Revue internationale et stratégique
Dalloz

Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527094
192 pages

p. 109 à 118
doi: en cours

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La défense européenne, quel objet pour quels outils d'analyse ?

n° 48 2002/4

2002 Revue internationale et stratégique La défense européenne, quel objet pour quels outils d’analyse ?

La défense européenne, condition nécessaire à la formation d’une identité européenne ?

Paul A. Chilton Professeur à l’Université de East Anglia, Royaume-Uni.
De quelle manière un lien de causalité peut-il être établi au sein du triptyque constitué par les termes défense, identité et Europe ? Pour répondre à cette question, il faut envisager dans quelle mesure la construction d’une défense commune est le moteur ou le catalyseur de l’identité européenne. Pour ce faire, il est nécessaire d’étudier les conditions de la formation de l’identité et de les appliquer à la notion de défense. Il sera alors possible de déterminer les conditions – tant socio-historiques que cognitives – grâce auxquelles la conceptualisation de la défense correspond à celle de l’identité et, par conséquent, de mesurer comment la notion de défense pourrait contribuer à la genèse d’une identité européenne. Is European Defense a Sine Qua Non for a European Identity ?
How can a causal relationship be established within the following elusive trio – defense, identity and Europe ? In order to answer this question we must address to which extent does the construction of a European common defense is the motor or catalyst to a European identity. Therefore, it is necessary to consider the conditions that lead to the formation of identity and to apply them to the notion of defense. It is then possible to try to determine the cognitive and sociohistorical conditions according to which the conceptualization of defense does correspond to the conceptualization of identity, and as a result how it could contribute to the genesis of a European identity.
Au regard de récentes déclarations publiques et des discussions académiques, une corrélation implicite semble être supposée entre les trois termes identité, défense et Europe. Afin d’identifier le lien qui unit ce triptyque insaisissable, on peut présumer que ce qui est en question est la relation de causalité entre la défense et l’identité, et que de l’identité découlera automatiquement le troisième terme, l’Europe. Les concepts et la logique des débats actuels doivent être clarifiés, bien qu’il nous faille reconnaître que notre compréhension, quelle qu’en soit l’approche scientifique, en reste limitée [1].
En effet, rien dans la science linguistique, sous aucune de ses formes, ne permet à un linguiste de formuler un point de vue ou une analyse sur la présente question. Cependant, puisque le langage contribue de manière évidente au processus psychosocial de formation de l’identité, la science linguistique peut apporter une contribution modeste. En effet, on peut affirmer que le langage et d’autres systèmes symboliques sont négligés par nombre de spécialistes en sciences sociales, notamment en sciences politiques, en relations internationales et en questions stratégiques. Cela s’explique d’abord par l’importance que prend l’existence d’une langue commune dans la formation de l’identité d’un groupe. Cette question recouvre des dimensions historique, sociale et sociolinguistique. Par ailleurs, un second aspect concerne la manière dont la communication, à travers le langage, contribue à la formation de représentations mentales communes de la relation individuelle à un ensemble collectif. Ces deux aspects seront nos outils d’analyse.
La thèse qu’il nous faut analyser ici est la suivante : La construction d’une défense commune est-elle le moteur ou le catalyseur d’une identité européenne ? Quelle démarche logique peut contribuer à trancher une telle question ? Une première étape, nécessairement synthétique, consiste à analyser les conditions qui ont conduit au phénomène intuitivement reconnaissable de l’identité, en donnant un aperçu de ses aspects sociohistoriques et en explorant ensuite ses conditions cognitives et communicationnelles. Une seconde étape consiste à reprendre cette démarche pour l’appliquer à la notion de défense, en se penchant en particulier sur la manière dont celle-ci est susceptible d’être conceptualisée par les membres d’une communauté ou d’un ensemble politique. Il sera alors possible de tenter de répondre à notre interrogation concernant les conditions – tant cognitives que socio-historiques – grâce auxquelles la conceptualisation de la défense correspond à celle de l’identité, et dans quelle mesure la notion de défense pourrait, par conséquent, contribuer à la genèse d’une identité européenne.
 
L’IDENTITÉ, UNE NOTION SOCIO-HISTORIQUE
 
 
Les institutions et la culture
L’identité n’émerge véritablement comme enjeu de la discussion politique que dans les périodes moderne et postmoderne. Dans la période moderne, l’identité contribue au processus de construction des États-nations, et, dans la période postmoderne, elle permet d’apporter une réponse à la mondialisation. Au cours de la période romantique, les idéologies nationalistes postulaient l’identité comme base de la culture, du langage et du territoire – particulièrement chez Johann Gottfried von Herder [2]. Les sociologues qui cherchent à comprendre ces processus se concentrent sur ce qui apparaît comme les conditions nécessaires et suffisantes pour donner un sens à l’identité dans les États modernes. Ces derniers semblent donner un sens à l’identité à travers les processus historiques d’industrialisation et d’émergence de la citoyenneté, liée à l’émergence de l’éducation universelle et à la reconnaissance de droits sociaux, politiques et juridiques.
Au même moment, et pour la première fois dans l’histoire, l’État a eu en charge le contrôle et la gestion de l’économie, de la religion et de la langue. L’État-providence démocratique, ainsi que d’autres institutions, ont travaillé à l’unification des intérêts socio-économiques conflictuels au sein des régimes politiques émergents. Il en a résulté la formation d’une culture politique relativement unifiée. Cependant, ces conditions n’apparaissent pas suffisantes car les groupes sociaux élaborent également leurs propres habitus, constitués des coutumes familiales, de traditions culturelles plus ou moins affirmées, d’arts culinaires, de sport, etc. [3] En outre, des manières de vivre différentes peuvent elles-mêmes conduire à des ethnies conscientisées, qui ne coïncident pas – sauf dans des modèles idéologiques idéalisés – avec les contours de l’État. En effet, ces ethnies peuvent concurrencer l’autorité de l’État national ou chercher à défier sa domination.
Les langages
S’il peut être affirmé qu’une langue, ou une homogénéité linguistique, est une condition préalable de l’identité, une langue commune (ou en apparence commune, puisque les diversités peuvent être synonymes de discorde) ne fournit pas nécessairement une base à partir de laquelle découle automatiquement la nationalité. Il se pourrait que l’Albanie en soit un exemple, comme l’a remarqué Eric John Hobsbawm [4], mais même ce cas est loin d’être évident. En réalité, la relation entre la langue et la construction étatique fonctionne probablement selon un schéma inverse. Ainsi, lors de la naissance historique des États, ceux-ci tendent souvent à imposer une langue commune comme faisant partie du processus de construction étatique [5], comme ce fut le cas en France. Si la Suisse peut apparaître comme un contre-exemple, elle apporte en réalité une preuve supplémentaire à cette logique, dans la mesure où des arrangements constitutionnels ont dû être élaborés afin de rassembler une nation plurilingue, alors qu’au Canada et en Belgique le consensus constitutionnel n’est pas encore achevé. Ainsi, si l’on considère le processus de construction étatique, il apparaît clairement que l’existence d’une communauté linguistique homogène et préexistante ne représente pas une précondition temporelle. Cependant, au cours de leur histoire, les États ont toujours recherché une telle homogénéité ; or, aujourd’hui, ils doivent faire face à la diversité linguistique. Ce dernier point est essentiel parce que, lorsque différentes langues locales existent (par exemple, le breton ou le gallois), elles confèrent une certaine forme d’identité. Les variétés linguistiques (par exemple, le haut et le bas allemand, la langue d’oc et la langue d’oïl, l’anglais du Nord et l’anglais du Sud) peuvent servir de base à l’identité par le biais d’une action politique, comme cela a été le cas dans les Balkans au cours des années 1990, par la politisation de variétés linguistiques très proches des langues slaves du Sud [6].
On peut en conclure que la langue peut servir de base à l’identité d’une entité politique et que, lorsque tel est le cas, il s’agit d’une force de cohésion extrêmement forte, comme le prouve l’exemple des États européens. Cependant, en ce qui concerne l’Union européenne (UE), on ne peut pas imaginer qu’une langue unique, destinée à servir de base à l’identité européenne, soit décidée par un décret politique. Il est davantage probable que, dans les conditions historiques présentes, les langues fonctionneront comme une force centrifuge pour les larges entités existantes, et favoriseront la constitution d’identités régionales. Une identité fondée sur la langue représente sans doute un important contrepoids à l’entité européenne. L’importance de la langue dans l’émergence d’une structure de défense ou de sécurité supranationale est incertaine, mais il est tout au moins possible que l’émergence de fortes identités régionales, basées sur la langue, puisse concurrencer plutôt que favoriser de telles structures. L’argument développé ici consiste à affirmer que le rôle de la langue dans la formation d’une identité est complexe, d’importance variable, mais qu’il est toujours, dans une certaine mesure, décisif. Ainsi, il n’est pas certain que la défense et la sécurité peuvent assurer cette fonction de lien social immanent, et entraîner ou catalyser une sorte de nouvelle identité européenne. En réalité, c’est à la politique du langage, plutôt qu’à la politique de défense, que la fonction de catalyseur peut être appliquée de la manière la plus pertinente. Au travers d’exemples historiques de formation de l’identité, une langue unique n’est pas un préalable chronologique nécessaire, et elle n’est pas, dans tous les cas, indispensable. Néanmoins, la langue a souvent joué un rôle de puissant catalyseur, voire parfois de raison d’être, pour l’émergence d’identités infra-étatiques (catalane, languedocienne, galloise, etc.).
 
LA CONCEPTUALISATION DE L’IDENTITÉ
 
 
Un modèle d’identité déictique
Le processus discursif permet de mieux appréhender la notion d’identité, et la manière dont elle est établie dans les interactions sociales. En intégrant les discours et les écrits d’autres personnes, tout individu génère nécessairement sur le moment un modèle cognitif dans lequel le soi est au centre d’axes déictiques (spatial, temporel, social et déontique), ou « contenu » dans une sphère topologique dont les limites sont définies par des coordonnés situées sur ces axes [7].
Ainsi, lorsque les individus intègrent un discours, ils « se situent » ou « se positionnent » en fonction d’une représentation cognitive du monde qui leur est connue. Ce modèle contribue à répondre à notre problématique car il permet de déterminer ce que signifie, en termes psychologiques, la possession d’une identité. Dans ce schéma, le moi est au centre, mais le centre est défini par rapport aux entités particulières qui sont positionnées sur les axes spatial, social, temporel et déontique. Cependant, le moi se positionnera par rapport aux différentes entités, et sa position sur les axes variera en fonction des situations et des moments. Par exemple, à un moment donné, certains autres seront plus ou moins « éloignés », plus ou moins « proches », qu’il s’agisse de distanciation géographique, sociale ou déontologique. En d’autres termes, les individus construisent de nombreux positionnements différents au cours d’une journée et au cours d’une vie, et ils portent en eux, dans leur mémoire à long terme, quelques référents déictiques stables.
Dans la pratique, ces constructions mouvantes ne sont pas uniques, ni différentes de toutes celles construites par l’ensemble des autres individus. En effet, chacune est susceptible de ressembler suffisamment à une autre pour que chaque individu puisse se référer à l’espace d’origine par le pronom déictique nous. Il découle cependant de notre analyse que plusieurs modèles déictiques de positionnement du nous émergeront. Certains seront relativement stables, d’autres parfaitement éphémères. En d’autres termes, et en généralisant cette approche, les identités sont des constructions cognitives, rendues immédiates dans le discours, changeantes et multiples. Elles sont changeantes dans la mesure où elles peuvent être construites pour une action ponctuelle (par exemple, un groupe se plaignant du retard d’un train un jour donné), ou qu’elles peuvent donner naissance à de nouvelles identités stables (européenne, peut-être), alors que d’autres peuvent disparaître. Le fait que les identités soient multiples et se recoupent parfois est essentiel. Il est bien entendu possible que, selon un individu ou un groupe d’individus donné, il existe une ou plusieurs identités cognitives qui soient dominantes, et qu’il en découle des conséquences sociales et politiques. Cependant, dans certains contextes historiques, les identités (c’est-à-dire les référents déictiques variables, tels que nous les avons présentés) peuvent apparaître dans des ensembles complexes et/ou rapidement changeants.
Les choses seraient simples si chaque individu appartenait à un groupe nous, qui serait défini par le terme défense, ou appartenait à deux groupes mitoyens dont l’un serait défense et l’autre un groupe différemment défini, tel l’ethnie. Or, chaque individu appartient à plusieurs groupes, qui se recoupent ou non, et peuvent en fait posséder une « ressemblance familiale » wittgensteinienne [8]. La question centrale de cet essai se résume désormais à savoir si ce groupe déterminé par la notion de défense – auquel appartiennent nos individus hypothétiques – conjointement à d’autres groupes auxquels ils s’identifient, posséderait une signification d’ensemble, et serait nécessaire à l’assemblage wittgensteinien.
Une représentation narrative
Le modèle déictique présenté ici implique un ancrage dans l’espace et dans le temps. Cette notion s’applique en premier lieu au déroulement des échanges verbaux. Mais elle peut être étendue, afin d’inclure les narrations collectives des groupes sociaux. Toutes les formes de discours et de nombreuses formes de textes dépendent inévitablement pour leur compréhension communicationnelle, dans une communauté de langue donnée, du processus décrit précédemment. Parmi toutes les formes discursives, c’est la « narration » qui possède une signification particulière. La plupart des groupes sociaux – de la famille à la société civile, à la société commerciale, jusqu’aux États-nations – s’attribuent une « identité » et utilisent des formes narratives lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes. Il s’agit de types de texte allant du ragot à l’épique. Certaines narrations, dont les exemples abondent, sont souvent fragmentées et se manifestent sur plusieurs modalités : l’écriture, le discours, les symboles visuels, la musique. La France a par exemple sa propre narration, avec un centre déictique (un nous) qui est multiple et complexe mais qui inclut certainement l’histoire (au double sens du terme) d’une libération révolutionnaire (Jeanne d’Arc, la Bastille, la Résistance). De même, la légitimation continue de l’État d’Israël repose sur un discours religieux qui prône le retour à la Terre promise (Eretz Israël). Bien entendu, le fait que ces narrations apparaissent comme un moyen essentiel d’identification dans certains exemples historiques ne signifie pas pour autant qu’il faille en endosser le contenu – dans un cas extrême, considérons par exemple la construction du discours nazi après la Première Guerre mondiale –, mais il faut néanmoins reconnaître qu’une forme de narration collective semble toujours émerger au fur et à mesure que des groupes acquièrent une cohérence.
 
LA NOTION DE DÉFENSE
 
 
Une dimension socio-historique
La défense est-elle une condition sine qua non de la formation de l’identité ? Cette question recouvre deux niveaux d’analyse. Le premier est historique et susceptible de faire l’objet de deux perspectives logiques. En effet, quelle est la preuve historique que les structures de défense sont une condition nécessaire dans la formation de l’identité d’un groupe ? Chez certains États disposant d’une forte identité ethnique, l’autodéfense tient une place importante dans l’idéologie nationale. Néanmoins, on ne peut en conclure ici qu’il s’agit d’une précondition nécessaire à l’identité. À l’inverse, dans des situations où l’identité est largement fondée sur la notion de défense, on peut se demander s’il existe une forte identité du groupe lui correspondant. Pendant la guerre froide, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) a été un exemple réussi de forte identité de défense, mais, en dépit d’influences politiques importantes, cette entité n’a pas réussi à générer une identité sociale ou politique au sens où nous l’entendons ici.
Il ne s’agit pas d’affirmer que la défense, en temps de guerre, n’ait pas, d’une certaine manière, consolidé l’identité nationale, et qu’elle ne puisse pas transcender les rivalités identitaires internes et défier les structures supranationales. De la même manière, la résistance armée au monopole étatique de la violence par des groupes sécessionnistes peut également consolider une identité ethnique. L’Union soviétique pourrait être un bon exemple du premier cas, et l’histoire européenne abonde d’exemples du second cas. L’argument fondamental tient à ce que la défense renforce nécessairement les barrières ; elle est donc susceptible de nourrir la mentalité que l’on a qualifiée d’« homogénéiste » [9].
Ces développements relèvent du niveau historique. À un second niveau d’analyse, on peut envisager une perspective linguistique, discursive et symbolique. En effet, qu’impliquent précisément les représentations mentales de « défense » et comment contribuent-elles à la représentation mentale d’une identité politique et sociale ?
Une dimension conceptuelle
La question à laquelle il nous faut répondre est de savoir si les textes fondamentaux de la défense européenne peuvent catalyser ou entraîner la création d’une identité européenne. En étudiant la notion d’identité, nous avons affirmé que les modèles cognitifs sont construits à travers l’appréhension du discours, qui implique des positionnements d’identité. Il nous faut maintenant envisager ce que le discours et la langue peuvent nous enseigner quant aux représentations qu’ont les individus du concept de défense. Car, dans une certaine mesure, leur langage nous offre un aperçu de leurs concepts.
Il m’a été donné d’affirmer dans d’autres travaux [10] que les significations que les individus construisent en utilisant les termes de défense et de sécurité, et le discours dans lequel ces deux notions sont traditionnellement utilisées, impliquent d’accéder à un schéma cognitif que l’on peut désigner par l’étiquette « contenant » (container). Celui-ci apparaît comme étant un schéma psychologiquement enraciné, basé sur la perception spatiale qui est impliquée dans les systèmes conceptuels humains et qui est utilisée dans le système sémantique des langues [11], en particulier par rapport aux concepts qui sont de nature abstraite. Le schéma du « contenant » possède sa propre logique : il a un intérieur et un extérieur, une périphérie, un centre et des zones périphériques. Les concepts de défense et de sécurité impliquent également ce qui est connu dans la sémantique cognitive comme étant les schémas de « dynamiques de force » [12]. Ces deux schémas cognitifs entrent en interaction pour fournir un système conceptuel qui est relié à des expressions linguistiques telles que la défense et la sécurité. Dans ce système, les forces « externes » au contenant se voient opposer une résistance par la surface de celui-ci. Ce système conceptuel peut également être inversé afin d’élaborer un concept de stratégie militaire, celui de containment – une stratégie visant à entourer une entité, souvent conceptualisée métaphoriquement comme une substance fluide –, pour contenir ses forces et prévenir une expansion sur la route qui mène au nous. Il s’agit donc d’une métaphore sous-jacente, une substance dangereuse contenue dans un récipient clos. Ces deux modèles conceptuels – le « contenant » qui englobe le moi ou son opposé – étaient essentiels dans les discours de la guerre froide et sont toujours au cœur de la pensée stratégique américaine. Le discours géopolitique dominant des États-Unis opère toujours, me semble-t-il, avec un discours sécuritaire qui imagine un espace protecteur qui englobe le moi (le programme Strategic Defense Initiative, SDI, devenu la National Missile Defense, NMD, fournissant un espace clos qui protége le moi) et une barrière qui, à la fois, contient l’autre (c’est-à-dire celui dont il faut limiter l’expansion, l’Union soviétique, et, maintenant, les États-voyous, l’axe du Mal, etc.). Un élément important de ce système réside dans le fait qu’est supposée l’existence inévitable d’une menace extérieure spécifique et perceptible.
Si, à partir de ces considérations, nous pouvons glaner de quelconques informations sur la manière dont les individus imaginent ou conceptualisent la défense et la sécurité, il nous faut maintenant déterminer si ces concepts et imaginations catalysent ou induisent effectivement des concepts d’identité. La raison pour laquelle il convient de réfléchir à cette question sous cet angle est que la formation de l’identité est nécessairement un processus psychosocial, dans la mesure où l’identité semble faire sens comme concept analytique seulement si l’on suppose que ce terme identité se réfère à des processus mentaux, qui sont communiqués et partagés par les individus au sein d’un groupe social particulier, plus spécifiquement ici au sein d’un groupe politique.
 
MAASTRICHT, AMSTERDAM ET NICE : UNE EBAUCHE DE DÉFENSE EUROPÉENNE
 
 
Une série de traités, déclarations et commentaires ont cherché à changer ou à mettre en perspective la nature des implications de l’Union européenne dans le domaine de la défense. Il existe une prise de conscience qu’une posture plus cohérente en matière de politique étrangère et de défense ne peut être atteinte sans une évolution de l’UE, et, de manière concomitante, qu’une telle étape ne pourra être achevée sans une évolution au niveau socio-psychologique, à laquelle on puisse se référer comme la « construction de l’identité » européenne. La question soulevée ici tient à l’existence, ou non, d’un lien de causalité entre défense et identité, et le sens dans lequel ce lien s’exerce.
Le traité de Maastricht (titre V, art. J . 4 . 1) envisageait un lent processus d’intégration, de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) jusqu’à une Politique commune de défense, dont l’Union de l’Europe occidentale (UEO) devait initialement représenter le bras armé. Le traité d’Amsterdam apporte une certaine précision institutionnelle à ces objectifs. Quant au traité de Nice, signé en février 2001, il institutionnalise l’idée d’une politique commune de défense en la concrétisant par la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), et pose comme objectif à terme une défense commune, également identifiée par l’actuelle constitution d’une Force de réaction rapide européenne (FRR). L’objet de notre réflexion n’est pas de s’attarder sur les contradictions institutionnelles, politiques et militaires qui n’ont toujours pas été résolues, mais de mesurer le poids de ces implications « symboliques ».
Si l’on examine de près les déclarations émises à la suite de l’adoption de ces textes officiels par des gouvernements divers, on constate que leurs structures conceptuelles relèvent de deux niveaux, potentiellement contradictoires. À un premier niveau, de nombreux textes effectuent des affirmations au sujet d’intérêts communs dans des termes qui font souvent référence à l’imaginaire spatial, sur lequel se fondent les notions de défense et d’identité au sens classique énoncé précédemment. À un autre niveau, celui où les expressions de référence du texte ont des référents dans le « monde réel », les opérations de sécurité et de défense à proprement parler ne correspondent pas aux concepts, quasi instinctifs, de la tradition militaire occidentale.
En général, le problème conceptuel réside dans le fait que la « menace militaire massive qui existait à nos frontières » [13] s’est atténuée, et a même disparu de l’imaginaire public – là, précisément, où les identités se forgent. Désormais, les menaces concernent l’instabilité qui règne à la périphérie de l’Europe, mais elles ne sont plus directes. Il est intéressant de noter que les références, dans les textes et les discours, aux « zones qui bordent [l’Europe] » et l’expression « au-delà des frontières de l’Europe » présupposent une conception de l’Europe basée sur un « container », un contenant [14]. En réalité, l’Europe ne possède rien d’autre que des frontières imaginaires. Le concept fondamental d’identité de défense est invoqué, mais la spécificité référentielle le contredit. De plus, si les discours publics reformulent les « menaces » en termes de « risques », c’est parce que l’on vit une situation historique où il n’est plus possible de percevoir une menace vraisemblable de l’ordre de celle que représentait l’ancien bloc soviétique. Ainsi emploie-t-on des formulations telles que : « Notre posture de sécurité n’est plus orientée essentiellement contre une menace militaire clairement identifiée, mais doit être davantage tournée vers la prévention des risques. » [15] Le concept de « défense du territoire » subsiste en arrière-plan, mais la description des risques ne signifie pas une menace immédiate et directe sur les frontières et les régions internes du territoire imaginaire. Dans le contexte de l’après-guerre froide, décrire la situation et la stratégie militaires, en des termes qui soient pertinents sur le plan référentiel, contredit de manière évidente la conceptualisation classique de l’identité que les discours publics continuent d’invoquer. Il est probable que l’« identité » ne puisse tout simplement pas être invoquée ou imaginée en d’autres termes, tout au moins sans un grand effort discursif et créatif. Mais, même dans ces conditions, quelle en serait l’issue, politiquement et conceptuellement ?
Selon le traité de Nice, l’élaboration d’une politique de défense commune, qui pourrait aboutir à la création d’une défense commune, inclut les questions relatives « aux missions humanitaires et aux opérations d’évacuation, aux opérations de maintien de la paix et aux tâches des forces de combat dans la gestion des crises, y compris le rétablissement de la paix » [16]. Ces spécifications sur l’éventail des types d’opérations militaires sont complétées par une justification plus générale et plus symbolique des objectifs d’une coopération renforcée : « [Elle] doit chercher à sauvegarder les valeurs et servir les intérêts de l’Union dans son ensemble en affirmant son identité comme une force cohérente sur la scène internationale. » [17]
Il faut souligner que le texte présuppose l’existence de valeurs et d’intérêts partagés, sans toutefois préciser desquels il s’agit. Une des manières dont les groupes sociaux manifestent leur « identité » ou leur appartenance au groupe réside dans leur propension à présupposer une connaissance partagée et généralement tacite, y compris une connaissance des valeurs communes. Il est néanmoins peu probable qu’il existe une connaissance fondamentale, concernant les « valeurs de l’Union », suffisamment partagée par les citoyens et sujets des États membres pour servir de base à l’« identité » du groupe. Il n’y a pas non plus de raison de supposer que la création d’une force militaire commune puisse entraîner la construction, par le haut, d’une identité solidement ancrée. Il est intéressant de constater ici que le texte du traité se réfère à une « identité », mais que celle-ci est entendue uniquement comme le caractère distinctif d’une entité militaire européenne dans des opérations non spécifiées. Cette distinction se rapporte au caractère imprécis et à l’inadéquation entre les projets de la PESD et les systèmes conceptuels sous-jacents qui permettent d’imaginer la « défense » et la « sécurité », mais qui ne peuvent contribuer à constituer une identité profonde.
On peut légitimement penser que le texte d’un traité ne peut pas changer les attitudes sociales et politiques. Mais les entités militaires, de défense, de sécurité et les opérations – si et lorsqu’elles seront réalisées – pourraient-elles conduire à l’affirmation d’une sorte de communauté imaginaire dont on pourrait dire qu’elle a construit sa propre identité ? Considérons alors les implications symboliques des missions envisagées. Ces missions sont résumées dans la déclaration de Petersberg [18] et incluent les missions humanitaires et d’évacuation des ressortissants, les opérations de maintien de la paix et de rétablissement de la paix en dehors du territoire de l’UE. De telles missions nécessitent des capacités de projection de forces, dont la Force de réaction rapide, plutôt que de grandes armées permanentes affectées à la défense du territoire. Aucun de ces scénarios envisagés ne correspond au type de symbolisation présenté précédemment, qui implique les concepts de territoire délimité et de défense du périmètre.
Il existe, bien entendu, une métaphore qui permet d’évoquer le schéma cognitif requis. Considérons, par exemple, les remarques du ministre français de la Défense, Alain Richard, s’exprimant le 30 novembre 1999 à l’Institut des hautes études de défense nationale (IEHDN) : « Enfin, l’Europe de la défense que nous voulons construire à partir de la mise en place d’une dimension de défense dans l’Union européenne ne sera pas une forteresse. » Le fait même que la notion d’« Europe forteresse » soit écartée signifie qu’elle était implicitement présupposée, comme on aurait pu le soupçonner, parce qu’elle illustre le schéma cognitif du « container » (« contenant »), dont nous avons démontré l’importance dans la conceptualisation spontanée de la défense. Cette notion – qui continue à refaire surface insidieusement – doit donc être écartée par le locuteur dans la mesure où elle n’est plus utile pour la construction fonctionnelle de la sécurité.
Quelles sont les préconditions identifiables nécessaires à la constitution d’une identité européenne ? Est-ce que certaines de ces préconditions correspondent à une « identité de défense » ? La formation d’une identité est complexe et possède de multiple facettes. Au niveau des États-nations, il existe un processus historique dual dans lequel les langues sont souvent utilisées par les élites et les dirigeants. Au niveau infra-étatique, les identités peuvent émerger simplement sur la base de la culture et d’une idéologie du langage. Une « identité de défense » n’apparaît donc pas comme une condition sine qua non. Ce qui est clairement nécessaire, c’est un équilibre incertain et difficile à définir entre les institutions sociales, les institutions politiques et les pratiques culturelles.
La complexité, la multiplicité et la variabilité de ce qui peut être défini comme une « identité » deviennent réellement frappantes dès lors que l’on se réfère au niveau cognitif et discursif, c’est-à-dire au niveau socio-psychologique où se développent les conceptualisations collectives. Il n’y a pas lieu de croire qu’une « identité de défense » soit nécessaire à ce processus. Mais la « défense » peut-elle catalyser l’émergence d’une identité sans forcément être nécessaire ? Les exemples historiques suggèrent que cela n’est le cas qu’en temps de guerre ou de résistance. Certes, au niveau cognitif, il existe ainsi un concept de défense qui pourrait consolider le concept d’identité – à savoir, le concept fondamental de défense territoriale protégeant l’intérieur contre des forces extérieures. Cependant, la PESD n’a pas pour ambition de constituer une telle « forteresse », et elle ne le devrait pas.
(Traduit de l’anglais par Bastien Nivet)
 
NOTES
 
[1] Je suis reconnaissant au Pr Patricia Chilton, spécialiste des questions de sécurité européenne, pour les idées et les commentaires qu’elle a pu apporter au présent papier. Elle ne saurait cependant être tenue pour responsable de son contenu.
[2] Voir Johann Gottfried von Herder, Abhandlung über den Ursprung der Sprache, essai paru en 1772. N.d.l.R. : Johann Gottfried von Herder, Über den Ursprung der Sprache, Munich, Carl Hanser, 1978.
[3] Pour une synthèse, voir par exemple : John Rex, « National Identity in the Democratic Multi-cultural State », Sociological Research on Line, vol. 1, no 2, 1996. Disponible sur Internet à l’adresse suivante : http. wwwww. socresonline. org. uk/ socresonline/ 1/ 2/ 1. html.
[4] Eric John Hobsbawm, Nations and Nationalism since 1780. Programme, Myth, Reality, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 53.
[5] Voir, par exemple, Michel de Certeau, Dominique Julia, Jacques Revel, Une politique de la langue, Paris, Gallimard, 1975 ; Einar Haugen, « Dialect, Language, Nation », in John Bernard Pride, Janet Holmes (eds.), Sociolinguistics, Hamondsworth, Penguin, 1976 ; Benedict Anderson, Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 1991, chap. 5 ; Arthur M. Schlesinger, The Disuniting of America, New York, Norton, 1992.
[6] Voir, par exemple, Jasna Levinger, « Language and Identity in Bosnia-Herzogovina », in Paul A. Chilton, Mikhail V. Ilyin, Jacob L. Mey, Political Discourse in Transition in Europe 1989-1991, Amsterdam, John Benjamins Levinger, 1998 ; et également, Stephen Barbour, Cathie Carmichael (eds.), Language and Nationalism in Europe, Oxford, Oxford University Press, 2002, p. 221 et s.
[7] Toutes les dimensions déictiques sont finalement basées sur des représentations spatiales. Le temps est exprimé, en linguistique, en termes de mouvement et de distance ; les relations sociales sont exprimées en termes d’échelle proximité-éloignement. Les modalités épistémologiques sont également exprimées en termes de représentations spatiales : quelqu’un peut être loin de la vérité par exemple. La modalité déontique semble être une échelle parallèle, dans laquelle le vrai est un mélange des sens épistémologique et déontique, tout comme son opposé, le faux.
[8] Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations, traduit par Gertrude Elisabeth Margaret Anscombe, Oxford, Blackwell, 2000.
[9] Jan Blommaert, Jef Verschueren, Debating Diversity : Analysing the Discourse of Tolerance, Londres, Routledge, 1998.
[10] Paul A. Chilton, Security Metaphors, New York, Peter Lang, 1996 ; et, du même auteur, « The Meaning of Security », in Francis A. Beer, Robert Hariman (eds.), Post-Realism : The Rhetorical Turn in International Relations, East Lansing, Michigan State University Press, 1996.
[11] Mark Johnson, The Body in the Mind, Chicago, The University of Chicago Press, 1987.
[12] Leonard Talmy, « Force Dynamics in Language and Cognition », Cognitive Science, décembre 1988, p. 49-100.
[13] Citation tirée du « concept franco-allemand en matière de sécurité et de défense », Nuremberg, décembre 1996. Source : hhhttp:// wwww. ofaj. org/ reseau/ fondam/ securit96. html.
[14] Ibid.
[15] Ibid.
[16] Traité sur l’Union européenne, titre V, art. 14.
[17] Traité sur l’Union européenne, titre V, art. 1, § 1.
[18] Les missions dites de Petersberg ont pour la première fois été affirmées comme correspondant aux types d’opérations militaires que les Européens devaient être en mesure de mener dans la déclaration du Conseil de l’UEO réuni à Petersberg (Bonn, Allemagne), en mars 1992. Elles ont été insérées dans les dispositions du Traité sur l’Union européenne relatives à la PESC (le titre V) par le traité d’Amsterdam, signé en février 1997.
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Je suis reconnaissant au Pr Patricia Chilton, spécialiste ...
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[2]
Voir Johann Gottfried von Herder, Abhandlung über den Ursp...
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[3]
Pour une synthèse, voir par exemple : John Rex, « National...
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[4]
Eric John Hobsbawm, Nations and Nationalism since 1780. Pr...
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[5]
Voir, par exemple, Michel de Certeau, Dominique Julia, Jac...
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[6]
Voir, par exemple, Jasna Levinger, « Language and Identity...
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[7]
Toutes les dimensions déictiques sont finalement basées su...
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[8]
Ludwig Wittgenstein, Philosophical Investigations, traduit...
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[9]
Jan Blommaert, Jef Verschueren, Debating Diversity : Analy...
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[10]
Paul A. Chilton, Security Metaphors, New York, Peter Lang,...
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[11]
Mark Johnson, The Body in the Mind, Chicago, The Universit...
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[12]
Leonard Talmy, « Force Dynamics in Language and Cognition ...
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[13]
Citation tirée du « concept franco-allemand en matière de ...
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[14]
Ibid. Suite de la note...
[15]
Ibid. Suite de la note...
[16]
Traité sur l’Union européenne, titre V, art. 14. Suite de la note...
[17]
Traité sur l’Union européenne, titre V, art. 1, § 1. Suite de la note...
[18]
Les missions dites de Petersberg ont pour la première fois...
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