Revue internationale et stratégique
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I.S.B.N.2130527094
192 pages

p. 13 à 21
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Controverse : vers un nouveau traité de l'Elysée ?

n° 48 2002/4

2002 Revue internationale et stratégique Controverse : vers un nouveau traité de l'Elysée ?

Pour un nouveau prisme d’analyse de l’entente franco-allemande

Stephan Martens Maître de conférences à l’Université de Bordeaux III et chercheur associé à l’IRIS.
Il existe, depuis le traité de l’Élysée, une sorte de logique propre qui veut que, tant qu’il y a accord entre l’Allemagne et la France, l’Europe progresse. Malgré l’avènement d’une nouvelle Europe et de nouveaux défis, le dialogue franco-allemand, tout en fournissant les incitations essentielles, s’est plus souvent limité à une histoire bilatérale à surmonter que fondé sur un avenir global à construire. Le 40e anniversaire du traité doit être l’occasion pour les deux partenaires de tracer un cadre d’action commun durable pour l’organisation de l’Europe élargie. Consensus stratégique et leadership visionnaire : à ces conditions, l’entente franco-allemande demeurera le moteur de la construction européenne. For a New Understanding of the French-German Entente
Since the signature of the Élysée Treaty, there is a tacit logic in Europe according to which Europe progresses when France and Germany agree on something. Even if Europe has evolved and new challenges are to come, the French-German dialogue seems to be more concerned in overcoming bilateral problems, than in building a common future. The 40th anniversary of the treaty must be the occasion to build a lasting global framework in order to organize the European enlargement. Strategic consensus and a visionary leadership : those are the conditions for the French-German entente to be the driving force behind European construction.
Ce n’est pas parce que les choses nous semblent inaccessibles, que nous n’osons pas.
C’est parce que nous n’osons pas, qu’elles nous semblent inaccessibles.
Sénèque.
Il est de bon ton aujourd’hui, dans certains milieux, de s’interroger sur la validité ou l’intérêt de la construction européenne pour l’Allemagne et la France. On a tendance à oublier certaines réalités. Il faut se rappeler les raisons de l’action persévérante de ceux que l’on a appelés les « pères de l’Europe », ainsi que leur vision. Dans les années d’après-guerre, au milieu d’innombrables difficultés, leur objectif a été de construire une société capable de promouvoir la paix, la liberté, la solidarité par la coopération et le dépassement des seuls intérêts nationaux, ainsi que de fonder une communauté solide. Utopie pour les uns, seule vision réaliste pour les autres, leur action a tout à la fois permis un rapprochement étroit et fécond entre l’Allemagne et la France et la grande aventure européenne. Si le plan de Robert Schuman, du 9 mai 1950, pose déjà les bases de la réconciliation et de la coopération franco-allemande dans un cadre européen, le traité de l’Élysée, signé le 22 janvier 1963, fixe à cette coopération des objectifs d’une portée considérable.
Aujourd’hui, après quatre décennies d’application, le bilan est largement positif ; l’amitié et la coopération entre les deux pays ont atteint une intensité et une densité hors norme. À aucun moment, l’entente n’a souffert de revers irrémédiable. L’étroite coopération des gouvernements allemand et français, quelle que soit leur orientation politique, a permis de créer une Europe unie et les a autorisés à devenir la force motrice de la construction européenne. « Je suis persuadé que ce traité restera dans l’histoire comme l’un des plus importants et des plus significatifs de l’après-guerre, qu’il jouera un rôle bénéfique pour les deux peuples, pour l’Europe et la paix dans le monde », écrivait, dès 1969, Konrad Adenauer dans ses Mémoires. Il va sans dire que, sans leur réconciliation, l’Europe, telle qu’elle existe, n’aurait pas pu voir le jour : « Cette cathédrale que nous construisons, je parle de l’Europe occidentale, a une fondation, et cette fondation nécessaire, c’est la réconciliation de l’Allemagne et de la France », avait déclaré le général de Gaulle, le 11 juin 1965, à l’issue des consultations franco-allemandes à Bonn [1].
Cependant, la chute du Rideau de fer et l’unification allemande ont profondément changé la configuration européenne ; des hésitations à s’engager plus résolument dans la construction européenne sont alors devenues perceptibles. On prête des intentions d’hégémonie à l’un ; on critique un certain relâchement chez l’autre. Pourtant, les quarante dernières années prouvent que l’Allemagne et la France ont vocation à être le symbole non pas dirigeant, mais le moteur des réalisations au niveau européen, y compris en termes d’ajustements mutuels. La condition en est cependant que les deux pays partagent une vision suffisamment cohérente de leur destinée commune.
 
LE « COUPLE » FRANCO-ALLEMAND : UNE RHÉTORIQUE À DÉPASSER
 
 
En Allemagne et en France, l’existence d’un consensus, fondé sur la conviction que l’entente franco-allemande serait le moteur de la construction européenne, est généralement admise. Ainsi formulée, l’affirmation est juste. En 1963, malgré la dissemblance de leurs projets, K. Adenauer et le général de Gaulle étaient suffisamment réalistes pour parvenir à des positions analogues. Entre les deux hommes, prédominait la « lucidité d’une vision à long terme dans laquelle la différence des positions à court et moyen termes n’avait qu’une importance relative. [...] La logique d’une interdépendance porteuse d’avenir se révélait plus forte que la différence des stratégies et l’incompatibilité des humeurs » [2]. Il est faux, en revanche, d’affirmer que, sans la coopération franco-allemande, aucun progrès ne saurait être réalisé en matière d’intégration européenne. L’entente franco-allemande ne constitue pas la seule condition préalable à tout progrès en Europe et, inversement, de nombreux problèmes franco-allemands – en particulier la méfiance de la France vis-à-vis de l’Allemagne, en raison des trois guerres qui les ont opposées en l’espace de moins d’un siècle – n’auraient pu trouver de solution en dehors d’une ouverture commune au multilatéralisme de la Communauté européenne.
Depuis 1990, tous les équilibres cristallisés par l’antagonisme Est-Ouest ont été renversés et l’équilibre franco-allemand n’échappe pas à cette remise en question. La principale césure dans les rapports entre les deux pays vient de ce que l’Allemagne, en s’unifiant une fois la menace soviétique disparue, est sortie de sa dépendance à l’égard de la France. La nouvelle génération d’hommes politiques, en Allemagne comme en France, a certes pris acte du fait que les relations franco-allemandes ne peuvent et ne seront plus jamais les mêmes, mais elle se contente surtout d’un discours du « politiquement correct » : être d’accord sur le fait qu’il faut se mettre d’accord (processus de Blaesheim [3]). Si l’on analyse cette formule, force est de constater qu’elle se caractérise par le « fantasme d’une fusion bilatérale presque mystique des deux nations, couronnée et soutenue par une amitié personnelle entre les dirigeants politiques des deux pays ». Cette fusion ne tiendrait plus aucun compte du caractère souvent divergent et éminemment complexe de leurs relations avec d’autres peuples, ni d’une identité nationale propre chargée de contradictions. Ainsi, une telle idée de l’amitié « ne conduit pas à la solidarité nécessaire, mais inévitablement à la déception, par son refus des réalités historiques qui la mènent par conséquent toujours à l’échec » [4].
Le diplomate allemand Werner Rouget, en poste à Paris au cours des années 1980, s’est toujours refusé à qualifier la relation franco-allemande d’amitié : « Cette entreprise consistant à toujours minimiser les moments désagréables en en appelant à l’amitié [...] n’est pas seulement aux antipodes de la réalité, elle provoque inévitablement des réactions contre-productives faisant ressortir les “vieux démons” en miniature. » [5] Si, du côté allemand, certains observateurs ont, depuis longtemps, quelque peine à maîtriser leurs excès de gallophobie – tel le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Der Spiegel, Rudolf Augstein –, en France également, l’unification a apporté son lot de stéréotypes et la résurgence d’archaïsmes. Entre germanophobie de tradition et germanophilie de principe, explique ainsi pertinemment le germaniste Jean-François Tournadre, le discours français sur l’Allemagne navigue de préjugés en parti pris, le postulat du lien conjugal dissimulant mal les vieilles hantises, les prières édifiantes n’enseignant pas la compréhension [6].
Cependant, il ne faut pas dénigrer le caractère unique et positif d’une entente élémentaire, qui n’a cessé de se développer qualitativement entre les deux pays. Toutefois, le « couple » franco-allemand, incantatoire et imaginaire, ne résiste pas à l’analyse ; il arrive même qu’il la fausse car l’entente franco-allemande se traduit certes par un « partenariat durable », mais néanmoins « difficile » [7]. Pour preuve, l’ancien conseiller du chancelier Willy Brandt et journaliste réputé Klaus Harpprecht (qui vit en France depuis 1982), écrivait, il y a peu, qu’au début des années 1990, pour François Mitterrand comme pour Helmut Kohl, la vision de l’unité de l’Europe dépendait avant tout de la « viabilité du partenariat franco-allemand » qui « était encore et toujours une question de guerre ou de paix » en Europe [8]. Aujourd’hui, au lieu d’user et d’abuser de métaphores conjugales pour signifier le mariage des « anciens ennemis héréditaires » (thèse historiquement erronée) [9] ou pour décrire les évolutions du « couple » franco-allemand (formule par ailleurs creuse), il faut passer d’une entente euphonique à une entente pragmatique.
 
POUR UNE RÉVOLUTION DES PERCEPTIONS ET UN CONSENSUS STRATÉGIQUE
 
 
Les perceptions étant faites de culture, d’histoire, de systèmes de valeurs, voire d’émotions, elles sont forcément subjectives. Dès lors, la perception des intérêts de chacun des deux partenaires ne peut être que partielle, partiale et relative. Puisque le conflit est structurel, il est impératif de savoir le gérer. Le Conseil européen de Nice, en décembre 2000, entrera dans l’histoire de l’Union européenne (UE) comme le moment où l’on a vu se profiler, derrière la belle image de la famille européenne unie, l’ombre d’une méfiance surannée et des égoïsmes nationaux. Les dirigeants français et allemands n’ont pas réussi à trouver de dénominateurs communs sur la réforme des institutions européennes. Depuis lors, les premiers louvoient et tergiversent sur les textes allemands à tropisme dans l’ensemble fédéraliste et regardent avec des sentiments mêlés de crainte et de condescendance une Allemagne qui, quant à elle, se sert des doutes français pour justifier son propre attentisme.
D’ailleurs, l’Allemagne est-elle prête à pousser la logique fédérale jusqu’au bout, au risque de se voir confinée dans le rôle d’une organisation étatique intermédiaire, tel un Land ? À la lecture des récentes propositions allemandes, on peut en douter. Le député européen Jean-Louis Bourlanges a écrit récemment que la nouvelle génération d’hommes politiques allemands, au pouvoir comme dans l’opposition, combine un « fédéralisme flamboyant purement verbal avec des revendications institutionnelles et budgétaires étroitement nationales » [10]. Ainsi, certains fédéralistes sont partisans d’une Europe politique, mais dépouillée de ses principales politiques communes, alors que des gouvernements plus attachés à l’État-nation souhaitent confier à l’UE davantage de politiques communes. Le paradoxe n’est qu’apparent, car les divisions se concentrent sur des questions budgétaires (réforme de la Politique agricole commune, PAC, et des fonds structurels) qui servent de paravent à des arrière-pensées idéologiques. La méfiance, les vieux conflits d’intérêts et les différences d’évolution historique continuent à produire leurs effets dans l’Union européenne contemporaine. Certes, l’Europe est un mélange de cultures nationales différentes qui n’exclut pas des approches et des actions communes ; toutefois, le partenariat franco-allemand reste marqué par l’interaction complexe entre deux cultures stratégiques et politiques traditionnelles au poids déterminant [11]. Entre les gestes politiques de bonne entente en amont et les nombreux contacts socioculturels en aval, subsiste encore un vide dans le dialogue franco-allemand, qui n’est pas dû à la barrière linguistique, mais à la différence de nature politique et administrative des deux pays. L’occidentalisation de l’Allemagne porte davantage la marque anglo-saxonne que celle de la France, et si « l’entente » entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne manque d’un grand dessein et d’une réelle complicité, la communication est moins difficile. « Aujourd’hui comme hier, nous ne nous connaissons pas suffisamment et nous ne ressentons, semble-t-il, qu’un besoin fort limité de nous connaître mieux. Les préjugés prennent encore trop souvent le pas sur la connaissance bien établie des choses et des faits. » Ces lignes, d’une affligeante actualité franco-allemande, ont été écrites en 1988, alors que l’on célébrait le 25e anniversaire du traité de l’Élysée [12].
En abandonnant une réflexion « cloisonnée », la relation franco-allemande doit donc être considérée à partir de sa réalité objective, par la maîtrise raisonnée d’une complexité polymorphe, offrant aussi une garantie contre les clichés et les stéréotypes. En France, il s’agit de tourner la page d’une réflexion sur les réalités allemandes encore trop souvent enfermée dans une pensée déterministe. « Si le secret de l’amitié franco-allemande était la division de l’Allemagne – et pourquoi en faire le reproche aux Français ?, écrit l’universitaire spécialiste des relations franco-allemandes, Ingo Kolboom, le secret de la nouvelle amitié franco-allemande devra être l’acceptation sereine d’un nouveau rapport de force qui sera celui de deux pays et de deux États sur un pied d’égalité : l’acceptation d’une Allemagne “normalisée”, en possession de sa pleine souveraineté, et l’acceptation d’une France dont la “grandeur” ne repose plus sur le statut et les droits d’une puissance victorieuse tardive, mais plutôt sur les acquis et les succès réels d’une puissance moyenne, certes nucléaire, mais “normalisée” elle aussi » [13]. Il s’agit donc, pour les deux partenaires, d’ouvrir un débat fondamental et prosaïque : comment concilier le rôle traditionnel de la France comme initiateur politique de la construction européenne et la reconnaissance, à l’Allemagne unifiée, d’un poids politique correspondant à sa puissance économique ? C’est de la solution de cette équation que dépend la naissance d’un véritable consensus stratégique bénéfique pour la cause européenne. Il faut ménager la coopération franco-allemande de façon qu’elle ait les mêmes effets salutaires pour l’Europe entière que la coopération franco-(ouest-)allemande pour l’Europe de l’Ouest et l’intégration européenne autrefois.
 
LE REMODELAGE DES RAPPORTS FRANCO-ALLEMANDS ?
 
 
Comme le déclarait l’ancien ministre polonais des Affaires étrangères, Krzystof Skubiszewski, à Paris, le 18 janvier 1993, à l’occasion de la célébration du 30e anniversaire du traité de l’Élysée, la coopération franco-allemande est un modèle de réconciliation, notamment pour la Pologne et l’Europe centrale [14]. C’est un modèle applicable aux relations germano-polonaises (sur le principe de l’Office franco-allemand de la jeunesse, OFAJ, par exemple, a été créé l’Office germano-polonais de la jeunesse, en 1993), la France ayant joué un rôle de catalyseur des relations germano-polonaises en raison de la « confiance » qui la liait à la Pologne. Il est, en revanche, illusoire de prétendre que l’Allemagne ou la France devraient accepter un « ménage à trois » ou plus, dans la mesure où la spécificité de la relation franco-allemande est acceptée par tous et où transformer le dialogue en triangle ou en carré reviendrait à en exclure d’autres États. Cette relation « constitue une valeur en soi et a une fonction propre pour l’Europe », écrivait ainsi Karl Lamers, le porte-parole pour la politique étrangère du groupe parlementaire formé par l’Union démocrate-chrétienne et l’Union sociale chrétienne (CDU/CSU) [15]. La sauvegarde de la paix en Europe ne passe pas non plus par la création d’axes, du type Paris-Berlin-Moscou [16]. Un tel axe, véritable ineptie géostratégique, saperait toute Politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Surtout, il fragiliserait les fondements mêmes de la construction européenne qui repose sur la conscience que, au-delà de la réconciliation, s’exprime une communauté de destin. Cette communauté résulte d’une triple appartenance, l’appartenance franco-allemande fondée sur le traité de l’Élysée, l’appartenance à la Communauté européenne (CE) devenue UE et l’appartenance à l’Alliance atlantique. Dans une remarquable étude parue en 1995, l’actuel directeur de la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP) de Berlin, Christoph Bertram, soulignait que l’UE et l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) demeuraient des structures interchangeables dans l’Europe de l’après-guerre froide, ne serait-ce que parce qu’il était impossible d’intégrer la Russie à une structure de stabilité européenne stricto sensu [17]. Le propos est toujours d’actualité.
Certes, l’identité géographique du « couple » franco-allemand s’est progressivement transformée et, dans l’Europe élargie, plusieurs autres pays pèseront également sur le rythme de l’intégration. L’idée que l’Europe puisse être pilotée par la France et l’Allemagne est révolue (d’ailleurs ce sont la France et le Royaume-Uni qui, suite à la déclaration commune de Saint-Malo, en décembre 1998, ont donné l’impulsion décisive à une Politique européenne de sécurité et de défense, PESD), mais leur entente doit continuer à fonctionner comme un moteur de propositions communes. Alors ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé avait, dans son discours du 30 janvier 1995, à l’occasion du 20e anniversaire du Centre d’analyse et de prévision (CAP), réaffirmé le rôle spécifique et irremplaçable de « préfiguration et d’entraînement » de la relation franco-allemande depuis 1963 : « L’élément dynamique et de cohésion interne dont l’UE a besoin ne peut qu’être le couple franco-allemand », relancé comme le « moteur de la convergence politique au sein de l’UE ». Cela signifie que, lorsque les deux pays s’entendent sur une proposition, les autres pays font de même – l’histoire européenne de ces quarante dernières années le montre. En bref, les deux nations sont tributaires l’une de l’autre tout comme l’Europe est tributaire de la coopération franco-allemande. Le tandem franco-allemand doit donc continuer d’assumer une fonction de responsabilité partagée en Europe.
Depuis 1989-1990, les Européens de l’UE sont plus que jamais engagés dans ce processus dialectique : stabiliser sans se déstabiliser. Force est de constater que, à la veille de la Conférence intergouvernementale (CIG) de 2004, la perspective d’une déstructuration de l’UE sans frontières, à la merci d’une géographie évolutive et incapable de se renforcer, risque de se préciser. La poursuite de la construction européenne exigerait toute la puissance du moteur franco-allemand afin que l’Eurogroupe puisse soutenir l’architecture de l’Europe postcommuniste [18]. Sibyllines pour « Monsieur Tout-le-monde » et décalées par rapport à la réalité européenne, les litanies sur le « couple franco-allemand », le « centre de gravité », les « coopérations renforcées » ou l’Europe « à géométrie variable » ont fini par perdre beaucoup de leur crédibilité et de leur capacité de mobilisation. Aujourd’hui, le problème n’est pas de savoir si la formulation de tel texte est suffisamment diplomatique ou vexatoire pour l’un des partenaires de l’UE, il faut aller au-delà. Rien de sérieux ne peut être construit en Europe si ceux qui sont déterminés à avancer ne se donnent pas les moyens d’agir. L’intérêt général doit prendre le pas sur les intérêts particuliers. Ne s’agit-il pas, dans ces conditions, de constituer de toute urgence un « noyau dur européen », susceptible de contrecarrer les forces centrifuges ?
De l’avis de l’ancien chancelier, Helmut Schmidt, pour dépasser les égoïsmes nationaux et accoucher des réformes institutionnelles indispensables – sous peine de rendre l’Europe ingouvernable et inefficace – le premier « principe stratégique » réside dans l’intégration de la France et de l’Allemagne en tant que « noyau » de l’UE [19]. Dès 1994, le célèbre document Schäuble-Lamers du groupe parlementaire CDU/CSU, relatif à l’avenir de l’Europe, proposait à la France de constituer avec l’Allemagne le noyau dur d’une Europe politique ; mais la réponse fut un silence embarrassé, par crainte d’un face-à-face avec l’Allemagne. Ce fut la « peur devant un monstre à deux têtes » [20]. Pourtant, ce noyau n’était pas destiné à être replié sur lui-même. À l’époque, le Premier ministre, Édouard Balladur, avait opposé à ce projet une Europe à plusieurs cercles, variables selon les domaines, et s’était prononcé en faveur d’un nouveau traité de l’Élysée, visant à « renforcer encore la coopération franco-allemande et l’adapter aux temps nouveaux » [21]. Il est possible de s’interroger sur la pertinence du réaménagement de certaines des institutions franco-allemandes créées à l’époque du traité ou dans son prolongement, mais il ne serait guère difficile de dégager des lignes de force et de les traduire dans la réalité en s’appuyant sur les dispositions du traité. Une architecture diplomatique commune pourrait exister, à la condition d’en souhaiter son élaboration. Ainsi, en dehors des sommets très médiatisés, la disposition du chapitre II du traité est singulièrement malmenée lorsqu’il s’agit de questions de prestige national : « Les deux gouvernements se consulteront, avant toute décision, sur les questions de politique étrangère et, en premier lieu, sur les questions d’intérêt commun, en vue de parvenir autant que possible à une position analogue. » D’ailleurs, depuis l’unification allemande, plus que de malentendus franco-allemands, on devrait parler de dilemmes français : l’Allemagne se présente désormais en tant que nation (ce qu’elle ne pouvait faire durant la période de la division) ou, selon la formule de l’historien Heinrich August Winkler, comme un « État-nation postclassique comme les autres ».
Dans son discours à l’Université Humboldt de Berlin, le 12 mai 2000, Joschka Fischer a proposé une Europe à structure fédérale de type inédit, où les États-nations ne seraient pas voués à se dissoudre. Même si le rapport à l’idée de nation reste pour les uns et les autres très différent, le concept français de « fédération d’États-nations » a rencontré un succès en Allemagne. Paradoxalement, le débat franco-allemand sur la concrétisation de ce concept révèle qu’il constitue pour la France une quadrature du cercle. À cet égard, la position de Jean-Pierre Chevènement, en réponse au discours de J. Fischer, est révélatrice, car l’ancien ministre a dit tout haut ce qu’une partie de l’élite dirigeante pensait tout bas. En effet, il n’a pas condamné le « nationalisme » allemand ; il l’a sollicité au contraire, en rejetant l’idée fédérale sous prétexte qu’elle entraînerait une fuite en avant dans le postnational. Il craignait que le « nationalisme » allemand ne s’éteigne et, avec lui, le « nationalisme » français. À ses yeux, le fédéralisme constituerait un piège, une Europe des régions dans laquelle la France se diluerait [22]. Pour démontrer que l’unification ne risquait pas de réveiller les vieux démons, l’Allemagne a renoncé au deutschemark, symbole concret de sa puissance sur laquelle s’appuyait sa fierté nationale. La France a donc récupéré, avec l’euro, une partie de sa souveraineté monétaire. Elle n’a cependant pas renoncé à l’attribut le plus significatif de sa puissance : la force de frappe nucléaire. Dans une fédération, cette force nucléaire subirait le même sort que le deutschemark. Cependant, la saine survie des États-nations pourrait inciter l’Allemagne à adopter la tactique qu’elle a longtemps reprochée à la France – à savoir, utiliser l’Europe pour exercer un pouvoir dont Berlin ne dispose pas à lui seul. N’est-ce pas ce qu’a fait Paris lorsque Berlin était divisé ?
Il est évident que le rôle croissant de l’Allemagne en politique internationale est perçu par l’élite française comme une perte de statut douloureuse. D’un point de vue européen, on peut effectivement dire qu’à l’ancienne « question allemande » se substitue une « question française », qui ne facilite guère l’objectif d’unification européenne [23]. Bien évidemment, le « problème français » est aussi un « problème allemand » dans la mesure où les intérêts allemands – stabilisation de l’Europe orientale et réforme de l’UE – dépendent en grande partie d’un accord avec la France. La difficulté majeure réside dans le fait que si la rhétorique de la centralité de l’entente franco-allemande est la même avant et après 1989-1990, de part et d’autre du Rhin, on n’a pas encore perçu de manière nette que la justification de cette centralité a changé. À la veille du 40e anniversaire du traité, Gerhard Schröder, dans un discours au Centre français de l’Université de Fribourg, le 12 avril 2002, plaidait en faveur d’une « nouvelle définition » des relations franco-allemandes, et Jacques Chirac, dans son discours de politique étrangère devant la Conférence des ambassadeurs à Paris, le 29 août 2002, proposait un nouveau « pacte fondateur » à l’Allemagne, idée également émise par Edmund Stoiber, lorsqu’il était candidat de la CDU/CSU à la Chancellerie [24]. Suite à la victoire de la coalition rouge-verte aux élections législatives de septembre 2002 et à la réélection de G. Schröder, l’Allemagne et la France sont désormais libérées de toute contrainte de provincialisme électoral. En surmontant les divergences d’intérêt, ce qui suppose des concessions de part et d’autre, les deux partenaires doivent pouvoir trouver des compromis sur l’organisation institutionnelle et politique de l’UE, sur le financement de son élargissement et sur la réforme de la PAC. Les échéances européennes pressent [25]. Les bonnes intentions de relance ou de refondation des relations franco-allemandes ne suffiront pas à faire avancer la construction européenne, si elles restent nombrilistes et si les protagonistes partagent une même absence d’ambition pour l’Europe et un même provincialisme électoral.
 
POUR UN LEADERSHIP FRANCO-ALLEMAND VISIONNAIRE
 
 
L’entente franco-allemande, la densité et la profondeur des relations communes appellent des traductions compréhensibles, visibles et lisibles par tous. Un moteur doit être alimenté en carburant en permanence pour tourner à plein régime. Il en va de même pour le partenariat franco-allemand. Si l’entente franco-allemande est, comme l’a déclaré le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin devant la Conférence des ambassadeurs à Paris, en août 2002, un « élément stratégique pour pouvoir porter ensemble des projets, notre ambition européenne », alors les relations franco-allemandes supposent une volonté politique qui doit se nourrir et s’exprimer jour après jour – vision active des relations communes au bénéfice d’un ensemble beaucoup plus vaste et au service de valeurs que les deux pays partagent avec leurs partenaires et alliés. Une vision juste pousse à agir et à établir une norme d’excellence qui donne un sens aux actions des dirigeants et offre la possibilité d’anticiper l’avenir. Une vision adéquate empêche d’être submergé par les problèmes immédiats. Au-delà de la querelle sémantique des formules ( « fédération d’États-nations », « Europe fédérale », « États-Unis d’Europe » ), il s’agit de concevoir l’union d’États et d’offrir aux citoyens européens un cadre de référence cohérent et démocratique, au sein duquel s’effectuera le partage de souveraineté entre l’Union, les États et les régions dans le respect de la subsidiarité et des identités nationales. Il s’agit de rechercher un compromis institutionnel pour instaurer un système de cosouveraineté. Le terme clé ne réside d’ailleurs pas dans le fédéralisme (l’UE est déjà sur la voie d’une entité métanationale de nature fédérative inédite), mais dans la solidarité : Bundesfeundliches Verhalten, règle d’or du droit fédéral allemand, c’est-à-dire tirer in concreto les conséquences du fait que le bien-être de l’ensemble est indispensable au bien-être des éléments constitutifs, et le bien-être de ces derniers, le devoir sacré de l’ensemble. Il s’agit de garantir les procédures qui assurent des réponses aux problèmes auxquels les Européens sont confrontés. C’est cela l’intégration, sociologiquement conditionnée et aboutissant à une série de normes « constitutionnelles » – au sens propre du terme – et constitutives, « logique civile » d’une coexistence de fait. Le partage de souveraineté, un système reposant non pas sur la subordination des États membres à un État supranational, mais sur la coopération et la concertation, la limitation de la souveraineté des États par un droit constitutionnel de l’Union (et non par une volonté politique qui ne serait pas unanime) – seul un compromis fondateur entre l’Allemagne et la France peut permettre de concrétiser cette Europe organisée. « Sans une entente franco-allemande solide, prévenait l’ancien Premier ministre et commissaire européen Raymond Barre, l’objectif européen s’effondre », car « seule cette entente est porteuse, depuis l’origine, d’une vision politique de l’Europe » [26].
L’histoire des relations franco-allemandes depuis le début des années 1960 peut être interprétée comme une succession de crises surmontées chaque fois, à plus ou moins long terme, pour aboutir à un palier supérieur d’entente. L’Allemagne et la France forment en quelque sorte l’aiguillon destiné à propulser des enchaînements plus vastes. Mais le grand défi de l’acteur franco-allemand est de rester une force de proposition et d’être capable de tracer un cadre durable pour l’action. Il demeure, en effet, d’une importance cruciale pour l’avenir de l’UE. La contrainte du consensus l’a toujours emporté sur les faiblesses intrinsèques des relations entre Paris et Bonn-Berlin et a exercé à chaque fois la pression suffisante sur les partenaires récalcitrants. Mais pour être un « moteur » et pour l’Europe nouvelle en voie d’élargissement à l’Est, la fragilité dans la perception de l’autre ne doit pas demeurer une constante dans les relations franco-allemandes. Sinon, il est à craindre que la réalisation des réformes de l’UE dépende davantage de la persistance ou non de vieux clichés et d’attitudes évanescentes que de la qualité des concepts eux-mêmes. Que le 40e anniversaire du traité de l’Élysée soit l’occasion de sortir du ronron satisfait des commémorations et qu’il devienne une date historique de revitalisation de l’esprit européen à la base du traité.
 
NOTES
 
[1] Voir Konrad Adenauer, Mémoires. 1959-1963, Paris, Hachette, 1969 (t. III), p. 345 ; Discours du général de Gaulle à l’occasion du dîner offert en son honneur par le chancelier Ludwig Erhard, ministère des Affaires étrangères, direction des services d’information et de presse, 14 juin 1965.
[2] Robert Picht, « Pour une psychanalyse des relations franco-allemandes », Géopolitique, no 44, hiver 1993-1994, p. 71.
[3] N.d.l.R. : Processus lancé en janvier 2001. Le chancelier fédéral et le président français, accompagnés de leur ministre des Affaires étrangères, ainsi que le Premier ministre français se rencontrent au cours de réunions officieuses, toutes les sept à huit semaines environ. Ce processus de consultation franco-allemand s’est, depuis lors, révélé constructif.
[4] Robert Picht, « Amitié », in Jacques Leenhardt, Robert Picht (sous la dir.), Au jardin des malentendus. Le commerce franco-allemand des idées, Arles, Actes Sud, 1990, p. 120-121.
[5] Joachim Bitterlich, Ernst Weisenfeld (ed.), Werner Rouget. Schwierige Nachbarschaft am Rhein. Frankreich-Deutschland, Bonn, Bouvier, 1998, p. 11.
[6] Jean-François Tournadre, « La germanophilie française attrapée par la queue », Limes, no 1, 1996, p. 73-88.
[7] Klaus Manfrass (ed.), Paris-Bonn. Eine dauerhafte Bindung schwieriger Partner, Sigmaringen, Thorbecke, 1984.
[8] Klaus Harpprecht, Mein Frankreich. Eine schwierige Liebe, Hambourg, Rowohlt Verlag, 1999, p. 94. MMM
[9] Les antagonismes traditionnels de la France étaient, depuis le Moyen Âge jusqu’aux Temps modernes, la Grande-Bretagne et l’Empire des Habsbourg. L’antagonisme franco-allemand ne se développe qu’à partir du XIXe siècle, sous l’effet conjugué de l’essor de la Prusse et de sa politique d’unification de l’Allemagne et des réminiscences allemandes par rapport à la politique expansionniste de Louis XIV et des guerres napoléoniennes.
[10] Entretien avec Jean-Louis Bourlanges, Le Figaro, 28 février 2002.
[11] Le concept de culture stratégique « sous-tend généralement que les États ont des préférences stratégiques dominantes, enracinées dans leurs expériences formatives et influencées dans une certaine mesure par les caractéristiques philosophiques, politiques, culturelles, cognitives de l’État et de ses élites [...]. Le poids des expériences historiques et des préférences enracinées dans l’histoire tend à orienter les réponses aux changements qui s’opèrent dans l’environnement stratégique objectif » ; voir Bruno Colson, « Culture stratégique », in Thierry de Montbrial, Jean Klein (sous la dir.), Dictionnaire de stratégie, Paris, PUF, 2000, p. 150.
[12] Klaus-Peter Schmid, « Allemands et Français : un avenir commun pour les anciens “ennemis héréditaires” ? », Allemagnes d’aujourd’hui, no 106, octobre-décembre 1988, p. 21.
[13] Ingo Kolboom, Pièces d’identité. Signets d’une décennie allemande, 1989-2000, Québec, Les Presses de l’Université de Montréal, 2001, p. 166.
[14] Voir Krzysztof Skubiszewski, « La coopération franco-allemande – un modèle pour la Pologne et l’Europe centrale », Documents. Revue des questions allemandes, no 1, 1993, p. 8-12.
[15] Karl Lamers, « Bilan et perspectives franco-allemandes », Allemagne d’aujourd’hui, no 154, novembre-décembre 2000, p. 3.
[16] Voir Henri de Grossouvre, Paris-Berlin-Moscou. La voie de l’indépendance et de la paix, Lausanne, L’Âge d’homme, 2002.
[17] Voir Christoph Bertram, Europe in the Balance. Securing the Peace Won in the Cold War, Washington, Carnegie Endowment for International Peace / The Brookings Institution, 1995.
[18] N.d.l.R. : Issu du Conseil européen de Luxembourg, en décembre 1997, l’Eurogroupe réunit les ministres de l’Économie et des Finances des pays de la zone euro.
[19] Helmut Schmidt, L’Europe s’affirme. Perspectives pour le XXIe siècle, Paris, Éd. de Fallois, 2001, p. 130.
[20] Nina Grunenberg, « Die Angst vor dem zweiköpfigen Ungeheuer », Die Zeit, 8 juillet 1994.
[21] Édouard Balladur, « Pour un nouveau traité de l’Élysée », Le Monde, 30 novembre 1994.
[22] Voir « Europe : le débat Fischer-Chevènement », Le Monde, 21 juin 2000.
[23] Ole Waever, « The EU as a Security Actor. Reflections from a Pessimistic Constructivist on Post-sovereign Security Orders », in Morten Kelstrup, Michael C. Williams (eds.), International Relations Theory and the Politics of European Integration. Power, Security and Community, New York, Palgrave, 2000, p. 271.
[24] Entretien avec Edmund Stoiber, Le Figaro, 15 juillet 2002.
[25] Voir Pierre Rousselin, « Chirac-Schröder, maintenant ou jamais », Le Figaro, 24 septembre 2002.
[26] Entretien avec Raymond Barre, Libération, 1er septembre 1992.
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Robert Picht, « Pour une psychanalyse des relations franco...
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Robert Picht, « Amitié », in Jacques Leenhardt, Robert Pic...
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Klaus Harpprecht, Mein Frankreich. Eine schwierige Liebe, ...
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