Revue internationale et stratégique
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Institut des relations internationales et stratégiques

I.S.B.N.2130527094
192 pages

p. 119 à 128
doi: en cours

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Au cœur d'un projet européen : genèse, acteurs et processus

n° 48 2002/4

2002 Revue internationale et stratégique Au cœur d’un projet européen : genèse, acteurs et processus

La construction d’une défense européenne : émergence d’un défi politique et appels à résolution

Ben Soetendorp Professeur associé au département de Sciences politiques de l’Université de Leiden, Pays-Bas.
La politique de sécurité ayant longtemps été considérée par les États membres de l’Union européenne comme appartenant au domaine réservé de l’État-nation, l’élaboration de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) a, par conséquent, suscité un vif débat entre les États membres quant à la manière de répondre à cet objectif politique. Cet article analyse les arguments de ce débat, ainsi que leur évolution, en mettant l’accent en particulier sur l’opportunité, la nature et la forme que devrait prendre la défense commune européenne. En effet, si les arguments utilisés par les États reflètent leurs intérêts et leurs préférences, leur conceptualisation change au cours de leur interaction. The Construction of a European Defense : Emergence of a Political Challenge and Calls for Resolution
For many years security policy was considered by the member States of the European Union as the reserved domain of the nation-state. Therefore, the development of a European Security and Defence Policy (ESDP) has generated an intense debate among the member States on how to deal with this political challenge. This article examines the main arguments that were used in this debate and their evolution, focusing on questions such as the desirability, the nature and the shape of such a common defense. Indeed, the arguments used by the member States reflect their interests and preferences, but the conceptualization of these interests and preferences change during the course of their interaction.
La politique de sécurité a longtemps été considérée par les États membres de l’Union européenne (UE) comme un domaine réservé de l’État-nation. Après la tentative avortée de créer une Communauté européenne de défense (CED) au début des années 1950, la question d’une coopération étroite en matière militaire dans le cadre de la Communauté européenne (CE) a été totalement écartée de l’agenda de l’intégration européenne pendant près de quarante ans. La décision, adoptée par les chefs de gouvernement à Maastricht en 1991, d’élargir le champ de la coopération en matière de politique étrangère aux questions de sécurité, remplaçant le concept de Coopération politique européenne (CPE) par la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), laissait aux États membres la mission de définir et de construire une Politique européenne de sécurité et de défense (PESD). Ces dernières années, les gouvernements européens ont fait de réels progrès en ce sens. Une nouvelle structure militaire de prise de décision a été intégrée au cadre institutionnel de la PESC, et des progrès ont été réalisés en vue de constituer une capacité militaire européenne autonome.
Cependant, la mise en place de la PESD n’a pas été aisée. Dès le départ, l’idée d’une défense européenne commune a généré un intense débat entre les États membres sur la façon de répondre à cet objectif politique. Cet article analyse les arguments de ce débat, en mettant l’accent en particulier sur des questions telles que l’opportunité, la nature et la forme que devrait prendre une défense commune de ce type. Il rend également compte de la manière dont ces arguments ont évolué au cours du débat, conduisant à l’état actuel de la PESD. Une telle démarche, si elle part du principe que les arguments utilisés par les États membres reflètent leurs intérêts et leurs préférences, suppose aussi que leur conceptualisation change au cours de leurs interactions.
 
L’OPPORTUNITÉ D’UNE DÉFENSE EUROPÉENNE COMMUNE
 
 
Jusqu’au Traité sur l’Union européenne (TUE), plus communément appelé traité de Maastricht, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) a constitué l’organisation de référence en matière de sécurité européenne. En effet, l’OTAN a joué un rôle primordial comme garante de la sécurité européenne face à la menace soviétique. La création de la CPE en 1970 a peu modifié cet état de fait, puisque les questions de sécurité et de défense étaient en principe hors de son champ d’action. Cependant, il ne fut pas toujours possible d’ignorer les problèmes de sécurité dans les discussions de la CPE. Ainsi, les décisions en matière d’arms control étaient débattues et adoptées à l’OTAN, mais la préparation et la coordination des positions défendues par les États membres dans le cadre de la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) faisaient l’objet de discussions tant à l’OTAN que dans le cadre de la CPE. Cette pratique a été officialisée par les ministres des Affaires étrangères des États membres à l’occasion du Rapport de Londres sur la CPE en 1981, où il fut décidé pour la première fois de donner à la CPE un droit de regard sur les décisions politiques en matière de sécurité [1]. La même année, une proposition germano-italienne plus ambitieuse – le plan Genscher-Colombo –, proposant de renforcer la coordination des politiques de sécurité par l’adoption, notamment, de positions communes dans ce domaine, et de créer un conseil des ministres de la Défense, fut rejetée pour diverses raisons par l’Irlande, le Danemark et la Grèce. Les Irlandais refusèrent une coopération en matière de défense du fait de leur neutralité, tandis que les Danois et les Grecs se montrèrent sceptiques quant à l’extension de l’autorité de la CPE aux questions de sécurité. Ce n’est qu’après deux ans de discussions qu’un accord sur l’extension de la coordination des positions des États membres aux aspects économiques de la sécurité fut adopté dans la déclaration solennelle de Stuttgart [2]. Dans l’Acte unique européen (AUE) de 1985, qui regroupait pour la première fois dans un même texte la CE et la CPE, aucun progrès significatif n’a été proposé pour le renforcement de la dimension de sécurité de la CPE. Le texte réaffirmait la nécessité pour les États membres de coordonner leurs positions nationales, concernant les aspects politiques et économiques de la sécurité, et ajoutait une recommandation à leur détermination de maintenir les conditions industrielles et technologiques nécessaires à leur sécurité [3].
Face à l’incapacité de la CPE à offrir, aux États membres qui le souhaitaient, un forum dans lequel ils pouvaient discuter des questions de sécurité européenne, et à proposer des avancées sur le thème d’une défense commune, le président français François Mitterrand proposa, en 1983, de réactiver l’Union de l’Europe occidentale (UEO) et d’en faire la base d’une identité européenne de défense. L’UEO, qui existait depuis 1955 dans l’ombre de l’OTAN, était la seule organisation d’Europe occidentale où les ministres de la Défense et des Affaires étrangères des États membres pouvaient se rencontrer en dehors de l’enceinte de l’OTAN. Elle présentait entre autres avantages que l’Irlande, le Danemark et la Grèce, principaux opposants au renforcement de la dimension de sécurité dans le cadre de la CPE, n’en étaient pas membres. L’Allemagne, qui commençait à partager les réserves françaises à l’égard de la politique de sécurité des États-Unis, soutint l’initiative française [4]. Malgré le scepticisme initial des Britanniques, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Italie et du Benelux décidèrent finalement à Rome, en 1984, de réactiver l’UEO. Trois ans plus tard, les sept États membres de l’UEO s’accordèrent, dans une déclaration commune, sur le constat que la construction européenne resterait incomplète tant qu’elle n’inclurait pas la sécurité et la défense. Ils affirmaient ainsi leur volonté de développer une identité européenne de défense plus cohésive et de poursuivre leurs efforts en vue d’une coopération plus étroite en matière de sécurité [5]. À ce stade, les États membres de l’UEO, également membres de l’OTAN, ne pensaient pas que la réactivation de l’UEO se ferait au détriment de leur attachement à l’OTAN, car ils recherchaient simplement à renforcer le rôle de l’Europe au sein de l’Alliance.
 
LE RÔLE D’INTERFACE DE L’UEO
 
 
Cependant, un conflit d’intérêts était inévitable entre les États membres qui considéraient l’OTAN comme le principal point de référence de leur sécurité et ceux qui soutenaient au contraire une défense européenne intégrée au travers de l’UEO. Cette opposition est apparue clairement pour la première fois au cours des négociations sur la PESC pendant la conférence intergouvernementale (CIG) qui devait mener, en 1991, au TUE. La CIG s’est déroulée dans un contexte de remise en cause complète de l’environnement politique et de sécurité en Europe. La fin de la guerre froide, symbolisée par la chute du mur de Berlin en 1989, puis par la chute des régimes communistes en Europe centrale et orientale et la désintégration de l’Union soviétique, a éloigné la menace soviétique, qui avait dominé l’agenda de sécurité de l’Europe occidentale pendant quarante ans. Dans le même temps, le début de la guerre en République socialiste fédérative de Yougoslavie (RSFY), en 1991, a confronté les États membres à de nouveaux problèmes de sécurité dans leur voisinage même, que ni l’OTAN, ni la CE, ni l’UEO n’étaient en mesure de gérer. La superposition de tous ces événements a replacé la question de l’importance et de l’utilité de l’OTAN dans un contexte radicalement différent. Elle a aussi révélé les faiblesses fondamentales de la CE et de l’UEO, en particulier l’absence d’instruments militaires appropriés pour faire face efficacement aux nouveaux risques et aux nouvelles menaces sécuritaires.
Il en a résulté que tous les États membres ont ressenti le besoin d’étendre le champ de coopération en matière de politique étrangère aux questions de sécurité, et d’inclure une dimension de sécurité dans les dispositions de la nouvelle PESC. Mais, durant la CIG, ils ont été divisés quant à l’opportunité d’inclure les questions de défense dans une politique commune de sécurité, et à la possibilité d’intégrer l’UEO dans ce qui allait devenir l’Union européenne. Les douze États membres étaient divisés en deux camps [6]. Un premier groupe, sous l’égide de la France et comprenant l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Belgique et le Luxembourg, souhaitait confier à l’UE la responsabilité de l’élaboration de la politique européenne de sécurité commune. La volonté de ces États membres de développer une défense commune n’était pas nouvelle. En réalité, après la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1952, tous ces pays – à l’exception de l’Espagne – s’étaient déjà accordés au début des années 1950 sur un plan français de Communauté européenne de défense (CED). La CED n’a jamais vu le jour, car elle n’avait pas été approuvée par le Parlement français. En 1962, avec le plan Fouchet, la France lançait une autre proposition en faveur d’une coopération politique et militaire plus étroite entre les six États membres de la Communauté économique européenne (CEE), mais sans réussir cette fois à rallier le soutien des pays du Benelux. Face à cet échec, la France décidait, en 1966, de retirer ses forces du commandement militaire intégré de l’OTAN, tout en restant membre de l’Alliance atlantique. Par la suite, durant les négociations de la CIG, de décembre 1990 à décembre 1991, la France, tout comme les autres États membres, avait reconnu que l’Alliance atlantique demeurait indispensable pour la sécurité de l’Europe et avait plaidé pour un pilier européen fort au sein de l’OTAN. Dans le même temps, elle prônait, avec l’Allemagne, le développement d’une identité commune de sécurité et de défense autonome dans le cadre de l’UE. Afin d’améliorer la coopération en matière de défense entre États membres de l’UE, la France et les autres partisans d’une défense européenne commune souhaitaient voir l’UEO devenir partie intégrante du processus d’intégration européenne. Dans une première phase de transition, l’UEO pouvait fonctionner comme le bras armé de l’Union et servir de lien entre l’UE et l’OTAN, les liens organisationnels entre l’UE et l’UEO, qui recevrait alors ses directives générales du Conseil européen, pouvant mener, à un stade ultérieur, à une fusion entre l’UEO et l’UE.
Le second groupe, composé du Royaume-Uni, des Pays-Bas et du Portugal, était prêt à coopérer dans le domaine de la sécurité et à accepter l’idée d’une identité européenne de défense, mais insistait sur la primauté de l’OTAN et n’était pas disposé à accepter un renforcement de l’UEO aux dépends de l’OTAN. L’objectif premier du Royaume-Uni était de faire d’une politique de défense commune un objectif à long terme, alors que les Pays-Bas souhaitaient supprimer la référence à l’UEO et mettre l’accent sur l’importance persistante de l’OTAN. Néanmoins, ces deux pays étaient prêts à envisager l’utilisation de l’UEO comme composante de défense de l’Union, tout en précisant que celle-ci devait être complémentaire à l’OTAN. Ils rejetèrent l’idée que l’UEO devienne le volet « sécurité et défense » de l’Union, et soutinrent fortement le développement d’un pilier européen de sécurité au sein de l’OTAN. Les trois opposants traditionnels à une défense européenne commune, l’Irlande, le Danemark et la Grèce, ont eu des positions changeantes. L’Irlande et le Danemark, pour des raisons internes différentes, privilégiaient le maintien du caractère civil de la PESC. Cependant, l’Irlande était encline à accepter que le Conseil européen puisse prendre des décisions ayant des implications militaires, car cela lui permettait de s’assurer de disposer au moins d’un droit de regard sur les décisions. Quant à lui, le Danemark demeurait hostile à toute inclusion de la politique de défense dans la PESC, ne souhaitant pas s’engager dans l’UEO et désirant conserver l’OTAN comme forum décisif pour la coopération en matière de sécurité et de défense. La Grèce a tout simplement changé d’attitude, acceptant finalement une coopération plus étroite dans les domaines de la sécurité et de la défense et exprimant même sa volonté de devenir membre de l’UEO.
Le débat entre les atlantistes et leurs opposants a finalement débouché sur un compromis, qui ressemblait plus à un constat des désaccords. Le texte final relatif à la dimension de sécurité de l’UE – tel qu’il figure dans le TUE –, qui devait être acceptable pour toutes les parties, a ainsi constitué une avancée minimale vers une politique européenne commune de sécurité et de défense. Les dispositions du titre V du TUE – relatives à la sécurité et instaurant la PESC – étaient extrêmement prudentes et vagues, riches en restrictions et en clauses conditionnelles. Les États membres acceptaient de supprimer la séparation artificielle entre les aspects civils et militaires de la sécurité et d’inscrire toutes les questions relatives à la sécurité dans la PESC. Par ailleurs, le traité contenait une référence à la formation éventuelle d’une politique de défense commune, pouvant à terme conduire à une défense commune. Ainsi, la politique commune de sécurité a commencé à devenir un objectif déclaré de l’UE, mais le développement, in fine, d’une politique commune de défense et la possibilité d’une défense commune étaient reportés à une date incertaine. Le traité reflète également un désaccord sur les moyens d’atteindre cet objectif. Les dispositions de la PESC exigent de l’UEO, qui est considérée comme partie intégrante du développement de l’UE, qu’elle étudie les modalités d’élaboration et de mise en œuvre des décisions et des actions de l’Union qui ont des implications dans le domaine de la défense. Une fois ce lien entre l’UEO et l’UE établi, les dispositions de la PESC font aussi explicitement référence à l’OTAN, en affirmant que la politique de sécurité de l’UE doit respecter les obligations de certains États membres, découlant du traité de l’Atlantique nord, et qu’elle doit prendre en considération la politique commune de sécurité et de défense établie dans le cadre de l’OTAN. De plus, dans une déclaration annexée au TUE, le rôle de l’UEO est défini comme étant la composante de défense de l’UE et le pilier européen de l’OTAN [7].
 
LES GFIM : UNE ÉTAPE INTERMÉDIAIRE
 
 
La controverse fondamentale entre les États membres sur la manière d’organiser leur défense commune allait se prolonger jusqu’à la fin des années 1990. Dans un premier temps, une solution fut recherchée au travers d’un partage des tâches entre l’OTAN et l’UEO. Les Français, en particulier, souhaitaient préserver les responsabilités de l’OTAN dans la défense territoriale collective de ses États membres, dans la mesure où la fin de la guerre froide n’impliquait pas nécessairement la disparition de toute menace sur la sécurité européenne. L’UEO devait assumer des responsabilités dans le domaine de la gestion des crises et des missions de maintien et de rétablissement de la paix, perçues comme les missions de défense les plus importantes dans l’Europe de l’après-guerre froide et relevant d’une responsabilité essentiellement européenne [8]. Une avancée importante dans cette direction a été effectuée peu après la signature du traité de Maastricht, par l’adoption de la déclaration de Petersberg par les États membres de l’UEO, dans laquelle ils affirmaient que leurs unités militaires, agissant sous le contrôle de l’UEO, pouvaient être employées « pour des opérations humanitaires et d’évacuation de ressortissants, d’opérations de maintien de la paix, et de missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris pour le rétablissement de la paix » [9]. Cette définition du rôle concret de l’UEO a constitué l’avancée la plus significative des États membres de l’UE vers une matérialisation des dispositions plutôt vagues du TUE sur une politique de sécurité commune. Au cours de la CIG suivante, ouverte en 1996 et qui devait déboucher un an après sur le traité d’Amsterdam, ces « missions de Petersberg » ont été inscrites dans le traité, bien que la relation entre l’UE et l’UEO demeurât incertaine. Les gouvernements de l’UE n’ont pas réussi à s’accorder sur le calendrier de l’intégration de l’UEO dans l’UE, et ils ont, par ailleurs, réaffirmé leur engagement dans l’OTAN [10].
Le problème devait être résolu par le sentiment croissant des États membres de l’UE que l’UEO, en tant que telle, n’était pas en mesure de répondre aux enjeux de sécurité auxquels ils devaient faire face. Comme les engagements de l’UEO dans les conflits successifs de l’ancienne Yougoslavie l’attestent, cette organisation ne répondait pas aux attentes des États membres qui avaient espéré en faire le bras armé de l’Union, et devenait, de fait, de plus en plus inadaptée, même pour entreprendre les missions de Petersberg les plus modestes. Au cours des années 1990, l’UEO a été engagée dans la mise en application de l’embargo des Nations unies à l’encontre de l’ex-Yougoslavie en mer Adriatique et le long du Danube. Elle a également mené d’autres opérations de faible envergure, telle que la force de police dans la ville de Mostar – alors administrée par l’UE – ou l’opération de déminage en Croatie. Mais, contrairement à l’OTAN, l’UEO a joué un rôle négligeable dans les opérations de maintien de la paix et de rétablissement de la paix en ex-Yougoslavie. Lorsque le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) a créé une force de protection – la FORPRONU –, en 1992, le Quartier général avancé du Groupe d’armées Nord (NORTHAG) de l’OTAN, basé en Allemagne, fut déplacé en Bosnie pour constituer la structure de commandement de la FORPRONU. De plus, la mise en application de la zone d’interdiction de survol de la Bosnie, le soutien aérien rapproché à la FORPRONU, et les frappes aériennes contre les Serbes de Bosnie ont tous été dirigés à partir d’un quartier général de l’OTAN basé en Italie. Le déploiement de l’IFOR [11] par l’OTAN a également été essentiel pour la mise en œuvre des accords de Dayton, qui divisaient la Bosnie entre les musulmans, les Serbes et les Croates.
Ainsi, l’expérience en ex-Yougoslavie a convaincu de nombreux États membres de l’UE, au premier rang desquels la France, que l’UEO ne disposait pas de la capacité à mener des opérations militaires complexes et de grande envergure. À cette occasion, la France a aussi pris conscience que la construction d’une telle capacité opérationnelle exigeait de vastes ressources et d’importants investissements financiers qu’aucun des États membres de l’UEO n’était prêt à effectuer à cette époque, notamment parce que cela aurait entraîné la duplication de moyens existant déjà dans le cadre de l’OTAN. Par ailleurs, un effet d’entraînement essentiel de l’expérience yougoslave a été la réintégration d’officiers français dans la structure de commandement militaire de l’OTAN. En effet, les officiers qui dirigeaient la FORPRONU étaient essentiellement français et britanniques, et ils utilisaient les capacités de commandement et de contrôle de l’OTAN pour mener les opérations militaires. Des officiers français ont aussi remplacé des officiers allemands dans le quartier général de la FORPRONU et participé aux opérations maritimes et aériennes menées par l’OTAN.
Cette expérience a donc conduit la France et les partisans du développement d’une composante de défense dans l’Union européenne à une conclusion inévitable : l’UE et l’UEO devaient coopérer plutôt que d’être en compétition avec l’OTAN pour la construction d’une identité européenne de défense. La difficulté était de trouver un modus operandi permettant une européanisation de l’Alliance, afin qu’elle soit en mesure de répondre à l’ambition des États membres de l’UE de développer une défense européenne commune et de satisfaire leur aspiration à un pilier européen fort dans l’OTAN, appelé Identité européenne de sécurité et de défense (IESD). La « formule magique » fut trouvée au travers du concept de Groupement de forces interarmées multinationales (GFIM). Celui-ci, mentionné pour la première fois dans une déclaration à l’issue du sommet de l’OTAN à Bruxelles, en 1994, a été ratifié par le Conseil de l’Atlantique nord, à Berlin, en 1996. Il rendait possible la création d’états-majors spéciaux, les GFIM, pour la direction d’opérations militaires spécifiques, telles que des missions de maintien de la paix, et permettait l’utilisation de moyens militaires empruntés à l’OTAN. Selon la formule officielle, ce système permettait l’« utilisation de capacités militaires séparables mais non distinctes » pour mener des opérations dirigées par l’UE ou l’UEO [12]. Cependant, une grande partie des capacités de l’OTAN étant américaines, les États-Unis continuaient de pouvoir opposer leur veto à l’utilisation des moyens militaires de l’OTAN pour des opérations sous la direction de l’UE ou de l’UEO. Ainsi, l’introduction du concept de GFIM n’a donc pas remis en cause la volonté de la France et d’autres États membres de doter l’UE d’une capacité de défense indépendante. Un tel développement était toujours perçu par ces États comme une condition préalable nécessaire à une PESC efficace.
 
L’AVÈNEMENT DE LA PESD
 
 
À la surprise de la France et de nombreux États membres de l’UE, un soutien à cette position est venu d’une direction inattendue : le Royaume-Uni [13]. Jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’Anthony Blair en 1997, le Royaume-Uni avait toujours été hostile à la constitution d’une capacité militaire européenne parallèle à celle de l’OTAN. Une telle éventualité était perçue comme une duplication inutile pouvant mener à un désengagement des États-Unis dans la défense de l’Europe. Mais le Premier ministre britannique était sensible aux demandes américaines pour une autosuffisance européenne accrue et un plus grand partage du fardeau, et à la très forte dépendance européenne à l’égard des troupes terrestres et des capacités aériennes américaines pour les opérations militaires en Europe et au Moyen-Orient. De plus, un bilan de la défense britannique, mené dans la première année du gouvernement Blair à la veille de la crise du Kosovo, présentait les faiblesses des alliés européens dans la conduite d’opérations militaires indépendantes en cas d’urgence. Cependant, le Premier ministre britannique avait conscience que les contribuables britanniques attendaient des dividendes de la paix, en raison de la fin de la guerre froide, plutôt que l’engagement de davantage de ressources dans le budget de la défense. La conclusion inévitable était que le renforcement des capacités de défense européennes devait correspondre à un effort européen collectif. Ainsi, la même raison budgétaire pragmatique, qui avait conduit la France à se rapprocher de l’OTAN, a amené le Royaume-Uni à accepter l’idée d’une Politique européenne de sécurité et de défense (PESD).
Ainsi, l’évolution de l’attitude britannique à l’égard d’une défense européenne commune a conduit au rapprochement franco-britannique, entériné lors du sommet de Saint-Malo entre le président français Jacques Chirac et A. Blair, en décembre 1998. Cette rencontre a lancé un processus d’étroite coopération franco-britannique dans le domaine de la défense, faisant des deux pays le moteur du développement rapide de la PESD. La modification apportée par le Royaume-Uni à la nature même du débat, celui-ci portant alors sur les capacités plutôt que sur les institutions, a été d’une importance cruciale pour la PESD. La partie la plus importante de la déclaration de Saint-Malo mettait l’accent sur la nécessité pour l’UE de disposer d’une capacité autonome, soutenue par des moyens militaires crédibles, afin d’être en mesure de jouer pleinement son rôle sur la scène internationale [14]. Cette déclaration bilatérale est devenue la base de l’avancée essentielle vers le développement d’une PESD, enregistrée au sommet européen de Cologne en juin 1999. Afin de disposer de la possibilité et de la capacité de décider d’entreprendre une action autonome, concernant l’ensemble de l’échelle des missions de prévention des conflits et de gestion des crises, et indépendamment des actions entreprises par l’OTAN, le Conseil européen y décidait que l’UE devait disposer des capacités et des forces militaires nécessaires dans les domaines du renseignement, du transport stratégique, du commandement et du contrôle. Bien que l’accent ait été mis sur l’établissement et le renforcement des capacités, certains arrangements institutionnels ont été introduits afin de faciliter le processus de décision pour des opérations dirigées par l’UE. Il a été décidé de tenir, dans le cadre institutionnel de l’UE, des rencontres entre les ministres de la Défense, et de créer un Comité politique et de sécurité (COPS) composé de représentants des États membres [15]. La réforme institutionnelle devant permettre l’intégration de la PESD dans l’architecture institutionnelle européenne était, quant à elle, reportée à la prochaine CIG.
Cependant, malgré le co-parrainage franco-britannique de la PESD, la divergence fondamentale entre les deux pays concernant les modalités de gestion des relations UE-OTAN n’avait pas disparu. Cela est devenu évident en 1999 lorsque, dans des documents séparés, les deux pays ont tiré leurs enseignements de la guerre du Kosovo – l’opération Force alliée. En effet, alors que le Royaume-Uni et la France partageaient la conclusion la plus évidente, à savoir que la guerre démontrait l’immense fossé entre les capacités militaires américaines et européennes ainsi que leur aptitude limitée à mener des opérations militaires de grande envergure, ils ont envisagé des solutions divergentes à ce problème.
Les dirigeants français, conditionnés par la quête de l’autonomie de la France, suggéraient que, dans chaque domaine où l’Europe se trouvait en retard par rapport aux États-Unis, un effort particulier devait être fait pour combler ce fossé. Quant à eux, les Britanniques, préférant s’appuyer sur l’OTAN, recommandèrent que l’UE agisse en « consommatrice intelligente des services militaires de l’OTAN » [16].
Néanmoins, l’expérience au Kosovo fut un catalyseur fondamental de la décision immédiate, lors du Conseil européen de Helsinki en décembre 1999, d’établir une force militaire de 50 000 à 60 000 hommes afin de mener les missions de Petersberg, disposant des capacités nécessaires de commandement, de contrôle et de renseignement, ainsi que d’autres outils logistiques et de soutien au combat. Cette force devant pouvoir être développée dans un délai de soixante jours et soutenue pendant un an [17]. Le Conseil européen de Helsinki a accompagné cet objectif global – headline goal – par la décision d’établir de nouveaux organes politico-militaires au sein du Conseil de l’UE, afin de lui permettre d’être en mesure de prendre la décision de mener et de diriger des opérations, et d’en assurer en particulier le contrôle politique et la direction stratégique. Dès lors, les présidences successives de l’UE se sont efforcées de mettre en œuvre ce headline goal. Afin de remédier aux lacunes en termes de capacités militaires, un accord a été obtenu en 2001 sur la mise en œuvre d’un Plan d’action européen pour les capacités, dans le but de trouver des solutions nationales et multinationales, et de stimuler de nouvelles formes de coopération entre États membres. Cependant, du fait de la difficulté à satisfaire ce headline goal, seules les missions de Petersberg les moins exigeantes peuvent aujourd’hui être menées par l’UE, ce qui rend la coopération avec l’OTAN toujours aussi indispensable. La construction de la structure institutionnelle de la PESD a été moins problématique et plus facilement intégrée dans le cadre de la PESC [18]. Le nouveau montage institutionnel de la PESC a donc été entériné par les États membres sans difficulté majeure lors du sommet de Nice, en décembre 2000. Lors de ce sommet, toutes les références à l’UEO figurant dans le TUE ont été supprimées, en raison de l’annonce de la fin de l’existence de l’UEO en tant qu’organisation opérationnelle au début de l’année 2001. Après avoir transféré certaines de ses capacités à l’UE, l’UEO a, quant à elle, tout simplement disparu.
L’analyse du débat entre les États membres de la CE puis de l’UE, sur la manière de gérer le défi politique d’une défense européenne commune, confirme les suppositions qui sous-tendent cette analyse. Les arguments utilisés individuellement par les États reflètent effectivement leurs intérêts et leurs préférences. L’orientation, que le Royaume-Uni et d’autres États membres ont donné à leur politique de défense à l’égard de l’Alliance atlantique, a, à leurs yeux, doté l’Europe occidentale d’une sécurité et d’une stabilité qu’ils étaient incapables d’assurer eux-mêmes. La prédominance de l’OTAN dans la gestion de la défense européenne a permis de maintenir l’engagement américain dans la défense de l’Europe et a rendu disponibles des moyens militaires que les États membres auraient eu à dupliquer si tel n’avait pas été le cas. Cependant, la conception française de l’autosuffisance militaire, et son soutien à une réactivation de l’UEO comme rivale de l’OTAN, a certainement été motivée par ses doutes sur la persistance de l’engagement américain dans la défense de l’Europe et sa quête d’indépendance diplomatique et militaire à l’égard des États-Unis.
Mais, comme nous l’avons vu, la conceptualisation de ces intérêts et la formulation des préférences ont évolué au fil de leurs interactions. Les débats récurrents lors des sommets européens et des rencontres ministérielles, les pressions budgétaires, les expériences dans les diverses opérations de maintien de la paix et de rétablissement de la paix en ex-Yougoslavie, ainsi que la guerre au Kosovo, ont eu pour conséquence de rapprocher la France de l’OTAN et le Royaume-Uni de l’UE. Le rapprochement franco-britannique a donné l’impulsion au processus dit de Saint-Malo, qui a encouragé les « européanistes », telle l’Espagne, et les « atlantistes », tels les Pays-Bas, à reconsidérer leurs positions traditionnelles, permettant ainsi d’accélérer la création de la PESD. La position des États neutres – l’Irlande, la Suède, l’Autriche et la Finlande – est également intéressante de ce point de vue. Malgré leur tradition de neutralité, ils ont tous fait preuve de la volonté de participer à la PESD, de se rapprocher de l’OTAN, et de contribuer à des opérations de maintien de la paix menées par l’UE et autorisées par l’ONU. Le seul État membre qui a persévéré dans sa politique d’opposition à toute tentative de créer une capacité de défense européenne est le Danemark. Ce refus ne s’explique pas par la neutralité, mais parce que le Danemark a toujours considéré que la responsabilité de la défense européenne devait rester du ressort de l’OTAN, dont il est membre. Durant toute la période couverte par cette étude, le Danemark a toujours été hostile au développement d’une capacité militaire autonome au sein de l’UE. Afin de maintenir sa position, il a choisi de se prémunir d’une clause d’exemption concernant la PESD.
La conclusion qui pourrait être tirée de cette analyse est que la convergence entre les différents intérêts des États membres et la fusion de leurs préférences respectives ont rendu possible le développement d’une défense commune et le lancement de la PESD. Elles ont également déterminé la forme et la nature de ce processus. La construction institutionnelle intergouvernementale de la PESD, le partage des capacités militaires entre l’OTAN et l’UE par le biais du concept de GFIM, et l’attention portée aux aspects civils autant que militaires des opérations de gestion de crise et de maintien de la paix constituent, d’ores et déjà, les caractéristiques incontournables de la PESD.
(Traduit de l’anglais par Bastien Nivet)
 
NOTES
 
[1] Sur ce point, voir, par exemple, Christopher Hill, Karen E. Smith, European Foreign Policy : Key Documents, Londres, Routledge, 2000, p. 114-115.
[2] Ibid., p. 120-132.
[3] Ibid., p. 144.
[4] Sur ce point, voir, par exemple, Ben Soetendorp, Foreign Policy in the European Union : Theory, History and Practice, Londres, Longman, 1999, p. 138.
[5] Voir C. Hill, K. E. Smith, op. cit., p. 189-193.
[6] Pour un aperçu des différentes visions des États membres durant le débat sur le TUE, voir, par exemple : Andrew Duff, John Pinder, Roy Pryce (eds.), Maastricht and Beyond : Building the European Union, Londres, Routledge, 1994 ; et aussi, Finn Laursen, Sophie Vanhoonacker (eds.), The Intergovernmental Conference on Political Union : Institutional Reforms, New Policies and International Identity of the European Community, Maastricht, European Institute of Public Administration, 1992.
[7] Pour le texte complet des dispositions du TUE relatives à la PESC, et les déclarations corrélatives annexées au traité, voir European Union : Selected Instruments Taken From the Treaties, livre I, vol. 1, Luxembourg, Office des Publications officielles des Communautés européennes, 1993, p. 33-34 et 80-86.
[8] Jolyon Howorth, « European Integration and Defence : The Ultimate Challenge ? », Chaillot Papers, no 43, Paris, Institut d’études de sécurité de l’UE, 2000, p. 16-17.
[9] Déclaration du Conseil de l’UEO, réuni à Petersberg (Bonn, Allemagne) en mars 1992, IIe partie, § 4.
[10] Voir Traité d’Amsterdam modifiant le Traité sur l’Union européenne, Luxembourg, Office des Publications officielles des Communautés européennes, 1997, p. 12 ; et aussi Andrew Duff (ed.), The Treaty of Amsterdam : Text and Commentary, Londres, The Federal Trust, 1997, p. 126.
[11] « Implementation Force », chargée de permettre l’application des accords de Dayton.
[12] Voir C. Hill, K. E. Smith, op. cit., p. 218 et 233.
[13] Pour un point de vue sur la position britannique, voir, par exemple, Emil J. Kirchener, « British Perspectives on CFSP and ESDP », in Gisela Muller-Brandeck-Bocquet (ed.), Europaïsche Aussenpolitik : GASP- und ESVP-Konzeptionen ausgewahlter EU-Mitgliedstaaten, Baden-Baden, Nomos Verlagsgesellschaft, 2002, p. 41-56.
[14] Voir C. Hill, K. E. Smith, op. cit., p. 243.
[15] Pour le texte officiel, voir les conclusions de la Présidence du Conseil européen de Cologne, le 4 juin 1999.
[16] Jolyon Howorth, « Franco-British Defence Cooperation and the Compatibility of ESDP with NATO », in Simon Duke (ed.), Between Vision and Reality : CFSPS Progress on the Path to Maturity, Maastricht, The European Institute of Public Administration, 2000, p. 42.
[17] Conclusions de la Présidence, Conseil européen de Helsinki, 10 et 11 décembre 1999.
[18] Pour un point de vue sur l’architecture institutionnelle de la PESd, voir Ben Soetendorp, Rob de Wijk, « A Dutch Policy Reversal Towards the ESDP », in G. Muller-Brandeck-Bocquet, op. cit., p. 90-91.
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Ibid., p. 144. Suite de la note...
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Sur ce point, voir, par exemple, Ben Soetendorp, Foreign P...
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Pour un point de vue sur la position britannique, voir, pa...
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