ces deux dernières décennies les intellectuels organiques des organisations financières et commerciales internationales, et autres institutions régionales, mais aussi des grandes firmes. Les vieilles facultés ont, dans ce contexte, quelque peine à résister à la pression des
business schools. Seulement, sur la scène internationale, les mythes de l’offre et de la demande n’expliquent pas tout.
Si chacune de ces traditions nous permet de comprendre beaucoup du passé, mais aussi du présent, elles ne suffisent pas à faire le tour de l’objet qui nous préoccupe, à savoir les relations internationales. Cela tient, nous l’avons évoqué, au caractère particulariste de tout savoir disciplinaire.
En outre, chacune de ces diverses traditions porte une vision élitaire de l’objet étudié. Fondamentalement, toutes témoignent d’une réelle indifférence pour ce qui ne procède pas des « Grands Hommes ». Seule l’histoire des relations entre les princes, leurs diplomates et leurs généraux, nous est narrée ; seul l’appareil normatif qui sert de référence rhétorique aux négociateurs publics aussi bien que privés est étudié ; seuls les flux et dynamiques portés par les grands opérateurs économiques qui parcourent le monde sont pris en compte. Aussi important cela soit-il, il s’agit toujours de ce que Wright Mills appelait « l’élite du pouvoir », et l’on doit alors adresser à ces regards le même reproche que l’on adressait à l’excellent sociologue américain lorsqu’on lui faisait remarquer que, à force de ne s’intéresser qu’à cette élite, il avait perdu de vue les dynamiques des autres groupes sociaux qui composent la société. À vrai dire, l’économiste, plus facilement que le juriste ou l’historien, a été amené à découvrir l’informel, le parallèle, rejoignant alors le sociologue qui s’interrogeait sur ce vaste entre-deux composé d’acteurs privés utilisant chacun à leur façon les opportunités que crée l’existence de frontières et recourant à ce que nous avons pu appeler des modes populaires d’action internationale, anticipant la thématique des réseaux et de la transnationalité
[8].
L’autre limite entretenue par les traditions académiques réside dans le faux universalisme qu’elles cultivent. Dans chacune, on peut trouver des prétentions à détenir les « recettes » de la gouvernance globale, alors même que l’on procède d’une démarche doublement particulariste, du fait du cadrage disciplinaire, d’une part, et d’un cadrage culturel privilégiant l’instance étatique et l’héritage européen, d’autre part. Ainsi, les approches académiques traditionnelles vont partager une même défiance à l’égard de toutes les analyses s’écartant de ces références. Cela se traduit par des réticences à considérer comme sujets de recherche légitimes des thèmes comme le régionalisme international (excepté s’agissant de l’Europe, on y reviendra), notamment dans ses orientations théoriques fonctionnalistes, ou des sujets nouveaux comme ce fut le cas pour le droit du développement ou pour les politiques de l’environnement. En définitive, nos traditions académiques ont entretenu, dans l’étude des relations internationales, un conservatisme étroit préjudiciable à la compréhension d’un fait social particulièrement global et, ces derniers temps, changeant.
On pourrait alors conclure sur ce point en rappelant que chacun, juriste, historien, économiste, mais aussi géographe, démographe, anthropologue, etc., contrôle des savoirs utiles à celui que l’on appellera « l’internationaliste », qui s’applique à articuler ces multiples savoirs spécifiques de manière à mettre en évidence les structures profondes de ces rapports de pouvoir dont la particularité est de traverser les frontières
[9]. Or, si pareille évidence a eu quelque peine à s’imposer, c’est sans doute parce que juristes, historiens et économistes ont été – et, pour les derniers cités, sont encore – considérés comme détenant un savoir important sur un objet perçu comme majeur, stratégique, parce qu’il parle de grandeur, de puissance et de guerre.
L’enseignement des relations internationales est, en effet, marqué par les enjeux politiques dont il est porteur.
DES ENJEUX POLITIQUES LOURDS
On peut sans difficulté paraphraser Yves Lacoste qui, il y a un quart de siècle, affirmait que « la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre ». La formule est applicable à l’étude des relations internationales, dans notre pays comme dans beaucoup d’autres. Nos approches historiques et juridiques traditionnelles, privilégiant l’espace européen fortement marqué par l’affirmation des États et de leur souveraineté, sont pour les gouvernants d’excellents vecteurs de socialisation puisqu’elles participent à la construction et à l’entretien d’une mythologie identitaire cultivant une image héroïque et virile de l’État-nation (grandeur, puissance, immortalité). L’accent mis sur les enjeux vitaux des conflits et des alliances militaires, sur les victoires sur le champ de bataille (être ou ne plus être), répondait, peut-être pas si inconsciemment que l’on voudrait le faire croire, à des besoins primaires, à des désirs que l’ordre étatique interne réprimait efficacement. Il existe ainsi, selon des modalités différentes, une dialectique entre les caractères et le statut international de l’État, d’une part, et le statut attribué à l’étude des relations internationales dans cet État, d’autre part.
S’agissant de notre pays, on peut ainsi considérer que, jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’emprise tant locale (dans les programmes d’enseignement des facultés) que nationale (influence auprès des dirigeants) et internationale (dans la communauté scientifique et les conférences diplomatiques) des travaux de nos grands juristes et historiens internationalistes était d’autant plus importante que les gouvernements successifs cultivaient l’image d’une France puissance mondiale majeure, dont l’autorité morale reposait sur sa longue tradition de lieu de production de hautes valeurs universelles (de la patrie des droits de l’homme à la paix mondiale par le droit), et dont l’autorité politique reposait sur une histoire qui avait conduit à l’Empire colonial et à la victoire de 1918, illustrations de la bravoure de ses armées (armées de la nation, il faut le rappeler) au service de ces valeurs. Intellectuels reconnus incarnant la grandeur de la France, ces savants n’avaient pas trop de peine à plaider auprès du ministre de l’Instruction publique et des autorités universitaires l’importance qu’il fallait accorder à l’international dans des cursus qui formaient les futures élites dirigeantes de la République et les futurs citoyens de la nation.
Après la Seconde Guerre mondiale, le déclin de la France sur la scène internationale était manifeste. Les ambitions diplomatiques françaises furent révisées à la baisse, laissant le champ scientifique des relations internationales ouvert aux théoriciens de la nouvelle puissance mondiale, les États-Unis. Dans nos facultés, juristes et historiens internationalistes se retrouvèrent à court d’arguments pour plaider l’importance de leur savoir, et il ne resta plus qu’une poignée d’irréductibles internationalistes, trop peu nombreux pour résister aux contre-offensives de collègues plus localistes, plus positivistes, plus utilitaristes ou plus théoricistes
[10], et pour empêcher la marginalisation de l’enseignement des relations internationales. Le repli localiste ne fut cependant pas total, la construction européenne constituant le nouvel enjeu majeur pour les gouvernants, car, à l’échelle européenne, la France est une grande puissance. Bon nombre de juristes et d’historiens purent ainsi maintenir dans nos facultés l’enseignement des relations internationales en le centrant sur la question européenne. Mais comme leurs études étaient circonscrites au champ clos de leur spécialité, c’est ailleurs, en Europe et en Amérique du Nord, que les analyses les plus complètes et les plus approfondies de la problématique globale de l’intégration européenne et, à partir de là, de celle, plus générale, du développement du régionalisme au Nord comme au Sud, furent proposées. Et si l’on en juge par la production quantitative de travaux de recherche (tant à l’Université qu’au Centre national de la recherche scientifique, CNRS), il faut bien constater que cette situation perdure, malgré l’implication de quelques chercheurs d’une nouvelle génération
[11].
Entre-temps, la manière d’appréhender les relations internationales a été dictée par la guerre froide. C’est par rapport à elle que les chercheurs américains ont « occupé le terrain », identifiant des thèmes privilégiés en fonction des préoccupations des occupants de la Maison-Blanche et du Pentagone. Plus que jamais, les relations internationales servirent sinon à « faire », du moins à préparer la guerre, privilégiant l’analyse des stratégies nucléaires, la dissuasion, les doctrines et les tactiques sur la base de la perception qu’ils avaient des menaces, des intentions et des moyens des « communistes ». Ce prisme va conduire à l’intervention d’une nouvelle corporation, les militaires, dans les programmes de recherche. En première ligne dans le dispositif diplomatique de Washington
[12], et un peu partout à travers le monde (et dans notre pays), les militaires sont promus au rang d’experts reconnus, non seulement des questions nucléaires ou de la conduite des conflits, mais aussi de la vie internationale en général. Implicitement, l’antique mythologie d’une vie internationale survivance d’un état de nature barbare, sans foi ni loi, sinon celle du plus fort, fut réactualisée.
Cette vision martiale renouvelée s’est imposée partout, même si elle fut davantage enseignée dans les écoles militaires que dans les facultés de sciences sociales et humaines. Dans un monde bipolaire nucléarisé, le juriste et même l’historien étaient définitivement disqualifiés puisque ce monde était radicalement nouveau, les contemporains estimant que ces grilles de lecture classiques ne permettaient pas d’analyser de manière pertinente ce monde radicalement nouveau. Les généraux André Beaufre
et Pierre-Marie Gallois devinrent des analystes recherchés, à une époque où d’obscurs démographes et agronomes prêchaient sinon dans le désert, du moins dans une « savane académique aride », mettant en garde contre l’évolution catastrophique d’un « Tiers Monde » que l’on oubliait après en avoir fait un pilier de notre puissance
[13]. Dans ce contexte, Raymond Aron devint le maître théoricien français de la vie internationale parce qu’il sut intégrer à sa vaste culture philosophique Karl von Clausewitz et les doctrines nord-américaines du
containment, de la
balance of power et de la
deterrence, dans son ouvrage maintes fois réédité
Paix et guerre entre les nations
[14]. Cependant, ce sont plus les journalistes et les étudiants de Sciences Po qui travaillaient sur cette somme pour préparer leurs éditoriaux ou leurs exposés que le commun des étudiants des facultés françaises dont les professeurs acceptaient mal l’envahissante aura d’un intellectuel fonctionnant en marge du sérail. L’enseignement des relations internationales se limitait à un cours semestriel à option en début de premier cycle et en fin de deuxième où, sauf exception, l’on étudiait encore et toujours le statut de l’État et l’histoire de la guerre froide...
Pendant ce temps, dans les puissances moyennes (comme les pays scandinaves ou l’Allemagne) et plus encore dans les pays « neufs » du Sud, en Amérique latine, en Afrique, en Asie du Sud-Est, etc., les relations internationales devenaient une matière importante, avec ses cours, ses filières, confirmant ainsi le lien entre le statut académique d’un objet et des ambitions politiques diffuses, à savoir se donner les moyens pour se comporter et se faire reconnaître comme un État à part entière. Ainsi, pour en rester au domaine favori de nos traditionalistes, c’est chez nos voisins européens qu’en matière d’étude des conflits (qu’eux appellent significativement peace research) l’effort d’investigation scientifique a été, dans cette période de la guerre froide, le plus intense et le plus novateur.
L’approche dominante des relations internationales a donc été longtemps incomplète, partielle et partiale. La dialectique
les liant aux enjeux hautement politiques, dans un contexte globalement dominé par le duopole thermonucléaire et marqué localement par l’incapacité à comprendre et à gérer la fin de l’Empire, a conduit à une situation dans laquelle les uns vont, au fil des péripéties de l’actualité, disserter sur le décompte des ogives nucléaires, des
Intermediate Range Ballistic Missiles (IRBM), des
Inter-Continental Ballistic Missiles (ICBM), et sur les tactiques et stratégies élaborées à Washington et à Moscou (gloses qui emprunteront abondamment aux analyses de l’allié américain), tandis que d’autres vont se consacrer au suivi et, le cas échéant, à la prospective de la construction européenne envisagée au travers de leurs spécialités, comme les controverses sur la nature d’un droit européen en gestation ou des incidences hexagonales de la politique agricole commune, entretenant ainsi dans l’opinion l’idée selon laquelle cette construction était avant tout une affaire d’experts
[15].
Retrouver la globalité de l’objet
Comme il s’agissait toujours de puissance, de grandeur, de souveraineté dans un contexte marqué par un antagonisme radical entre deux visions du monde disposant de moyens de destruction massive, on a entretenu l’image de la vie internationale, symbole le plus accompli de la force, c’est-à-dire de la guerre, répondant ainsi à de confuses pulsions. Objet spectaculaire, porteur d’images et donc d’émotions fortes, la violence captive un public d’autant plus honteusement ravi qu’en termes de violence sauvage les deux dernières décennies ont montré que les pires réalités pouvaient dépasser les plus macabres fictions. Il est vrai que la tradition historiciste classique, davantage intéressée par les ballets diplomatico-militaires que par les ouvertures de l’École des Annales, permet, dans les meilleurs des cas, de retracer une réalité événementielle indispensable au sérieux de toute analyse. Cette connaissance fut complétée par l’élargissement de l’approche scientifique qui permet de tenir compte des formes parallèles de diplomatie. Au-delà de quelques précurseurs facétieux (qui étaient souvent des diplomates méditant sur leurs propres pratiques
[16]), l’ouverture des archives secrètes du KGB ou de la CIA permit à l’historien d’accéder à des documents attestant l’historicité de l’espionnage, donnant au secret et à l’inavouable un statut scientifique longtemps refusé. L’actualisation des connaissances concernant les relations internationales se manifesta alors par une attention nouvelle portée aux trafics d’armes, de stupéfiants et autres formes de gangstérisme international (mafias). Mais l’objectif n’était pas toujours d’aider à comprendre, mais plutôt d’entretenir l’angoisse dans l’opinion.
Dans la continuité d’une longue histoire qui nous mène du traité de Westphalie au Concert européen, puis à une postmodernité qui révèle que les solutions aux menaces pour la paix ne se trouvent ni dans l’escalade quantitative des arsenaux ni dans les logiques militaires, les modalités des relations internationales sont restées longtemps hiérarchisées en fonction de ces mythologies centrées sur la violence interétatique. En maintenant hors du champ de vision toute manifestation pacifique de solidarité, de complémentarité, de coopération, et en ne donnant à voir que la menace, l’angoisse ou la perversion, la scène internationale apparaît comme un enfer anarchique qui impose de se préparer au pire et qui justifie, dans un ordre interne conçu en termes de République une et indivisible, la survalorisation politique et juridique de tout ce qui se rattache à la défense, sinon à l’ordre public élargi, subversion oblige
[17]. Chacun avait de bonnes raisons pour ne pas souligner que la vie internationale au quotidien, notamment dans la seconde moitié du XX
e siècle, n’était qu’une succession de négociations, d’accords, de compromis, parfois interrompue par des affrontements dramatiques, et non l’inverse
[18].
Il reste que le champ d’investigation scientifique s’est heureusement élargi, tout en persévérant à ne s’intéresser qu’au registre de la violence. L’attention ne se porte plus exclusivement sur l’intergouvernemental, car on découvre les capacités de nuisance de toute une gamme d’acteurs privés, notamment des entreprises qui disposent de ressources et de moyens d’action largement supérieurs à ceux de bien des gouvernants de par le monde. Pourtant, même en intégrant les acteurs privés dans l’étude des relations internationales, la vie internationale est encore largement perçue comme un état sauvage. Outre ces préjugés tenaces, la démarche scientifique reste donc très affectée par des amnésies et des frustrations.
Des amnésies d’abord, dans la mesure où la focalisation sur la guerre froide et sur l’emprise hégémonique des grandes puissances a accrédité l’idée selon laquelle tout événement était surdéterminé par l’opposition majeure entre l’Est et l’Ouest. C’est dans celle-ci que l’on a recherché l’explication fondamentale, et donc la solution décisive, à n’importe quelle crise ou à n’importe quel compromis, réduisant l’ensemble des composantes de la planète au statut de simples marionnettes des deux Grands. L’impasse sur l’historicité propre à chaque société, qu’elle soit étatique, subétatique ou transétatique, a été telle que les experts patentés ont découvert avec surprise que des Afghans, des Vietnamiens (et même des Somalis qui s’entredéchiraient) pouvaient battre les armées des deux superpuissances ; que des Vietnamiens et des Cambodgiens plus marxistes-léninistes les uns que les autres pouvaient s’affronter sur la base de repères spécifiquement locaux ; et, étonnement suprême, que cinq à sept décennies de totalitarisme pouvaient s’effondrer en quelques semaines, tout comme, une décennie plus tard, et en quelques minutes, les deux tours les plus hautes du monde
[19]. Dans ce registre particulier de la violence, on apprit que, pour comprendre, il fallait aussi connaître les histoires locales, les enjeux locaux, les cultures locales, les façons locales de voir le monde et de voir l’Autre – bref, ce qui se pense et ce qui se vit sur les rives du Danube, du Mékong ou de la Mano.
À force d’observer la confrontation entre la Maison-Blanche et le Kremlin, et de lire les théoriciens américains de la guerre froide, les internationalistes avaient perdu de vue que, à travers le monde, le quotidien a son importance, et pas seulement au Nord, mais aussi dans ce Sud que l’on oubliait alors qu’il se transformait profondément. Il a fallu attendre le développement de la crise économique mondiale pour que l’on commence à prendre en compte le fait que finances et commerce internationaux ne constituent pas un monde à part, et qu’ils ont leur place dans la compréhension des conflits et des accords intergouvernementaux. Mais il est encore difficile de faire admettre que le Sud fait partie de l’horizon de tout internationaliste – Sud qu’il est réducteur de percevoir seulement à travers le regard des dirigeants du Nord, des producteurs de pétrole ou des fondamentalistes religieux. Riches, puissants et prophètes ne sont pas seuls dignes d’intérêt, car le silence relatif des pauvres fait partie des enjeux à traiter, comme le rappellent aujourd’hui les débats sur les migrations. Mais s’il faut se faire non seulement sociologue, mais aussi expert financier, nutritionniste ou démographe, le métier d’internationaliste risque de devenir de plus en plus difficile à assumer...
Des questions de moyens
Les frustrations peuvent naître de ces difficultés méthodologiques croissantes à maîtriser l’ensemble des données fondamentales pour la compréhension de tout problème international, même le plus pointu (le changement climatique, la guerre civile au Burundi, le devenir de l’Afghanistan, la « guerre des étoiles », etc.). Plus que jamais, le gouvernemental et l’officiel ne suffisent pas. Il faut se rendre sur le terrain, dans les antichambres ministérielles et les quartiers périphériques, pénétrer les jeux de pouvoir, identifier les intérêts matériels, les mobiles idéologiques et les sentiments des différents acteurs. L’ampleur de la tâche conduit à développer le travail d’équipe, ce qui, en France, ne rentre que péniblement dans les mœurs, faute d’avoir appris à travailler en groupe, et faute de bénéficier des crédits permettant de financer ces groupes. Par rapport à nos voisins, nous avons un retard à combler. Les états des lieux restent préoccupants, les recherches internationalistes mobilisant peu de chercheurs (et notamment peu de jeunes) et peu de bailleurs de fonds. La tentation est forte d’en rester à ce qui est réalisable sans trop de peine ni de crédits, c’est-à-dire travailler sur documents, en bibliothèque et aux archives, ce qui revient souvent à faire du « travail de deuxième main », donc d’un intérêt scientifique tout relatif au regard de ce que parviennent à faire nos collègues établis dans d’autres pays.
Des ouvertures peuvent cependant apparaître. Elles consistent à placer ses compétences sur le marché. C’est, au mieux, la recherche sur contrat, avec notamment pour partenaire les ministères des Affaires étrangères, de la Défense ou quelques grandes entreprises pétrolières. Ces professionnels dont le champ d’action est international savent bien que celui-ci est un champ ouvert, et pas seulement un champ de bataille. Le risque peut être alors de voir l’objet de l’investigation scientifique défini non plus par le scientifique, mais par le client et par quelques pouvoirs, politique ou autres. La formule est cependant plus proche de l’éthique scientifique que la démarche qui amène à devenir consultant sur quelques scènes médiatiques cherchant leur propre légitimité et leur propre audience au travers d’experts à condition que leurs messages soient conformes aux vœux du commanditaire, c’est-à-dire concis, simples et, si possible, spectaculaires. On se situe alors davantage dans le registre de la caricature que dans celui de la recherche scientifique, mais c’est ce registre qui inculque à l’opinion publique une certaine image des objets internationaux (l’Europe des technocrates, les musulmans fanatiques, les affamés du Sud), image que ne peuvent négliger ni le décideur politique ni l’universitaire s’ils veulent être entendus.
C’est dans ce contexte global que quelques éternels pionniers s’efforcent, dans une poignée de groupes de recherche, d’analyser et de comprendre la mondialisation dans toutes ses dimensions. Chacun, en fonction de ses compétences et de ses centres d’intérêt, va privilégier un regard, une séquence, un thème qu’il essaie de replacer dans son contexte. Au cours de la dernière décennie, des manifestations, colloques, séminaires, publications se sont multipliés et témoignent de la qualité et de l’intensité de l’investissement de ces marginaux en quête d’audience. Si désormais l’enseignant internationaliste n’a aucune peine à donner à ses étudiants une liste de lecture substantielle en français (livres et revues) permettant de disposer d’un panorama complet et solide du champ des relations internationales
[20], et s’il commence à être reconnu comme analyste légitime par les médias, il n’en demeure pas moins que, dans le monde universitaire, ce n’est que dans quelques très rares niches
[21] que, allant au-delà de quelques généralités de base (et optionnelles), il pourra transmettre un savoir approfondi aux nouvelles générations. Mais, peut-être qu’en n’étant pas, dans notre pays, une grosse machine à produire des études internationales, soumise aux effets de mode du marché, la recherche internationaliste conserve les vertus d’un artisanat plus apte à l’innovation et à la qualité, conditions nécessaires à la progression de la connaissance.
[1]
Voir notamment Bertrand Badie, Alain Pellet (sous la dir.),
Les relations internationales à l’épreuve de la science politique. Mélanges Marcel Merle, Paris, Economica, 1993 ; Guillaume Devin, « L’international comme dimension compréhensive »,
in Pierre Favre, Jean-Baptiste Legavre (sous la dir.),
Enseigner la science politique, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 231-244 ; François Constantin, « Le monde existe, nos instances d’évaluation scientifique l’ont peut-être rencontré »,
Critique internationale, n
o 4, été 1999, p. 58-66. On peut aussi se référer au compte rendu de la journée d’étude organisée par la section des études internationales de l’Association française de science politique en janvier 1998 (
Bulletin de la SEI/
AFSP, n
o 4, février-avril 1998) ou encore à Jean-François Bayart et Pascal Boniface, « Notre expertise internationale en péril »,
Le Monde, 11 juin 1997.
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Son audience francophone potentielle semble elle-même réduite, si l’on en juge par la place de notre production dans les références des internationalistes au Canada ou en Suisse.
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Et même des autres disciplines scientifiques dès lors que l’on s’interroge sur les technologies nucléaires, bactériologiques ou environnementales.
[4]
Il faut, toutefois, souligner que, avant même l’invention de l’État, l’existence de limites territoriales des espaces sociopolitiques était connue avec la notion de « marches » ou de « confins ». Les relations internationales ne se limitent donc pas à l’histoire des États.
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Au travers, par exemple, d’essais portant sur de grands leaders comme Thomas W. Wilson ou sur l’absolutisme totalitaire.
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Et ce, à une époque où la France cumule les prix Nobel de la paix.
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Un clin d’
œil vers le précurseur de l’économie-monde, l’historien Fernand Braudel, s’impose ici.
[8]
Lire François Constantin, « Sur les modes populaires d’action diplomatique : affaires de famille et affaires d’État en Afrique orientale »,
Revue française de science politique, 36 (5), octobre 1986, p. 672-694.
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En rappelant cela, nous ne faisons qu’évoquer ce que mettait en évidence l’un des précurseurs de cette approche globale de la vie internationale dans notre petit monde académique, Marcel Merle.
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Et aussi moins exigeants en termes de crédits, la recherche en Sorbonne ou en Bretagne étant plus facile à financer que celle menée à Manhattan, Bandoeng ou Chapultepec.
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Cette affirmation repose sur les données que nous avons réunies à la fin des années 1990 et publiées dans les
Bulletins de la SEI/
AFSP et dans
Critique internationale (voir note 1, p. 90).
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Avec des secrétaires d’État et autres conseillers ou envoyés spéciaux qui, lorsqu’ils ne sont pas universitaires spécialistes des rapports Est/Ouest (de George F. Kennan à Zbigniew Brzezinski en passant par Henry Kissinger), sont des généraux (de Douglas Haig à Colin Powell ou Anthony Zinni).
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Au cas où ce ne serait pas clair, il s’agit d’Alfred Sauvy pour l’invention du concept de « Tiers Monde » et de René Dumont pour
L’Afrique noire est mal partie (Paris, Le Seuil, 1962) dont l’audience sera plus faible que celle des partisans d’un repli sur l’Hexagone, représentés par l’éditorialiste Raymond Cartier.
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Joli titre en forme de clin d’
œil, à moins qu’il ne s’agisse d’une triviale man
œuvre de marketing exploitant l’homographie avec une fresque littéraire épique de notoriété mondiale,
Guerre et paix.
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On perçoit aujourd’hui les effets dévastateurs de cette image sur la scène politique française...
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Et sur ce registre, l’un des meilleurs témoins, parce qu’il a été effectivement un diplomate qui a su sortir des palais des chancelleries, est Jean-François Deniau.
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Et il serait, bien sûr, intéressant d’étudier les transformations de ces discours sur la subversion.
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En relisant Tedd Gurr et en se penchant sur la relation entre frustrations et violence, on pourrait s’interroger sur la pertinence d’une explication hardiment freudienne du succès de ces approches présentant la société internationale comme une société de violence où tout se règle par des affrontements virils vaguement contrôlés par un code d’honneur (le « droit de la guerre ») d’autant plus flou que la scène internationale autorise finalement l’expression d’un besoin de violence qui semblerait récurrent. Serait-ce le dernier espace où l’on pourrait, sans (trop) culpabiliser, « jouir de la guerre » ou cultiver sa nostalgie du
western ?
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L’apparente incapacité des services secrets américains, les plus sophistiqués, à pénétrer, à analyser et à comprendre les logiques propres à d’autres contextes que ceux dans lesquels ils ont fonctionné entre 1945 et 1990 témoigne des limites des compétences de leurs internationalistes.
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Nous éviterons lâchement de tomber dans le piège qui consisterait à donner ici cette bibliographie de base, mais les connaisseurs savent bien qu’entre 1992 et 2002, de Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts à Guillaume Devin, en passant par Zaki Laïdi, Philippe Moreau Defarges, Jean-Jacques Roche, Josepha Laroche, Didier Bigo, Pascal Boniface, Alain Joxe, Dario Battistella, Frédéric Charillon et Pascal Vennesson, etc., la relève bibliographique des Marcel Merle, Alfred Grosser ou Pierre Hassner se présente bien (avec toutes mes excuses pour celles et ceux que j’ai involontairement omis, mais le connaisseur sait que Pierre de Senarclens est un universitaire suisse et que Philippe Le Prestre est Canadien).
[21]
Et qui, sauf en ce qui concerne les questions européennes, restent – l’auteur de ces lignes le regrette, bien sûr – essentiellement parisiennes.