2002
Revue internationale et stratégique
Au cœur d’un projet européen : genèse, acteurs et processus
L’ambiguïté des relations OTAN-PESD : faux débat ou enjeu réel ?
Giovanna Bono
Chercheur au Peace Studies Department, Université de Bradford, Royaume-Uni. L’auteur souhaite remercier Gerrard Quille (ISIS Europe), Stale Ulriksen (NUPI) et Jocelyn Mawdsley pour leurs commentaires.
Depuis sa création lors du Conseil de Helsinki en décembre 1999, la PESD suscite de nombreux malentendus entre l’OTAN et l’UE. Le Conseil de Nice, en décembre 2000, semblait avoir esquissé une solution en instaurant des canaux institutionnels de communication entre les deux partenaires. Toutefois, les événements du 11 septembre 2001 ont créé de nouvelles divergences, notamment en ce qui concerne leur interprétation : les Américains défendant leur vision de « lutte contre le Mal » face à l’exigence de multilatéralisme des Européens. Afin de construire un nouvel équilibre, les États-Unis devront laisser l’Union européenne devenir un partenaire égal, tandis que les Quinze renonceraient à toute rhétorique anti-américaniste.
The Ambiguous ESDP-NATO Relationship : Wrong Debate or Real Challenge ?
Since its creation at Helsinki’s Council on December 1999, ESDP has generated numerous misunderstandings between NATO and the EU. At Nice’s Council, on December 2000, both parties seemed to have reached a common understanding by establishing institutional channels of communication between them. However, September 11th terrorist attacks have created new discrepancies, in particular over the interpretation of these events. Indeed, Americans insist over the importance of the « war against Evil », and Europe holds on multilateralism and international norms. In order to build a new balance, the United States must let the EU become an equal partner, while Europeans ought to renounce to their anti-American rhetoric.
Avec l’arrivée au pouvoir de l’Administration Bush et les attaques terroristes du 11 septembre 2001, la question des relations entre l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) et la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) s’est trouvée incluse dans un désaccord transatlantique plus large sur le rôle des États-Unis et de l’Europe dans l’architecture internationale de sécurité. Dans ce nouveau contexte historique, la question des relations OTAN-PESD demeure-t-elle un véritable enjeu politique ou simplement un faux débat ?
Le désaccord transatlantique actuel trouve son origine dans l’interprétation des événements du 11 septembre 2001. En effet, le gouvernement américain considère ces attentats comme la représentation d’une rupture historique, caractérisée par l’apparition d’une nouvelle menace internationale, qui s’incarne dans le terrorisme international et les « États-voyous », auxquels ils ont déclaré la guerre. Quant à eux, les Européens semblent peu disposés à reprendre à leur compte cette vision des choses. L’opposition européenne vis-à-vis de Washington est en partie fondée sur une inquiétude – compréhensible – relative aux conséquences d’une éventuelle action militaire unilatérale des États-Unis contre l’Irak. Cependant, elle constitue également une tentative qui vise à donner de la cohérence à une « identité européenne », en exagérant, par des méthodes rhétoriques, les différences transatlantiques concernant les normes internationales. Les prises de position des dirigeants et des hauts fonctionnaires européens envers l’Administration Bush masquent l’échec des pays de l’Union européenne (UE) à définir ensemble un « concept stratégique » pour la PESD. Elles montrent aussi qu’il existe des obstacles politiques et économiques internes à l’UE quant à la réalisation de la restructuration des forces armées européennes et à l’augmentation des budgets de défense, pourtant initialement prévue par les quinze États membres de l’UE.
Paradoxalement, les positions prises par les membres de l’Alliance atlantique et de l’UE sur les questions de sécurité internationale contribuent à résoudre l’équation OTAN-PESD d’une façon plutôt problématique. En effet, elles permettent aux forces sociales transatlantiques
[1] de dessiner l’avenir de l’engagement militaire extérieur de l’OTAN et de l’UE afin de permettre la formation de « coalitions
ad hoc volontaires ». Ces coalitions pourraient ainsi obtenir l’accès aux diverses ressources de l’OTAN et de l’UE, sans pour autant être politiquement responsables devant leurs organes politiques respectifs – le Conseil de l’Atlantique nord (NAC) et le Comité politique et de sécurité (COPS). Notons que la réponse militaire des États membres de l’OTAN et de l’UE à la guerre en Afghanistan peut être considérée comme un exemple de cette stratégie.
Par ailleurs, cette évolution contribuera à une remise en cause profonde du rôle politique de l’OTAN, et pourrait conduire l’UE à voir sa politique de défense dominée par le Royaume-Uni et la France, et marquée par une réappropriation substantielle des politiques de défense par les autres États européens. Les relations OTAN-PESD ne semblent donc pas être une controverse déplacée ou un simple faux débat. Elles sont au cœur de l’avenir de la zone euro-atlantique.
1999-2000 : LES ANNÉES DE TENSION
Au cours des années 1999-2000, la création de la PESD, formellement lancée lors du Conseil européen de Helsinki, en décembre 1999
[2], a été à l’origine de nombreux malentendus dans les relations transatlantiques en matière de sécurité. À Washington, la plupart des responsables politiques ont craint que la PESD nuise à l’OTAN et que, plutôt que de contribuer à un nouveau partage des tâches, elle conduise l’UE à poursuivre une politique internationale indépendante et en opposition avec celle des États-Unis. Madeleine Albright, alors secrétaire d’État américain, a développé l’expression dite des « trois D » – pour découplage, duplication et discrimination – afin de souligner les préoccupations de Washington à l’égard de la PESD. La notion de « découplage » exprimait l’inquiétude de voir l’UE prendre des décisions politiques en matière de sécurité et de défense hors de l’enceinte de l’OTAN. Avec le concept de « duplication », les États-Unis ont signifié leur souhait d’éviter que l’UE développe ses propres moyens de défense, c’est-à-dire des structures de commandement opérationnelles à l’organisation des forces et à l’équipement militaire. Les États-Unis ont également exprimé leur rejet de toute « discrimination » de l’UE à l’encontre des États membres de l’OTAN, mais ne faisant pas partie de l’UE
[3]. Face aux pressions américaines, les partenaires européens, tout en cherchant à rassurer les États-Unis, sont restés dans un premier temps divisés quant à la meilleure façon d’y répondre. Au cours de l’année 2000, les dirigeants français se sont opposés à la demande des États-Unis, visant à obtenir la tenue de discussions en profondeur au sujet des relations OTAN-PESD avant que l’UE n’ait établi les structures politiques et militaires envisagées par les Quinze : le COPS, le Comité militaire, et l’état-major de l’Union européenne. Grâce à d’intenses échanges diplomatiques, une solution intermédiaire a pu être obtenue sur un nombre substantiel de questions
[4].
Lors du sommet européen de Nice et du Conseil de l’OTAN, en décembre 2000, il a été décidé d’établir des canaux de communication étroits entre l’UE et l’OTAN, afin d’éviter que n’ait lieu le « découplage » auquel Washington faisait allusion. Deux dispositions incluses dans le traité de Nice ont officiellement incorporé ces nouvelles mesures. La première établissait la tenue de réunions élargies, au cours de chaque présidence, entre le NAC et le COPS, nouvellement établi, ainsi qu’entre l’OTAN et le Comité militaire de l’UE. La seconde prévoyait une accélération du rythme des contacts et des réunions entre les deux organisations en cas de crise
[5]. Quelques progrès ont également été réalisés pour résoudre la question de l’accès de l’UE aux moyens de l’OTAN, ainsi que celle de l’inclusion des États membres de l’OTAN, mais ne faisant pas partie de l’UE, dans le processus de décision politique de la PESD. Ce compromis durement arraché a cependant été mis en danger par la décision des représentants turcs d’opposer leur veto aux négociations. Les dirigeants d’Ankara soutenaient en effet que les modalités de participation, prévues pour les missions menées par l’UE, ne permettaient pas à des pays tiers de participer de manière satisfaisante à la décision de lancer une opération. Autrement dit, la Turquie reprochait à l’UE d’opérer une discrimination à l’encontre des États membres de l’Alliance atlantique mais non de l’UE. Les dirigeants turcs ont ainsi voulu obtenir un droit de veto concernant le déploiement éventuel d’une force autonome de l’UE dans la zone de la Méditerranée orientale, et ils ont exigé que la décision d’utiliser des moyens de l’OTAN soit prise au cas par cas. Enfin, ils ont demandé à être impliqués à un niveau identique dans les opérations menées par l’UE, même si celle-ci n’utilisait pas les moyens de l’OTAN
[6].
LA RÉSURGENCE DE L’UNILATÉRALISME AMÉRICAIN
L’arrivée au pouvoir de l’Administration Bush, en janvier 2001, et les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ont modifié les paramètres du débat OTAN-PESD. Dans la période qui a suivi l’attaque terroriste, les gouvernements européens ont exprimé leur sympathie la plus profonde et leur appui dans le combat mené par les États-Unis contre le terrorisme international, en invoquant l’article 5 du traité de l’Atlantique nord. Contrairement au débat qui avait eu lieu quelques années plus tôt au sujet des interventions militaires dans les Balkans, le plus grand problème pour les Européens résidait dans le fait qu’ils étaient disposés à envoyer plus de troupes en appui aux efforts de guerre des États-Unis en Afghanistan que celles que Washington était prêt à utiliser. Il semblait alors qu’une nouvelle compréhension transatlantique était envisageable.
Un tel espoir a cependant été rapidement dissipé, car la question des relations OTAN-PESD a été, au début de l’année 2002, éclipsée par l’apparition d’un profond désaccord transatlantique sur un certain nombre de questions de sécurité internationale. Ce désaccord a débuté avec la décision des États-Unis d’établir des tribunaux militaires pour l’audience des cas de terrorisme et de détenir les talibans et les personnes suspectées d’appartenir à l’organisation Al-Qaïda au camp
X-Ray, à Cuba
[7]. Au moment de la rédaction de cet article, ce désaccord inclut également une controverse au sujet d’une éventuelle attaque des États-Unis contre l’Irak, de la volonté des États-Unis de soustraire les troupes américaines de maintien de la paix à l’autorité de la Cour pénale internationale (CPI), et de différences de points de vue quant aux stratégies à mener à l’égard du conflit israélo-palestinien
[8].
Les signes avant-coureurs de nouveaux désaccords dans les relations transatlantiques étaient déjà présents durant les six premiers mois d’exercice de l’Administration Bush, la nouvelle Administration républicaine préconisant plus ouvertement l’option unilatéraliste dans la conduite de sa politique étrangère. Le rejet du protocole de Kyoto, relatif au réchauffement de la planète, par le gouvernement américain et son engagement en faveur de la National Missile Defence (NMD) – un projet qui impliquait la menace, plus ou moins explicite, de rupture unilatérale du traité Anti-Ballistic Missile (ABM) de 1972 si la Russie refusait d’accepter le déploiement de la NMD –, sont autant d’exemples de la résurgence de l’unilatéralisme américain. Les décideurs de Washington se sont également opposés à l’application du traité sur les armes biologiques de 1972 et à la Convention internationale sur les armes légères. De plus, sans consulter leurs partenaires, les États-Unis ont modifié la conception de leurs rapports avec la Chine pour reconnaître un niveau de « compétition stratégique » et ont averti la Russie qu’ils n’accepteraient pas le veto de Moscou sur la question de l’élargissement de l’OTAN aux pays baltes
[9].
Diplomates et dirigeants européens ont certes été déçus par les premières prises de position de l’Administration Bush, mais, sans l’exprimer ouvertement, ils pensaient que la nouvelle équipe de conseillers avait besoin de temps pour se forger sa propre vision du monde. Ils ont alors espéré qu’une diplomatie silencieuse pouvait être plus effective que l’emploi de la critique ouverte, afin d’influencer la politique étrangère et de sécurité américaine.
LA DOCTRINE AMÉRICAINE D’« ACTION PRÉVENTIVE »
L’orientation prise par le gouvernement américain après le 11 septembre 2001 a ravivé le débat transatlantique. Au cœur des divergences de perceptions se trouve le fait que le gouvernement américain a interprété l’attaque terroriste comme la preuve de l’apparition d’une nouvelle menace, qui exigeait une révision fondamentale des stratégies développées auparavant pour faire face aux enjeux de la sécurité internationale. Or les Européens ont une appréhension différente de ces événements.
Pour l’Administration républicaine, la lutte contre le terrorisme n’est pas simplement une question secondaire de la politique étrangère, de sécurité et de défense américaine globale. Il s’agit d’une idéologie nouvelle, comparable à la stratégie du
containment développée pendant la guerre froide. C’est la raison pour laquelle certains responsables américains n’hésitent pas à établir des parallèles entre la lutte contre le terrorisme et les guerres entreprises par les États-Unis pour libérer le monde, d’abord contre le national-socialisme, puis contre le communisme
[10]. Pour certains d’entre eux, la guerre contre le terrorisme est une guerre d’identité. Le premier signe officiel de la manifestation de cette nouvelle politique a été perceptible lors du discours sur l’état de l’Union du président George W. Bush, le 29 janvier 2002, dans lequel il a identifié l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord comme faisant partie d’un nouvel « axe du Mal », menaçant la paix dans le monde
[11]. Cette nouvelle stratégie de sécurité s’incarne dans une politique d’« action préventive », qui inclut non seulement l’utilisation de moyens diplomatiques et économiques pour prévenir l’apparition de nouvelles menaces terroristes, qui pourraient avoir accès aux armes nucléaires et biologiques, mais également l’utilisation de frappes militaires préventives. Donald Rumsfeld, secrétaire d’État américain à la Défense, a été le premier dirigeant à exprimer de manière explicite la nécessité de recourir à des frappes préventives, en soutenant que « se défendre contre le terrorisme et les autres menaces du XXI
e siècle naissant peut exiger que nous menions la guerre contre l’ennemi [...]. Dans certains cas, le seul moyen, et le plus approprié, de se défendre est une attaque »
[12]. De même, Condoleezza Rice a admis que la nouvelle politique de Washington signifiait « la prévention d’actes de destruction qu’un adversaire serait susceptible de vouloir mener contre vous »
[13]. Ainsi, cette doctrine d’action préventive est l’exemple même de l’unilatéralisme, en ce qu’elle suppose qu’il est légitime pour un État de prendre des mesures pour se prémunir contre ce qu’il a considéré – de son propre chef – comme une menace potentielle à sa sécurité nationale, sans consultation préalable d’autres États ou d’organisations multilatérales.
À LA RECHERCHE D’UNE IDENTITÉ EUROPÉENNE
Les États membres de l’UE sont en revanche peu disposés à approuver cette nouvelle vision américaine du monde. Ils préfèrent s’en tenir aux symboles et au langage du multilatéralisme et des normes internationales. Ainsi, après l’annonce du discours sur l’état de l’Union, les dirigeants français, allemands et même britanniques, ainsi que de hauts fonctionnaires européens, ont pris quelque distance par rapport à l’appui inconditionnel qu’ils avaient initialement apporté à l’Administration Bush dans sa lutte contre le terrorisme international. Ainsi, le ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, a critiqué de manière cinglante la conception du terrorisme de G. W. Bush, en la qualifiant de « simpliste »
[14]. Quelques jours plus tard, au cours d’une interview, Chris Patten, commissaire européen aux Relations extérieures, a réaffirmé une position semblable à celle de H. Védrine, reprochant aux États-Unis de se concentrer excessivement sur la suppression des symptômes des problèmes internationaux plutôt que d’en aborder les causes profondes
[15]. Il a ainsi souligné que, en stigmatisant l’Iran et la Corée du Nord comme membres de l’« axe du Mal », les États-Unis sapaient les efforts de l’UE visant à réinsérer ces deux pays au sein de la communauté internationale. De l’avis de C. Patten, les États-Unis devraient reconnaître que, tout en étant la seule superpuissance, ils avaient besoin de partenaires pour gérer les questions internationales
[16]. Une semaine plus tard, le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, s’est associé à ces critiques de la politique américaine, mettant en garde l’Administration Bush de ne pas traiter « les alliés de l’Amérique comme les États satellites d’un nouvel empire »
[17].
Bien qu’il soit compréhensible et légitime que des dirigeants européens expriment leurs inquiétudes à l’égard de la politique étrangère, de sécurité et de défense américaine, il est évident qu’une certaine partie des élites européennes utilise les divergences transatlantiques actuelles à des fins européennes ou de politique intérieure. En soulignant les différences « idéologiques », ils cherchent à différencier les perspectives européenne et américaine sur les questions internationales, afin de favoriser un sentiment d’« identité européenne ». Cette attitude a toujours été présente chez certains universitaires et dirigeants français et, désormais, elle devient celle des élites bruxelloises et de nombreux leaders de l’UE
[18]. En effet, certains commentateurs ont récemment (et correctement, à notre avis) caricaturé le désaccord transatlantique comme une tentative de transformer l’anti-américanisme en euro-gaullisme.
LES ÉCHECS EUROPÉENS ET LEURS CONSÉQUENCES
Toutefois, le problème réside dans le fait que ces leaders européens, désireux de se différencier des États-Unis en mettant l’accent sur le respect des normes internationales et le multilatéralisme, ne sont pas capables de traduire leur vision en un processus décisionnel quotidien, concernant la politique étrangère, de sécurité et de défense de l’Union européenne. Cela est dû au fait que la PESD n’a pas reposé, dès son origine, sur un consensus définissant un « concept stratégique » susceptible de la guider. En réalité, la PESD a été lancée selon une approche dite de
bottom-up, c’est-à-dire d’une évolution à petits pas, que nous avons déjà développée ailleurs
[19]. Ainsi, il subsiste, au sein des Quinze, des divergences prononcées entre les partisans d’une Union qui se limiterait à employer ses moyens économiques dans des interventions militaires extérieures, et ceux qui préféreraient voir l’UE acquérir des capacités militaires lui permettant d’être en mesure de s’engager dans des activités de rétablissement de la paix, des activités qui se rapprocheraient d’opérations de guerre à proprement parler. Les Européens sont également divisés sur la question du développement éventuel d’une doctrine militaire indépendante et propre à l’UE, ainsi que sur la nécessité de chercher à « européaniser » les structures de commandement et de contrôle de l’OTAN.
LES COALITIONS AD HOC : UNE SOLUTION EFFICACE ?
Le désaccord transatlantique actuel a un impact contradictoire sur les relations OTAN-PESD. La résolution officielle des problèmes étant sans cesse reportée, ceux qui, tant aux États-Unis qu’en Europe, préféreraient voir le lien entre l’UE et l’Alliance atlantique rester fragile, voient leur souhait exaucé. À terme, cela facilitera l’accès des « coalitions
ad hoc » à la fois aux ressources de l’OTAN et de l’UE, sans devoir être directement politiquement responsable devant le NAC ou le COPS
[20]. Cette approche est également appuyée par le fait que le projet de la PESD repose sur l’engagement des États membres de l’UE de réaliser l’objectif global de Helsinki, c’est-à-dire la création d’une Force de réaction rapide allant jusqu’à 60 000 hommes et la constitution de capacités militaires propres à l’UE (équipement, logistique, commandement et contrôle, etc.), afin d’entreprendre des opérations militaires extérieures
[21]. À partir du moment où ces engagements exigent une augmentation substantielle des budgets de défense dans l’ensemble des quinze États membres de l’UE, mais qu’il n’existe aucun soutien politique effectif pour de telles mesures, il est évident que seules les quelques nations possédant un complexe militaro-industriel suffisant et une tradition d’engagements militaires extérieurs seront capables de s’affirmer comme des leaders dans ce domaine.
La réponse à la guerre menée en Afghanistan fournit les preuves de l’existence d’un consensus émergent sur le recours à des « coalitions
ad hoc » et sur l’utilisation de l’OTAN et de l’UE comme « fournisseurs de services ». En décembre 2001, douze États membres de l’UE (l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal et la Suède) ont décidé de contribuer aux efforts de maintien de la paix en Afghanistan dans le cadre de la Force internationale d’assistance à la sécurité (ISAF)
[22]. Il a été décidé que les forces des États membres de l’UE ne seraient pas déployées sous le contrôle militaire de l’OTAN, de l’UE ou de l’Organisation des Nations unies (ONU). Au contraire, et bien que l’opération disposât d’un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU
[23], il a été décidé qu’une « nation-cadre » la commanderait, initialement le Royaume-Uni. L’ISAF peut donc être considérée comme une « coalition
ad hoc » volontaire.
Dans un premier temps, l’Allemagne et les États-Unis ont été en désaccord sur la question de savoir dans quelle mesure l’opération de maintien de la paix serait sous commandement américain et sur le risque de se retrouver ainsi directement impliquée dans des missions de combat
[24]. Par la suite, un consensus a été atteint sur le principe d’une séparation stricte entre le commandement et le contrôle des activités de maintien de la paix, d’une part, et les opérations de combat, d’autre part. Cependant, il est difficile de croire qu’aucun échange d’informations n’a eu lieu à un niveau informel, alors que la majorité des nations impliquées dans la lutte contre Al-Qaïda, sous le commandement général des États-Unis, étaient également impliquées dans les activités de maintien de la paix de l’ISAF
[25]. Ainsi, au début du mois de mars 2002, des soldats danois, français, allemands et norvégiens ont participé aux opérations de combat dans les montagnes de Shah-e-Kot, où les États-Unis entreprenaient d’intenses opérations aériennes et terrestres pour traquer les combattants afghans et ceux d’Al-Qaïda
[26].
Plus important encore, bien que les forces de maintien de la paix et les forces de combat déployées en Afghanistan ne soient pas sous le commandement militaire et le contrôle de l’ONU, de l’OTAN ou de l’UE, les forces impliquées, particulièrement les troupes de maintien de la paix, dépendent des plans opérationnels et des procédures développées par l’OTAN
[27]. Certains médias ont ainsi confirmé que, en mars 2002, le gouvernement britannique étudiait la possibilité d’octroyer un rôle à l’OTAN dans toute opération complémentaire de maintien de la paix en Afghanistan, une fois que le mandat donné à l’ISAF – qui regroupe 18 États – serait arrivé à son terme. En particulier, il a été envisagé de permettre au Supreme Headquarters of Allied Powers in Europe (SHAPE), le quartier général des puissances alliées en Europe, de prendre le contrôle de l’organisation stratégique et opérationnelle de l’ISAF. Comme l’affirmait un diplomate européen : « Nous ne serions pas visibles sur le terrain, mais nous nous chargerions de finaliser l’organisation de la stratégie, des moyens et des structures des forces armées. »
[28] C’est donc sans surprise que Klaus-Peter Klaiber, l’ancien secrétaire général adjoint de l’OTAN et l’actuel envoyé spécial de l’UE en Afghanistan, a constamment plaidé en faveur d’une prolongation du mandat de l’ISAF
[29].
Un autre signe de la volonté des stratèges militaires américains et européens d’utiliser l’expérience militaire en Afghanistan afin d’améliorer l’organisation du déploiement des forces occidentales au-delà des frontières européennes, et ce, en sous-traitant les ressources militaires de l’OTAN et de l’UE, est évident dans la stratégie d’élargissement de l’OTAN. En effet, l’OTAN considère actuellement l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, non simplement comme un moyen de stabiliser les Balkans du Sud-Est et de faciliter l’intégration économique de la région, mais également de renforcer la capacité des États-Unis à lancer des opérations militaires au Moyen-Orient et en Asie. Comme l’ont reconnu certains dirigeants américains, une telle stratégie permettrait à l’OTAN de rester la « boîte à outils » des forces alliées
[30].
Ainsi, malgré les divergences transatlantiques, il existe un certain consensus entre les États membres de l’UE et les États-Unis sur le besoin de développer une organisation militaire et des stratégies en vue de « coalitions
ad hoc », qui auraient accès aux moyens économiques, militaires et humains de l’OTAN et de l’UE. Il apparaît également qu’une certaine convergence de points de vue émerge sur un certain nombre de questions de sécurité internationale, qui pourrait contribuer, à long terme, à relancer la recherche d’une solution au débat OTAN-PESD. En ce qui concerne le Moyen-Orient, par exemple, les États membres de l’UE ne sont pas, en principe, opposés à la stratégie des États-Unis de mettre progressivement Yasser Arafat à l’écart, bien que, dans le même temps, l’Administration Bush ait fait des concessions sur l’idée de l’existence d’un État palestinien. Sur la question de l’Irak, la plupart des États membres de l’UE ne sont pas, en principe, contre l’éviction de Saddam Hussein du pouvoir. En revanche, ils ne sont pas d’accord quant à la méthode à suivre afin d’atteindre ce but
[31].
Cependant, l’enjeu du débat OTAN-PESD est trop important pour être conditionné par l’éventuelle émergence d’un accord effectué sur la base du plus petit dénominateur commun, particulièrement en ce qui concerne l’idée de « coalitions
ad hoc ». Par ailleurs, si les États-Unis continuent à miner le rôle politique de l’OTAN en poursuivant une politique unilatérale, les craintes européennes d’un retrait américain du Vieux Continent stimuleront la tendance vers une re-nationalisation de leur politique de défense. Aussi, le discours utilisé dans le débat transatlantique actuel, en particulier dans ses aspects rhétoriques, doit être modéré afin d’aboutir à une résolution de la question des relations OTAN-PESD. De la même manière, une implication plus directe des parlements nationaux, de part et d’autre de l’Atlantique, ainsi que des pressions de la société civile, sont impératives pour clarifier la question des rapports OTAN-PESD
[32].
Les relations OTAN-PESD représentent-elles un défi politique réel ou s’agit-il tout simplement d’un faux débat ? En raison des divergences transatlantiques actuelles, les relations OTAN-PESD apparaissent comme une question secondaire. En réalité, la recherche d’une solution représente un défi politique essentiel pour les deux rives de l’Atlantique. Les États-Unis devront apprendre à être plus tolérants et ouverts aux tentatives européennes de participer de manière active à l’OTAN. Ils devront accepter que l’UE souhaite agir comme un partenaire égal. Quant à eux, les Européens devront renoncer à toute rhétorique anti-américaine dans leurs discours officiels ou privés, et s’attacher à clarifier entre eux la manière dont ils ont l’intention de faire face aux nouveaux défis internationaux. C’est le seul moyen dont ils disposent pour déterminer un nouvel équilibre transatlantique.
(Traduit de l’anglais par Bastien Nivet)
[1]
Les « forces sociales » sont entendues ici comme une coalition entre certains éléments appartenant aux institutions de défense et de politique étrangère et localisés essentiellement aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France et en Allemagne.
[2]
Pour une synthèse des décisions prises en matière de PESd entre fin 1998 et 2001, voir Giovanna Bono,
European Security and Defence Policy : Theoretical Approaches, the Nice Summit and Hot Issues, Research and Training Network, ESDP and Democracy, février 2002, sur Internet à l’adresse : h
hhhttp:// wwww. esdpdemocracy. net/ 7_publications. htm. Voir aussi Simon Duke, « CESDP : Nice’s Overtrumpted Success ? »,
European Foreign Affairs Review, n
o 6, 2001, p. 155-175. Les documents officiels fondamentaux sont rassemblés dans Maartje Rutten, « From St. Malo to Nice : European Defence Core Documents »,
Chaillot Papers, n
o 47, Paris, Institut d’Études de sécurité de l’UE, mai 2001, disponible sur Internet à l’adresse :
hhhttp:// wwww. iss-eu. org.
[3]
Madeleine K. Albright, « The Right Balance Will Secure NATO’s Future »,
Financial Times, 7 décembre 1998. Cité dans, Stanley R. Sloan,
The United States and European Defence, Paris, Institut d’études de sécurité de l’Union de l’Europe occidentale, avril 2000.
[4]
Pour une description des avancées et une vue d’ensemble de cette question, voir Jolyon Howorth,
European Integration and Defence : The Ultimate Challenge, Paris, Institut d’études de sécurité de l’Union de l’Europe occidentale, novembre 2000, p. 56-62.
[5]
Les autres rencontres vont de réunions au niveau des membres du Comité militaire à la formation de groupes
ad hoc UE/OTAN. Source :
Rapport de la présidence française sur la Politique européenne de sécurité et de défense, annexe VII, § II, disponible sur Internet à l’adresse : h
hhhttp:// ue. eu. int/ Newsroom. Ce texte figure aussi dans M. Rutten, « From St. Malo to Nice »,
op. cit., p. 168-208.
[6]
Antonio Missiroli, « EU-NATO Cooperation in Crisis Management : No Turkish Delight for ESDP »,
Security Dialogue, vol. 33, n
o 1, décembre 2001, p. 9-26. Bien que la Turquie ait effectué des concessions substantielles au sujet du recours aux moyens de l’OTAN en décembre 2001, l’accord n’a pu être conclu en raison des objections soulevées par le gouvernement grec.
[7]
Brian Knowlton, « Rumsfeld Replies Firmly to Allies on Prisoner’s Treatment »,
International Herald Tribune, 23 janvier 2002, p. 3.
[8]
Sur la récente controverse au sujet de la Cour pénale internationale (CPI), voir par exemple Robert Kagan, « Europe Should Be More Sensitive to American Concerns »,
International Herald Tribune, 1
er juillet 2002.
[9]
Pour une synthèse de ces désaccords, voir Jessica T. Mathews, « Estranged Partners »,
Foreign Policy, novembre-décembre 2001, p. 48-53.
[10]
Daniel Vernet, « Les trois guerres de George W. Bush »,
Le Monde, 5 juillet 2002, p. 18.
[11]
Le discours sur l’état de l’Union du président George W. Bush est disponible sur Internet à l’adresse : h
hhhttp:// wwww. whitehouse. gov/ news/ releases/ 2002/ 01/ 20020129-11. html. Voir aussi le discours de John Bolton : « Beyond the Axis of Evil », prononcé à la
Heritage Foundation, le 6 mai 2002, et disponible sur Internet à l’adresse :
hhhttp:// usinfo. state. gov/ products/ washfile/ .
[12]
Cité dans Richard Wolffe, « The Bush Doctrine »,
Financial Times, 21 juin 2002,
p. 14.
[13]
Cité dans David Sanger, « Defining a Preemptive Defense »,
International Herald Tribune, 18 juin 2002, p. 3.
[14]
Cité dans Suzanne Daley, « France Upbraids US as “Simplistic” : Védrine Assails Unilateral Policy »,
International Herald Tribune, 7 février 2002, p. 1.
[15]
Jonathan Freedland, « Interview With Chris Patten : Breaking the Silence »,
The Guardian, 9 février 2002, p. 8.
[16]
Jonathan Freedland, « Patten Lays Into Bush’s America »,
The Guardian, 9 février 2002, p. 1.
[17]
« Fischer warnt Bush vor Krieg gegen den Iraq »,
Die Welt, 12 février 2002. Toby Helm, Ben Fenton, « Germany and France Warn Bush on Iraq »,
London Daily Telegraph, 19 février 2002. Pour une vue d’ensemble du débat transatlantique en matière de sécurité, voir, par exemple : William Pfaff, « Not About to Change Their Minds »,
International Herald Tribune,
28 mai 2002, p. 10.
[18]
Voir par exemple le débat sur la nature du lien transatlantique : la réponse de Dominique Moïsi, directeur adjoint de l’Institut français des relations internationales (IFRI), à un article de Antony Blinken, D. Moïsi, « The Real Crisis Over the Atlantic »,
Foreign Affairs,
vol. 80, n
o 4, juillet-août 2001, p. 149-153 ; Antony Blinken, « The False Crisis Over the Atlantic »,
Foreign Affairs, vol. 80, n
o 3, mai-juin 2001, p. 35-48.
[19]
G. Bono,
op. cit., février 2002 ; Giovanna Bono,
European Security and Defence Policy : The Rise of the Military in the EU, Bradford, Peace Studies Department Working Papers, mars 2002, disponible sur Internet à l’adresse : h
hhhttp:// wwww. brad. ac. uk/ acad/ peace/ pubs/ psp4_title. pdf. Sur l’importance d’un concept stratégique européen, voir Alfred van Staden
et al., Toward a European Strategic Concept, La Haye, Netherland Institute of International Relations
(Clingendael), novembre 2000 ; François Heisbourg, « Europe’s Strategic Ambitions : The Limits of Ambiguity »,
Survival, vol. 42, n
o 2, été 2000, p. 5-15.
[20]
Ces moyens comprennent les capacités d’organisation opérationnelle et stratégique de l’OTAN détenues par le Supreme Headquarters of Allied Powers in Europe (SHAPE), le vaste budget d’aide de l’UE, ainsi que ses forces de police, juges et experts de la reconstruction.
[21]
Achieving the Helsinki Headline Goals, Londres, Centre for Defence Studies, novembre 2000.
[22]
L’ISAF est une force d’environ 5 000 hommes, provenant principalement des États membres de l’OTAN.
[23]
Résolution n
o 1386 du 20 décembre 2001 du Conseil de sécurité des Nations unies, disponible sur Internet à l’adresse :
hhhttp:// wwww. un. org.
[24]
Kate Connolly
et al., « Berlin Opens Rift Over Peace Force »,
The Guardian, 20 décembre 2001 ; Warren Hoge, « UK Presses Plan for Afghan Force »,
International Herald Tribune, 20 décembre 2001.
[25]
Le Royaume-Uni est, par exemple, engagé dans trois différents types d’activités militaires. Il a tout d’abord dirigé l’ISAF jusqu’en juin 2002 et a maintenu un contingent dans cette force ; il a aussi été engagé dans les opérations de guerre en prenant part directement à la coalition de guerre sous le commandement direct des États-Unis ; il a enfin envoyé des troupes de commando et du personnel militaire spécialisé pour entreprendre des opérations de destruction des caches d’Al-Qaïda et des talibans. La plupart des autres États membres de l’OTAN et de l’UE ont été engagés dans les deux premiers types d’activités. De manière informelle, un officier britannique a aussi reconnu dans une interview avec l’auteur qu’il existe une coordination informelle entre les forces de maintien de la paix et les forces de rétablissement de la paix, en particulier dans le domaine du renseignement.
[26]
David Teather, « US Steps Up Ground Offensive »,
The Guardian, 4 mars 2002, p. 13 ; Brian Knowlton, « Fierce Afghan Battle Reportedly Near End : US Tells of “Mopping Up” in Mountains »,
International Herald Tribune, 13 mars 2002.
[27]
L’ISAF dépend des infrastructures américaines en ce qui concerne les moyens logistiques et de transport. Voir par exemple Guy Dinmore, Carola Hoyos, « UK Troops May Stay Longer in Kabul »,
Financial Times, 12 février 2002, p. 10.
[28]
Judy Dempsey, « Britain Explores Peacekeeping Role for NATO in Afghanistan »,
Financial Times, 13 mars 2002, p. 2.
[29]
Judy Dempsey, « Afghan Envoy Pleads for More Troops »,
Financial Times, 8 mars 2002, p. 12.
[30]
Joseph Fitchett, « NATO Sees a “Big Bang” Enlargement to the East »,
International Herald Tribune, 26 février 2002, p. 1 ; « NATO’s Welcome Expansion »,
Washington Post, 8 avril 2002.
[31]
John Vinocur, « In Private, US and Europe Aren’t Battling »,
International Herald Tribune, 17 juillet 2002.
[32]
Giovanna Bono,
New Developments of the ESDP : International Military and Police Co-operation Within the EU and Its Consequences for Democratic Accountability, Genève, Centre for Democratic Control of Armed Forces (DCAF), septembre 2002. Cet article est disponible sur Internet à l’adresse :
hhhttp:// wwww. dcaf. ch.