2002
Revue internationale et stratégique
En librairie
Lecture critique
L’émergence d’un néo-fondamentalisme identitaire
Pierre Conesa
Haut fonctionnaire.
• À propos des ouvrages d’Olivier Roy, L’Islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002, 210 p., et Les illusions du 11 septembre : le débat stratégique face au terrorisme, Paris, Le Seuil, 2002, 86 p.
À propos des ouvrages d’Olivier Roy, L’Islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002, 210 p., et Les illusions du 11 septembre : le débat stratégique face au terrorisme, Paris, Le Seuil, 2002, 86 p.
La sortie concomitante des deux ouvrages d’Olivier Roy procède de deux démarches différentes. Le premier ouvrage, le plus académique, est un tour d’horizon des différentes pratiques de l’ « islamisme », le second est la reprise d’un cycle de conférences « Grand Angle », organisées en juin 2002 par le Mécénat Altadis et la République des idées. Cependant, certains des thèmes et des analyses sont communs aux deux ouvrages.
L’Islam mondialisé est une analyse remarquable de l’évolution des pratiques des différentes communautés musulmanes dans le monde, avec une insistance particulière sur celles vivant en Occident. Après les attentats du 11 septembre 2001, il a beaucoup été reproché à l’auteur son livre, L’échec de l’Islam politique, paru en 1992. O. Roy poursuit néanmoins son analyse sans renier ses précédentes conclusions, puisqu’il décèle aujourd’hui ce qu’il appelle le « néo.fondamentalisme », dont la nature et la pratique sont différentes de celles des mouvements analysés dans les années 1970, 1980 et 1990. Selon lui, les attentats, présumés orchestrés par Oussama Ben Laden, sont bien la conséquence des échecs successifs des tentatives de construction d’États islamiques par des partis qui ont voulu faire de l’Islam une idéologie politique. Le concept d’État islamique reste impossible par nature puisqu’il revient toujours au primat du politique – y compris et surtout en Iran aujourd’hui – et, donc, à une sécularisation contrainte.
Cet échec est aujourd’hui contourné par le mouvement de réislamisation néo. fondamentaliste individuelle, qui s’appuie sur un phénomène de reconstruction identitaire parmi les jeunes gens nés dans les pays occidentaux et qui ont découvert tardivement la religion – les born again muslims. Ces derniers ne s’incarnent dans aucun État ni territoire donné – sauf sous une forme fantasmatique, comme le fut l’Afghanistan des talibans –, et cherchent à construire une communauté virtuelle favorisée par les migrations planétaires et par les contacts à travers Internet. Ce néo-fondamentalisme est donc le résultat d’un double mouvement d’individualisation et de déterritorialisation qui caractérise la « mondialisation » de l’Islam, et que l’auteur tente d’analyser.
Toute la démonstration part du constat que « l’Islam est définitivement passé à l’Ouest », donnant naissance à des communautés minoritaires qui se sentent menacées par un environnement perçu comme hostile. Les différents débats qui se sont déroulés dans les démocraties occidentales sur le communautarisme ont apporté des réponses partielles et assez différentes selon les pays, mais butent toujours sur la définition de l’identité « musulmane ». Les enfants de deuxième ou troisième génération, nés dans les cités, ne se reconnaissent plus dans les pratiques religieuses de leurs parents, victimes de l’acculturation générale. Ils deviennent alors les sujets naturels de ce néo-fondamentalisme qui réfute le passé, prône un modèle universel et propose une identité musulmane dépassant les nationalités des parents, souvent incomprises et mal vécues par les enfants. La nouveauté de l’Islam occidental réside dans sa déconnexion avec un territoire ou une culture concrète. Les convertis – Jérôme Courtailler, Richard Reid – ont d’ailleurs souvent le même profil que les born again muslims : petit délinquant en rupture, situé sur une trajectoire d’échec. Cependant, la population de ces adeptes du néo-fondamentalisme n’est pas entièrement composée de rejetés de la vie, comme le prouvent les profils des auteurs des attentats du 11 septembre 2001, souvent diplômés et issus de familles de classe moyenne. O. Roy y voit la preuve de la démarche de reconstruction identitaire plutôt que de la révolte sociale, qui avait été le soutien des partis islamistes des années 1980.
O. Roy rejette en particulier l’idée que l’occidentalisation de l’Islam conduirait inéluctablement à une vision moderniste et ouverte de cette religion. Le problème n’est pas tant celui des intellectuels « libéraux » – Abdol Karim Soroush en Iran, Mohammed Arkoun en France – que celui des pratiquants qui cherchent dans la réislamisation une identité fantasmatique. Souvent, les nouveaux croyants sont en rupture avec le monde musulman traditionnel et vont chercher le jihad dans des conflits périphériques – en Tchétchénie, en Bosnie, en Afghanistan ou au Cachemire. Ils marquent ainsi une triple rupture, avec leur pays d’accueil, leur famille et les autorités traditionnelles de l’Islam. L’auteur oppose d’ailleurs les kamikazes palestiniens qui passent leur dernière nuit dans leur famille et dont ils sont la fierté, et le parcours des auteurs des attentats du 11 septembre, qui avaient rompu avec leurs parents depuis longtemps, pratiquement dès leur conversion – c’est le cas en particulier de Zacharias Moussaoui –, ces derniers découvrant alors avec effarement la vie secrète de leur enfant. La continuité avec l’idéologie tiers-mondiste et anti-impérialiste des années 1970 et 1980 est évidente : le néo-fondamentalisme remplit aujourd’hui le rôle d’accueil de jeunes gens en rupture, tenu il y a une ou deux décennies par le groupe Action directe ou les Brigades rouges.
O. Roy revisite certains conflits « religieux » récents pour montrer que leur fondement était en fait plus ethnico-national que religieux – Bosnie, Aceh, Moluques, etc. Contrairement aux islamistes des générations précédentes, qui ont compris la nécessité du compromis et du respect des autres, ou même des milieux conservateurs, qui acceptent de coexister avec d’autres religions, les néo-fondamentalistes sont enfermés dans un communautarisme exclusif, à l’intérieur même du monde musulman, avec lequel ils n’ont que des contacts limités – ils n’entretiennent, par exemple, aucun échange avec les grandes universités du monde arabe, préférant des imams autoproclamés. En revanche, leurs relations sont cimentées par une identité sectaire construite sur l’anathème – les « vrais croyants » et les autres : mauvais musulmans, hypocrites, juifs, etc.
Le processus historique commence avec la banalisation des mouvements islamistes, confrontés à la nécessité d’appliquer leur discours au pays et à la société entre 1980 et 1995. Avec la réislamisation par le bas, la réislamisation autoritaire conduite par des régimes en mal de légitimité (en Algérie et en Égypte) ou l’islamisation par la prise de pouvoir (en Iran), les partis sont devenus islamo-nationalistes, préférant la raison d’État aux solidarités religieuses, tels que le Hezbollah libanais ou le gouvernement iranien. La charia n’apporte que des réponses contradictoires aux grands enjeux de société auxquels ils sont confrontés – économie, finances, privatisation, rapports entre ouvriers et patrons. L’islamisation conservatrice menée par les régimes s’est faite par l’intégration dans l’administration de diplômés d’écoles coraniques, ce qui a provoqué la « chariatisation » du droit. Ce phénomène a eu pour effet de déposséder le législateur en privilégiant la charia, qui n’est pas un droit positif mais un corpus de normes appliquées à des cas particuliers. Ainsi, par un étrange retournement, les islamistes se sont confrontés, par une démarche religieuse, à la démarche politique. « L’islamisme n’est pas le triomphe de la religion mais du politique », conclut O. Roy, confirmant ainsi ses analyses plus anciennes.
C’est sur cet échec que s’est reconstruit ce nouvel islamisme, que l’auteur qualifie de « néo-fondamentalisme », constitué de démarches individuelles, aux identités incertaines et aux nationalités multiples, victimes de la mondialisation et véritables nomades de l’islamisme. Le corpus doctrinal salafiste, qui se limite au Prophète et à ses compagnons et descendants immédiats, est pauvre et rejette tous les apports postérieurs qui font la richesse de la pensée musulmane. La langue d’échange est plus souvent l’anglais que l’arabe ou la langue des parents – l’ourdou ou l’arabe dialectal. L’Oumma est virtuelle et non territoriale, puisqu’elle unit par Internet des interlocuteurs dispersés sur la planète. Le contact direct entre le croyant et son maître autoproclamé court-circuite toutes les structures traditionnelles dans lesquelles se trouvent les docteurs de la foi. Une grande partie des questions posées au maître se concentre sur les difficultés de la vie d’individu minoritaire dans une société non musulmane. Ces parcours peuvent conduire à des pratiques assez différentes, consensuelles et intégratrices ou, au contraire, qui s’inscrivent dans la rupture – comme le montre le cas des deux fils de la famille Moussaoui. La déconnexion de ces pratiquants avec le monde arabe est flagrante. Les lieux de conversion sont en Occident – Finnsbury, au Royaume-Uni ; Mantes-la-Jolie, en France. Un des intérêts de l’analyse globale que fait O. Roy est précisément de ne pas se limiter au cas des profils terroristes et de rappeler que la réislamisation est une étape indispensable dans une reconstruction identitaire qui ramènerait au politique.
Reste la question des dérives terroristes, qui n’est pas traitée explicitement. Cependant, on lira avec intérêt l’analyse de trois générations de membres d’Al-Qaïda et les différentes biographies développées à la fin du livre. Elles sont particulièrement illustratives du nomadisme de certains de ces pratiquants sans frontière, tous issus de l’immigration, et souvent convertis en Occident. L’analyse supposerait des échanges qu’il est difficile d’obtenir avec des pratiquants ayant adopté l’Islam récemment, d’autant plus que les exemples palestiniens sont d’une nature différente, qui reste profondément ancrée dans la réalité politique et territoriale du Proche-Orient. Les néo-fondamentalistes, enfants de la globalisation, visent des cibles symboliques – le World Trade Center – et non religieuses, privilégiant le pays qui leur apparaît comme le maître du processus – les États-Unis. On comprend mieux les errements de l’Administration Bush, qui a accusé à tort et à travers différents « Rogue States », pour tenter de retrouver un paradigme étatique derrière ces parcours. Ainsi, puisque les néo-fondamentalistes sont établis dans de très nombreux pays, ce serait la moitié de la planète qu’il faudrait en fait désigner dans la guerre contre le terrorisme néo-fondamentaliste.
O. Roy conclut sur la misère de la géopolitique et de son versant culturaliste, qui inspire aujourd’hui les décisions de la Maison-Blanche. Selon lui, « il n’y a pas de géostratégie de l’Islam, parce qu’il n’y a plus ni terre d’Islam, ni communauté musulmane, mais une religion qui apprend à se désincarner et des populations qui négocient de nouvelles identités, y compris dans le conflit ». La radicalisation et le terrorisme se sont donc déplacés à la périphérie du monde arabe.